Transmissions initiatiques

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Il est des héritages qui ne s’écrivent pas. Des lignées qui ne se transmettent ni par le sang, ni par le nom, ni par la mémoire des hommes. Des filiations qui naissent dans le silence, dans la pénombre d’un Temple, dans le frémissement d’une main tendue. La transmission initiatique appartient à ces mystères‑là. Elle circule comme une braise sous la cendre, comme une étoile sous le voile du ciel, comme une parole perdue qui cherche encore une bouche pour renaître. Elle passe d’un regard à un autre, d’un cœur à un autre, d’une âme à une âme qui s’éveille.

Salomon, dans sa sagesse immobile, en porte la couronne. Isis, dans son éternelle fidélité, en porte la blessure et la lumière. Le Maître, humble et debout, en porte la charge. Et le Louveteau, le novice, le chercheur, en portent déjà la promesse.

La transmission initiatique n’est pas un enseignement, elle est une circulation de lumière, une filiation spirituelle, un appel qui traverse les siècles.

Le louveteau (Lowton) : une figure singulière au cœur de la tradition maçonnique

Dans l’imaginaire collectif, la Franc-maçonnerie est souvent perçue comme un espace réservé aux adultes, un lieu de réflexion, de transmission et d’initiation. Pourtant, au sein de nombreuses loges, une figure particulière occupe une place à la fois discrète et profondément symbolique : celle du louveteau ou louveton, c’est‑à‑dire l’enfant d’un franc‑maçon ou d’une franc‑maçonne, « adopté » par la loge pendant sa minorité.
Cette adoption n’a rien de juridique. Elle est symbolique, fraternelle, éducative. Elle inscrit l’enfant dans une lignée de transmission, non pas pour le contraindre à devenir maçon, mais pour l’entourer, l’accompagner, l’éveiller à des valeurs humanistes qui pourront, s’il le souhaite, le conduire un jour à l’initiation.
Le louveteau est ainsi un pont entre deux mondes : celui de l’enfance, avec sa spontanéité et sa quête de repères, et celui de la tradition initiatique, avec sa profondeur, ses symboles et son exigence morale.

Pour François-Timoléon Bègue Clavel, l’origine du mot remonterait à un symbole égyptien : «Les initiés aux mystères d’Isis portaient, même en public, un masque en forme de tête de chacal ou de loup doré; aussi disait-on d’un isiade : «c’est un chacal» ou «c’est un loup.» Le fils d’un initié était qualifié de jeune loup, de louveteau.
Macrobe nous apprend à ce sujet que les anciens avaient aperçu un rapport entre le loup et le soleil, que l’initié représentait dans le cérémonial de sa réception. En effet, disaient-ils, à l’approche du loup, les troupeaux fuient et disparaissent de même les constellations, qui sont des troupeaux d’étoiles, disparaissent devant la lumière du soleil. C’est pour une semblable raison que les compagnons du devoir dits les enfants de Salomon et les compagnons étrangers se donnent aussi la qualification de loups» (Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes anciennes et modernes).

L’adoption d’un louveteau par une loge est un acte profondément fraternel. Elle signifie que la Loge reconnaît l’enfant comme membre de sa famille élargie ; elle s’engage à veiller sur lui, à l’accompagner moralement ; elle lui ouvre certaines portes, dans la limite de ce qui est compatible avec son âge.

Cette adoption peut prendre plusieurs formes :
Un parrainage ou « marrainage »:Un membre de la loge devient une figure de référence, un adulte bienveillant, un guide discret.
Une présence lors de cérémonies ouvertes Le louveteau peut être invité à des tenues blanches, des fêtes solsticiales, des conférences, des moments de convivialité.
Une transmission de valeurs Sans jamais dévoiler les secrets initiatiques, la loge transmet à l’enfant  le goût de la connaissance, l’importance de la liberté de conscience, le respect de l’autre, la tolérance,la recherche de la vérité.
L’enfant est ainsi éduqué dans un environnement où la réflexion prime sur le dogme, où la fraternité prime sur la compétition.

Le rôle éducatif : éveiller sans influencer

Il est essentiel de souligner que la Franc-maçonnerie ne recrute pas d’enfants. Le louveteau n’est pas un apprenti en devenir, mais un enfant libre, entouré mais jamais orienté de force.
La loge veille à ne pas imposer un destin maçonnique ; ne pas transmettre de symboles ou de rituels inadaptés à son âge ; respecter sa liberté de choisir, à sa majorité, d’entrer ou non dans l’Ordre.
L’objectif n’est pas de fabriquer un futur initié, mais de former un être humain éclairé, capable de discernement, de sens critique, de sensibilité éthique.

Les activités ouvertes ou semi‑ouvertes : un espace d’apprentissage

Les louveteaux peuvent participer à certaines activités, soigneusement choisies :
Les fêtes solsticiales : moments de joie, de partage, de symbolisme accessible.
Les conférences publiques : elles éveillent la curiosité intellectuelle.
Les actions caritatives : elles transmettent l’idée que la fraternité se vit dans l’action.
Les rencontres intergénérationnelles : elles permettent à l’enfant de dialoguer avec des adultes engagés, cultivés, bienveillants
Ces activités ne sont jamais initiatiques. Elles sont pédagogiques, culturelles, humanistes.

Lorsque le louveteau atteint sa majorité, plusieurs chemins s’offrent à lui : demander à être initié ; choisir d’attendre ; décider de ne pas entrer en Franc-maçonnerie.
S’il demande l’initiation, il n’est pas automatiquement accepté. Il doit exprimer une démarche personnelle, montrer sa maturité, être examiné comme tout profane.
La loge ne lui ouvre pas les portes par privilège, mais parce qu’il en fait la demande libre et éclairée.

Au‑delà de l’enfant réel, le louveteau est aussi un symbole puissant : il représente la continuité de la tradition ; il incarne la jeunesse du monde, toujours à reconstruire ; il rappelle que chaque initié a été, un jour, un être en devenir.
Le louveteau est la promesse que le Temple ne cessera jamais d’être rebâti, pierre après pierre, génération après génération.
Le louveteau (lowton) n’est pas un initié, mais il est déjà un porteur de lumière. Il n’est pas un membre de la loge, mais il est déjà entouré par la fraternité. Il n’est pas un maçon, mais il est déjà au contact des valeurs qui fondent l’humanisme maçonnique.

Dans un monde où les repères se brouillent, où les idéaux vacillent, la présence du louveteau rappelle que la transmission est un acte essentiel, que l’avenir se prépare dès l’enfance, et que la fraternité n’est pas un mot, mais une responsabilité.

La figure du louveteau nous invite à réfléchir à ce que signifie transmettre. Transmettre, ce n’est pas modeler. Transmettre, ce n’est pas orienter. Transmettre, ce n’est pas préparer un destin.

Il faudrait, toutefois, différencier les cérémonies de baptême et celles d’adoption.
Il semble qu’il y ait bien eu des cérémonies de baptêmes pour des enfants de moins de 3 ans (accompagnés de leur nourrice!) telles que décrit en 1825 par Riebesthal dans Rituel maçonnique pour tous les rites, section 5 :
L’adoption ne concernait alors que les enfants d’au moins 7 ans, telle que précisée par J.M. Ragon dans son opus Liturgie maçonnique. Rituel d’adoption de jeunes louvetons.
On trouve des liens très intéressants de documents à consulter sur la page Lowton.
Cette pratique est peu répandue en France.

Transmettre, c’est offrir un cadre, une atmosphère, une lumière. C’est permettre à l’autre de devenir lui‑même. C’est accepter que l’avenir ne nous appartienne pas.

La Transmission

La Franc-maçonnerie se présente volontiers comme une école de sagesse, un espace de transformation intérieure, un lieu où l’on apprend à « tailler sa pierre ». Mais derrière les rituels, les symboles et les mots sacrés, il existe un principe fondamental, presque invisible, qui soutient l’ensemble de l’édifice : la transmission.

La transmission n’est pas un simple passage d’informations. Elle n’est pas une pédagogie. Elle n’est pas un enseignement au sens profane du terme.
Elle est une circulation de lumière, un mouvement continu qui relie les vivants aux vivants, les vivants aux morts, et les morts aux vivants.
Elle est la respiration même de l’Ordre.

Et au cœur de cette transmission se tient une figure centrale : le Maître.

Bien avant l’apparition des loges spéculatives, les bâtisseurs opératifs transmettaient leur savoir de génération en génération. Les Old Charges (Regius Manuscript, 1390 ; Cooke Manuscript, 1410) insistent sur l’obligation morale du maître d’enseigner loyalement son apprenti et sur celle de l’apprenti de respecter son maître.
Cette transmission était orale, car le savoir était secret ; expérientielle, car on apprenait en faisant ; morale, car le métier exigeait une conduite irréprochable ; symbolique, car chaque geste renvoyait à un sens caché.

Lorsque la Franc-maçonnerie spéculative naît au XVIIIᵉ siècle, elle hérite de cette structure. Mais elle la spiritualise davantage : le savoir transmis n’est plus seulement technique, il devient initiatique.

Transmettre en Franc-maçonnerie : un acte rituel, moral et existentiel

Dans la loge, transmettre signifie trois choses :
1. Transmettre un rituel. Le rituel n’est pas un texte figé. Il est un corps vivant, qui se transmet par la parole, par le geste, par la présence. Chaque Maître est dépositaire d’une tradition qu’il doit respecter, mais aussi faire vivre.
2. Transmettre une méthode. La méthode maçonnique — silence, écoute, symbolisme, travail intérieur — ne s’enseigne pas comme une leçon. Elle se montre, elle se respire, elle se reçoit.
3. Transmettre une lumière. La lumière n’est pas un savoir. Elle est une expérience. Elle ne se donne pas : elle se révèle.

Ainsi, la transmission maçonnique n’est jamais un transfert vertical. Elle est une mise en disponibilité, une offrande, un appel.

La Franc-maçonnerie aime les chaînes : la chaîne d’union, la chaîne des initiés, la chaîne des temps. La transmission est une chaîne vivante. Elle relie  les maîtres opératifs aux maîtres spéculatifs, les Loges du XVIIIᵉ siècle à celles d’aujourd’hui, les Maîtres d’hier aux apprentis de demain.
Chaque Maître est un anneau. S’il transmet mal, la chaîne se fragilise. S’il transmet bien, la chaîne se renforce.

La transmission comme acte d’amour

On l’oublie trop souvent : transmettre est un acte d’amour. Un amour discret, pudique, exigeant.
Transmettre, c’est croire que l’autre peut grandir. C’est croire que l’autre peut comprendre. C’est croire que l’autre peut dépasser ce que nous sommes.
Le Maître transmet pour que l’Apprenti le dépasse. C’est là sa grandeur.

La transmission est l’âme de la Franc-maçonnerie. Elle est ce qui permet au Temple de se reconstruire sans cesse. Elle est ce qui relie les générations. Elle est ce qui fait de chaque Maître un passeur, un gardien, un témoin.

Être Maître, ce n’est pas être au sommet. C’est être au service. Au service de la loge. Au service de la tradition. Au service de la lumière. Et peut‑être, au service de quelque chose de plus grand encore : la possibilité, pour chaque être humain, de devenir meilleur.

Le « Maître » chargé de la transmission

Dans le monde profane, le mot « maître » évoque l’autorité, la compétence, la domination ou l’expertise. En Franc-maçonnerie, il signifie tout autre chose.
Le Maître n’est pas celui qui sait. Il est celui qui transmet.
Il n’est pas celui qui commande. Il est celui qui guide.
Il n’est pas celui qui détient la vérité. Il est celui qui ouvre un chemin.
Le Maître est une figure centrale de la transmission initiatique. Il en est le dépositaire, le passeur, le témoin et le gardien.

Le Maître comme héritier

Le Maître reçoit une tradition qui le dépasse. Il est le maillon d’une chaîne qui commence bien avant lui.
Il hérite d’un rituel, d’une méthode, d’une lumière, d’une histoire, d’une filiation symbolique.
Il n’est pas propriétaire de ce qu’il transmet : il en est le serviteur.

Le Maître comme passeur

Le Maître ne garde rien pour lui. Il transmet ce qu’il a reçu, mais aussi ce qu’il a compris, ce qu’il a vécu, ce qu’il a transformé.
Il transmet par la parole, par le geste, par la présence, par l’exemple.
Il transmet pour que l’Apprenti le dépasse.

Le Maître comme témoin

Le Maître incarne la possibilité d’un accomplissement intérieur. Non pas un accomplissement achevé, mais un chemin de maîtrise de soi.
Il témoigne de la patience, de la persévérance, de l’humilité, de la transformation intérieure.
Il est un miroir tendu à l’Apprenti, non pour qu’il l’imite, mais pour qu’il s’y reconnaisse.

Le Maître comme gardien

Le Maître veille à la régularité des travaux, à la qualité du rituel, à la cohésion de la loge. Il est garant de l’harmonie.
Il protège la tradition, la méthode, la lumière, la fraternité.
Il veille à ce que la loge reste un lieu de vérité, de recherche, de liberté.

La maîtrise : un état, non un grade supérieur

Le grade de Maître n’est pas une récompense. Il n’est pas un aboutissement. Il n’est pas un statut.
Il est un état intérieur, un engagement, une responsabilité.
Dans le rituel, le Maître est celui qui a traversé la mort symbolique. Il a accepté de laisser derrière lui ses certitudes, ses illusions, son ego.
Il renaît à une autre dimension de lui‑même. Et c’est cette renaissance qui lui permet de transmettre.

Au cœur de cette dynamique se tient donc une figure centrale : le Maître. Mais ce mot, si simple en apparence, porte des nuances profondes selon les rites. Le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) et le Rite Écossais Rectifié (RER) en donnent deux interprétations complémentaires, presque deux visages d’une même réalité.

Le mot « Maître » n’a pas la même couleur selon le rite. Il ne renvoie pas à la même fonction, ni à la même tonalité intérieure.

Au REAA : une transmission progressive

Elle suit une logique ascendante, degré après degré, comme une échelle de Jacob. Chaque grade ouvre une porte, chaque porte ouvre un espace, chaque espace ouvre une compréhension.
La transmission y est initiatico‑symbolique : on transmet des outils, des mots, des gestes, mais surtout une manière d’être au monde. Le REAA transmet par la richesse des symboles, la multiplicité des degrés, la profondeur des légendes, la diversité des outils.
Le Maître y est un interprète, un lecteur du monde, un passeur de sens. Il transmet en éclairant, en expliquant, en ouvrant des perspectives. Le Maître est celui qui a traversé la mort symbolique. Le Maître est celui qui a vécu la mort d’Hiram. Il a connu la perte, l’obscurité, le silence. Il a été relevé, non par sa propre force, mais par la chaîne fraternelle. Il est donc un ressuscité, un gardien du secret, un passeur de lumière, un témoin de la fragilité humaine. Sa transmission est empreinte de compassion : il sait que l’homme ne devient maître qu’en acceptant de mourir à ses illusions.
Le Maître est un gardien du Temple. Il veille à ce que la loge reste un lieu de fraternité, de recherche, de liberté. Il protège le rituel comme on protège une flamme fragile.

Au RER : une transmission verticale

Elle s’inscrit dans une tradition chevaleresque et chrétienne intériorisée. Le rite insiste sur la filiation spirituelle, la continuité d’une chaîne qui remonte tant aux anciens maîtres du métier qu’aux maîtres de sagesse.
La transmission y est morale et spirituelle, orientée vers la rectitude, la purification, la restauration intérieure. Le RER transmet par la sobriété du rituel, la rigueur morale, la rectitude du comportement, la cohérence entre l’intérieur et l’extérieur.
Le Maître y est un modèle, un témoin vivant, un homme qui incarne ce qu’il enseigne. Il transmet en étant, plus qu’en disant.
Le Maître au RER est celui qui s’engage sur la voie chevaleresque. Le Maître est d’abord un Maître Écossais de Saint‑André, figure de l’homme restauré, orienté vers la lumière du Verbe. Il n’est pas seulement un initié : il est un chevalier en devenir, un homme qui se prépare à recevoir un engagement spirituel plus élevé. Il est un homme de rectitude, un serviteur de la vérité, un gardien de la tradition chrétienne intérieure, un pèlerin de la restauration spirituelle. Sa transmission est empreinte d’exigence : il sait que l’homme ne devient maître qu’en se soumettant à une discipline intérieure.
Le Maître est gardien de la rectitude du chemin. Il veille à ce que la loge reste un lieu de vérité, de pureté, d’élévation. Il protège la tradition comme on protège une source sacrée.

Dans les deux rites, la transmission n’est jamais un simple passage d’informations. Elle est un acte rituel, un passage de témoin, un mouvement de vie.

4 – La filiation initiatique : une naissance sans sang, une lignée sans généalogie

La Franc-maçonnerie ne transmet pas un sang, un nom ou un patrimoine. Elle transmet une lumière.
Et cette lumière circule par une forme de filiation qui n’a rien de biologique, mais tout de spirituel.
La filiation initiatique n’est pas une hérédité. Elle est une renaissance. Elle n’est pas un lien de sang. Elle est un lien de sens. Elle n’est pas une transmission familiale. Elle est une transmission symbolique, qui fait de chaque initié l’enfant d’une tradition qui le dépasse.

Bien avant l’apparition des loges spéculatives, les traditions initiatiques parlaient déjà de filiation spirituelle. Cette filiation ne repose pas sur le sang, mais sur la transmission d’une lumière, d’un mystère, d’une renaissance intérieure.

On retrouve cette idée dans de nombreuses traditions : dans les Mystères d’Éleusis, l’initié était « enfant de Déméter ». Dans les Mystères d’Isis, il était « fils de la déesse ». Dans les traditions pythagoriciennes, l’initié devenait « frère » de ceux qui avaient reçu la même lumière. Dans les confréries de bâtisseurs, l’apprenti était « fils du métier ».

En Franc-maçonnerie, le Maçon est un fils de la Veuve.

Cette filiation par la mère est une constante initiatique : elle renvoie à une origine non biologique, mais symbolique, intérieure, spirituelle.

Dans la tradition maçonnique, la Veuve est d’abord la mère d’Hiram. Hiram, l’architecte du Temple, est présenté comme « fils d’une veuve de la tribu de Nephtali ». Cette mention, apparemment anodine, est en réalité fondamentale.
Être fils d’une veuve, c’est être né dans un manque, être privé d’un père visible, être issu d’une lignée brisée.
Dans les traditions initiatiques, l’absence du père signifie que le père véritable est spirituel. L’initié n’est pas engendré par la chair, mais par l’esprit.
La Veuve est aussi une figure de matrice, de terre, de réceptacle. Elle est celle qui porte, qui nourrit, qui protège. Dans de nombreuses traditions, la Veuve est associée à :
Isis, veuve d’Osiris, qui reconstitue le corps du dieu pour lui rendre la vie.
Déméter, mère endeuillée qui initie les hommes aux mystères d’Éleusis.
La Shekinah, présence féminine de Dieu dans la Kabbale, exilée et séparée de son époux divin.

La Veuve est donc la mère de l’initié, mais aussi la mère de l’initiation.

Quel est le rapport entre « tailler sa pierre » et être enfant de la veuve ?

Les francs-maçons se disent les enfants de la veuve. Qu’est-ce qu’une veuve sinon une épouse qui a perdu son conjoint ? En d’autres termes, et d’une manière plus globale, c’est un couple qui a perdu sa partie masculine. En effet, le mot « veuve » vient du latin vidua qui signifie privé de… son complément.
L’origine de cette appellation « Enfants de la veuve » peut être recherchée dans plusieurs conjonctures.
La Franc-maçonnerie serait la veuve, ses enfants en seraient les francs-maçons. Dans la légende d’Hiram, Salomon demanda, pour la construction du Temple, de pouvoir engager l’architecte Hiram de Tyr qui était fils d’une veuve.
Jérusalem est décrite, dans Lamentations 1,1 comme semblable à une veuve. L’expression « enfants de la veuve » en serait alors le rappel.
Dans le registre alchimique, un couple initial existe en tant que matière première, corps double fait de l’union du soufre, mâle, et du mercure, femelle. Ce minerai à double complexion perd son soufre pour devenir «mercure », « mère-cure » qui donnera la semence. Pour cela, il faut dégager la matière de toutes ses impuretés car, il n’y a pas de métal, si pur qu’il soit, qui n’ait ses impuretés. Le mercure veuf de son soufre parvient à maturité à force d’itérations de purification ; les résultats de cette multiplication permettent la transmutation. Les enfants de la veuve en seraient la manifestation, ils seraient donc des êtres transmutés.

Dire que le franc-maçon est fils de la veuve serait-il dire qu’il est enfant d’un vide à opérer ?

L’expression « enfants de la veuve » pourrait indiquer au franc-maçon qu’il faut faire un vide dans la matière primordiale (la pierre) pour trouver la pierre philosophale ; l’indication en est donnée par la pierre cubique à pointe sub ascia. Ainsi, il pourrait être montré, en évoquant la symbolique des rituels, des catéchismes et des décors du temple maçonnique, comment, en étant un œuvrier du vide, l’initié devient un enfant de la veuve, un franc-maçon.

Progressivement, l’initiation maçonnique élabore un enchaînement d’étapes, de degrés d’avancement dans la taille d’une pierre pour la faire changer de forme jusqu’à trouver, en son centre, la lumière qui révélera la pierre philosophale. Par itérations métaphoriques mettant en œuvre le vide, la pierre, d’abord brute et informe, va pouvoir devenir cubique, puis cubique à pointe pour s’ouvrir et laisser apparaître une étoile flamboyante au cœur de laquelle se trouve la pierre philosophale.

Le Maître maçon devient « fils de la Veuve » au moment de sa résurrection symbolique. Il meurt à lui‑même, il renaît à une autre dimension, et cette renaissance le fait entrer dans la lignée d’Hiram.

Au Rite Écossais Ancien et Accepté, le Maître est fils de la Veuve parce qu’il est relevé comme Hiram. Il partage  sa mort, son secret, son relèvement, sa fidélité. La filiation est mythique : le Maître devient l’héritier d’un archétype, d’un modèle de droiture et de silence.
Au Rite Écossais Rectifié, la Veuve prend une dimension plus intérieure. Elle symbolise l’âme humaine séparée de son principe divin, en attente de restauration. Le Maître est fils de la Veuve parce qu’il est un homme en quête de réintégration, un être séparé cherchant l’unité, un pèlerin de la lumière intérieure. La filiation est mystique : elle renvoie à la condition humaine elle‑même, orpheline de sa source.

Être fils de la Veuve : une condition existentielle

Le titre de « fils de la Veuve » n’est pas un privilège. C’est une blessure. Le Maître porte en lui une absence. Il sait que quelque chose lui manque. Il sait que le monde n’est pas complet. Il sait que la lumière est voilée. Cette blessure est le moteur de l’initiation.
Être fils de la Veuve, c’est chercher le père perdu, la parole perdue, l’unité perdue.
C’est accepter de marcher dans la nuit en espérant l’aube.

La fraternité des fils de la Veuve

Être fils de la Veuve, c’est avoir la même mère et donc appartenir à une fraternité universelle. Une fraternité sans frontières, sans dogmes, sans distinctions sociales, sans héritage biologique.
Les fils de la Veuve se reconnaissent non par le sang, mais par le travail, la quête, la fidélité, la lumière qu’ils cherchent ensemble.

La filiation spirituelle n’est pas un lien : c’est un appel.

Elle ne dit pas : « Tu viens de moi ». Elle murmure : « Tu viens de plus loin que moi, et tu vas plus loin encore ».
Elle ne dit pas : « Je te transmets ce que je sais ». Elle souffle : « Je t’ouvre un passage vers ce que tu deviendras ».

Dans la nuit du Temple, dans la lente respiration des colonnes, dans la poussière d’or qui flotte entre deux silences, la transmission initiatique tisse son œuvre. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle cherche à éveiller. Elle ne cherche pas à former. Elle cherche à engendrer. Et lorsque la lumière passe enfin d’un être à l’autre, lorsqu’elle trouve un cœur assez vaste pour l’accueillir, alors la chaîne se prolonge, alors la lignée se poursuit, alors la Veuve reconnaît un nouveau fils, et le Temple, un nouveau bâtisseur.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de nombreux livres maçonniques, romancière, conférencière. Lauréate du prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ». Lauréate pour son œuvre du prix littéraire Cadet Roussel des Imaginales maçonniques et ésotériques d''Épinal, 2026 .

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