Avec ce supplément 11 bis de La Plume et la Pensée consacré au Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), Christian Eyschen et les auteures et auteurs réunis autour de lui proposent bien davantage qu’un dossier de présentation. Ils offrent une traversée dense, habitée, parfois ardente, où l’histoire du rite, la pluralité de ses sources, ses résonances hermétiques, johannites, philosophiques et symboliques s’assemblent en une véritable méditation sur l’Art royal.

L’ensemble est ample, parfois contrasté comme le sont tous les chantiers vivants, mais porté par une conviction rare. Le REAA n’y apparaît jamais comme une survivance, mais comme une force de relèvement intérieur.
Dès les premières pages, l’ambition s’impose avec netteté
Il ne s’agit pas d’aligner des savoirs ni de juxtaposer des repères historiques. Ce supplément cherche plus haut et plus loin. Il tente de tenir ensemble l’histoire, la méditation symbolique, la traversée des grades et l’interrogation philosophique, comme si le rite ne pouvait être approché qu’à la condition de n’être jamais réduit ni à l’érudition nue ni au seul attrait du cérémonial. Sous l’impulsion de Christian Eyschen, qui s’y présente comme Souverain Grand Inspecteur Général du rite et franc-maçon libre de toute obédience, l’ensemble prend la forme d’un chantier collectif où plusieurs voix convergent pour rappeler que le REAA est moins une mécanique qu’une manière de vivre la quête. La bibliographie convoquée, d’Yves-Max Viton à Roger Dachez, John Belton, Nathan-Éric Bessis ou Jean-Pierre Thomas, inscrit ce travail dans une filiation de recherche solide, mais ce qui frappe surtout est la volonté constante de ne jamais laisser le document étouffer la flamme.
Christian Eyschen donne à ce volume son axe le plus vif

Le rite y apparaît comme une construction humaine, nourrie de sources françaises, anglaises, irlandaises et américaines, traversée de transmissions, de ruptures, de réagencements, de mémoire orale et de légitimités disputées. Mais l’intérêt de son propos n’est pas seulement documentaire. Il réside dans une pensée du rite comme relèvement. L’une des intuitions les plus justes de cet ensemble tient dans cette idée que l’« écossais » ne désigne pas seulement un au-delà du grade de Maître, mais la décision de ne pas demeurer dans le deuil des ruines, de reprendre l’ouvrage, de reconstruire le Temple après la perte, après la désolation, après la parole brisée. Cette image du rebâtisseur innerve tout le volume et lui donne sa tonalité profonde, grave sans pesanteur, parfois polémique, mais toujours tendue vers l’affirmation d’une verticalité intérieure.
La part la plus dense, à nos yeux, est peut-être celle où Christophe Bitaud explore la multiplicité des sources du rite

Son texte vaut par l’ampleur de ses rapprochements et par la liberté de sa démarche. La gnose, le johannisme, l’hermétisme, l’alchimie, la kabbale chrétienne, la légende templière et la quête du Graal n’y sont pas juxtaposés comme des curiosités d’antiquaire. Ils deviennent les noms successifs d’un même effort pour penser la lumière captive dans la matière et la possibilité de sa libération. Christophe Bitaud montre avec une réelle force que le REAA n’est pas un empilement de références, mais un conservatoire vivant de la tradition occidentale, où l’enseignement évangélique relu de manière ésotérique rejoint l’œuvre hermétique et l’exigence maçonnique du perfectionnement de soi.

La comparaison entre la pierre philosophale et la pierre taillée, entre l’athanor de briques et l’athanor du cœur, donne à cette réflexion une intensité singulière. Nous y retrouvons ce que la tradition initiatique a de plus fécond, non la fuite hors du monde, mais l’appel à spiritualiser la matière et à faire de l’être lui-même l’atelier du Grand Œuvre.
Le volume tient aussi par la respiration de son parcours

Jean-Claude Frey conduit des profondeurs de la voûte étoilée jusqu’à la voûte sacrée. Philippe Besson fait du pont du 15e degré une figure de liberté intensifiée. Dominique Goussot relit le Chevalier Rose-Croix à la lumière d’une œuvre au rouge où le christianisme initiatique retrouve sa puissance de transmutation, puis élève le 32e degré jusqu’à l’horizon d’une Jérusalem céleste comprise comme image d’un monde meilleur encore à conquérir. Christian Eyschen revient enfin sur la puissance symbolique, sur l’exemplarité du Souverain Grand Inspecteur Général et sur la progression des 33 grades, qu’il ne pense pas comme une montée rectiligne mais comme une circulation plus secrète, presque nouée, où les retours, les reprises et les entrelacs de la chaîne d’union composent une logique plus profonde que l’apparente dispersion. Le livre gagne ici une beauté rare, celle d’un édifice qui accepte ses bifurcations tout en gardant son centre.
Ce que nous retenons surtout de ce supplément, c’est qu’il ne parle jamais du rite comme d’une pièce de musée

Il en parle comme d’une énergie de connaissance, comme d’une discipline de l’âme, comme d’une manière d’habiter le monde sans renoncer ni à la complexité ni à l’espérance. Il y a dans ces pages des inégalités, des prises de position tranchées, des préférences assumées, et c’est fort bien ainsi. Un tel livre n’a pas vocation à lisser. Il doit provoquer, relier, rouvrir. Le Manifeste de Lausanne, replacé en fin de parcours, résonne alors non comme une relique, mais comme un rappel. Il n’y a pas de limite à la recherche de la vérité et c’est peut-être là, dans cette tension jamais achevée, que le REAA se révèle le plus justement. Non comme une collection de grades, mais comme une ascèse de la conscience et une fidélité obstinée à la lumière.
Ce livre numérique rappelle au fond une vérité que trop de discours oublient

Un rite ne demeure vivant qu’à la condition d’être sans cesse réinterrogé, repris, intériorisé, remis sur le métier de l’âme. Ici, le Rite Écossais Ancien et Accepté ne se laisse ni enfermer dans la poussière des archives ni dissoudre dans l’abstraction. Il redevient ce qu’il devrait toujours être pour nous, une voie de transmutation, une discipline de la conscience, une fidélité active à la lumière que nous avons mission non de posséder, mais de servir.
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