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Florence, printemps 1486. Giovanni avait vingt-trois ans.
Il rentra par le val d’Arno, descendant de l’Apennin dans une journée de mai pleine de lumière, et la ville l’accueillit avec l’odeur de ses jardins en fleurs et le bruit de ses marchés matinaux.
Il avait changé, dans ces années d’absence, pas dans ses convictions, mais dans la façon de les porter. Il était moins impatient, moins blessé par les résistances, moins surpris par les incompréhensions. Il avait appris, à Paris, ce que la rigueur devait à la solitude, et ce que la pensée devait au désir de partager.
Il rendit visite à Ficin le lendemain de son arrivée.
Ficin l’accueillit avec des larmes aux yeux. Le vieux philosophe était devenu plus sentimental avec les années, et toute séparation prolongée était pour lui une petite mort.
— Vous avez les thèses ? dit-il sans préambule, après les embrassades.
— Presque toutes. Il me reste quelques sections à finaliser.
— Montrez-moi.
Giovanni déplia ses cahiers sur la table du studiolo. Ficin les parcourut en silence, les yeux mobiles derrière ses lunettes de verre ; une innovation récente que les verriers de Murano avaient perfectionnée et que Ficin utilisait depuis deux ans avec une gratitude quasi religieuse.
— C’est… immense, dit-il enfin.
— Trop ?
— Jamais trop, si c’est juste. Mais certaines de ces thèses… Pico, vous rendez-vous compte de ce que vous affirmez là ?
Il montra une page du cahier. Giovanni s’approcha.
— La thèse soixante-douze de la section kabbalistique, lut Ficin lentement. Nulle science ne peut nous convaincre plus sûrement de la divinité du Christ que la Magie et la Kabbale. Vous affirmez que la Kabbale juive prouve la divinité du Christ.
— C’est exactement ce que j’affirme. J’ai beaucoup appris grâce aux traductions de Mithridate, je les ai lus de bout en bout avec la plus grande attention. Je me suis vite rendu compte que j’avais besoin de l’hébreu pour pouvoir pleinement comprendre cette cabale lue d’abord en latin. Sans relâcher mon effort d’apprentissage de cette langue, j’y ai trouvé – Dieu m’est témoin – non point tant la religion mosaïque que la religion chrétienne. Le monde secret de la divinité est un monde du langage, un monde des noms divins, qui se développent selon leur propre loi. Les éléments de la langue divine apparaissent comme les lettres de la Sainte Écriture. Les lettres et les noms ne sont pas seulement des moyens conventionnels de communication. Ils sont bien plus que cela.
— Et vous pensez que le pape acceptera une telle affirmation ?
— Je pense que la vérité mérite d’être dite, quel que soit celui qui l’écoute. Les trois noms de Dieu en quatre lettres qui se trouvent dans les mystères des cabalistes doivent être attribués par une admirable proportion aux trois personnes de la Trinité, le nom Ehie au Père, le nom YHWH au Fils, et Adonai au Saint-Esprit. Nul cabaliste hébreu ne peut nier que le nom Jésus, si nous l’interprétons selon les principes et la manière de la cabale, signifie autre chose que Dieu Fils de Dieu et Sagesse du Père par la troisième personne de la divinité qui est le feu d’amour très ardent et est uni à la nature humaine dans l’unité de son suppôt.
Ficin soupira. C’était le soupir spécifique du sage devant l’imprudence du génie.
— Permettez-moi de vous présenter à Laurent. Aujourd’hui, si possible. Il faut qu’il soit dans votre camp avant que vous mettiez le feu aux poudres à Rome.

Laurent de Médicis, Laurent le Magnifique, avait trente-sept ans ce printemps 1486. C’était l’homme le plus puissant d’Italie. Oh pas par la taille de son territoire ou de son armée ! La seigneurie florentine était petite par rapport aux grands royaumes, mais la qualité de son intelligence et la densité de ses réseaux était sans pareille.
Il gouvernait Florence avec un pragmatisme élégant qui maintenait les formes républicaines tout en concentrant l’essentiel du pouvoir dans ses mains ; il entretenait des relations avec tous les souverains de la péninsule et de l’Europe en jouant les uns contre les autres avec la légèreté d’un musicien ; et il était, simultanément, le mécène le plus actif et le plus avisé de son temps, capable de reconnaître le talent avant même qu’il se manifeste publiquement.
Quand Ficin le conduisit à Careggi ce soir-là, Giovanni s’attendait à une audience formelle. Ce fut une promenade dans le jardin, juste Laurent et lui, pendant une heure qui dura quelque chose comme une vie.
Laurent avait la goutte, une souffrance qui l’accompagnait depuis des années et qui s’aggravait, transformant sa démarche en quelque chose de soigneusement contrôlé pour ne pas laisser voir la douleur. Il marchait lentement, les mains dans le dos, s’arrêtant parfois devant une plante ou devant la vue de Florence dans la vallée en dessous, et il posait des questions qui n’étaient jamais anodines.
— Ficin m’a dit que vous voulez présenter neuf cents thèses devant une assemblée d’érudits européens, dit-il. À Rome.
— Oui.
— Devant le pape Innocent VIII.
— Ou en présence de son représentant. J’espère que le pape assistera, mais je ne l’exige pas.
— Ce que vous espérez est que le pape soit si impressionné par l’audace et la solidité de votre synthèse qu’il la bénisse et la promeuve.
— Ce que j’espère est que la vérité soit entendue.
Laurent se retourna et le regarda avec cet œil pénétrant que ses portraits ne rendaient jamais complétement parce que c’était impossible de rendre compte de sa présence totale, sans jugement prématuré, mais sans naïveté non plus.
— Vous avez vingt-trois ans.
— Oui.
— À vingt-trois ans, j’essayais de sauver la banque familiale de la faillite.
— Et vous y avez réussi.
— Parce que j’ai appris à différer mes audaces jusqu’au moment où elles étaient stratégiquement optimales. Vous, vous êtes sur le point de commettre une audace à un moment qui n’est pas optimal du tout.
— Il n’y a jamais de moment optimal pour dire la vérité.
Laurent soupira. C’était le même soupir que Ficin.
— C’est ce que disent les prophètes. Et les prophètes ont en général raison sur le fond et tort sur la forme.
— Peut-être. Mais si je ne le dis pas maintenant, qui le dira ?
Un silence.
— Qui vous a appris à poser les questions comme ça ? dit Laurent enfin, avec quelque chose qui ressemblait à de l’admiration.
— Ma mère. Et ensuite les livres.
— Votre mère avait de la chance.
— Non. C’est moi qui avais de la chance.
Laurent hocha la tête. Puis il dit :
— Je vous soutiendrai. Si les choses tournent mal et elles tourneront mal, je vous le prédis, cependant je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous protéger. Florence sera votre refuge.
— Merci.
— Ne me remerciez pas. Remerciez Ficin, qui m’a dit des choses sur vous qui m’ont convaincu que vous méritez d’être protégé. Ce que je fais rarement, soit dit en passant.
Ils marchèrent encore un moment dans le jardin. La nuit tombait sur Florence, dans la vallée, et les lumières des maisons s’allumaient une à une comme une version terrestre du ciel étoilé.
— Savez-vous ce que j’ai remarqué, dit Laurent, en regardant la ville, que je vous aime bien ?
— Non, pas encore
— C’est que vous n’avez pas peur de moi. La plupart des gens que je rencontre ont peur de moi d’une façon ou d’une autre. Les uns craignent ma puissance. Les autres craignent mon intelligence. Vous n’avez ni l’une ni l’autre de ces craintes.
— Je respecte votre puissance et votre intelligence, dit Giovanni. Mais la peur n’est pas la même chose que le respect.
— Non, en effet.
Laurent sourit, un sourire rare. Il savait avoir d’aimables sourires en public qu’il portait comme un masque mais, ici, ce fut quelque chose de plus intime, de plus vulnérable.
— Allez à Rome, jeune Pico. Dites votre vérité. Je serai là quand ils voudront vous tuer.
— Conscient de ma petitesse, je n’ose rien augurer de moi. Mais comme le Père de toute clémence et de toute lumière m’a jusqu’à présent accordé d’inspirer confiance aux hommes, j’espère qu’il me le concédera à l’avenir.
