Pourquoi parle-t-on toujours de la Franc-maçonnerie de 39/45, mais jamais de celle de 1914-1918 ?

Si l’on interroge les francs-maçons français sur l’histoire de leur obédience au XXe siècle, deux périodes reviennent presque systématiquement : la persécution sous le régime de Vichy et l’Occupation allemande (1940-1944), et parfois la IIIe République triomphante. En revanche, la Première Guerre mondiale (1914-1918) reste étrangement dans l’ombre. Pourtant, cette période a profondément marqué la franc-maçonnerie française, tant sur le plan humain que spirituel et idéologique.

Une institution à son apogée en 1914

À la veille de la Grande Guerre, la franc-maçonnerie française est à son zénith. Le Grand Orient de France (GODF), principale obédience, compte environ 31 000 membres répartis dans plus de 450 loges. La Grande Loge de France (GLDF) rassemble quant à elle près de 8 400 frères dans 144 ateliers. Le Droit Humain, obédience mixte, est encore modeste avec environ 1 000 membres. Puissante, influente, très liée aux milieux radicaux et socialistes, la maçonnerie incarne alors l’esprit de la IIIe République : laïcité combative, défense des droits de l’homme, progrès social et foi dans la raison. Beaucoup de parlementaires, ministres et hauts fonctionnaires sont frères.

René Viviani, futur président du Conseil des ministres de la République française.

L’Union Sacrée : les maçons marchent au canon

Dès les premiers jours d’août 1914, les obédiences maçonniques françaises se rangent sans hésitation derrière l’Union Sacrée proclamée par le gouvernement. Le Grand Orient de France adresse un télégramme de soutien total au président du Conseil René Viviani (lui-même franc-maçon). Les loges suspendent ou réduisent drastiquement leurs travaux rituels. De nombreuses tenues sont annulées, les effectifs s’effondrent : une grande partie des frères en âge de combattre est mobilisée.

Les maçons participent activement à l’effort de guerre :

  • Mise à disposition de locaux pour des hôpitaux auxiliaires ou des œuvres de soutien aux familles de mobilisés.
  • Organisation d’œuvres caritatives, collecte de colis, aide aux réfugiés.
  • Engagement massif sur le front : on estime que près de la moitié des francs-maçons français ont été appelés sous les drapeaux.

Le tribut humain fut lourd. Selon les estimations les plus sérieuses, un franc-maçon sur sept environ est mort au champ d’honneur entre 1914 et 1918 – une proportion au moins égale, voire légèrement supérieure à la moyenne nationale. Pour le Grand Orient de France seul, on recense près de 6 000 frères manquants à l’appel à la fin de la guerre (morts, disparus ou invalides graves). Ce saignement démographique marquera durablement l’obédience.

L’idéal universaliste face à l’épreuve

La Grande Guerre constitue un choc violent pour l’idéal maçonnique de fraternité universelle. Avant 1914, malgré des tensions, des relations existaient encore entre les maçonneries française et allemande. Dès la fin de l’année 1914, le Grand Orient rompt officiellement tout lien avec les obédiences des Empires centraux, qu’il accuse d’avoir trahi les principes maçonniques en soutenant la guerre d’agression.

Cette rupture symbolise le déchirement intérieur vécu par de nombreux maçons : comment concilier l’amour de l’humanité et le devoir patriotique ? Si quelques voix pacifistes se font entendre (notamment en 1917), elles restent très minoritaires. La grande majorité des frères choisit le camp de la nation en guerre.

Une histoire moins « spectaculaire » que celle de 1939-1945

On comprend mieux pourquoi la période 1914-1918 est si peu évoquée aujourd’hui par rapport à la Seconde Guerre mondiale :

  • Sous l’Occupation (1940-1944), la franc-maçonnerie française a été explicitement persécutée : interdite par le régime de Vichy, fichée, spoliée, avec des centaines de maçons arrêtés, déportés ou exécutés. Cette persécution ciblée a créé un récit dramatique et mémoriel fort.
  • En 1914-1918, les maçons français ont simplement été patriotes comme les autres. Ils n’ont pas été visés en tant que maçons par l’ennemi. Leur histoire est donc plus « classique », moins tragique au sens symbolique, et donc moins mémorable.

On retient davantage la figure du maçon résistant pourchassé par Vichy que celle du maçon poilu mourant dans les tranchées de Verdun ou de la Somme.

Le président de la République Alexandre Millerand, contraint à la démission par le cartel des gauches.

Une sortie de guerre difficile

En 1919, la franc-maçonnerie française sort affaiblie. Les pertes humaines, les difficultés financières de nombreuses loges et le traumatisme collectif pèsent lourd. Pourtant, elle va rapidement reprendre son rôle d’influence idéologique dans les années 1920 : soutien à la Société des Nations, participation au Cartel des gauches en 1924, défense intransigeante de la laïcité.

Mais quelque chose a changé. L’idéal universaliste a été ébranlé. La foi naïve dans le progrès indéfini de l’humanité a reçu un coup sévère. La Grande Guerre marque, à bien des égards, le début du déclin relatif de l’influence maçonnique dans sa forme « républicaine triomphante » du début du siècle.

En guise de conclusion

La franc-maçonnerie française de 1914-1918 n’a pas connu la persécution spectaculaire de 1940-1944, mais elle a payé un lourd tribut humain et subi un profond ébranlement moral. Elle a suspendu une grande partie de ses travaux, soutenu l’effort de guerre, et vu mourir des milliers de ses frères dans les tranchées.

Si nous parlons beaucoup plus de la Seconde Guerre mondiale, c’est parce que celle-ci offre un récit clair : persécuteurs contre persécutés, collaboration contre résistance. La Grande Guerre, elle, présente une image plus trouble : celle d’une institution idéaliste confrontée à la réalité brutale du nationalisme et de la barbarie moderne.

Peut-être est-il temps de rééquilibrer la mémoire maçonnique et de rendre enfin hommage à ces milliers de frères qui, entre 1914 et 1918, ont cru servir à la fois leur patrie et l’idéal universel qu’ils portaient.

Leur sacrifice discret mérite lui aussi d’être mieux connu et médité.

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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