Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
Dans sa cent cinquante-deuxième année, la revue de la Grande Loge Suisse Alpina consacre sa livraison d’été à l’engagement du Franc-maçon et pose la question la plus rude, celle de savoir si l’Homme qui sort du Temple ressemble à celui qui y est entré. Autour de ce thème traité en quatre langues se rangent une réflexion sur la délégation du jugement aux machines, un aveu sur l’érosion des effectifs, un retour au convent de Wilhelmsbad et le témoignage d’un Frère chassé du Chili par les fusils. Peu de revues obédientielles cherchent aussi peu à se plaire, et cette âpreté vaut mieux qu’un compliment.

Un mensonge doux, progressif, confortable
Alexandre Gamberoni, de la Loge Les Amis Sincères à l’Orient de Saint-Maurice, signe le texte le plus tranchant de ce numéro, et tout y tient dans une phrase, « le seuil du Temple se franchit dans les deux sens ». Combien de Tenues quittées dans un élan sincère, suivies dès le lendemain du collègue jugé sans être écouté et de la vérité édulcorée par confort. Il refuse d’appeler cela de l’hypocrisie et nomme cet écart « un mensonge doux, progressif, confortable ».

La Parole perdue cesse d’être une affaire de légende et de troisième degré pour devenir un événement quotidien, puisqu’elle se perd chaque fois que la vie profane contredit ce qui vient d’être proclamé dans l’enceinte sacrée. La Parole retrouvée n’est donc pas la première, elle est ce mot de substitution que le travail rend aussi vrai que l’original. L’auteur emprunte à la géodésie le mot d’alignement, la mise en ligne du dire, du penser et du faire. Il cite un Frère, Alex Vögele, dont la formule mériterait bien des frontons, « la pierre brute ne se taille pas en Loge, elle se taille dans la vie ».
Maurice Badoux, de la Loge Progrès et Vérité à l’Orient de Bex, atteint la même exigence par René Girard. Si le désir imite toujours un modèle, les exigences de l’engagement doivent être désirables, faute de quoi le Frère cherchera l’esquive, et cette esquive dira qui il est. Le serment ne tient pas par sa solennité, il tient par la qualité du désir qui le porte.

Le Franc-maçon n’est pas un consommateur
Trois Frères de la Loge Aurora Humanitatis à l’Orient de Zurich, Balz Schiffer, August P. Heim et Pascal Mattil, formulent la thèse la plus dérangeante. L’engagement profane se voit récompensé par la reconnaissance, quand l’action maçonnique la plus haute est celle sans récompense à gagner. Le travail intérieur vient d’abord, la Loge ensuite comme atelier, et le reste, amitié, convivialité, bienfaisance, n’est jamais la fin mais le fruit.
Stephan Rietiker, Vénérable Maître de la Loge Catena Humanitatis, prolonge ce diagnostic sans ménagement. La Franc-Maçonnerie traverse une épreuve de vérité qui vient du dedans. Là où les formes suffisent, l’effet se tarit, et derrière la façade entretenue s’installe le vide. Le couvert, rappelle-t-il, n’est ni un argument de retrait ni un bouclier contre la responsabilité. Une Maçonnerie qui s’épuise dans le rituel devient du folklore, et une tradition sans substance n’a pas d’avenir.
Une réserve s’impose. Les quatre traitements du thème convergent au point de se confondre, et le lecteur attend en vain le contradicteur. Nul ne soutient que la sociabilité vaut par elle-même, ni que pareille exigence risque de décourager ceux qui frappent à la porte. Un dossier où chacun tombe d’accord n’a pas encore été éprouvé.
Le fil à plomb ne s’externalise pas

Sam Noshadha ouvre le numéro sur Épictète et sur une inquiétude. Des systèmes techniques décident désormais de ce qui relevait du jugement humain, et aucun dispositif ne peut porter le poids de la responsabilité morale, car un calcul reconnaît des régularités mais n’éprouve rien et ne répond de rien. De là la tâche discrète assignée à l’Ordre, préserver des lieux où penser sans bruit et délibérer sans hâte.
Il y revient plus loin avec une précision qui tranche sur le registre des revues maçonniques. En février 2020, un tribunal néerlandais a invalidé un système public de détection de la fraude sociale, non parce que les données étaient mauvaises, mais parce que les personnes jugées n’avaient aucun moyen de répondre. Efficace, audité, légal, l’outil demeurait incompatible avec la dignité humaine. Le fil à plomb exige de rester droit quand le confort tire de côté, et la Lumière n’a jamais signifié information, mais compréhension.

La proposition qui suit, un centre de recherche et une commission capables de porter des positions devant les juridictions européennes, laisse perplexe quant aux moyens, car une obédience dont la revue tire à trois mille quatre cent septante-cinq exemplaires ne pèse guère dans une négociation de traité. L’ambition mérite pourtant d’être saluée, puisqu’elle refuse de réduire l’éthique à la conformité. L’ironie demeure. Le numéro qui met en garde contre la délégation du jugement aux machines illustre l’une de ses pages d’une image engendrée par un générateur automatique, ce que la légende indique loyalement.
Les départs ont commencé à dépasser les décès

La page la plus utile est aussi la moins flatteuse. Sam Noshadha et Massimo Caimi, Grand Chancelier, décrivent une obédience fédérale où les mêmes questions remontent de toutes les régions linguistiques, l’accompagnement des nouveaux, la vitalité du rituel, la chaîne d’union qui se refroidit. Ils avancent un constat que peu d’obédiences osent écrire. Les démissions et les départs ont commencé à dépasser les décès. Lorsque la vie d’un Ordre devient verticale, certains Frères vont chercher ailleurs une seconde vie maçonnique.
Le remède coûte peu en administration et beaucoup en attention, puisqu’il s’agit de faire circuler ce qui existe déjà. L’exemple retenu est celui du parrain, tenu pour l’une des responsabilités majeures de la vie maçonnique et qui ne dispose, pour tout instrument pratique, que d’une brochure publiée voici près de quarante ans. Daniele Bui traite le même sujet depuis la Suisse italienne et rappelle que le parrain n’est pas une autorité mais une présence, qu’il oriente sans imposer, et que le dialogue fait de mots, de silences et d’expériences partagées y joue le rôle décisif.
L’image qui referme ces pages tient en deux mots, la pierre inachevée. Chaque Frère reçoit un bloc déjà dégrossi par ceux qui l’ont précédé, y travaille et le transmet, et il en va de même d’une obédience. La revue illustre pourtant le mal qu’elle décrit. Un article italien, un article allemand, un article français et un essai anglais cohabitent sans jamais se répondre. La circulation horizontale commence là.
Ce qui se publie et ce qui se garde

Christophe Calame, de la Loge Liberté à l’Orient de Lausanne, sépare avec netteté trois mots que les Francs-maçons confondent volontiers. L’ésotérisme naît chez les pythagoriciens et tient dans la transmission, puisque « le principe de l’ésotérisme est et sera toujours le secret ». L’hermétisme relève de la littérature, du Corpus hermeticum recueilli à Alexandrie et traduit en latin par Marsile Ficin avant même Platon. L’occultisme naît de la réaction au positivisme et se manifeste en Loge par Oswald Wirth. Une observation mérite méditation. Les sciences dites secrètes ont engendré des bibliothèques entières, tandis que le rituel des Mystères d’Éleusis, pratiqué durant près de mille ans, nous demeure presque inconnu.

À l’autre extrémité de l’échelle des grades, Olivier Bru, Apprenti à l’Orient de Porrentruy, consacre sa planche de passage au Pavé mosaïque. Il suit Daniel Béresniak pour reconnaître « la complémentarité là où le profane ne voit qu’opposition », puis il regarde les joints. Plus le Pavé est parfait, moins ils se voient, et ce sont eux pourtant qui font tenir l’ensemble. Il les identifie au Sel de Paracelse, troisième principe qui équilibre le Soufre et le Mercure, et rappelle que les trois Œuvres figurent sur ce même sol, du noir au blanc puis au rouge, selon la promesse de V.I.T.R.I.O.L. Un Apprenti qui voit les joints avant les dalles a déjà compris quelque chose.
Sam Noshadha consacre par ailleurs au triangle la première partie d’un essai où la relation devient structure. Ce qui a disparu, soutient-il, n’est pas la faim de symboles, dont les théories du complot témoignent assez, mais la discipline de les habiter. La faim demeure, la patience s’en est allée.

Deux articles donnent au numéro son lest historique. Hans Bühler revient au convent de Wilhelmsbad de 1782, où la Stricte Observance, persuadée de descendre des Templiers sans le prouver, céda devant Jean-Baptiste Willermoz, qui reprit la forme extérieure de l’Ordre du Temple pour y loger la réintégration de l’homme en Dieu. Gregor Lüthy raconte les deux cent cinquante ans de l’Ordre des Illuminés de Bavière sans fascination ni dénonciation. Sans les Loges, Adam Weishaupt n’aurait trouvé ni hommes instruits, ni espaces confidentiels, ni formes rituelles, mais il y ajoutait une volonté de direction étrangère à la Maçonnerie. Les Lumières elles-mêmes furent tentées d’organiser secrètement la maturité qu’elles prétendaient répandre.
Cette épaisseur tient à une équipe dont la géographie fait la richesse et la difficulté, Jean-Daniel Sauterel à la responsabilité de la rédaction, Didier Planche pour le français, Gregor Lüthy pour la Suisse alémanique, Daniele Bui pour la Suisse italienne et Sam Noshadha pour la section anglaise. L’encadré consacré à la condition d’initié, signé Didier Planche, cite Jean-Jacques Zambrowski d’après une chronique parue dans nos colonnes le 27 février dernier, et retient de lui que la part de Lumière conquise doit rayonner en actes plus encore qu’en paroles.

Reste une page qui remet tout à sa place. Hernan Correia, de la Loge Il Dovere à l’Orient de Lugano, raconte ce que l’engagement peut coûter. Formé à l’université de Concepción fondée par la Maçonnerie locale, il fut emmené un onze septembre sans pouvoir prendre sa veste, puis chassé d’un campus sous la menace de deux fusils, avant qu’un officier ne lui conseille de fuir pour la sécurité des siens. Il rappelle que le président Salvador Allende appartenait à la Loge Il Progresso à l’Orient de Valparaíso, et que la démocratie se perd vite et se reconquiert lentement.

Voilà l’écart que ce numéro creuse sans jamais le formuler
Le mot d’engagement n’a pas le même poids selon qu’il s’écrit dans un atelier zurichois ou qu’il se paie par l’exil. Les textes suisses disent vrai en affirmant que la pierre se taille dans la vie et non en Loge, mais aucun ne mesure ce que la vie peut réclamer. Hernan Correia le mesure pour eux, sans emphase.

La question déposée par cette livraison est celle d’Ernest Imhof, de la Loge Evolutia à l’Orient de Montreux. Nos Temples sont-ils encore des lieux sacrés, ou des bâtiments où nous déposons nos métaux par habitude. La réponse tient dans la manière dont chacun se comporte le lendemain matin, devant celui qui dépend de lui et qui, sans lire nos obligations, lit très bien nos comportements. Le seuil se franchit dans les deux sens. Reste à savoir dans quel état nous le repassons, et qui, hormis nous-mêmes, s’en apercevra.

Alpina, magazine de la Grande Loge Suisse Alpina, n°4 de 2026, juillet 2026, cent cinquante-deuxième année, responsable de la rédaction Jean-Daniel Sauterel, rédacteur pour la langue française Didier Planche, 52 pages, six numéros par an, abonnement annuel de 60 francs suisses. Renseignements auprès de la chancellerie de l’obédience, Jupiterstrasse 40, 3015 Berne.
Paraît 6 fois par an ; abonnement CHF 60 (64,18 €) – Acquérir un numéro ou de s’abonner en s’adressant à :
kanzlei@grossloge-alpina.ch

