Gardez cet article avec vous Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?
Bouddhisme et Franc-Maçonnerie au miroir de l’Éveil
Il est des livres qui dressent des ponts. D’autres préfèrent ouvrir des passages, plus fragiles, plus secrets, entre deux rives que l’histoire, la géographie et les habitudes de pensée semblaient devoir tenir éternellement éloignées. Bouddhisme et Franc-Maçonnerie – Aux racines de la sagesse appartient à cette seconde famille.
D’un côté, une voie née sur les chemins de l’Inde ancienne, sous l’arbre où Siddhartha Gautama s’éveilla à l’impermanence du monde. De l’autre, une démarche initiatique façonnée dans l’Occident des Lumières, au milieu des pierres, des outils et des légendes de bâtisseurs. L’une médite la vacuité ; l’autre élève un Temple. L’une enseigne le détachement ; l’autre confie à l’initié la tâche de tailler sa pierre.
Entre le stupa et le Temple, entre le lotus et l’acacia, entre le vajra et le compas, Joël Gregogna et Philippe Le Touzé-Garnier font circuler une même question : que peut devenir l’être humain lorsqu’il consent à travailler sur lui-même ?
Deux voies qui ne se confondent pas
La première vertu de cet ouvrage est de se tenir à distance des facilités du syncrétisme.
Les auteurs ne prétendent pas que le bouddhisme et la Franc-Maçonnerie diraient secrètement la même chose sous des vocabulaires différents. Ils n’essaient pas davantage d’ajuster artificiellement les pièces de deux édifices spirituels étrangers l’un à l’autre.
Ils parlent de compatibilité, non de complémentarité.
La nuance est essentielle. Elle protège l’intégrité de chacune des voies. Elle permet la rencontre sans exiger la fusion, le dialogue sans imposer la confusion.
Leur parenté ne réside donc pas dans une doctrine commune, mais dans une disposition de l’esprit. Le bouddhiste comme le Franc-Maçon est un cherchant. Tous deux refusent de recevoir passivement une vérité close. Tous deux considèrent que la transformation intérieure exige une pratique, une discipline, une expérience vécue.
Philippe Le Touzé-Garnier offre à cette intuition une formule qui pourrait servir de clef de voûte à tout le livre :
Le bouddhisme serait une voie spirituelle commune vécue individuellement ; la Franc-Maçonnerie, une voie spirituelle individuelle vécue collectivement.
L’un se retire pour mieux embrasser le vivant. L’autre rejoint la Loge afin d’approfondir son propre silence. Le méditant s’assied seul devant son esprit, tandis que le Maçon prend place parmi ses Frères et ses Sœurs. Pourtant, dans les deux cas, l’être humain apprend à se déprendre de lui-même afin de découvrir que nul accomplissement véritable ne saurait s’obtenir contre les autres.
La Vérité ne se reçoit pas, elle s’éprouve
Ni le Dharma ni la méthode maçonnique n’exigent l’abdication de la conscience. Le Bouddha ne demande pas que l’on croie parce qu’il aurait parlé. Il invite chacun à examiner, éprouver, discerner. Son enseignement ressemble moins à une révélation descendue du ciel qu’à une médecine de l’esprit. Il ne promet pas de sauver l’homme à sa place ; il lui montre les poisons qui l’habitent et le chemin par lequel il peut s’en libérer.
La Franc-Maçonnerie ne procède pas autrement. Elle ne remet à l’initié aucune vérité achevée. Elle place devant lui des symboles, des outils, des récits, puis le laisse cheminer dans leur lumière incertaine. Le symbole n’ordonne pas. Il suggère. Il ne ferme pas le sens ; il l’éveille. Le Dharma propose une expérience de la conscience. La Franc-Maçonnerie propose une expérience du symbole.
Dans les deux cas, le cherchant demeure responsable de son propre éveil.
C’est pourquoi ces deux voies peuvent se rencontrer sur le terrain d’une spiritualité affranchie de l’autorité dogmatique. Elles ne suppriment ni le sacré ni le Mystère ; elles refusent seulement que quelqu’un puisse prétendre en posséder la clef définitive.
La Vérité n’y est jamais une forteresse dont une institution garderait jalousement l’entrée. Elle est un horizon. Elle recule à mesure que l’on avance et, par ce retrait même, oblige le voyageur à poursuivre.
La Vérité ne se décrète pas : elle se cherche, se vit et parfois se pressent.
Le Grand Architecte devant le silence du Bouddha
La question du divin paraît pourtant dresser entre les deux traditions un obstacle considérable.Le Bouddha ne combat pas Dieu. Il se tait à son sujet.
À ceux qui l’interrogent sur l’origine absolue du monde, il répond par la parabole de l’homme frappé d’une flèche empoisonnée. Faut-il attendre de connaître le nom de l’archer, son origine, son intention et la nature de son arc avant de retirer le trait ? L’urgence n’est pas de résoudre l’énigme cosmique, mais de guérir la souffrance.
La Franc-Maçonnerie traditionnelle place au contraire ses Travaux sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers.
Mais cette expression demeure suffisamment vaste pour accueillir plusieurs compréhensions : Dieu personnel, Principe créateur, ordre du monde, loi d’harmonie ou représentation idéale de ce qui dépasse l’homme.
Les auteurs suggèrent alors un rapprochement d’une grande fécondité. Là où le Maçon peut concevoir un Principe créateur au singulier, le bouddhiste observe des principes créateurs au pluriel : causalité, interdépendance, impermanence et vacuité.
Il n’existe peut-être pas, pour le Dharma, de main extérieure dessinant le monde. Mais il existe un ordre subtil des causes et des conditions, une trame invisible dans laquelle chaque être apparaît, se transforme et disparaît.
Le Grand Architecte cesse alors d’être nécessairement un souverain placé au-dessus de la Création. Il peut devenir le nom symbolique d’un ordre intérieur encore à découvrir, le visage que le Maçon donne à cette part de lui-même qui l’appelle à davantage de justesse, de mesure et de conscience.
Qui taille la pierre lorsque le moi n’existe pas ?
C’est ici que le livre atteint sa tension la plus profonde.
La Franc-Maçonnerie demande à l’initié de travailler sur lui-même. Elle lui confie une pierre brute, image de son être imparfait, de ses passions, de ses ignorances et de ses résistances. Par le maillet et le ciseau, il doit dégrossir cette matière, la rectifier, lui donner une forme capable de prendre place dans l’édifice commun.
Mais le bouddhisme enseigne qu’il n’existe aucun moi permanent à perfectionner.
Ce que nous appelons « je » ne serait qu’un assemblage provisoire de sensations, de souvenirs, de désirs, de perceptions et de conditionnements. Un faisceau sans centre fixe. Une flamme qui paraît identique, alors qu’elle se renouvelle à chaque instant.
Dès lors surgit la question la plus vertigineuse de l’ouvrage. Comment tailler la pierre lorsque le tailleur lui-même n’est qu’une illusion ? Les auteurs ont la sagesse de ne pas refermer trop vite cette béance. Peut-être le travail maçonnique ne consiste-t-il pas à bâtir un moi plus solide, plus glorieux ouplus assuré. Peut-être vise-t-il au contraire à rendre ce moi moins opaque, moins pesant, moins encombré de lui-même.
Tailler la pierre ne signifierait plus fabriquer une identité parfaite, mais retirer patiemment ce qui empêche la Lumière de la traverser.
La vacuité bouddhique n’est pas le néant. Elle ne dit pas que rien n’existe, mais que rien n’existe seul, par soi-même et de manière immuable. Tout être dépend d’autres êtres. Toute forme est relation. Toute pierre porte la mémoire du monde qui l’a engendrée.
Le Maçon découvre alors qu’il ne possède pas sa pierre. Il en reçoit seulement la garde et la responsabilité.
Façonner la pierre ou dévoiler sa nature
C’est dans l’ordre symbolique que le dialogue devient le plus lumineux.
L’équerre et le compas répondent au vajra et à la cloche. Les premiers expriment la rectitude, la mesure, l’esprit et la matière. Les seconds associent la méthode et la sagesse, l’énergie et la connaissance, les principes masculin et féminin appelés à se rejoindre.
Le lotus, qui s’élève pur au-dessus des eaux boueuses, semble répondre à l’acacia, signe de permanence et de renaissance. La roue du Dharma entre en résonance avec le cercle maçonnique. Le mandala de sable, patiemment composé avant d’être dispersé, rappelle au bâtisseur que toute œuvre terrestre demeure promise à l’effacement.
Mais une différence demeure, plus précieuse peut-être que toutes les ressemblances.
La méthode maçonnique cherche à donner une forme juste à la pierre. Le Dharma cherche à lui rendre sa nature originelle.
Le tailleur intervient. Il mesure, corrige, retranche et façonne.
Le méditant, lui, apprend à cesser de surimposer ses projections aux choses. Il ne crée pas la nature de Bouddha ; il ôte ce qui l’empêche de paraître. Il ne fabrique pas la clarté de l’esprit ; il laisse retomber les poussières qui l’obscurcissent.
D’un côté, une forme est construite. De l’autre, une nature est dévoilée.
Mais peut-être ces deux gestes se rejoignent-ils plus qu’il n’y paraît. Le véritable sculpteur sait que la figure qu’il cherche habite déjà le bloc. Il ne l’invente pas. Il la délivre.
Tailler la pierre pourrait ainsi signifier libérer en elle ce qui attendait silencieusement d’être révélé.
Des lampes à beurre dans le cabinet de réflexion
L’une des plus belles pages de l’ouvrage naît d’un songe de Philippe Le Touzé-Garnier.
Lors d’une conférence du Dalaï-Lama à Lodève, en l’an 2000, il se revoit dans le cabinet de réflexion de son initiation maçonnique. Pourtant, le lieu s’est métamorphosé. Les murs ont pris la couleur bordeaux des vêtements monastiques. Des lampes à beurre éclairent faiblement la formule VITRIOL.
Le sablier ne rappelle plus seulement la fuite du temps, mais l’impermanence de toute chose. Le crâne devient support de méditation sur la mort. Le coq, annonciateur de la Lumière, se fait détermination à atteindre l’Éveil.
Dans cette chambre où deux traditions se superposent sans s’abolir, le rêveur imagine une obédience maçonnique bouddhiste. Il voit les deux faces d’un sceau : une chouette d’un côté, un nœud sans fin de l’autre. La connaissance et la sagesse. L’Occident et l’Orient. Le regard qui distingue et celui qui relie.
Cette scène possède la force tranquille des images qui dispensent d’expliquer.
Le cabinet de réflexion n’est plus seulement le tombeau symbolique du profane. Il devient la grotte intérieure où l’Orient et l’Occident déposent ensemble leurs lampes.
Le karma et le tiers inclus
La justice révèle cependant des différences irréductibles.
Le bouddhisme place au cœur du monde la loi du karma. Chaque pensée, chaque parole et chaque acte porte ses conséquences. Nul juge extérieur ne distribue récompenses ou châtiments. L’être humain récolte simplement ce qu’il a semé dans la profondeur de sa conscience.
La Franc-Maçonnerie, plus engagée dans la Cité, ne peut s’en remettre à la seule justice immanente. Elle demande au Maçon de travailler à l’amélioration de l’homme et de la société. Elle cultive la médiation, la concorde et ce tiers inclus qui permet de sortir de l’affrontement stérile.
Le tiers inclus n’est pas un compromis médiocre entre deux positions. Il est une troisième lumière, née de l’écoute, qui transforme les termes mêmes du conflit.
D’un côté, le karma rappelle que nul acte ne demeure sans effet. De l’autre, la méthode maçonnique enseigne que nul conflit n’est condamné à demeurer prisonnier de ses premières oppositions.
La Maât égyptienne, l’Octuple Sentier, le fil à plomb et la balance semblent alors porter une même exigence : rétablir en soi et dans le monde la juste mesure.
La fraternité comme travail
La prise de refuge dans les Trois Joyaux répond au serment prononcé dans le Temple. Dans les deux cas, une existence jusque-là dispersée reçoit une orientation.
L’ouverture et la fermeture des Travaux trouvent un écho dans la motivation qui précède la pratique bouddhique et dans la dédicace qui l’achève. Rien ne commence sans intention. Rien ne s’achève sans être offert aux autres.
C’est peut-être dans cette offrande que les deux chemins se rapprochent le plus.
Le bouddhisme Mahayana place au centre la figure du bodhisattva, celui qui pourrait atteindre la délivrance mais choisit de demeurer parmi les êtres tant que subsiste une souffrance à apaiser.
Joël Gregogna
La Franc-Maçonnerie demande à l’initié de ne pas réserver le fruit de son travail à sa seule élévation. La pierre polie doit prendre place dans le Temple de l’humanité.
On ne s’éveille jamais pour soi seul. On ne taille jamais sa pierre pour la contempler dans la solitude.
La fraternité n’est pourtant pas une donnée naturelle. Elle ne naît pas automatiquement du port d’un tablier ni de la récitation d’un rituel. Elle se heurte aux vanités, aux rivalités et aux blessures humaines.
C’est pourquoi elle demeure une œuvre.
La fraternité n’est pas un état acquis : elle est une pierre qu’il faut reprendre chaque jour.
Mourir avant de mourir
Bouddhisme et Franc-Maçonnerie accordent enfin à la mort une place centrale, non pour assombrir l’existence, mais pour lui rendre sa profondeur.
Bardo. Vision des divinités sereines
Le Bardo Thödol accompagne la conscience dans les états intermédiaires qui suivent la mort. Il rappelle que la dissolution peut devenir passage, pour peu que l’esprit reconnaisse les lumières qui se présentent à lui.
La Franc-Maçonnerie met elle aussi l’initié en présence de sa finitude. Dès le cabinet de réflexion, le profane est invité à considérer sa propre mort. Plus tard, le Maître revit symboliquement la chute et le relèvement d’Hiram.
Dans les deux traditions, il faut consentir à perdre une ancienne forme de soi.
Toute initiation véritable commence par une disparition.
Ce qui meurt n’est peut-être pas l’être, mais l’illusion qu’il entretenait sur lui-même. Ce qui renaît n’est pas un homme nouveau tombé du ciel, mais un regard délivré de quelques-uns de ses voiles.
Le Maçon et le méditant découvrent alors que la mort n’est pas seulement l’événement qui clôt la vie. Elle œuvre déjà en nous, dans chaque renoncement, chaque détachement et chaque transformation.
Deux voix, une même ferveur
Joël Gregogna et Philippe Le Touzé-Garnier ne parlent pas depuis un lieu abstrait.
Le premier poursuit depuis longtemps une exploration des symboles, de l’imaginaire et de l’initiation, de l’univers d’Hugo Pratt à celui de Pinocchio, en passant par les réflexions d’Édouard Plantagenet.
Le second apporte à leur dialogue plus de vingt-cinq années de fréquentation du Dharma. Sa parole ne vient pas seulement des livres, mais d’une pratique et d’une maturation intérieure.
Cette double ferveur donne à l’ouvrage sa sincérité.
La forme du dialogue en assure la vivacité, même si elle entraîne parfois quelques longueurs et certaines accumulations savantes. Il arrive que la matière encyclopédique prenne le pas sur la respiration spirituelle et que le lecteur désire davantage de silence entre deux rapprochements.
Mais cette densité n’enlève rien à l’honnêteté du projet. Les auteurs ne prétendent ni avoir résolu les contradictions ni découvert une tradition unique cachée derrière toutes les autres. Ils invitent simplement à regarder autrement.
Lorsque le dernier outil est déposé
Au terme du livre, le lecteur demeure avec une interrogation.
Tailler la pierre et lui rendre sa nature première sont-ils deux gestes opposés ? Ou bien deux manières de nommer une même délivrance ?
Le Franc-Maçon gravit les marches du Temple. Le bouddhiste tourne autour du stupa.
L’un s’avance vers l’Orient ; l’autre cherche l’Éveil. Leurs pas ne se confondent pas, mais ils semblent parfois dessiner autour du même centre deux cercles qui se croisent.
Il serait vain de vouloir abolir la distance qui les sépare. C’est peut-être dans cette distance même que naît le dialogue.
Car le centre n’appartient à aucune voie.
Il est ce point invisible vers lequel toute quête sincère se dirige, sans jamais pouvoir prétendre le posséder.
Bouddhisme et Franc-Maçonnerie – Aux racines de la sagesse vaut par cette invitation à demeurer en chemin. Ouvrage subjectif, dense et parfois foisonnant, il ouvre une porte plutôt qu’il ne referme une démonstration.
Le Franc-Maçon y retrouvera ses outils, mais éclairés par une autre lumière. Le bouddhiste y découvrira un Temple où la construction ne signifie pas nécessairement l’affirmation du moi. Tous deux pourront méditer cette intuition essentielle :
Le Temple intérieur ne s’élève peut-être qu’au moment où celui qui croyait le bâtir accepte de s’effacer.
Alors seulement, la pierre devient transparente. Alors seulement, le Vide cesse d’être une absence. Il devient l’espace même où peut entrer la Lumière.
Bouddhisme et Franc-maçonnerie – Aux racines de la sagesse
Joël Gregogna – Philippe Touze-Garnier
Numérilivre – Éditions des Bords de Seine, coll. Quête et Spirtiualité, 2026, 180 pages, 22 €
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice.
Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment.
Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.