Entre imagination et imaginaire
L’imaginaire est l’univers créé par l’imagination. La racine est latine, imaginatio,lui-même venu d’imago, le portrait, l’effigie. Les adjectifs liés au sens d’imagination sont : illusoire, chimérique, fictif, irréel, mythique, mensonger, inventé ; l’antonyme est le réel (Lexilogos).

L’imagination
« L’imagination est la faculté de représenter dans l’intuition un objet en son absence même »
Kant, Critique de la raison pure, 1781.
« Elle est, semble-t-il, le propre de l’homme. Avec elle, la connaissance dépasse les limites de l’ici et du maintenant et peut former une représentation du monde » Rituel.
L’imagination se définit comme une faculté à la disposition d’un sujet, un processus, un pouvoir considéré d’abord comme reproducteur puis producteur. Elle sollicite l’expérience sensible, la mémoire, l’invention comme la communication.

1 Existe une première acception de l’imagination qui repose sur les seules lois empiriques de l’association : « Je regarde cette feuille blanche, posée sur ma table ; je perçois sa forme, sa couleur, sa position… Mais voici que, maintenant, je détourne la tête. Je ne vois plus la feuille de papier. Je vois maintenant le papier gris du mur. La feuille n’est plus présente, elle n’est plus là… Pourtant la voici de nouveau. Je n’ai pas tourné la tête, mon regard est toujours dirigé vers le papier gris : rien n’a bougé dans la pièce. Cependant, la feuille m’apparaît, que c’est précisément la feuille que je voyais tout à l’heure… C’est bien la même feuille, la feuille qui est présentement sur mon bureau, mais elle existe autrement. Je ne la vois pas, elle ne s’impose pas comme une limite à ma spontanéité ; elle n’est pas non plus un donné inerte existant en soi. En un mot elle n’existe pas en fait, elle existe en image » (Jean-Paul Sartre, L’imagination).
2 Existe aussi ce que Kant nomme l’imagination « transcendantale et reproductrice » dont la fonction est de s’assurer une médiation entre la réceptivité de la sensibilité et la spontanéité de l’entendement. C’est une faculté intermédiaire entre la sensibilité et l’entendement. Elle crée ex nihilo non seulement des images mais plus généralement des formes, aussi bien des mots que des types génériques (idées, notions, concepts) – soit l’ensemble des significations au travers desquelles le monde « prend forme ».

3 Enfin, autre dimension, l’imagination radicale qui permet de voir dans quelque chose ce qui n’y est pas. La quatrième colonne autour du tapis de la loge par exemple. L’imagination est comme une force motrice, rendant possible le voyage mental entre différents points de vue (comme c’est le cas dans l’analyse de la mentalité élargie), mais aussi comme disposition à saisir dans le particulier ce qui vaut au-delà de l’unicité de l’événement. L’imagination, faculté distincte de la fantaisie ou de l’irrationalité, est notre seule « boussole intérieure » dans le dédale des opinions ; elle nous autorise à ne pas rester sans voix face à la nouveauté constante des actions humaines. L’imagination comme « aptitude de l’esprit humain à s’ouvrir à ce qui n’est pas lui », « à se mettre à la place d’autrui, à envisager les choses depuis d’autres points de vue que le sien… C’est l’imagination non pas la raison, qui crée les liens entre les hommes » (Arendt, Conférences sur la philosophie politique de Kant).

L’imagination a des limites : imaginer un triangle est aisé. Mais, dit Descartes, « je ne puis pas imaginer les mille côtés d’un chiliogone (chilio veut dire mille), comme je fais les trois d’un triangle, ni pour ainsi dire, les regarder comme présents avec les yeux de mon esprit » (Méditations métaphysiques).
Plus encore, l’imagination est une force à condition de ne pas lui prêter la vérité. « Imagination… partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l’était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux » (Pascal, Pensées).
L’imaginaire
« Mêlez imaginaire et raison » Rituel.
« Une faculté de surhumanité » Bachelard, L’eau et les rêves, 1942.

L’imaginaire désigne ce qui n’est ni rationnel (pas de construction logique), ni réel (on ne peut pas le dériver des choses). Pour Bachelard, la question n’est pas que l’imaginaire s’oppose au réel ; non, il le surpasse. Il existe bien un imaginaire naturel, universel, quelle que soit la culture ou l’époque. Il tient à la rêverie, mais pas du tout « dans le rêve nocturne où règne l’éclairage fantastique, où tout est en fausse lumière. » Non, il s’agit de la rêverie où la conscience est toujours présente : « L’imagination invente plus que des choses et des drames, elle invente de la vie nouvelle, elle invente de l’esprit nouveau ; elle ouvre des yeux qui ont des types nouveaux de vision » (L’eau et les rêves). Commentaire fondamental : l’imagination n’est pas de l’irrationnel. Elle produit des images qui « dépassent la réalité ». Cette activité, il la nomme rêverie.
Les images sont un puissant levier pour habiter et comprendre. « L’imagination temporalisée par le verbe nous semble, en effet, la faculté hominisante par excellence » (L’air et les songes). Les images qui nous habitent nous habilitent : « L’imagination qui donne vie à la cause matérielle » produit « des images directes de la matière ». « Les images deviennent obscures ou vaines pour un lecteur qui refuse l’élan poétique très spécial qui les produit. Au contraire, une imagination sympathiquement dynamisée les trouvera vivantes, c’est-à-dire dynamiquement claires » (L’air et les songes). Elle est une force de l’humain car voir renforce. Imaginer, c’est le contraire de percevoir. L’image visuelle ne permet pas de rêver. Il faut apprendre à ne pas voir mais à écouter pour imaginer, yeux clos. Bachelard prend l’exemple de l’alouette qui n’est qu’une « image littéraire pure », son vol très haut, sa petite taille et sa vitesse l’empêchant d’être vue et de devenir une image picturale. « Seule la partie vibrante de notre être peut connaître l’alouette. » Elle devient « le signe d’une sublimation par excellence. »
La rêverie philosophique est une activité de divagation en semi-éveil où l’esprit dérive. Les poètes et les écrivains sont des professionnels de cette sorte de rêverie car une pertinence existe au fil de leurs enchaînements. Le rêve éveillé est un état intermédiaire et nuancé entre l’état de veille et l’état de sommeil, entre le « physiologique » et le « psychique ». Il est, par essence, le reflet de ce réservoir inépuisable où le sujet a accumulé, depuis sa naissance, ses angoisses, ses craintes, ses désirs, ses expériences, lesquels demeurent, en tout état de cause et face au monde extérieur, les facteurs déterminants de son comportement. La sophrologie nomme cela l’état sophro-liminal, entre la veille et le sommeil. Bachelard interroge et décrit la matière, les rêves, les mythes, les folles imaginations humaines par les quatre éléments. Où l’on retrouve, avec étonnement et curiosité chez un épistémologue du XXe siècle, la terre, l’air, l’eau, le feu des Grecs anciens et des alchimistes, « les quatre épreuves d’initiation élémentaire. Bon exemple d’une loi des quatre initiations(par le feu, par l’eau, par la terre, par le vent)… Les hormones de l’imagination » (L’air et les songes).
L’universel imaginaire en maçonnerie
« L’intuition et l’imagination créatrice enrichissent l’intelligence » Rituel.

Dans un monde où « la vie est une histoire dite par un idiot, pleine de fureur et de bruit, et qui ne signifie rien » (Shakespeare, Macbeth), les francs-maçons tentent d’échapper à cette réalité sociale où la place et la considération ne dépendent que de la richesse ou de la position établies. La franc-maçonnerie constitue une société alternative, échafaudée au risque de s’y perdre comme dans un labyrinthe dont aucun Icare ne veut plus sortir.
Lire dans les Constitutions d’Anderson : « Adam, notre premier ancêtre, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers… » ne relève pas de l’imagination individuelle mais de créations qui ne sont imputables à aucune personne, pas plus Anderson qu’un autre[1]. Elles renvoient plutôt au collectif anonyme que représente la société, des imaginaires sociaux. La franc-maçonnerie est une autocréation, une œuvre de l’imaginaire radical. Elle se fait exister elle-même comme société instituée. L’institution maçonnique est une création d’une imagination sociale qui en retour définit ses conditions d’existence. Autrement dit, cette société s’institue en instituant un monde de significations. Elle spécifie ce qui est juste et ce qui est injuste, donc ce qu’il convient de faire ou non, établissant des types d’affects sous-tendant les actions qu’elles valorisent. D’où les interrogations et les imaginations sans fin sur les origines de la franc-maçonnerie ; on doit faire le deuil de la volonté de rendre totalement compte des conditions de son émergence car c’est une nouveauté radicale. D’où le renvoi au légendaire.
La franc-maçonnerie française est dépositaire d’un double héritage : les Lumières, la raison émancipatrice et la devise républicaine d’une part, la Tradition, les bâtisseurs et l’acclamation écossaise « houzzai houzzai houzzai » d’autre part. Faut-il choisir entre Voltaire, homme des Lumières, ou le romantique J. G. Fichte qui publie Philosophie de la maçonnerie ? car le courant de pensée alternatif aux Lumières, c’est le romantisme né en Allemagne d’une réaction aux Lumières françaises.

L’imagination comme synthèse ? Lisez le texte suivant en remplaçant surréaliste par maçonnique : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que la détermination de ce point »(André Breton, Second Manifeste du Surréalisme).
[1] Voir 450.fm du 9 avril 2026, Rencontre au miroir du temps – notre invité : « le Pasteur James Anderson »
