Grandes obédiences, petites questions : et si le vrai problème n’était pas le nombre ?

Il arrive, au détour d’une tenue ou d’une conversation fraternelle après les travaux, qu’une question surgisse presque spontanément : où allons-nous vraiment ?

La franc-maçonnerie aime parler de transmission, d’élévation, de chemin intérieur. Et pourtant, depuis plusieurs années, un autre discours s’installe progressivement dans certaines obédiences : celui des chiffres. Combien d’initiations cette année ? Combien de nouvelles loges ? Combien de membres supplémentaires ? Les statistiques circulent, les bilans sont commentés, les perspectives de croissance sont évoquées.

Rien de tout cela n’est en soi illégitime. Toute institution a besoin de se projeter dans l’avenir. Mais une interrogation demeure, presque silencieuse : la quête du nombre ne risque-t-elle pas de masquer une question plus profonde : celle du sens ?

Quand la logique du chiffre s’invite dans l’initiatique

Sablier avec courbe qui symbolise l'argent
Le temps qui passe dans le sablier et qui symbolise la production d’argent et de richesse avec des pièces de monnaie

Nous vivons dans un monde où tout se mesure. La réussite se mesure en pourcentages, en audiences, en volumes. Il n’est donc pas surprenant que cette culture du résultat finisse par atteindre également les institutions initiatiques.

Certaines obédiences donnent parfois l’impression de fonctionner comme des organisations soucieuses avant tout de maintenir leur niveau d’adhésion. Les convents commentent les courbes démographiques comme des actionnaires du CAC 40 commenteraient un rapport annuel.

Mais la franc-maçonnerie n’est pas une entreprise. Elle n’a jamais été conçue comme un système de croissance permanente. Son ambition est d’un autre ordre : accompagner des femmes et des hommes dans un travail intérieur exigeant. Ce travail ne se mesure pas en effectifs.

Le temps long de l’initiation

Dans une loge vivante, l’initiation est un processus lent. Elle demande du temps, de l’écoute, parfois des silences. Elle suppose aussi de l’exigence. Or, lorsque la priorité devient le recrutement, un glissement peut s’opérer presque à notre insu. Les rythmes s’accélèrent. Les formations se raccourcissent. Les parcours initiatiques perdent parfois de leur profondeur.

Les loges se remplissent, mais le temps consacré à l’accompagnement des nouveaux frères et sœurs se réduit. Progressivement, sans que personne ne l’ait vraiment voulu, la forme peut prendre le pas sur le fond.

Le vieillissement silencieux des colonnes

À cette question du nombre s’ajoute une réalité que beaucoup de loges observent avec lucidité : le vieillissement des effectifs. Dans de nombreuses obédiences, l’âge moyen augmente année après année. Ce phénomène n’est pas propre à la franc-maçonnerie ; il touche l’ensemble des institutions associatives et spirituelles en Europe.

L’expérience et la mémoire des anciens sont précieuses. Elles constituent même une richesse incomparable. Mais lorsque les générations se renouvellent difficilement, l’équilibre se fragilise.

Certaines loges peinent à transmettre certaines charges. D’autres constatent une diminution de la participation active aux travaux. Beaucoup ressentent, parfois confusément, que quelque chose doit évoluer.

Face à cette situation, la réponse la plus évidente semble être le recrutement. Mais attirer de nouveaux membres ne suffit pas. Encore faut-il leur offrir une démarche initiatique vivante, habitée, capable de donner du sens à leur engagement.

Ce que disent les loges, souvent à voix basse

Dans les temples, ces questions ne sont pas toujours formulées publiquement. Pourtant elles existent. Elles circulent dans les échanges fraternels, dans les confidences après la tenue, dans ces moments où l’on parle simplement de ce que l’on vit en loge.

Beaucoup de frères et sœurs expriment le même désir : retrouver de la profondeur. Prendre le temps de l’étude. Redonner aux travaux leur dimension initiatique. Sortir parfois des logiques administratives pour revenir à l’essentiel.

Ce désir n’est pas une critique. Il est plutôt l’expression d’une attente.

Revenir à l’essentiel

L’histoire de la franc-maçonnerie montre une chose simple : sa force n’a jamais reposé uniquement sur le nombre de ses membres. Certaines périodes où les effectifs étaient plus modestes ont été parmi les plus fécondes sur les plans intellectuel et symbolique. La vraie question n’est peut-être pas : « Combien sommes-nous ? », mais : « Que faisons-nous ensemble lorsque les travaux commencent ? »

Car une obédience vivante n’est pas forcément la plus grande. C’est celle qui soutient réellement le travail des loges, protège l’exigence initiatique et permet à chaque frère et à chaque sœur de poursuivre son chemin.

Le défi des années à venir

La franc-maçonnerie traverse aujourd’hui une profonde période de transformation. Les attentes des nouvelles générations évoluent, la société change, les repères se déplacent.

Dans ce contexte, la tentation de répondre par le chiffre est compréhensible. Mais elle peut aussi devenir un mirage. Car si le nombre peut donner l’apparence de la vitalité, seul le sens, nourrit durablement l’initiation.

Si la question que les obédiences doivent se poser aujourd’hui était finalement très simple :

non pas comment être plus nombreuses, mais comment redevenir plus vivantes.

Car au fond, le véritable défi n’est pas de savoir combien de frères et de sœurs franchissent chaque année la porte du temple. Le véritable défi est de savoir ce qu’ils y trouvent réellement.

Si la franc-maçonnerie devient une organisation préoccupée d’abord par ses statistiques, elle risque de perdre ce qui a toujours fait sa singularité : un espace rare où l’on prend le temps de chercher, de douter, de se transformer.

Mais une question restera toujours suspendue dans le silence du temple : « Sommes-nous encore fidèles à la promesse initiatique qui nous a fait entrer ? »

S. Morin

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8 Commentaires

  1. Bonjour,

    Je pense que le problème du chiffre, vient avant tout d’un besoin absolu de faire rentrer des capitations pour pouvoir financer le fonctionnement des obédiences et des loges.
    Etant secrétaire de la mienne, je sais quelles sont nos sorties financières et nos rentrées, et je vois que nous galérons pour être à l’équilibre tout en maintenant un niveau de capitation qui soit acceptable par les membres de la loge.
    Le danger est pour nous de voir des membres démissionner car la capitation serait devenue trop élevée pour leur budget.
    Ne nous voilons pas la face, nous avons une activité de personnes aisées avec des capitations annuelles de 350 à 400€.
    C’est bien pour l’égo d’avoir des temples fastueux dans des bâtiments magnifiques comme ceux de mon obédience rue de Puteaux à Paris, ou ceux de Marseille, mais, ce n’est pas bon pour le porte monnaie des frères modestes.
    Pour moi, la question qui doit se poser n’est pas comment faire grossir les effectifs, mais comment faire diminuer les dépenses pour réduire les capitations.

  2. Il existe au moins 2 cas pour lesquels il faut faire varier les effectifs :
    les loges anciennes avec un effectif pléthorique où peut de FF ou SS peuvent plancher et qui doivent envisager d’essaimer
    les loges nouvellement créées qui cherchent à garnir leurs colonnes assez rapidement . Et c’est souvent là où la qualité du recrutement pose problème.
    Après 36 ans de fréquentation des loges je trouve que pour que la loge soit dynamique il faut que les origines sociales et les opinions des membres diversifiées. Et des collèges d’officiers qui protègent l’egregore. J’ ai le bonheur d’avoir rejoint une loge de sous-préfecture qui rassemble toutes ces qualités
    GODF RF.
    J’ ai dit

  3. Texte très pertinent. Contente que soit ainsi verbalisée ma pensée actuelle. Le fond plus important que la forme.
    C’est d’ailleurs souvent dans les petites loges que l’absentéisme est le moins fort, chacun comptant sur la présence des autres pour ouvrir les travaux.

  4. De fait, cette course à la performance du nombre de SS et/ou de FF dans une obédience ne signifie pas grand chose, sauf pour les grands trésoriers de celles-ci qui ont un « poids mort » (désolé mais c’est le terme comptable approprié) à gérer. J’en sais quelque chose étant à la GLNF, obédience qui a toujours fait preuve pour ces choses d’un certain réalisme…
    Ce qui est soulevé et qui semble plus commun à la plupart des obédiences, c’est le manque d’assiduité semble-t-il. Un atelier d’une matricule de 30 FF chez nous, se résume en moyenne à 18/20 en loge maximum. Et la vraie question – qui a déjà été évoquée dans un des commentaires plus haut dans d’autres termes – se résume à : « Que venez-vous faire en loge ? ». En revanche et contrairement à ce que dit l’article, la moyenne de l’âge a tendance à baisser…faut pas trop rêver : de 57 à 54 ans. Ce qui bouge la moyenne, ce sont des jeunes maçons (entre 30 et 40 ans) que nous voyons bien plus qu’il y a 10 ou 20 ans. J’échange pas mal avec eux et notamment quant à la difficulté de tout conjuguer : vie profane, pro, famille, etc…et la motivation de leur engagement en FM et ce qu’il attendent d’y trouver ?… C’est intéressant de les écouter car ils révèlent les changements et la pression de ce monde.
    A creuser ?….
    Je vous embrasse toutes et tous bien fraternellement.

  5. La science des nombres, ce n’est pas faire du chiffre. Or depuis 2020 c’est l’impression que l’on peut vivre au quotidien. Colonnes dépeuplées, qui se regarnissent vite ! vite ! pour meubler le vide N’oublions pas le plein du vide de Lao Tseu. Ni le « hâte-toi lentement ». Car ce « toujours plus » va nous tuer plus sûrement que les attaques extérieures.

  6. Merci d’avoir remis en ligne cette relecture ‘’Manifeste pour une Franc-maçonnerie spirituelle’’.
    Spiritualité ? Parlons-en ! L’an dernier, aux Rencontres initiatiques de Ronchin, j’ai surtout vu un petit entre-soi persuadé d’incarner la spiritualité maçonnique, mais incapable de rassembler au-delà d’un cercle très restreint.
    Franc-maçonne belge, je ne ferai aps le déplacement et n’irai donc pas cette année.
    Quand une sensibilité particulière se prend pour l’horizon de tous, nous ne sommes plus dans l’universel, mais dans le rétrécissement.
    Au fond, combien de divisions ces obédiences représentent-elles vraiment ?

  7. Vous avez raison, privilégier la quantité à la qualité fait perdre le savoir et le goût initiatique originel. Un simple exemple avec F.M de Franc-Maçon : qui a pensé à y voir la 6ème lettre de l’alphabet, et la 13ème?
    6 + 13 = 19, et 13 – 6 = 7 , sept du matin et sept du soir du midi-minuit DE LA LETTRE G ENTRE L’EQUERRE ET LE COMPAS?
    Je vis près de la commune de Montargis en Loiret traversée par le fleuve Loing, où différentes Loges maçonniques cohabitent.
    A quoi les Soeurs et Frères y travaillent-ils sans jamais y avoir vu Mont-tard-git, cachant le Midi-Minuit. Le mont symbolisant la pleine lune, et le git la nouvelle lune.
    Le fleuve LoinG indiquant que l »initiation du G est lointaine et mouvementée.
    A chacun de se regarder dans la glace rituélique, et y découvrir son contraire dans le monde invisible.
    J’exhorte les Soeurs et Frères à revenir aux fondamentaux de la vraie franc-maçonnerie, le temporel et le spirituel, le visible et l’invisible en UN. Et vous ne vous poserez plus la question de savoir ce que vous êtes venus faire en Loge.

  8. Bonne pioche, 450.fm !
    Vous posez une question introspective essentielle pour la franc-maçonnerie française d’aujourd’hui : et si l’obsession du nombre – effectifs gonflés, initiations en série, nouvelles loges à la chaîne – masquait parfois un vide plus profond en vitalité initiatique et en sens véritable ?
    La vraie question ne devrait-elle pas être : « Que faisons-nous ensemble quand les travaux commencent ? » plutôt que « Combien sommes-nous ? »
    Le parallèle avec la déclaration de Jean-Pierre Rollet (Grand Maître de la GLNF jusqu’à fin 2024) est particulièrement révélateur. Il mettait alors en avant 33 350 membres pour une obédience fondée en 1913, en insistant surtout sur sa particularité : aucune intervention publique sur des sujets politiques ou sociétaux.
    Ça vire parfois à la cour d’école (maternelle) – genre « je fais pipi plus loin que toi » -, où le nombre devient la mesure ultime de la légitimité, de la vitalité ou de l’influence.
    Mais comme le rappelle si bien l’article, la franc-maçonnerie n’est pas une entreprise en quête de parts de marché…

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