Publié en 1967 aux États-Unis et enfin traduit en français par Les Belles Lettres, « Les Égyptiens » d’Isaac Asimov est bien plus qu’un récit d’histoire ancienne. C’est une méditation sur la permanence, l’initiation et la mémoire des peuples, portée par l’une des plus grandes plumes vulgarisatrices du XXe siècle.

Il y a dans la civilisation égyptienne quelque chose qui résiste à toute dissolution, une densité de sens que nulle conquête n’a pu effacer et que les millénaires ont rendue plus opaque encore, comme si l’accumulation des siècles avait, paradoxalement, ajouté à l’obscurité plutôt qu’à la lumière. Isaac Asimov le savait, lui qui avait fait de la clarté une vocation et de la transmission une éthique.

Isaac Youdovitch Ozimov, devenu Isaac Asimov, naît probablement le 2 janvier 1920 à Petrovitchi, dans l’ancien Empire russe, avant de grandir à Brooklyn après l’émigration de sa famille aux États-Unis. Biochimiste de formation, professeur à l’Université de Boston, il devient l’un des auteurs les plus féconds du XXe siècle, laissant derrière lui plus de cinq cents ouvrages couvrant neuf des dix grandes classes de la classification décimale de Dewey*. Avec Robert A. Heinlein et Arthur C. Clarke, il demeure l’un des trois grands géants de la science-fiction américaine, auteur des cycles « Fondation » et « Les Robots », mais aussi inventeur du terme « robotique », promis à une fortune considérable.
Pourtant, derrière cette gloire immense attachée aux mondes futurs, se tient aussi un passeur du passé, un historien du monde antique d’une remarquable clarté.


C’est cette face moins connue de son œuvre que la maison d’édition Les Belles Lettres, fondée en 1919 et consacrée dès l’origine à la transmission des auteurs antiques, des humanités et des sciences humaines, a entrepris de remettre en lumière avec La République romaine en 2023, L’Empire romain en 2024, Les Grecs en 2025, puis aujourd’hui Les Égyptiens, traduit par Christophe Jaquet et magnifiquement illustré par Benjamin Van Blancke. Isaac Asimov meurt le 6 avril 1992 à New York, laissant une intelligence encyclopédique du monde dont cette série posthume révèle encore toute la fécondité.
Ce qui frappe d’emblée dans cet ouvrage, c’est la manière dont Isaac Asimov pose son regard sur l’Égypte non comme sur un objet d’étude à disséquer, mais comme sur un être vivant, doué d’une âme propre et d’une ténacité que nulle épreuve n’a pu entamer
La formule qu’il choisit pour ouvrir son propos vaut programme entier de lecture
À travers des siècles de domination étrangère, l’Égypte s’était obstinément accrochée à son identité en conservant sa culture et sa religion, tandis que passaient sur elle les influences assyriennes, perses, grecques et romaines, elle était demeurée égyptienne. Voilà posé, dès les premières lignes, ce mystère fondamental que la Franc-Maçonnerie reconnaîtra comme sien, celui d’une transmission qui survit à tous les sièges, à toutes les profanations.
L’ouvrage s’ouvre sur le Nil

Et nous ne résistons pas à cette première fascination que l’auteur installe avec une économie de moyens remarquable. « Dans le nord-est de l’Afrique coule un fleuve extraordinaire, qui parcourt plus de six mille sept cents kilomètres et porte un nom grec, Neîlos… » L’origine de ce nom demeure inconnue, car les peuples qui vivaient sur ses berges l’appelaient simplement « le Fleuve ». Cette ignorance de l’étymologie est, en elle-même, une leçon initiatique. Le nom véritable est perdu, comme le mot est perdu, et ce qui reste est la réalité vivante, l’eau qui coule, le limon qui nourrit, la lumière qui se lève chaque matin sur la même rive. Il y a là une image que tout maçon reconnaît.
L’Égypte d’Isaac Asimov n’est pas une nécropole
Elle pense, elle construit, elle calcule. Dès le néolithique, les Égyptiens cultivaient leur vallée, et au fil du temps ils mirent au point un système d’irrigation d’une complexité remarquable, ainsi que des mathématiques permettant de mesurer leurs terres après chaque crue. La géométrie née du Nil, qui sera le fondement de tout l’édifice ésotérique occidental jusqu’aux loges de la Maçonnerie spéculative, apparaît ici dans sa vérité première, comme réponse pratique à une contrainte naturelle, avant de devenir langue secrète des bâtisseurs.
Le parcours que nous propose Isaac Asimov à travers quatorze grandes séquences historiques, de l’Égypte préhistorique aux scènes finales de la domination arabe et de l’Islam, constitue une véritable initiation en degrés

L’Ancien Empire révèle la figure d’Imhotep, premier architecte connu de l’histoire, génie universel que la tradition tardive élèvera au rang de dieu de la médecine, et dont l’ombre plane sur toute la symbolique maçonnique des bâtisseurs. La construction des pyramides, que l’auteur traite avec une précision et une honnêteté intellectuelle rares, n’est pas réduite à une prouesse technique. Elle est comprise comme l’expression d’une cosmologie, d’une vision du monde où le mort, le vivant et le divin s’articulent dans un espace géométrique parfaitement maîtrisé.
Le Moyen Empire et l’ascension de Thèbes révèlent une autre vérité que la Maçonnerie a très tôt intégrée à sa propre mythologie, celle de la résurrection d’une civilisation après son effondrement apparent
L’Égypte, envahie par les Hyksos, colonisée, humiliée, sait renaître. Elle absorbe ses conquérants, digère leurs dieux, retourne leur puissance en force propre. Ce mouvement dialectique, cette capacité à transformer l’adversité en régénération, est au cœur de la pensée initiatique. Osiris dépecé et rassemblé par Isis, l’ordre restauré par Horus, autant de symboles que nous retrouvons à chaque degré du parcours rituélique, et qu’Isaac Asimov réintègre ici dans leur contexte historique sans jamais en trahir la dimension métaphysique.

La reine Hatchepsout, le réformateur religieux Akhénaton, Néfertiti dont la beauté traverse les millénaires, Ramsès II qui fit de sa propre image un programme théologique, Cléopâtre enfin, dernière des Ptolémées, qui incarna jusqu’au bout cette résistance de l’égyptianité face aux puissances méditerranéennes successives, Jules César, Marc Antoine, Rome, tous ces personnages traversent les pages d’Isaac Asimov avec une présence charnelle et une vérité psychologique que la plume sobre de l’auteur rend plus convaincante que les récits d’apparat.
L’Égypte ptolémaïque mérite une attention particulière pour le lecteur maçon, car c’est en elle que se nouent les fils de la grande synthèse ésotérique antique

Alexandrie, fondée en 331 avant notre ère, devient le creuset où se rencontrent la pensée grecque, la tradition égyptienne, la mystique juive et les premiers souffles du christianisme naissant. La bibliothèque, les écoles de philosophie, le mouvement hermétique qui donnera son nom à toute une branche de l’ésotérisme occidental, tout cela éclot dans ce bouillonnement alexandrin qu’Isaac Asimov restitue avec son habituelle clarté.
La traversée des dominations étrangères constitue le second grand mouvement de l’ouvrage Perses, Macédoniens, Athéniens, Romains, Chaldéens, Juifs, Grecs, chaque peuple apporte sa pierre à l’édifice ou tente de le démolir, et l’Égypte résiste à tous, non par la force militaire, mais par la profondeur de sa culture et la cohésion de sa tradition religieuse. L’Égypte chrétienne, avec ses martyrs, ses moines du désert, ses Pères de l’Église coptes, représente une page encore trop méconnue que l’auteur aborde avec finesse, montrant comment le christianisme égyptien se fondit dans les structures mentales et liturgiques héritées des pharaons. L’Égypte musulmane enfin, depuis la conquête arabe de 641 jusqu’au seuil du XXe siècle, ferme ce long cycle avec une dignité que l’auteur restitue sans condescendance.

Ce qui donne à cet ouvrage sa dimension véritablement initiatique, au-delà de la qualité de l’analyse historique, c’est la conviction qui le traverse de bout en bout selon laquelle les civilisations, comme les individus, peuvent mourir à elles-mêmes sans disparaître, se métamorphoser sans se trahir, traverser les ténèbres sans perdre le fil de leur identité profonde.
C’est là une leçon que nous, Francs-Maçons, recevons à chaque tenue, lorsque nous réactivons en loge les rituels qui nous relient à cette chaîne d’union invisible traversant l’histoire humaine depuis ses origines les plus obscures.
Benjamin Van Blancke, dont l’art du dessin à l’encre s’inscrit dans la lignée des gravures du siècle d’or hollandais et de la peinture classique, offre à ce texte une incarnation visuelle d’une grande sobriété efficace. Ses illustrations, accompagnées de notes détaillées du chapitre premier jusqu’aux scènes finales, forment un commentaire en images qui dialogue avec le texte sans jamais l’illustrer au sens servile du terme. Elles ouvrent des espaces de contemplation que la lecture appelle naturellement.

Les cartes que l’ouvrage propose, géographique, pharaonique, républicaine arabe, méritent un éloge particulier
Elles ne sont pas des ornements. Elles donnent au récit sa chair territoriale, son ancrage dans l’espace réel, sans lequel l’histoire risque toujours de se dissoudre en abstractions. La chronologie, qui s’étend sur plus de dix millénaires, de la fonte des glaciers vers 8000 avant notre ère jusqu’aux hostilités entre l’Égypte et Israël en 1967, offre au lecteur la vertige salutaire de la durée. Dix millénaires contemplés depuis notre présent, c’est une méditation sur ce que nous sommes-nous-mêmes dans la suite des temps.
Isaac Asimov n’est pas un ésotériste
Il n’a jamais prétendu l’être. Mais il possède cette qualité rare chez les grands vulgarisateurs, celle de laisser transparaître, derrière les faits et les dates, les questions fondamentales que toute civilisation pose à l’humanité. Pourquoi construisons-nous ? Que faisons-nous de la mort ? Comment transmettons-nous ce que nous savons à ceux qui viendront après nous ? Ces questions, qui sont les nôtres en loge comme elles furent celles des prêtres de Karnak et des architectes de Gizeh, traversent chaque page de cet ouvrage comme un courant souterrain.
L’Égypte n’a jamais cessé d’être le pays de l’initiation par excellence dans l’imaginaire maçonnique

Ce livre d’Isaac Asimov, enfin accessible en français grâce aux Belles Lettres, nous rappelle pourquoi. Il le fait sans mystification ni emphase, avec la seule force d’une intelligence qui a su regarder les pierres du désert et y entendre encore battre le cœur du monde.

* La classification décimale de Dewey, ou CDD, est un système de classement bibliographique créé en 1876 par Melvil Dewey afin d’organiser les livres d’une bibliothèque selon les grands domaines du savoir. Elle répartit l’ensemble des connaissances humaines en dix classes numérotées de 000 à 900. Les 000 regroupent les généralités, l’informatique et les ouvrages de référence, les 100 la philosophie et la psychologie, les 200 la religion, les 300 les sciences sociales, droit, économie, politique, les 400 les langues et la linguistique, les 500 les sciences pures, mathématiques, physique, biologie, les 600 la technologie et les sciences appliquées, les 700 les arts, les sports et les loisirs, les 800 la littérature, les 900 l’histoire et la géographie.
Dire qu’Isaac Asimov a écrit dans neuf de ces dix classes revient donc à souligner l’ampleur encyclopédique d’une œuvre qui traverse presque toute la bibliothèque du monde.
Les Égyptiens
Isaac Asimov, Benjamin Van Blancke (ill.), Christophe Jaquet (trad.)
Les Belles Lettres, 2026, 308 pages, 21 / L’éditeur, l’audio et les extraits

