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La loi de Gall ou le triomphe du papier sur l’esprit
La loi de Gall est sans pitié et elle s’adapte parfaitement à la franc-maçonnerie : une loge peut fonctionner très bien avec un minimum administratif, mais aucune loge ne peut faire efficacement de la franc-maçonnerie si elle se perd dans les papiers, les dossiers, la finance… enfin bref, elle finit par oublier son métier et devient une annexe administrative, mais certainement plus une loge maçonnique.
Le pire de cette histoire, c’est qu’il existe des ayatollahs du papier qui terrorisent des maçons très efficaces pour les rendre idiots et serviles au papier. Et le pire… ça marche. C’est ainsi qu’il suffit d’un ou d’une incompétente pour dénaturer tout un groupe de loges. Aucun doute, toutes ces loges sont gérées comme des annexes de l’hôtel des impôts, mais elles finissent par oublier leur fonction.

Quand le Secrétaire devient Grand Inquisiteur
Il y a dans chaque obédience ce personnage fascinant : le Secrétaire de loge qui a découvert que le pouvoir ne réside pas dans la lumière, mais dans le classeur. Celui-ci ne connaît peut-être pas la différence entre un maillet et une truelle, mais il maîtrise à la perfection l’art de remplir un formulaire en triple exemplaire. Son arme absolue ? Le célèbre « c’est pas comme ça qu’il faut faire ». Cette phrase magique, prononcée avec un sourire en coin, suffit à paralyser un atelier entier. Le Frère qui proposait une idée brillante se retrouve soudain à devoir justifier pourquoi il n’a pas utilisé le modèle de document version 2024.3 révisée en mars.
Le Secrétaire-ayatollah ne dort jamais. À 3h du matin, il ou elle rêve de tableaux Excel et se réveille en sursaut en murmurant : « Il manque la case G7 sur le formulaire de demande de visite ».

La tyrannie du « conforme au règlement »
Ah, le fameux « conforme au règlement » ! Cette expression a remplacé « à la gloire du Grand Architecte de l’Univers » dans de nombreuses loges. On n’ouvre plus les travaux « si le Vénérable Maître le trouve bon », mais « si le dossier est complet et les cotisations à jour ». Le candidat à l’initiation ne passe plus devant une commission d’enquête, mais devant un service des admissions qui vérifie son casier judiciaire, ses trois derniers avis d’imposition et son attestation de mutuelle. Dans certaines loges, le Cabinet de réflexion a été remplacé par un bureau d’accueil avec distributeur de formulaires. Le candidat y trouve :
- Un questionnaire de 47 pages
- Une charte de bonne conduite administrative
- Un engagement de confidentialité notarié
- Et bien sûr, le célèbre « règlement intérieur » de 200 pages
Les trésoriers-comptables de la lumière
Le Trésorier de loge est devenu un expert-comptable qui accessoirement pratique la franc-maçonnerie. Sa première question n’est plus « comment va mon Frère ? » mais « as-tu réglé ta capitation ? ». Dans certaines loges, on ne parle plus de « travaux » mais de « prestations ». On ne compte plus les « présents » mais les « participants facturables ». Les agapes sont devenues des « événements traiteurs avec optimisation fiscale ». Le Grand Trésorier de l’obédience, lui, est un magicien : il transforme la cotisation fraternelle en ligne budgétaire, la solidarité en poste de dépense, et la bienfaisance en rubrique « communication externe ».
Les commissions qui ne servent à rien
Chaque loge moderne dispose désormais d’un arsenal de commissions :
- Commission des documents (qui vérifie les documents)
- Commission de la vérification des documents (qui vérifie que la commission des documents a bien vérifié les documents)
- Commission de suivi de la commission des documents (qui s’assure que les deux premières commissions travaillent bien)
- Commission de réflexion sur l’optimisation des commissions (qui se demande s’il ne faudrait pas créer une commission pour supprimer certaines commissions)
Ces commissions se réunissent régulièrement, produisent des rapports, des recommandations, des tableaux de bord, des indicateurs de performance. Personne ne les lit, mais tout le monde s’accorde à dire qu’elles sont « indispensables au bon fonctionnement ».

Le Vénérable Maître PDG
Le Vénérable Maître moderne ne dirige plus une loge, il manage une équipe. Il ne préside pas des travaux, il anime des réunions. Il ne transmet pas la lumière, il délivre des KPI. Son discours de rentrée ne parle plus de « recherche de la vérité » mais de « stratégie de développement ». Il ne fixe plus d’objectifs initiatiques mais des « targets » : augmenter le taux de présence de 12%, réduire les coûts de fonctionnement de 8%, améliorer la satisfaction des membres de 15 points. Dans certaines loges, le Vénérable Maître termine sa planche par un « des questions ? » suivi d’un « merci de remplir le questionnaire de satisfaction ».
La formation des cadres maçonniques
Les stages de formation des officiers de loge ressemblent désormais à des séminaires de management. On n’y apprend plus à ouvrir et fermer les travaux, mais à « gérer les ressources humaines », à « optimiser les processus », à « communiquer efficacement ». Le formateur, souvent un consultant en reconversion, explique doctement que « la loge est une entreprise comme une autre » et que « les frères sont des collaborateurs qu’il faut motiver ». À la fin du stage, chaque officier reçoit une attestation de compétences et un badge « Manager Maçonnique Certifié ».
Les outils numériques de la décadence
Bien sûr, tout cela est facilité par les outils numériques modernes. Les logiciels de gestion de loge sont devenus des usines à gaz qui demandent plus de temps pour être maîtrisés que les rituels. Le Frère qui veut simplement consulter le tableau de loge doit désormais :
- Se créer un compte
- Valider son email
- Changer son mot de passe
- Accepter les CGU
- Configurer son profil
- Suivre un tutoriel de 45 minutes
Et quand enfin il accède au tableau, il découvre qu’il est incomplet car le Secrétaire n’a pas encore validé la saisie.
Le triomphe de la forme sur le fond
Dans ces loges administrativisées, la forme a définitivement triomphé sur le fond. L’important n’est plus ce qu’on dit, mais comment on le dit. Pas dans quel ordre on place les mots, mais dans quel dossier on classe le document. Une tenue parfaite n’est plus une tenue où les frères ont travaillé sur eux-mêmes, mais une tenue où tous les formulaires ont été remplis, tous les délais respectés, tous les protocoles suivis. Le Frère qui propose une idée originale est immédiatement rappelé à l’ordre : « ce n’est pas prévu dans le processus ». Celui qui veut innover se heurte à un mur : « il faut d’abord créer une commission pour étudier la faisabilité ».
La résistance s’organise (dans les règles)
Heureusement, quelques loges résistent encore. Elles continuent de privilégier le travail initiatique sur la paperasse, la fraternité sur la conformité, la lumière sur les tableaux Excel. Mais ces loges rebelles sont de plus en plus surveillées. L’obédience leur envoie régulièrement des inspecteurs chargés de vérifier « la bonne application des procédures ». Ces inspecteurs repartent généralement avec un rapport accablant : « trop de spontanéité, pas assez de formalisme, excès de fraternité non encadrée ».
Conclusion : retour aux sources (après validation du dossier)
La loi de Gall nous rappelle une vérité simple : toute organisation tend à devenir bureaucratique si on la laisse faire. La franc-maçonnerie n’échappe pas à cette règle. Mais peut-être est-il temps de se rappeler que nous sommes avant tout des chercheurs de lumière, pas des gestionnaires de dossiers. Que notre métier n’est pas de remplir des formulaires mais de tailler des pierres. Que notre outil principal n’est pas le tableur mais le maillet. Bien sûr, un minimum d’administration est nécessaire. Mais quand l’administration devient la finalité, quand le papier remplace l’esprit, quand le formulaire étouffe la fraternité, alors il est temps de se révolter.
Ou du moins, de remplir un formulaire de demande de dérogation pour organiser une réunion de réflexion sur la possibilité de créer une commission chargée d’étudier l’opportunité de simplifier les procédures administratives… après validation par le Conseil de l’Ordre, bien sûr.
