Le grand mensonge d’Hiram

(dystopie maçonnique)

Le voyageur a marché pendant des jours et des jours, à la recherche des meurtriers d’Hiram. Il sait que les crânes qui ont été brûlés ne sont pas humains. Donc les trois assassins n’ont jamais été capturés, ils sont encore en liberté. Il arrive devant une maison modeste, mais bien construite, en pierre de taille. La plupart des maisons du village sont en terre cuite. Sauf le temple bien sûr, le petit temple qui trône au sommet de la colline, à l’orient du village. Une maison de maître, lui a-t-on dit, d’ailleurs c’est comme cela qu’on appelle son propriétaire : le maître bâtisseur qui s’est installé dans le village il y a sept semaines d’années. 

Le voyageur frappe à la porte.

Un œilleton grillagé s’ouvre dans le vantail et on entend une voix qui tonne : 

« – Qu’est-ce que tu veux ?

  • Je cherche Abibalc
  • Tais-toi, misérable !  Entre.”

La porte s’ouvre.L’homme est âgé. Il porte une simple tunique d’intérieur. Les cheveux blanchis, la barbe courte bien soignée, le regard dûr et pénétrant, une allure aristocratique. Mais la silhouette est courbée, ses épaules fatiguées, comme ces hommes qui ont trop longtemps porté le poids  d’une trop longue histoire. Il guide le voyageur à l’intérieur. La maison est simple mais confortable. Il y a des bancs de bois autour d’une table. Par la porte du fond on voit une cour carrelée et une fontaine au centre. 

«Il n’y a pas d’Abibalc ici, on t’aura mal renseigné, ne prononce plus jamais ce nom. Que veux-tu ? “

Le voyageur veut d’abord se reposer un peu, il a marché sept jours depuis Jérusalem. On lui apporte de l’eau pour se rafraîchir les pieds, une coupe de vin, du pain et des olives.

« -J’étais de ceux qui ont fouillé le tertre où étaient enfouies les têtes il y a bien longtemps déjà, celles des prétendus assassins d’HIram.

  • Alors tu as compris.
  • Oui.  Ce ne sont pas des crânes humains, ils sont trop petits, même le feu ne peut pas faire ça.
  • Et alors ? 
  • Je sais tout
  • Tu ne sais rien, et quand tu sauras tout, tu ne pourras rien dire. Personne ne voudra que tu parles.
  • Je sais que les assassins d’Hiram sont toujours vivants
  • Tu ne sais rien. Hiram n’a jamais été assassiné
  • Il est toujours vivant ?
  • Non il n’est pas vivant non plus.
  • Enfin, il faut bien qu’il soit vivant ou qu’il soit mort, il n’y a pas d’autre voie !
  • Si, il y en a une : Hiram n’a jamais existé. C’est pour cela que nous nous sommes enfuis, ce secret ne nous laissera jamais en paix
  • Hiram, le maître Hiram ? Mais enfin,  tu racontes n’importe quoi ! Qui aurait construit le temple de Salomon?
  • Moi, toi, les maîtres. C’est nous tous qui avons construit ce temple, personne d’autre.
  • Raconte
  • Il était une fois trois mauvais compagnons…c’est comme cela qu’on t’a raconté l’histoire, n’est-ce pas ? Mais rien n’est vrai. Nous n’étions pas de mauvais compagnons. Nous avions suivi tous les chemins d’apprentissage, comme toi, nous étions des ouvriers assidus, habiles, persévérants, nous ne cherchions pas  à nous approprier un titre auquel nous n’aurions pas eu droit. Nous savions que notre tour allait venir, à notre heure, un peu plus tôt, un peu plus tard, peu importait. Nous avions affaire à des maîtres qui nous tenaient en grande estime et nous les tenions en grande estime aussi.  Mais nous sentions qu’ils nous cachaient quelque chose. Nous étions des fouineurs, des curieux.  Hiram, on ne le voyait jamais. Il restait enfermé dans une loge quelque part au creux du Saint des Saints, peut-être dans une crypte ou un caveau. Quand on voulait lui parler, les maîtres nous disaient : “donne-moi ton message, je lui ferai passer”. Et puis il nous rapportaient une réponse, mais on ne savait pas qui nous l’avait donnée. On ne pouvait jamais  lui parler en tête-à-tête.
  • C’est normal, vous n’étiez que des compagnons, c’était à vos surveillants de vous instruire, de vous donner des ordres, ou d’écouter vos doléances. Le Maître ne  peut pas être partout
  • Il ne peut pas être nulle part non plus. Puisque tout semblait procéder de lui, nous avions besoin de l’entendre nous expliquer ce qu’il attendait de nous, nous raconter sa vision du temple, nous permettre de l’imaginer un peu. Toute la journée nous étions là, à tailler des pierres, selon des cotes précises, en pouces, en palmes et en coudées, sans jamais comprendre à quoi devait ressembler l’édifice une fois terminé. La vision du maître, c’était quoi au juste? Bien sûr, nous avions vu d’autres temples lors de nos voyages de compagnon, mais celui-ci devait être complètement différent, exceptionnel, il devait porter toutes les connaissances du monde, il devait être la maison que les hommes construiraient pour Dieu, l’Unique, le Grand Architecte de l’Univers.

Le temple est aujourd’hui terminé. Les maîtres ont fini le travail comme ils sont pu après la mort de l’architecte. Ils ont rassemblé tout ce qu’ils savaient de lui, essayé de comprendre les dessins qu’il avait laissés. 

  • Mais vous avez bien fini par le voir, ce temple. Après toutes ces années, il était presque terminé.
  • Et nous n’en savions pas plus. Hiram gardait ses plans pour lui, avec  toute sa science d’architecte. Nous rêvions d’aller fureter le soir, une fois que tous les ouvriers auraient quitté le chantier, de retrouver la trace du maître Hiram. S’il habitait quelque part dans le chantier du temple, nous allions le trouver.
  • Comment l’auriez vous reconnu  ?  Tu m’as dit que vous ne l’aviez jamais vu.
  • On le voyait de temps en temps, mais de loin. Il venait visiter nos chantiers,  toujours entouré de courtisans. Mais on le distinguait  à peine, il disparaissait derrière les hautes statures de sa garde rapprochée et derrière l’aréopage des maîtres qui l’entourait. On apercevait son bonnet brodé d’or qui le faisait ressembler à un empereur, sa toge de lin blanc, son manteau de pourpre et son fameux bijou gravé qu’il portrait autour du cou, son triangle d’or. Furtivement. Presque à la dérobée.  De temps en temps il s’adressait à nous. Il montait les marches qui conduisaient  au Saint des Saints, nous saluait de la main et prononçait une allocution
  • Donc vous avez entendu le son de sa voix
  • Non, on était bien trop loin, ses paroles étaient reprises  par vagues,  les surveillants les répétaient derrière eux, pour que tout le monde entende, comme le font les généraux quand ils haranguent leurs troupes. Ça ne durait jamais longtemps. Très vite, il tournait les talons  et disparaissait dans le fond du temple en construction. Peut-être qu’il  habitait là, ou peut-être que c’était l’entrée d’un passage secret qui menait jusqu’à sa demeure. Et tous cas, c’est là qu’il fallait chercher. Une nuit, quand la ville était endormie, nous sommes entrés clandestinement, nous avons fouillé, chaque coin et chaque recoin des travaux. Il faisait nuit noire. Nous sommes passés derrière le rideau qui dissimulait le chantier du Saint des Saints. Nous étions équipés de torches, nous étouffions chaque geste pour ne faire de bruit. Nous dissimulons nos visages sous un voile au cas où nous serions découverts. Il y avait là tout un fatras d’outils, des objets de culte qui attendaient d’être installés. Mais pas de lit, pas d’entrée secrète. Seulement un coffre dissimulé sous une toile…
  • Et pas d’Hiram ?
  • Non, je te répète qu’il n’existe pas, mais nous ne le savions pas encore. C’est dans ce coffre que nous avons découvert son bonnet, son manteau, une écharpe marquée des signes de sa dignité, et surtout son bijou en or. 
  • Donc au contraire, il existait vraiment
  • Tu ne comprends pas. Ses vêtements étaient vides. 
  • Peut-être était-il simplement sorti, habillé en simple maître pour ne pas qu’on le reconnaisse. Peut-être même avait-il disparu sans laissé d’adresse, pour ne pas qu’on le retrouve, peut-être que le rôle d’Hiram lui pesait et qu’il voulait s’en débarrasser ? 
  • Il n’y a pas d’Hiram, je te dis. C’était un simple décor. J’avais été étonné de constater que, même de loin, Hiram  paraissait tantôt plus grand tantôt plus petit, tantôt plus gros, tantôt plus mince, tantôt plus jeune, tantôt plus vieux. Comment était-ce possible ? J’avais l’application maintenant. Tout à tour, les  maîtres endossaient le costume d’Hiram et ses signes de distinction, il jouaient le rôle du Maître Suprême pour quelques instants et retournaient à l’anonymat.

Le voyageur regarde le vieux maître fatigué. Pourquoi lui dit-il ça ? Sait-il à qui il s’adresse ? Peut-être qu’il divague. Le temps qui a passé lui a brouillé l’esprit.

  • Qu’est-ce que ça change au fond, qu’Hiram soit un ou plusieurs
  • Ça change tout. Personne ne détient le savoir  ultime, il n’y a pas de bijou sacré où toutes les connaissances seraient inscrites, pas de pierre de la science, de mots sacré, de nombres magiques ou je ne sais quoi. Il n’y a pas de parole perdue. Nous passons notre temps à courir après des secrets que nous ne trouverons jamais parce qu’ils n’existent pas. Toutes les connaissances que nous rêvons d’avoir, nous les avons déjà. A nous de ne pas les perdre. 
  • Alors, tout cela, c’est du vent ? 
  • Pas du tout. Mais il n’y a jamais eu de maître parfait, ni vénérable, ni très sage, ni très illustre, il n’y a jamais eu d’être supérieur qui aurait accumulé toutes les connaissances du monde et les aurait gardées pour lui, sans jamais accepter de les partager avec d’autres. D’ailleurs, si un tel maître avait existé, un monstre d’égoïsme et d’arrogance, il n’aurait  certainement pas mérité qu’on le suive.  Nous ne l’avons pas tué. Il n’a jamais existé, c’est tout. Hiram,c’est un costume vide. Rien, ce n’est rien. 
  • Pourquoi les maîtres feraient-ils croire à son existence? 
  • Pour se donner de l’autorité. Nous avons découvert au fond du coffre, un parchemin où était inscrites toutes les règles qui devait diriger la vie des maçons et…devine quoi ? Sais-tu ce qui était mentionné en en guise de signature ? Le document était paraphé de l’acronyme H.I.R.A.M., avec, juste en dessous, un sous-titre qui le décomposait : Haute Instance de Régulation des Artisans Maçons. De la mâle manière que le Sénat romain signe ses documents SPQR.
  • Mais alors, l’assassinat, la suite de l’histoire ?
  • On ne peut pas assassiner quelqu’un qui n’existe pas. Mais nous avions trop tardé. Dans le Saint des Saints, il n’y a pas de fenêtre, nous n’avions pas vu le jour se lever. Quand nous avons voulu sortir, trois maîtres nous attendaient au tournant, furieux de notre découverte. L’un portait une règle, l’autre une équerre et le dernier un maillet. Ils voulaient s’en servir comme des armes. Mais nous avons réussi à nous enfuir. 
  • Ils ne vous ont pas pourchassé ?
  • Un peu, au début. Mais sans conviction. Ils savaient que nous ne reviendrons jamais et ça leur allait très bien. Et puis ils étaient bien trop occupés à mettre en scène cette histoire d’assassinat. Après tout, si nous avions trouvé le secret d’Hiram, d’autres pouvaient en faire autant, il était temps de le faire disparaître pour de bon. 

Ils sont assis face à face, maintenant, le voyageur et son hôte. L’homme a rempli à nouveau les coupes de vin. Il fait apporter encore un peu de pain et des olives. Et puis des dattes. Ils vont passer la soirée à évoquer des souvenirs, à essayer de comprendre. Le jour commence à baisser. Le voyageur a été invité à rester dormir sur place. On ne laisser pas un pélerin repartir seul dans la nuit.

  • Près de cinquante ans ont passé, Abibalc, pourquoi n’as-tu jamais cherché à revenir?
  • Ne m’appelle pas Abibalc, ce sont eux qui m’ont donné ce nom ! Je suis Gabar le bâtisseur. Je suis un maçon moi aussi, ni plus ni moins que les autres, ni plus ni moins que toi et je n’ai jamais tué personne. Et je n’ai jamais été tué, contrairement à ce qu’ils racontent. 
  • Mais alors, les trois crânes ?
  • Que veux-tu savoir, mon ami le fouineur ? Ils ont fait semblant de lancer des recherches, il fallait bien qu’ils rapportent quelque chose. Des têtes d’hommes ?  Tout le monde aurait vu que ce n’était pas nous. Ils ont trouvé ces squelettes de singe. Ils ont rapporté leurs crânes et personne ne leur a posé de questions. Tout le monde a fait semblant de croire que c’était nous. Et  finalement, c’était un peu nous quand même. 
  • Mais pourquoi dis-tu que c’était vous ?
  • Ils les ont exposés aux yeux du peuple pour qu’on nous fasse passer un message. Ces trois singes tu les connais. Il y a celui qui n’a rien vu, celui qui n’a rien entendu et celui qui ne doit pas parler”

Et si Gadar avait raison ? Si Hiram n’avait jamais existé? Alors la mission du voyageur n’aurait aucun sens. Il vient de reprendre sa route. Il s’est arrêté un instant au bord du lac de Tibériade et regarde le jour se lever. Il s’amuse à jeter des cailloux dans l’eau comme autant de questions restées sans réponse. Voici la dernière étape de son voyage, la dernière épreuve avant d’accéder enfin au grade de maître. Ceux qui l’ont envoyé savent-ils ? Alors c’est qu’ils ont voulu partager avec lui ce lourd secret. Mais peut-être au contraire que Gabar a menti et qu’il est bien Abibalc. Mais il y a une troisième hypothèse, celle qu’Abibalc-Gadar ne soit pas du tout ce qu’on croit. En tous cas, il est trop tard maintenant. Le voyageur serre sans son poinng un bijou en forme de triangle d’or qu’il a volé en partant. Que va-il raconter en rentrant à Jérusalem? Laquelle de ces histoires ?  Une seule est vraie. Il regarde son couteau qu’il a nettoyé dans l’eau de la fontaine avant de partir. Plus aucune trace de sang. Il enveloppe la lame dans un linge et le glisse dans son sac. Puis Joaben reprend sa route vers Jérusalem. 

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Pierre Gandonniere
Pierre Gandonniere
Membre du Grand Orient de France et du Grand Chapitre Général. Journaliste, consultant, enseignant Auteur d’une thèse sur l’Ecologie de l’Information Auteur de : "L'Humanisme en Tablier Vert -L'Ecologie est-elle une question maçonnique ?" Detrad, 2023

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