« Alpina », la voie helvétique entre silence intérieur et combat de l’esprit

Dans son numéro de mai 2026, la revue Alpina ne se contente pas d’aligner des sujets maçonniques. Elle propose une traversée. Entre spiritualité laïque et religieuse, mémoire des loges, interrogation sur la guerre, vigilance face au numérique et fidélité au symbole, la Grande Loge Suisse Alpina livre ici un ensemble d’une rare tenue, où la réflexion initiatique demeure liée à la vie du siècle.

La première intelligence de ce numéro tient dans son image inaugurale

Une figure humaine, songeuse, descend vers l’intérieur d’une tête ouverte, comme si la pensée véritable exigeait non pas l’exhibition de soi, mais le courage d’une immersion. Tout le dossier semble contenu dans cette scène. La spiritualité n’y est pas présentée comme un refuge vaporeux, encore moins comme une parure de langage. Elle apparaît comme un exercice de profondeur, une discipline de descente, une mise à l’épreuve de la conscience. Revue quadrilingue de la Grande Loge Suisse Alpina, paraissant six fois l’an dans sa cent cinquante-deuxième année, Alpina affirme ici une vocation éditoriale précise. Faire travailler ensemble les langues, les sensibilités, les traditions, sans jamais rompre l’unité d’une même exigence intérieure.

Le grand mérite de cette livraison est de ne pas enfermer la spiritualité dans une opposition stérile entre foi et libre pensée

L’éditorial de Daniele Bui donne le ton avec justesse en rappelant que la spiritualité religieuse et la spiritualité laïque peuvent s’éclairer l’une l’autre, la première portant la mémoire de la tradition et de la communauté, la seconde rappelant le prix de la liberté de conscience, du doute et de la recherche. Les textes consacrés à « une spiritualité sans religion », au sens de la vie et à la laïcité prolongent cette intuition avec une tenue remarquable. André Nahum y fait sentir qu’une quête intérieure peut demeurer fidèle au mystère sans se soumettre à la clôture dogmatique. Didier Planche, dans un registre plus civique et philosophique, rappelle que la laïcité n’est pas un appauvrissement du sacré mais une protection de la dignité humaine, un feu de veille contre toutes les captations de conscience. Ce que défend Alpina, en filigrane, c’est une transcendance sans tyrannie, une hauteur qui n’humilie pas, une verticalité qui n’écrase pas. C’est là une position profondément maçonnique.

Cette revue touche juste parce qu’elle ne dissocie jamais l’ésotérique du réel

L’article de François Füllemann sur l’ésotérisme et l’initiation compte parmi les plus beaux de l’ensemble. Il refuse les grimaces du faux mystère, les séductions du superficiel, les ivresses de l’initié imaginaire. Il reconduit l’ésotérisme vers ce qu’il devrait toujours demeurer, non une marchandise obscure, mais un art du dévoilement, une écoute du presque imperceptible, une disponibilité à la présence. De la même manière, la méditation de Jean-Jacques Schwab sur les cinq outils maçonniques à l’ère des réseaux accomplit un geste salutaire. Le fil à plomb, l’équerre, le compas, la règle et l’étoile flamboyante cessent d’être des emblèmes convenus pour redevenir des instruments de sauvegarde intérieure face à la dispersion numérique. Nous touchons ici à une vérité essentielle. La symbolique maçonnique n’a pas pour fonction d’orner un discours, elle sert à rétablir un axe quand l’homme contemporain se perd dans la circulation infinie des signes.

L’autre force d’Alpina est de ne pas abandonner l’histoire ni le monde profane aux seuls chroniqueurs de l’événement.

La revue se souvient que la maçonnerie pense mieux lorsqu’elle se mesure aux pierres du temps

Drapeau de la Suisse
Drapeau de la Suisse

Le très bel article « Du Temple au musée » sur la loge La Régénérée à l’Orient de Fribourg fait apparaître la continuité fragile d’une présence maçonnique dans un terreau catholique longtemps hostile. Il y est question d’archives ouvertes, de transmission, de survivance, de lieux menacés puis relevés. De même, l’étude sur la franc-maçonnerie dans le monde arabe contemporain rappelle avec force que la régularité n’est jamais une abstraction innocente lorsqu’elle se confronte à la peur, aux interdits et aux fantasmes complotistes. Ces pages ont une gravité particulière. Elles disent que la fraternité n’existe vraiment que lorsqu’elle demeure pensable sous pression, dans la discrétion, parfois dans le risque. Même la réflexion sur la guerre juste ou injuste participe de cette densité. Elle montre que l’idéal fraternel ne dispense pas de penser le tragique, mais qu’il oblige à le penser sans complaisance.

Il faut aussi saluer la lucidité avec laquelle la revue regarde notre présent technique

L’article de Gregor Lüthy sur le langage de l’intelligence artificielle aurait pu n’être qu’un papier d’actualité. Il devient davantage. Parce qu’il pose une question de civilisation. Si la langue est la maison de notre rapport au monde, que devient notre jugement lorsque des machines prennent en charge une part croissante de nos formulations, de nos résumés, de nos récits, bientôt peut-être de nos convictions mêmes. La réponse d’Alpina n’est ni technophobe ni naïve. Elle tient dans une ligne de crête que nous devrions méditer plus souvent. Les outils peuvent assister, jamais absoudre du travail du discernement. Rien ne remplace l’effort du jugement, rien ne dispense du labeur intérieur. Sous cet angle, ce numéro tout entier peut se lire comme une défense du libre arbitre contre ses dissolutions modernes.

Publication collective portée par la Grande Loge Suisse Alpina, coordonnée notamment par Jean-Daniel Sauterel, Didier Planche, Daniele Bui et Gregor Lüthy, Alpina confirme ici ce qui fait les revues de tradition lorsqu’elles demeurent vivantes.

Elles ne parlent pas seulement de maçonnerie, elles la mettent en acte par leur composition même

Quant à sa bibliographie vivante, elle se lit dans les signatures de ce numéro, de Daniele Bui à André Nahum, de Didier Planche à François Füllemann, de Jean-Jacques Schwab à Gregor Lüthy. Toutes concourent à une même œuvre de tenue intérieure. Ce numéro ne cherche pas l’effet. Il cherche mieux. Il cherche la justesse. Et c’est peut-être cela, au fond, qu’une revue initiatique digne de ce nom devrait toujours offrir à ses lecteurs, non des certitudes supplémentaires, mais une manière plus haute, plus nue et plus fraternelle d’habiter la question humaine.

Avec Alpina, numéro 3 de mai 2026, la Suisse maçonnique ne parle ni fort ni pour rien

Elle élève la voix à l’endroit exact où notre temps s’égare le plus souvent, dans la confusion entre information et sagesse, identité et intériorité, visibilité et vérité. Une revue qui rappelle, avec une sobriété lumineuse, que l’initiation n’est jamais une fuite hors du monde mais une manière plus exigeante de lui demeurer fidèle.

Alpina – Magazine de la Grande Loge Suisse Alpina GLSA, N°3 , 2026 – mai, 52 pages
Paraît 6 fois par an ; abonnement CHF 60 (64,18 €)

Il est possible d’acquérir un numéro ou de s’abonner en s’adressant à :
kanzlei@grossloge-alpina.ch

Magazine de la Grande Loge Suisse Alpina / Magazin der Schweizerischen Grossloge Alpina / Rivista della Gran Loggia Svizzera Alpina / Revista da la Granda Loscha Svizra Alpina / Magazine of the Grand Lodge Alpina of Switzerland
GLSA - 1 rue du Petit-Beaulieu à Lausanne (Confédération suisse)
GLSA, Orient de Lausanne (Confédération suisse)

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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