Le mot du mois – Veiller

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Veiller, ce n’est pas seulement renoncer au sommeil. C’est demeurer présent lorsque les autres s’abandonnent à la nuit. C’est garder une flamme, protéger une existence fragile, attendre une aurore et maintenir ouverte la porte de la conscience. En juillet, quand les Temples ralentissent leurs travaux et que les maillets se taisent, le Franc-Maçon peut interrompre ses Tenues. Il ne saurait pourtant mettre son esprit en sommeil.

Du sommeil refusé à la conscience éveillée

Le verbe veiller apparaît en français au XIIe siècle. Il vient du latin vigilare, qui signifiait à la fois « rester éveillé », « monter la garde », « être attentif » et « se tenir sur ses gardes ». Vigilare dérivait lui-même de vigil, adjectif signifiant « éveillé, vigilant, attentif », mais aussi substantif désignant le garde de nuit.

Derrière vigil se trouve le verbe latin vigere : être vigoureux, posséder de la force, être pleinement vivant. Ainsi, dans les profondeurs du mot, veiller ne signifie pas seulement ne pas dormir. Veiller, c’est manifester sa vitalité. Celui qui veille demeure debout intérieurement. Il résiste à l’engourdissement, à l’indifférence et à cette fatigue morale qui fait parfois accepter l’inacceptable.

Les linguistes rattachent cette famille à une racine indo-européenne reconstruite sous la forme weg-, exprimant l’idée d’être fort, animé ou éveillé. Elle se retrouve dans la famille germanique de l’anglais wake et watch, « s’éveiller » et « monter la garde », ainsi que dans l’allemand wachen, « veiller ». À l’origine de la veille se tient donc moins l’insomnie que la puissance de vivre.

Toutes les branches d’un arbre qui ne dort jamais

La langue française a fait croître autour de cette racine une famille particulièrement féconde.

La veille vient du latin vigilia, qui désignait l’insomnie, la garde nocturne et chacune des périodes pendant lesquelles les soldats romains montaient la garde. Le latin chrétien a ensuite donné à vigilia le sens de nuit de prière précédant une fête religieuse. De là viennent les vigiles, ces temps de préparation où l’on demeure éveillé parce qu’un évènement essentiel s’approche.

La veillée, dérivée de veille au XIIIe siècle, désigne la soirée passée ensemble, autour du foyer, auprès d’un malade, dans la prière ou près d’un mort. Elle unit deux gestes qui pourraient sembler opposés : garder le vivant et accompagner celui qui vient de quitter la vie. Dans les deux cas, il s’agit de refuser que l’autre traverse seul la nuit.

Le veilleur, attesté dès le Moyen Âge, est celui qui garde, observe et avertit. Depuis la tour, le rempart, le navire ou le chevet, il demeure attentif à ce qui pourrait survenir. Il ne provoque pas l’évènement : il se rend disponible à son apparition.

À cette branche populaire s’ajoute une branche savante directement reprise du latin : vigilant, vigilance, vigile. La vigilance, empruntée à vigilantia, a d’abord pu désigner l’insomnie et la veillée avant de devenir cette attention soutenue qui permet de prévoir, de prévenir ou de signaler un danger.

Le mot vigie, venu dans le vocabulaire maritime par les langues ibériques, appartient au même horizon latin. La vigie est l’homme placé en hauteur pour observer le large, mais aussi le lieu depuis lequel porte son regard. Pour voir venir, il faut parfois consentir à s’élever.

Enfin, vigueur, issu du latin vigor, rejoint cette famille par vigere. La proximité n’est pas accidentelle : veiller exige une force, et toute force véritable suppose une conscience éveillée.

Éveiller, réveiller, surveiller

La langue a également entouré veiller de plusieurs préfixes, comme si elle cherchait à préciser les différentes manières d’ouvrir les yeux.

Éveiller est issu du latin evigilare, « sortir du sommeil ». Le préfixe latin e- ou ex- indique une sortie : s’éveiller, c’est quitter un état d’inconscience, émerger d’une nuit physique, intellectuelle ou spirituelle.

Réveiller ajoute l’idée d’un recommencement. Le préfixe re- peut indiquer le retour, la répétition ou la reprise. Réveiller quelqu’un, c’est le ramener à la veille ; se réveiller, c’est revenir au monde. Symboliquement, l’initiation ne crée peut-être pas en nous une Lumière étrangère : elle réveille une Lumière déjà présente, mais assoupie.

Surveiller est formé de sur- et de veiller. Il signifiait d’abord observer avec attention. Mais le mot a progressivement pris une coloration de contrôle. Toute la différence tient alors dans la préposition : veiller sur quelqu’un, c’est le protéger ; surveiller quelqu’un, c’est parfois le soupçonner.

La Franc-Maçonnerie doit demeurer attentive à cette frontière. Une Loge où chacun veille sur l’autre est fraternelle. Une Loge où chacun surveille l’autre devient inquiète, soupçonneuse et profane.

Veiller, veiller à, veiller sur

La construction du verbe révèle trois attitudes.

Veiller, sans complément, c’est demeurer éveillé. Le geste est intérieur. Il concerne notre propre conscience.

Veiller à, c’est porter son attention sur une tâche, une exigence ou une promesse. On veille à tenir parole, à respecter la règle, à achever son ouvrage. Le geste devient moral.

Veiller sur, enfin, introduit la relation. On veille sur un enfant, un malade, un ami, une mémoire, un héritage ou une flamme. Le verbe prend alors sa dimension la plus fraternelle : il ne s’agit plus seulement d’être éveillé, mais d’employer son éveil à protéger ce qui nous est confié.

Nous retrouvons là une progression presque initiatique : se réveiller soi-même, devenir attentif à son devoir, puis mettre sa vigilance au service d’autrui.

Le veilleur n’est pas un guetteur de fautes

Il existe pourtant une vigilance inquiète, tendue, soupçonneuse. Elle scrute les erreurs, interprète les silences et transforme chaque différence en menace. Cette vigilance-là ne protège rien. Elle épuise celui qui l’exerce et enferme celui qui la subit.

Le véritable veilleur ne cherche pas des coupables. Il cherche les premières lueurs.

Il ne confond pas l’attention avec la méfiance. Il sait que la nuit existe, mais il ne lui attribue pas tout pouvoir. Son regard porte au-delà du cercle immédiatement éclairé. Il distingue dans l’obscurité ce qui approche, ce qui menace, mais aussi ce qui commence.

Le veilleur est celui qui refuse de déclarer la nuit définitive.

Quand les maillets se taisent

Durant la période estivale, de nombreuses Loges suspendent leurs travaux. Les colonnes se vident, les Temples retrouvent leur silence et chacun reprend les chemins du monde profane.

Mais la Lumière reçue en Loge n’est pas une lampe que l’on éteint en quittant le Temple.

Veiller, pour le Franc-Maçon, consiste alors à poursuivre autrement l’ouvrage. Veiller sur sa parole avant de la livrer. Veiller à ne pas céder aux certitudes commodes. Veiller sur le Frère ou la Sœur dont l’absence se prolonge. Veiller à ce que la chaîne ne soit pas seulement un geste rituel, mais une présence réelle. Veiller sur les libertés lorsque l’habitude les rend invisibles. Veiller enfin sur cette part de soi que le bruit du monde cherche constamment à rendormir.

Le Temple peut être fermé sans que le chantier soit abandonné.

Garder la flamme sans la posséder

Dans la nuit, le veilleur entretient le feu. Il ne prétend pas avoir créé la flamme. Il l’a reçue et devra la transmettre.

Cette image contient peut-être toute l’humilité initiatique. La Lumière ne nous appartient pas. Elle nous est confiée pour un temps. Nous ne sommes ni sa source ni son terme, mais les dépositaires provisoires de son passage.

Veiller, c’est donc protéger sans emprisonner, transmettre sans imposer, demeurer attentif sans devenir soupçonneux. C’est garder assez de feu pour traverser la nuit et assez d’humilité pour reconnaître que l’aube ne dépend pas de nous.

Quand les travaux reprendront et que les colonnes seront de nouveau occupées, une question silencieuse pourra alors être posée à chacun :

Pendant que le Temple semblait dormir, sur quoi avons-nous veillé ?

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Alice Dubois
Alice Dubois
Alice Dubois pratique depuis plus de 20 ans l’art royal en mixité. Elle est très engagée dans des œuvres philanthropiques et éducatives, promouvant les valeurs de fraternité, de charité et de recherche de la vérité. Elle participe activement aux activités de sa loge et contribue au dialogue et à l’échange d’idées sur des sujets philosophiques, éthiques et spirituels. En tant que membre d’une fraternité qui transcende les frontières culturelles et nationales, elle œuvre pour le progrès de l’humanité tout en poursuivant son propre développement personnel et spirituel.

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