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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
Je me souviens d’un tribunal de province où, il y a quelque temps déjà, la présidente était appelée à juger une affaire impliquant son mari, concessionnaire automobile. On porta une demande de récusation devant le premier président de la cour d’appel, qui la refusa, au motif que les effectifs de la juridiction ne le permettaient pas. Le conjoint défendeur n’en fut pas marri et eut sans doute l’idée d’offrir, en remerciement, à sa vaillante épouse… une voiture neuve !
Des exemples comme celui-ci, nombre d’entre nous en ont en tête, telle la curieuse désignation, par une juridiction de l’ouest parisien, d’un expert judiciaire exerçant dans la même clinique que le chirurgien entrepris, c’est dire combien le désert médical envahit les zones surpeuplées et c’est ainsi que le patient mécontent n’eut que ses yeux pour pleurer. Un de mes amis architectes réclama, devant un tribunal du sud, le règlement de ses honoraires qu’un de ses clients indélicats lui refusait. Malgré toutes les preuves, il n’obtint pas gain de cause. Le mauvais payeur qui présidait une chambre de commerce dans une grande île méditerranéenne, se croyait au-dessus des lois. Il se fit, cependant, arrêté, un peu plus tard, au manche de son avion de tourisme, bourré jusqu’à la gueule de cocaïne (je parle, bien entendu, des soutes et de la carlingue). Le maître d’œuvre déconfit n’eut plus qu’à se consoler, en songeant que sa canaille de commanditaire rêverait en vain d’une extension à sa cellule. Je laisse de côté les affaires pénales qui sont souvent encore plus sombres et qui suscitent le fréquent émoi des populations.

La Justice est un long chemin de croix. Pas plus qu’aucune autre institution, dans ce pays, elle n’a, ô grand jamais, trouvé les moyens de se réformer. Pour autant, elle se drape indéfiniment dans sa dignité et, pour garantir sa pureté, elle vient d’avoir un éclair de génie : chasser les stigmates de la franc-maçonnerie… un éclair de génie qui ressemble à une vieille lune. Le papier absorbe l’encre et, même si la loi du 13 août 1940 portant interdiction des associations secrètes s’est estompée dans les mémoires, quelque chose des mentalités qui ont, dès longtemps, présidé à sa rédaction a perduré, après-guerre, indépendamment du rétablissement de la franc-maçonnerie.
Eh bien, oui ! « Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, » comme eût dit Madame de Sévigné : le Collège de déontologie des magistrats de l’ordre judiciaire a rendu un avis[1], le 9 juin dernier, d’où il ressort, d’après son propre résumé, que : « L’appartenance à la franc-maçonnerie est incompatible avec les obligations déontologiques qui pèsent sur tout magistrat lorsque le serment prêté induit une allégeance ou une solidarité prioritaire. À défaut, elle suscite des réserves importantes et appelle la plus grande vigilance du magistrat au regard du respect, dans l’apparence comme dans la réalité, des principes d’indépendance, d’impartialité et de neutralité ».

Ainsi, malgré le libellé relativement bienveillant de la saisine, est galamment jetée la suspicion sur tout un courant de pensée, qui regroupe les opinions les plus diverses, ne professe aucun dogme et affiche un idéal de tolérance, dépassant tous les clivages qui fracturent la société, aujourd’hui. Et pourquoi ce comble de finesse et d’intelligence, je vous prie ? Parce qu’on y prêterait des serments infâmants. Les serments en cause n’ont jamais porté que sur des comportements d’honneur et de probité, dans le respect des lois républicaines. Quant aux injonctions auxquelles un franc-maçon peut être appelé à se soumettre, elles ne concernent que l’Ordre maçonnique, stricto sensu, et doivent être rigoureusement conformes aux principes et à l’idéal qui unissent les francs-maçons, dans le respect d’autrui et de ses droits. Sinon, le frère ou la sœur a le devoir, qui lui est expressément intimé, de désobéir. Qui plus est, ces formules ont survécu dans un style quelque peu suranné dont la visée principale est que chacun, en prenant conscience des valeurs morales les plus hautes, se discipline de soi-même et se gouverne en vertu des exigences qu’il a fait siennes, en les incorporant à sa façon. En rien, pour qu’il trahisse de telles lois – ni aucune loi, d’ailleurs, – et, s’il les trahit, comme il arrive accidentellement, c’est simplement qu’il reste toujours quelques brebis galeuses dans tout groupe humain. Pas plus, pas moins. La Justice, qui en est elle-même victime comme le rapporte régulièrement la chronique, ne le sait-elle donc pas ? Regardons le chapitre de la solidarité : elle serait prioritaire. Il y a bien un devoir de bienfaisance… qui se réduit à des aumônes, le plus souvent, et qui, dans différents cas de difficultés ou de malheurs, s’étend à des secours et à des accompagnements plus substantiels – la franc-maçonnerie conduisant, par ailleurs, des actions philanthropiques, en dehors d’elle-même.

Et sur quoi se fondent ces généreuses appréciations ? Je pourrais ici faire crépiter de nouveau le crescendo d’étonnement de notre célèbre marquise épistolière mais, bonnes gens, je vous le dis tout à trac : sur les seuls articles de l’encyclopédie en ligne Wikipédia… pour le moins, rédigés sous serment, je présume ! Les hauts magistrats et autres professeurs en toge, qui se sont gravement penchés sur cette question, le confessent benoîtement. Pareil investissement intellectuel est assez intrigant pour de telles sommités. J’en conviens, c’est plutôt désarmant, sauf à y déceler plus que des symptômes, qui ne seraient jamais que des perceptions, le double diagnostic d’une époque résultant de signes cliniques alarmants : la marque suffisante d’une information estampillée sous un emblème de savoir universel, sans recul critique ni croisement de sources (encore aujourd’hui connaît-on l’origine ; mais, tout bientôt, on ne saura plus celle du salmigondis flatteur qu’aura régurgité l’intelligence artificielle générative) et – c’est peut-être plus grave encore – l’empreinte ondoyante d’une opinion publique de plus en plus méfiante, où le fantasme du complot surgit à tout bout de champ et s’insinue dans le moindre propos. Si ce n’est sciemment le cas, cela ne manque pas d’en encourager la tendance, c’est le moins qu’on puisse dire.

Pour ma part, je ne puis, dans ma pensée, réfréner ce penchant : comment d’aussi beaux esprits n’auraient-ils pu anticiper ce risque, à moins d’y consentir ? Certes, un avis consultatif, qui relève du « droit souple », ne constitue pas un acte faisant grief. À la réserve de quelques exceptions introduites par la jurisprudence, il est, en général, insusceptible de recours. C’est bien dommage. Celui-ci continuera donc de sonner bizarrement et d’entretenir une certaine ambiance, que le pouvoir politique, selon la voix qui sortira des urnes, pourra, désormais, plus facilement amplifier. Retenons ceci : les juges seraient plus enserrés dans leurs obligations que les hauts fonctionnaires, les diplomates, les militaires, les agents du fisc et les policiers… Ils ne sauraient, sans une extrême prudence et de façon toujours suspecte, s’accorder le droit d’exercer leur liberté de conscience, dans certains cercles. Je trouvais, jusqu’à présent, à maints francs-maçons, une dilection effrénée pour le doute. Apparemment, ils ne sont pas les seuls. En accentuant un peu plus cette ère du soupçon, on se prépare un terrain passablement nauséabond, me semble-t-il.
Quelle trouvaille !
[1] Il s’agit de l’avis 2026-27. Sur le même sujet, v. l’article, paru le 26 juin dernier, dans ces colonnes, sous le titre : « Franc-maçonnerie et magistrature, la justice ne se rend pas au nom de Wikipédia », en cliquant ici.
