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Le 7 juillet 1944, dans la forêt de Fontainebleau, un tueur au service de la Milice abattait de sept balles Georges Mandel, ancien ministre de l’Intérieur de la Troisième République. Quatre-vingt-deux ans plus tard, Hugo Coniez lui consacre, chez Perrin, la biographie de référence qui manquait Georges Mandel – Le premier résistant.

Nourri d’archives nouvelles, ce livre ample et rigoureux restitue le destin d’un homme qui fit de la lucidité une vertu politique et de la fidélité à soi-même une règle sans exception, jusqu’à en mourir. Derrière l’homme d’État se découvre une leçon de tenue intérieure qui parlera à quiconque s’efforce de bâtir sa vie d’équerre avec ses principes.
De Louis Rothschild à Georges Mandel, se donner un nom

Le livre s’ouvre sur une scène glaçante. À l’automne 1940, Xavier Vallat, futur commissaire général aux Questions juives, exige du maire de Chatou l’acte de naissance de Georges Mandel, né dans cette commune en 1885 sous le nom de Louis Rothschild, et conserve le document comme un trophée. Toute l’obsession de Vichy tient dans ce geste. Hugo Coniez démonte patiemment les légendes qui entourent ces origines. Nul lien avec les banquiers de la rue Laffitte. Le grand-père Abraham, orfèvre venu de Bavière, le père Edmond, blessé à Buzenval en 1870 puis établi dans la confection au Sentier, la mère Hermine Mandel, fille d’un marchand de farines de Marmoutier, en Alsace, dessinent un parcours exemplaire d’assimilation républicaine, celui de ces familles juives qui choisirent la France plutôt que l’Allemagne et firent d’un patriotisme ardent le prolongement d’une foi devenue discrète.

Le jeune Louis, brillant à l’oral mais laborieux à l’écrit, ainsi qu’en témoigne son professeur de philosophie Émile Chartier, le futur Alain, renonce aux études supérieures et entre à dix-huit ans à L’Aurore, le journal de Georges Clemenceau, antichambre du pouvoir au temps de l’affaire Dreyfus. Pour publier, il prend le nom de sa mère. Ce choix d’un nom, qui allège un patronyme devenu trop lourd à porter sans rien renier d’une origine que ses ennemis lui jetteront toute sa vie au visage, inaugure une entreprise de construction de soi que la biographie suit pas à pas. Sans diplômes, sans fortune personnelle, sans talent d’orateur ni de plume, Georges Mandel se taille lui-même, arête après arête, la pierre de son destin.
« L’homme des petits papiers »
L’ascension passe par un maître. Devenu le collaborateur le plus proche de Georges Clemenceau, Georges Mandel dirige à trente-deux ans le cabinet civil du président du Conseil pendant la Grande Guerre. Tandis que le Tigre fait la guerre, son lieutenant tient la maison, surveille les défaitistes, nourrit ses dossiers et gagne ce surnom qui lui collera toujours, « l’homme des petits papiers ». Hugo Coniez ne dissimule aucune des ombres du personnage.

Les méthodes policières, le goût de la manœuvre, les fiches compromettantes sorties de la poche au moment opportun, les subsides d’hommes d’affaires peu scrupuleux, tout est examiné avec une probité qui donne à l’éloge final son poids véritable. Le lecteur maçon appréciera d’autant plus cette honnêteté que Georges Mandel ne fut jamais des nôtres et se dressa même parfois contre nous. Allié de circonstance de Charles Maurras au début des années vingt dans une commune détestation du « radicalisme franc-maçon », il émailla un temps sa propagande électorale d’attaques antimaçonniques, avant d’y renoncer, et les loges girondines firent de lui, selon la formule de l’auteur, leur adversaire privilégié. L’affaire Stavisky lui fournira une revanche, lorsqu’il poursuivra de son ironie Camille Chautemps, haut dignitaire de l’Ordre que ses contemporains surnommaient « le sublime prince du royal secret ». Cette part de combat contre nos ancêtres, dite sans fard, rend le personnage plus vrai et la suite plus admirable encore. De cette école impitoyable, il garde un port d’armes permanent qui lui vaudra le titre envié et haï d’« homme le plus détesté de France ».

L’épilogue déploie la liste vertigineuse de ses paradoxes, homme de droite mais républicain intransigeant, autoritaire mais défenseur des libertés individuelles, pourfendeur de la corruption mais peu regardant sur ses propres ressources, Juif mais étranger à toute spiritualité, solitaire mais capable des fidélités les plus longues. Hugo Coniez tient ensemble ces contraires sans jamais les dissoudre, et cette tension fait la vérité du portrait.
« Se battre pour ses alliés, c’est se battre pour soi-même »
Car vient le temps des responsabilités, et avec lui une métamorphose. Ministre des Postes de 1934 à 1936, Georges Mandel se révèle un modernisateur hors pair. Séduit par un « récepteur-vision » aperçu lors d’un dîner, il installe en quelques semaines l’ingénieur René Barthélemy rue de Grenelle et, le 26 avril 1935, la télévision française diffuse son tout premier programme. Le visage inaugural en est celui de Béatrice Bretty, sociétaire de la Comédie-Française et compagne du ministre, dont les premiers mots, « Nous avons fait un beau voyage », ouvrent sans le savoir une ère nouvelle. Ministre des Colonies à partir de 1938, il prépare l’Empire à la guerre qu’il voit venir.
Depuis 1933, en effet, ce disciple de Clemenceau alerte à la tribune sur le réarmement allemand.

Contre les pacifismes et les renoncements, il prêche inlassablement la « politique du cran d’arrêt », l’application stricte des traités, puis un réseau d’alliances militaires précises avec la Tchécoslovaquie, la Pologne et l’URSS, résumant sa doctrine d’une formule que l’histoire allait cruellement vérifier, « se battre pour ses alliés, c’est se battre pour soi-même ». Cassandre n’est pas entendue. Munich le laisse au bord du dégoût, mais il demeure au gouvernement, persuadé qu’il faut tenir les avant-postes plutôt que de démissionner dans l’éclat.
L’homme privé, que Georges Mandel dissimula toute sa vie derrière un mur de discrétion, affleure pourtant
Le chapitre consacré aux femmes de son existence révèle un père tardif, bouleversé par la naissance, en 1930, de sa fille Claude, née de sa liaison avec Henriette Labout, et un compagnon d’une tendresse pudique pour Béatrice Bretty, qui le suivra de forteresse en forteresse et laissera dans sa cellule du Portalet un radiateur qu’elle aura l’audace de réclamer lorsque Pétain, à son tour, y sera enfermé. Ce cœur caché, l’un des apports les plus neufs du livre, adoucit le masque impassible du ministre. Quelques longueurs de chronique parlementaire, dans les chapitres voués aux combinaisons ministérielles des années trente, se pardonnent aisément au regard d’une telle richesse humaine.
« C’est justement parce que je suis Juif que je ne partirai pas »
Les pages consacrées à mai et juin 1940 comptent parmi les plus intenses du livre.

Ministre de l’Intérieur du cabinet Reynaud, Georges Mandel combat pied à pied la signature de l’armistice et plaide pour le départ des pouvoirs publics vers l’Afrique du Nord. Le 17 juin, au lendemain de l’accession de Philippe Pétain au pouvoir, il est arrêté à Bordeaux sur une dénonciation anonyme montée par Raphaël Alibert. Relâché le soir même, il refuse de serrer les mains tendues, toise le maréchal, lui dit sa commisération et exige des excuses écrites, dont il dicte lui-même les termes au vainqueur de Verdun. La scène, restituée avec un art consommé du récit, vaut tous les portraits.
Vient alors l’heure du choix

Winston Churchill dépêche des émissaires, un hydravion attend, un croiseur patiente à la pointe du Grave. Au général Edward Spears qui le presse de gagner Londres, Georges Mandel oppose un refus dont la grandeur ne s’est pas éteinte, « c’est justement parce que je suis Juif que je ne partirai pas », car partir aurait l’air d’une fuite et donnerait raison aux bourreaux. Cette exemplarité assumée, ce refus de séparer son sort de celui des plus exposés de ses coreligionnaires, touche au plus haut de l’éthique de responsabilité. Suivent le piège du Massilia, l’arrestation au Maroc, le fort du Portalet dans les Pyrénées, la livraison aux Allemands en novembre 1942, la cellule d’Oranienburg où, chaque jour, par un vasistas, il échange quelques mots clandestins avec Paul Reynaud, enfin la maison du fauconnier de Buchenwald, partagée avec Léon Blum.

Dans son journal de captivité, il se répète une maxime d’Ernest Renan faisant de l’abdication de soi-même le seul mal dont nul ne guérit. Toute sa détention est ce refus d’abdiquer, cette verticalité maintenue quand tout s’effondre, ce Temple intérieur que ni les geôliers de Vichy ni les SS ne parviennent à ébranler.
« Les mains de la victoire ont fermé ses paupières »

Le 4 juillet 1944, quittant Buchenwald pour un transfert dont il ne se cache pas l’issue, Georges Mandel confie à Léon Blum ses derniers mots pour Béatrice Bretty et pour sa fille, « elles n’auront pas à rougir de moi ». Trois jours plus tard, au carrefour de l’Obélisque, le milicien Jean Mansuy, truand encarté aux services allemands, l’abat au bord d’un chemin forestier. Hugo Coniez reconstitue la genèse du crime avec une précision d’enquêteur, remontant la chaîne des responsabilités d’Otto Abetz jusqu’à Hitler, sans exonérer la Milice ni le régime qui l’avait armée. Puis il suit l’onde de choc, les obsèques furtives à Versailles, les lettres que Claude Mandel, quatorze ans, adresse à Pétain et à Laval, où elle annonce que le nom de son père brillera comme celui d’« un martyr tombé assassiné pour avoir eu trop raison ».
La mémoire maçonnique sait ce que devient le juste frappé dans un bois pour n’avoir rien voulu livrer ni renier

Elle sait aussi que la mort du maître oblige les vivants à relever ce qui est tombé. Édouard Herriot le dira au Palais-Bourbon d’une phrase que les frères ne désavoueraient pas, « la politique pure nous avait séparés, l’amour de la patrie nous a réunis ». Sur la stèle élevée en forêt de Fontainebleau, un vers de Tristan L’Hermite veille depuis 1946, « les mains de la victoire ont fermé ses paupières ».

Rédacteur des débats au Sénat, agrégé d’histoire passé par l’École normale supérieure et par l’ENA, Hugo Coniez connaît de l’intérieur les couloirs où son héros excella, et cette familiarité donne au récit sa texture si vivante, après La Mort de la IIIe République parue chez le même éditeur en 2024. Sa thèse finale a la netteté d’un coup de maillet. Georges Mandel mériterait le Panthéon pour sa perspicacité et sa ténacité, non pour son martyre, car le statut de victime lui aurait fait horreur. Quelques semaines après la parution du livre, Marc Bloch est entré sous la coupole, le 23 juin 2026. Le fusillé de Saint-Didier-de-Formans a précédé l’assassiné de Fontainebleau sur le chemin de la reconnaissance nationale. Reste au lecteur une interrogation qui ne le quittera pas de sitôt.

Que faudrait-il, en nous-mêmes, refuser d’abdiquer pour mériter qu’un jour la victoire nous ferme les yeux ?
Georges Mandel – Le premier résistant
Hugo Coniez
Perrin, coll. « Biographies », 2026, 528 pages, 25 € – numérique 18,99 €
Perrin, le SITE

