Michel Onfray – La Franc-maçonnerie et l’ère du soupçon : « Entre idéal philosophique et réalités sociales »

Dans une interview dense et sans concession, Michel Onfray livre une réflexion personnelle à la fois sur la franc-maçonnerie, son expérience indirecte de cet univers, mais aussi sur une notion devenue centrale dans le débat public contemporain : le « complotisme ». À travers son témoignage, se dessine une double critique — celle d’un idéal maçonnique confronté à ses pratiques sociales, et celle d’un mot devenu, selon lui, un instrument de disqualification intellectuelle.

Une rencontre indirecte avec la franc-maçonnerie

L’intérêt d’Onfray pour la franc-maçonnerie ne relève ni de l’adhésion ni du rejet idéologique a priori, mais d’une expérience personnelle progressive. Il évoque notamment un épisode marquant : la rencontre indirecte avec un franc-maçon par l’intermédiaire d’une élève, puis une correspondance avec ce dernier. Cet homme lui décrit une transformation profonde de son existence grâce à la maçonnerie, allant jusqu’à organiser sa vie — et même son habitat — selon des principes symboliques comme le nombre d’or.

Ce témoignage, loin de susciter le scepticisme immédiat du philosophe, semble au contraire éveiller sa curiosité. Onfray reconnaît sans difficulté la noblesse de l’idéal maçonnique : celui d’un perfectionnement personnel indissociable d’un progrès de l’humanité. « On ne peut pas être contre cela », admet-il. Il distingue également différentes sensibilités au sein de la franc-maçonnerie — certaines plus politiques, d’autres plus spéculatives — et confesse que seule cette dernière dimension, tournée vers la symbolique, la philosophie et une forme de spiritualité laïque, aurait pu véritablement l’intéresser.

L’épreuve du réel : sociologie des loges et désenchantement

Michel Onfray

Cependant, cette ouverture intellectuelle se heurte à l’expérience concrète. Invité à participer à plusieurs « tenues blanches » — ces réunions ouvertes à des profanes — dans son département de l’Orne, Onfray découvre une réalité bien éloignée de l’idéal évoqué.

Ce qu’il observe relève d’abord d’une homogénéité sociologique frappante : enseignants, cadres administratifs, policiers, membres des élites locales. Une composition qui, selon lui, laisse peu de place aux classes populaires. Cette observation alimente une critique implicite : celle d’un entre-soi social, où la fraternité risque de se confondre avec la cooptation.

Le moment des « agapes », ces repas qui suivent les tenues, cristallise cette désillusion. Onfray y voit non pas un prolongement fraternel de la réflexion initiatique, mais un espace de relations d’intérêt : échanges de services, réseaux d’influence, opportunités professionnelles. Dès lors, la tension devient manifeste entre l’idéal proclamé — égalité, fraternité, mérite — et les pratiques observées.

Il en résulte une forme de refus lucide. Non pas un rejet violent, mais une distance critique : celle d’un philosophe qui constate l’écart entre une promesse symbolique élevée et une réalité sociale plus ordinaire, voire triviale.

Une critique de la ritualisation et de la production intellectuelle

Au-delà de la sociologie, Onfray exprime également des réserves sur certains aspects internes de la pratique maçonnique. La ritualisation — tabliers, gants, symboles — lui apparaît comme formelle, voire superficielle. Quant à l’exercice des « planches », ces exposés présentés en loge, il en souligne les limites.

À travers une anecdote impliquant le chef Joël Robuchon, il pointe un risque de dérive scolaire : produire des synthèses parfois convenues, proches de compilations accessibles ailleurs, plutôt que de véritables interrogations philosophiques originales. Ce reproche s’inscrit dans une critique plus large de la reproduction culturelle et du savoir sans pensée critique.

Le « complotisme » : une notion à réinterroger

La seconde partie de son intervention s’éloigne de la franc-maçonnerie pour aborder un thème central du débat contemporain : le complotisme.

Pour Onfray, le terme est aujourd’hui galvaudé. Il fonctionnerait comme une étiquette disqualifiante, au même titre que d’autres insultes politiques historiquement chargées. Son usage empêcherait toute réflexion en assimilant toute tentative d’analyse des rapports de pouvoir à une dérive irrationnelle.

Or, rappelle-t-il, les complots existent bel et bien dans l’histoire. Intrigues politiques, stratégies de pouvoir, manipulations : ces réalités sont attestées depuis l’Antiquité. Refuser d’envisager leur existence reviendrait à nier une dimension essentielle du fonctionnement des sociétés humaines.

Cependant, Onfray opère une distinction essentielle : reconnaître l არსებence de stratégies d’influence ou de groupes d’intérêt n’équivaut pas à adhérer à des théories complotistes infondées. Il critique ainsi certaines dérives contemporaines — notamment autour du Covid-19 — qui reposent sur des constructions imaginaires sans preuve.

Entre analyse critique et dérive interprétative

Le philosophe propose alors une ligne de partage claire. D’un côté, un travail légitime — qu’il qualifie de « généalogique » au sens nietzschéen — consistant à analyser les causes réelles des მოვლენements, à identifier les intérêts en jeu, les rapports de force, les stratégies d’acteurs. De l’autre, une dérive consistant à attribuer des causes fictives à des phénomènes complexes.

Il prend l’exemple des lobbies pour illustrer cette nuance : affirmer leur არსებence et leur influence relève d’une analyse documentée ; imaginer une orchestration totale et secrète de tous les événements mondiaux relève d’une construction complotiste.

Ce qui est en jeu, selon lui, c’est la possibilité même de penser. Car si toute interrogation sur les causalités est disqualifiée comme « complotiste », alors toute critique devient impossible.

Une invitation à restaurer la pensée critique

Au fond, l’intervention d’Onfray s’inscrit dans une défense de la pensée critique. Que ce soit face à la franc-maçonnerie ou face au concept de complotisme, il appelle à refuser les simplifications : ni idéalisation naïve, ni rejet caricatural.

Son propos invite à une double exigence : confronter les idéaux aux réalités, et distinguer rigoureusement entre analyse rationnelle et fantasme interprétatif. Dans un contexte marqué par la polarisation des discours et la rapidité des jugements, cette position apparaît comme une tentative de réhabiliter la complexité — condition première de toute démarche philosophique.

Ainsi, entre fascination initiale et désillusion empirique, entre critique du pouvoir et refus du délire interprétatif, Michel Onfray esquisse une posture intellectuelle exigeante : celle d’un regard lucide, attaché à comprendre sans céder ni à l’adhésion aveugle ni à la suspicion généralisée.

2 Commentaires

  1. je me souviens que franc-maçonnerie magazine (paix à son âme…) avait publié le 3 juillet 2013 avec « Michel Onfray à la GLNF » le compte rednu de la conférence publique de Michel ONFRAY du 23 mai 2013 « Le Principe de Don Quichotte », organisée dans le cadre des conférences de la loge très nationale – si vous voyez ce que je veux dire- de recherche de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) Villard de Honnecourt, loge du grand maître, qui avait été mis en ligne et ainsi disponible à tous ! Mais de mémoire Onfray a demandé à la supprimer !

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Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

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