Un athanor qui change l’or en plombs…

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Depuis que l’affaire a éclaté, ce Journal rend compte de l’histoire criminelle la plus abracadabrantesque que la chronique judiciaire ait connue, mettant en cause plus d’une vingtaine d’individus qui, pour plusieurs d’entre eux, étaient liés, à titre personnel et non dans le cadre de leurs coupables activités, à des services de renseignement et qui, de surcroît, utilisaient une loge maçonnique comme point de rencontre[1]. Quiconque aurait imaginé un tel scénario avant la révélation des faits serait passé pour un esprit dérangé par un antimaçonnisme obsessionnel[2].

C’est, pourtant, ce qui s’est produit. Dans un tel contexte – avant de déchaîner leur haine –, les ennemis déclarés des Loges peuvent se contenter d’assister au spectacle et laisser se déployer dans le public, par l’entraînement du scandale, leur biais favori d’amalgame, ici gros comme une maison ou plutôt comme un temple maçonnique.

À la manière des pirates qui se repliaient dans l’anse profonde d’une île exotique, bercés par le chant de leurs futurs méfaits, ces bras cassés, ces dangereux branquignols, ces Pieds nickelés de roman noir, ont trouvé dans cette loge un  havre, un lieu discret d’échanges mais en rien leur source d’inspiration… sans quoi – il va sans dire – les quelque cent quatre-vingts mille frères et sœurs qui composent la maçonnerie française, avec leurs professeurs, leurs avocats, leurs dentistes, leurs médecins, leurs commerçants, leurs entrepreneurs, leurs employés, leurs cadres, leurs fonctionnaires voire leurs policiers… sans compter, l’âge venant, des palanquées de retraités passablement retirés des affaires, sans quoi, donc, tout ce petit monde chercherait plus ou moins l’occasion d’œuvrer en sourdine en faveur du crime et de la sédition, en vue d’imposer sa mainmise sur tous les rouages de l’État et d’en pervertir le fonctionnement et ce, « de toute évidence », au profit des obscurs intérêts d’un réseau satanique mondial. Ne lésinons pas dans la dénonciation car plus on jette l’effroi, plus l’effet en est glaçant, y compris pour la raison elle-même.

Alchimiste de l’athanor qui fabrique ses balles de révolver avec de l’or

Ces sombres  théories, pour le moins grossières voire grotesques, couraient déjà allègrement au siècle dernier. Elles ne peuvent que prospérer davantage aujourd’hui, sous l’amoncellement des ombres et les fulgurances du doute, surtout en cette ère de suspicion et de défiance généralisées. Quelle aubaine phénoménale que ces crétins armés – et pas seulement de mauvaises intentions – ayant pour visée de parsemer la terre d’autres cadavres que de celui d’Hiram ! La folie encourageant la folie, on comprend aisément l’ampleur du délire que cela relance, surtout quand on sait que le soupçon du complot est au moins aussi prompt à germer dans les esprits que le désir de concorde et d’harmonie et fleurit ô combien plus vite que l’aspiration secrète d’une âme à s’élever. Une inversion de perspectives s’y produit : le discours lunaire n’est plus celui qu’on croit, d’autant qu’à son corps défendant, tout groupe humain, même s’il est plutôt plantureux et bienveillant, n’en abrite pas moins toujours quelques dégénérés, ne fût-ce que de manière résiduelle.

La maçonnerie douce, patiente et débonnaire en prend un sérieux coup sur la tête car, dans une telle situation, il lui est difficile de faire admettre à l’opinion que, par nature, elle manque d’outils de contrôle et que le rôle des frères inspecteurs se limite à veiller au respect de règles formelles que des malfrats sans scrupule n’ont évidemment aucun mal à contourner, parce qu’ils ne sont tout de même pas assez bêtes pour en faire l’objet de leurs discussions en loge ou de quelconques mentions dans leurs « planches tracées », c’est-à-dire dans les comptes rendus obligatoires de leurs « travaux » !

Il ne faut pas oublier que la franc-maçonnerie est fondée sur la confiance mutuelle et le respect de la liberté profonde de chacun de ses membres – réunis, en l’occurrence, faut-il le rappeler, pour l’élévation de leur conscience et concomitamment celle de leurs devoirs, certes, sans l’imposition d’aucun dogme, mais dans la poursuite d’une quête intime. Ainsi, par construction, elle n’a pas vocation à constituer des équipes compétentes en matière de surveillance or, on le sait, c’est un métier d’être enquêteur ou juge et elle n’est formée que de bénévoles intermittents qui ont principalement à l’esprit les instruments symboliques de leur émancipation. Dans ce cadre, ils sont censés s’exercer à l’interprétation de métaphores, d’allégories et de paraboles et, pour certains d’entre eux, en France principalement, se livrer pacifiquement à des débats sociétaux autrefois en avance sur leur temps, désormais plutôt à la remorque des crises que traverse notre époque : rien donc qui puisse les entraîner à conduire des investigations et à instruire un procès en bonne et due forme.

C’est pourquoi, dans un pays qui ne reconnaît qu’un ordre judiciaire, celui de l’État, les francs-maçons font confiance à la Justice et en tirent les conséquences à chaque fois qu’un des leurs est pénalement condamné. Du reste, ce dernier préfère le plus souvent prendre les devants et démissionner, au risque, sinon, d’être radié au terme d’une procédure disciplinaire rapide et rarement prise en défaut. Pour bien faire, devrait-on suggérer que chaque loge dût disposer d’un œil de Moscou, comme il y avait naguère un concierge travaillant pour la Stasi dans chaque immeuble d’Allemagne de l’Est ? C’est aux antipodes de ce que la franc-maçonnerie revendique comme mentalité et comme expérience. Elle ne saura jamais s’y résoudre et je plains la sœur ou le frère à qui incomberait une telle tâche, dans son Atelier.

Pape Leon XIV (Robert Francis Prevost)

Il faut donc vivre avec ce risque et veiller tant bien que mal à contrôler les éventuelles dérives comme les obédiences le font déjà dans nombre de cas dont on n’entend pas parler, ce qui, je le concède, est difficile à croire devant l’énormité de l’horrible machination qui défraye aujourd’hui la chronique et qui crée un effet de focalisation et de sidération hors normes, c’est le cas de le dire. Pour autant, présenter l’affaire Athanor comme révélatrice du pouvoir occulte et maléfique de la franc-maçonnerie en général n’est pas moins scandaleux que de désigner le Pape comme le chef de file d’une internationale pédophile ou, pour faire bonne mesure, de prétendre qu’au vu du profil des principaux protagonistes, on pourrait tout aussi fébrilement s’interroger sur un dévoiement supposément coutumier des services secrets, qui consisterait à constituer, à leur flanc, des officines de barbouzerie tentant d’improbables reconversions au profit de leurs membres – les directions en cause n’ayant, en l’espèce, pas hésité à utiliser la franc-maçonnerie comme couverture…

Rien de tout cela ne tient debout. Pourtant, à ce degré de trahison et d’infamie, la conscience s’avoue vaincue et nul ne parvient à comprendre comment un lieu où, par principe, doivent régner la tolérance, la tempérance et la fraternité, est devenu le creuset de toutes les vilénies, le cloaque immonde des pires turpitudes, comment une loge a pu profaner son  « titre distinctif », au point d’en faire un athanor qui change l’or en plombs…


[1] V. les articles parus sur le sujet, dans nos colonnes, en cliquant ici.

Cet édito n’est pas une chronique judiciaire. Il ne s’intéresse qu’à l’exploitation de cette actualité sous l’angle d’un pitoyable amalgame avec une franc-maçonnerie qui, « on vous l’a bien dit », ourdirait en permanence intrigues et conspirations.  Il va de soi que l’auteur de ces lignes éprouve une immense compassion pour les victimes de cet infernal « bureau du crime », expression utilisée ici dans un autre contexte que celui où elle a fait florès en brésilien, sous la dénomination de Escritório do Crime, renvoyant alors aux milices armées sévissant à Rio de Janeiro. Nos pensées vont aussi vers celles et ceux que cette terrible affaire a pu affecter, à quelque titre et degré que ce soit.

[2] Mutatis mutandis, cela me rappelle les rocambolesques aventures de Robert Langdon, dans le Da Vinci Code, le célèbre roman policier de Dan Brown. L’intrigue en est, certes, fort éloignée mais c’est sans doute la présence, dans les deux cas, d’intentions machiavéliques qui influence mon rapprochement, sachant, toutefois – et la distinction n’est pas de moindre importance –, qu’il s’agit, d’un côté, d’une œuvre de fiction magistralement ficelée, tandis que, de l’autre, dans l’affaire Athanor, se répètent ad nauseam les plus sordides réalités…

Quant à l’antimaçonnisme en général, on peut déjà se reporter, dans ce Journal, à la présentation du livre de Yonnel Ghernaouti, Antimaçonnisme : Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, préf. Thierry Zaveroni, Paris : Éditions L.O.L., 2026, 254 p. (Broché  14,50 € – numérique 6,50 €), en cliquant ici.

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition et l'éditorialiste de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.
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