La beauté pour dernière promesse

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Éric de Kermel écrit depuis une position étroite, entre un père qu’il a perdu et une petite-fille qui vient de naître. De cette place tenue au milieu de la lignée sort un récit court et serré, où les épreuves d’une vie deviennent des enseignements et où la beauté cesse d’être un agrément pour devenir une exigence intérieure. Reprise augmentée d’un texte paru en 2022, cette lettre adressée aux deux extrémités d’une filiation pose une question que la Franc-Maçonnerie connaît de l’intérieur, celle de ce qu’un homme peut encore promettre lorsque la promesse d’un monde meilleur a cessé d’être tenable.

Entre un mort et une enfant, un homme écrit

Il faut mesurer d’emblée l’audace du dispositif retenu par Éric de Kermel. Son texte s’ouvre sur une longue adresse au père disparu et se referme sur une question posée à une enfant qui vient d’arriver, de sorte que l’écriture entière se déploie dans l’intervalle, à l’endroit exact où un homme découvre qu’il est devenu le maillon du milieu, celui qui a reçu et qui doit désormais donner. La lettre au père mort appartient à une longue tradition, et celle de Franz Kafka en a durablement fixé le régime, qui est celui du réquisitoire. Rien de semblable ici. L’adresse ne réclame aucun compte, elle recueille. Elle rassemble ce qui fut transmis sans mots, les silences d’un homme du siècle passé, les gestes appris sans avoir jamais été enseignés, et cette manière d’habiter le monde qu’un fils ne comprend souvent qu’après la mort de celui qui la lui a léguée.

Cette situation d’entre-deux ne relève pas de la commodité littéraire, elle constitue la thèse même du livre.

Ce que nous nommons héritage n’est pas un dépôt que nous gardons, mais une charge que nous déplaçons. Le franc-maçon qui prend place dans la chaîne d’union éprouve cette vérité par le corps, puisque chacun y tient la main de celui qui précède et celle de qui suivra, sans jamais rien posséder d’autre que ce double contact. Éric de Kermel écrit exactement depuis cette posture, et son livre vaut d’abord par la rigueur avec laquelle il s’y maintient.

Tout Temple commence par une cabane

Tout Temple commence par une cabane

Né à Ajaccio, fils d’un père diplomate, Éric de Kermel a passé son enfance entre Rabat et l’Argentine avant de rejoindre la France à quinze ans, arrachement dont son œuvre garde la trace. Journaliste et éditeur, il a dirigé Terre sauvage, Alpes Magazine, Bretagne Magazine et Pyrénées Magazine, présidé le Conservatoire du patrimoine naturel de la Savoie, occupé la vice-présidence du comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature, avant de reprendre à Uzès la librairie de la place aux Herbes qui avait donné son titre à son premier roman, La Libraire de la place aux Herbes, publié chez Eyrolles en 2017 et traduit en sept langues. Sont venus ensuite Les Jardins de Zagarand, La Traversée des lumières et L’Archipel de Claire. Cette trajectoire éclaire l’ouvrage, car elle explique la double compétence qui le porte, celle d’un homme qui connaît par métier les chiffres de l’effondrement du vivant et qui a choisi de ne pas écrire avec eux.

Les pages de l’enfance disent l’origine de ce choix

Un garçon lit Rudyard Kipling et se rêve enfant du Livre de la jungle. Le même garçon range côte à côte la peluche, l’ours blanc et le dinosaure, et ce voisinage d’objets compose sans le savoir trois états de l’animal, celui que l’enfant serre contre lui la nuit, celui qui s’efface aujourd’hui sous nos yeux, celui qui avait quitté la terre bien avant nous. Puis vient la cabane perchée, première architecture de toute enfance, faite de planches trouvées et de cordes, élevée au-dessus du sol pour voir plus loin et pour être seul. Le franc-maçon reconnaîtra dans cette hutte l’ancêtre modeste de la loge, qui ne fut d’abord que la baraque de chantier adossée à la cathédrale, l’abri où les tailleurs de pierre remisaient leurs outils et tenaient conseil. La spiritualité que propose ce livre garde quelque chose de cette origine humble, elle ne descend pas d’un ciel doctrinal, elle monte du sol, des planches mal jointes et du regard d’un enfant qui découvre son pays vu d’en haut.

Une parole donnée à douze ans

Le cœur du livre tient dans un engagement ancien. À douze ans, dans le registre scout qui fut celui de sa jeunesse, Éric de Kermel s’est promis d’aimer les plantes et les animaux et d’être l’ami de tous. Le texte publié en 2022 chez Bayard portait pour cette raison le titre de La promesse, et il était alors accompagné des photographies de Yann Arthus-Bertrand. Le récit revient sans cesse à cette parole d’enfant, non par nostalgie, mais parce qu’elle demeure le seul point fixe d’une existence traversée d’épreuves que l’auteur évoque avec retenue, sans jamais les étaler.

La lecture maçonnique s’impose ici sans qu’il faille la forcer.

Une parole donnée une fois engage une vie entière, et sa valeur ne tient pas à la solennité du moment où elle fut prononcée, mais à la fidélité obscure qui la reconduit chaque matin. Le serment prêté sur les trois grandes lumières n’a pas d’autre structure. Il ne produit aucun effet magique, il installe une exigence qui, quarante ans plus tard, continue de juger celui qui l’a formulée. Éric de Kermel a fait de sa promesse d’enfant un métier, puis une écriture, puis une manière d’habiter un coin de garrigue près d’Uzès, et cette continuité tranquille constitue l’argument le plus solide du livre.

Reste la question qui donne au texte sa gravité

Nos pères pouvaient promettre à leurs enfants un monde meilleur, et cette promesse est devenue insoutenable. Que promettre alors à une petite-fille de quelques semaines ? La réponse d’Éric de Kermel ne consiste pas à réparer la promesse ancienne, elle en change la nature. Ce qui se transmet n’est plus un état du monde, mais une capacité de regard.

Les mots sont trop étroits, la musique commence

Un écrivain qui avoue l’insuffisance de l’écriture accomplit un geste grave. Devant la nature, Éric de Kermel éprouve « la limite des mots, leur étroitesse, leur petit nombre », et il confie que seule la musique parvient parfois à dire l’éclat de lumière pris dans l’aile d’un geai. Le livre s’achève d’ailleurs sur le partage de la bande sonore qui a accompagné sa rédaction, geste qui pourrait passer pour une coquetterie d’auteur et qui formule en réalité l’aveu central de l’ouvrage.

Cet aveu touche au cœur de la démarche initiatique.

L’apprenti se tait, et ce silence ne constitue pas une brimade disciplinaire, il reconnaît qu’il existe un ordre d’expérience que la parole ordinaire abîme dès qu’elle s’en approche. Les traditions contemplatives d’Orient et d’Occident se rejoignent ici, de la théologie négative des Pères grecs aux disciplines du silence monastique. Le livre y ajoute une nuance qui lui appartient en propre, car ce silence ne se conquiert pas dans une cellule, il se trouve les pieds nus contre la terre. Éric de Kermel se décrit ainsi, « debout à la verticale de mes deux jambes », les bras ouverts, sentant monter la sève.

Il faut s’arrêter sur cette verticalité, qui donne au livre son axe secret.

L’homme debout entre le sol et le ciel, éprouvant dans son corps la perpendiculaire, retrouve sans le nommer l’un des outils les plus austères de la loge. Le fil à plomb ne mesure pas la hauteur, il éprouve l’aplomb. Et la sève qui s’élève des racines jusqu’aux feuillages redit ce que l’alchimie occidentale figurait par la circulation du fixe et du volatil, ce que la formule inscrite au cabinet de réflexion résume dans son injonction à descendre à l’intérieur de la terre pour y trouver la pierre cachée.

Ce que la douceur laisse dehors

Une lecture honnête doit dire aussi les limites de l’entreprise. Le livre plaide pour des conversions douces, et cette douceur constitue sa manière autant que son risque. Que la contemplation d’une aube ou l’apprentissage patient du nom des oiseaux modifie un regard, chacun peut en faire l’expérience. Que ce déplacement intime suffise à peser sur les logiques économiques et politiques qui organisent la destruction du vivant, voilà qui demeure incertain, et le texte ne s’en explique guère. Éric de Kermel connaît pourtant ces logiques mieux que la plupart, pour avoir siégé dans les instances de la conservation et dirigé des rédactions qui documentent l’effondrement. Son choix du registre intime procède donc d’une décision et non d’une ignorance, mais cette décision laisse une part du réel hors du texte, et la lectrice comme le lecteur peuvent légitimement s’en trouver frustrés.

Une seconde réserve concerne les pages consacrées aux peuples racines

Sagesse des peuples premiers

La sagesse des peuples premiers est devenue, dans une certaine littérature occidentale de la nature, une ressource commode qui dispense d’examiner l’histoire réelle de ces sociétés, leurs conflits et leurs rapports de domination. L’expérience directe des lieux et des personnes préserve Éric de Kermel de la caricature, mais la catégorie demeure fragile, et elle exigerait pour être tenue une vigilance que le format bref ne permet pas d’installer.

Il faut enfin mesurer ce que cette reprise perd et ce qu’elle gagne. Privé des photographies de Yann Arthus-Bertrand qui l’accompagnaient en 2022, le texte se présente seul, dans un petit volume sobre au papier soigné. La perte est réelle, puisque l’image portait une part de la démonstration. Le gain l’emporte pourtant, car un livre qui enseigne à regarder gagne à ne pas regarder pour nous.

Bâtir pour des yeux qui ne sont pas encore ouverts

Sous le récit d’une vie et sous les paysages traversés, ce qui travaille l’ouvrage en profondeur demeure la question du temps long. Un chapitre porte le titre de « Voir le temps », et l’expression dit l’ambition. Voir le temps, c’est-à-dire percevoir dans un chêne les siècles qui l’ont fait, dans une vallée les glaciations qui l’ont creusée, dans une enfant les générations qu’elle portera. Les bâtisseurs de cathédrales ont vécu dans cette dimension, taillant des pierres pour un édifice dont ils savaient qu’ils n’en verraient jamais l’achèvement, et la Franc-Maçonnerie a fait de cette patience son emblème en se donnant pour tâche un Temple qui ne se termine pas. Un grand-père qui écrit pour une enfant de quelques semaines accomplit le même geste, et il travaille pour des yeux qui ne sont pas encore ouverts.

Voilà pourquoi la beauté, dans ce livre, n’a rien d’un ornement ajouté

Elle nomme ce qui mérite d’être transmis, et le mot désigne moins un plaisir esthétique qu’un critère de discernement. La loge le sait, elle qui place la Beauté auprès de la Sagesse et de la Force parmi les trois colonnes de l’édifice. La formule rituelle veut que la Beauté orne l’Ouvrage, et le verbe pourrait tromper, car une colonne qui orne soutient d’abord. Un monde que nous cessons de trouver beau est un monde que nous cesserons de défendre.

Reste alors une question que ce petit volume dépose sans la refermer

Nous savons désormais ce que nous ne pouvons plus promettre, nous savons beaucoup moins ce qu’il nous faut encore transmettre. Peut-être seulement ceci, qui ne se lègue pas comme un bien et s’apprend comme un métier, la capacité de voir. Éric de Kermel aura passé sa vie à montrer la terre à des lecteurs qui ne la regardaient plus, et il achève son livre par la demande la plus désarmante qui soit, adressée à une enfant et, par-dessus son épaule, à chacun de nous. Veux-tu être mon ami ?

Les éditions du Relié, représentées par Marc de Smedt, ont l’objectif de faire connaître les enseignements spirituels contemporains vécus par différents témoins d’orient et d’occident. Ces textes, véritables sources d’inspiration et de compréhension, peuvent ainsi donner un sens à la vie et aux relations humaines et apporter un supplément d’âme à la connaissance de soi et des autres.

Cette fragile beauté du monde

Éric de KermelLes éditions du Relié, 2026, 144 pages, 12 € – numérique 7,99 €

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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