J & B, Joie et Bonheur en Loge… vraiment ?

Dans le langage maçonnique, J & B renvoient d’abord aux deux colonnes du Temple. Mais l’on aime parfois y entendre, plus fraternellement, « Joie & Bonheur ». Belle interprétation, presque une promesse. Encore faut-il que la loge demeure ce lieu où l’on vient déposer ses métaux, non les aiguiser contre ses Frères.

Car le constat dérange. Les premiers antimaçons ne sont pas toujours hors du Temple.

Ils peuvent surgir de l’intérieur même des colonnes, le tablier bien ajusté, le verbe haut, la morale en sautoir, lorsqu’ils fustigent, excluent, humilient, surveillent, dénoncent, ou prétendent parler au nom d’une tradition dont ils oublient l’âme.

Ceux-là se disent Frères. Ils n’en ont parfois que le vocabulaire, rarement la tendresse, moins encore la tenue intérieure.

Nous voyons ainsi se multiplier des gardiens autoproclamés de la rareté, de la rectitude, de la seule voie légitime

Ils ne transmettent plus, ils filtrent. Ils n’élèvent plus, ils trient. Ils ne cherchent pas la lumière, ils distribuent des permis d’approcher la bougie. Au nom du Rite, de la doctrine ou d’une prétendue pureté initiatique, ils transforment la fraternité en tribunal, la tradition en barrière, l’exigence en soupçon permanent. Le mal n’est pas dans l’exigence, qui demeure nécessaire, mais dans l’orgueil de se croire propriétaire de la lumière, concierge du Temple et douanier de l’invisible.

Il faut aussi regarder l’émiettement contemporain du paysage maçonnique

À côté de grandes obédiences historiques, avec leurs mérites, leur histoire, leurs fidélités et parfois leurs limites dogmatiques, nous voyons proliférer des microstructures qui se vivent comme des arches de salut, des conservatoires exclusifs de la vraie tradition ou des refuges d’élus. Elles promettent souvent la pureté, la rareté, la filiation impeccable. Mais la rareté proclamée n’est pas toujours profondeur, et la discrétion affichée peut parfois masquer une crispation identitaire. Certaines chapelles minuscules parlent comme des cathédrales, mais résonnent parfois comme des arrière-boutiques de vanités blessées.

Le-rituel-de-la-trahison

Plus grave encore demeure la rupture de la discrétion fraternelle

Dévoiler publiquement des pseudonymes, exposer des noms, livrer des identités choisies pour préserver un espace de liberté entre vie profane et engagement initiatique, n’est pas un acte de vérité. C’est une faute éthique. Et les blogs qui relaient, amplifient ou instrumentalisent ces pratiques deviennent les idiots utiles d’une logique antimaçonnique qu’ils prétendent parfois combattre. Ils croient dévoiler. Ils dégradent. Ils croient informer. Ils salissent. Ils croient servir la transparence. Ils piétinent la confiance.

Il faut aussi dénoncer ceux qui pillent les idées, recyclent les intuitions, reprennent des concepts sans citer leurs sources, puis se posent en vigies

L’Observatoire de l’antimaçonnisme, ou toute initiative analogue, ne peut devenir un butin de communication personnelle. La vigilance contre l’antimaçonnisme exige loyauté, méthode et probité intellectuelle. Sinon, elle devient elle-même une comédie d’ego, un théâtre de l’emprunt mal dissimulé, une brocante d’idées reprises à d’autres et revendues comme révélations personnelles.

Le même mal traverse ceux qui partent en campagne non pour le bien commun, mais pour eux-mêmes

Ils parlent de servir l’Ordre, mais construisent leur image. Ils invoquent la fraternité, mais cherchent l’influence. Ils se disent veilleurs, mais surveillent surtout leur propre renommée. Ce ne sont plus des ouvriers du Temple, mais des entrepreneurs de visibilité, des marchands de posture, des stratèges de couloir qui confondent l’idéal maçonnique avec leur petit plan de carrière symbolique.

Et que dire des cratophiles, ces amoureux du pouvoir, fascinés par les titres, les sautoirs, les fonctions, les préséances et les grades ?

Chez eux, le tablier cesse d’être outil de travail pour devenir costume d’apparat. La charge n’est plus service, mais possession. L’autorité n’est plus responsabilité, mais jouissance. Ils ne montent pas les degrés pour s’élever intérieurement, mais pour mieux regarder les autres de haut. Ils ne cherchent pas la sagesse, ils collectionnent les rubans. Triste alchimie, où le plomb de l’ego se prend pour l’or de l’initiation.

Heureusement, la franc-maçonnerie ne se réduit pas à ces querelles d’appareils ni à ces enclos de certitudes

Elle tient encore, paraît-il, par des Frères de chair, de cœur et de fidélité, des Jean, Yves, Patrick, Jean-Claude, Gérard, Georges, Roger, Dominique, Gilles, François, Henri, Jean-Raphaël et tant d’autres. Admirable galerie de prénoms fraternels, dira-t-on. À les entendre, tous seraient serviteurs de la lumière, gardiens du bien commun, humbles tailleurs de pierre et discrets artisans de concorde. À les regarder agir, il arrive pourtant que la pierre brute soit moins dans l’angle du Temple que dans leur manière de traiter les autres.

Car il faut bien rire un peu, même jaune

Il y a des Jean qui prêchent la bonté avec le marteau du juge. Des Yves qui parlent de tradition comme d’un coffre-fort dont ils auraient seuls la combinaison. Des Patrick qui confondent fidélité et alignement. Des Jean-Claude qui voient partout des fautes, sauf dans leur miroir. Des Gérard qui savent mieux exclure qu’accueillir. Des Georges qui élèvent la voix faute d’élever l’âme. Des Roger qui surveillent plus qu’ils ne veillent. Des Dominique qui bénissent la fraternité tant qu’elle leur obéit. Des Henri qui distribuent les brevets de régularité comme des bons points d’école primaire. Et des Jean-Raphaël qui, au nom de la lumière, oublient parfois que celle-ci brûle d’abord celui qui prétend la posséder.

Bien sûr, tout cela n’est qu’humour… quoique

Un humour un peu mordant, certes, mais la maçonnerie a connu des acides plus puissants dans ses vieux laboratoires alchimiques. Il ne s’agit pas d’accuser des prénoms, mais de rappeler que les plus belles appellations fraternelles peuvent devenir des masques lorsque le cœur ne suit plus. Le vrai Frère ne se reconnaît pas au prénom, ni au titre, ni au rite, ni à la fonction, mais à cette manière rare de ne pas abîmer l’autre pour se grandir lui-même.

Alors, J & B peuvent-ils encore signifier Joie et Bonheur en Loge ?

Oui, mais à condition de ne pas confondre la joie avec la complaisance, ni le bonheur avec l’entre-soi. La vraie joie maçonnique naît d’un travail partagé. Le vrai bonheur initiatique vient de cette fraternité exigeante où chacun peut être repris sans être détruit, éclairé sans être humilié, accompagné sans être possédé.

Le Temple ne se bâtit jamais contre les autres Frères

Il se bâtit contre ce qui, en nous, préfère le pouvoir à la vérité, la domination à la fraternité, la mise en scène à la lumière. C’est là, peut-être, que commence le véritable combat initiatique.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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