Discours de Ramsay : 290 ans après, le GODF ouvre les commémorations au « 16 Cadet »

Samedi 28 février 2026, le Grand Orient de France (GODF) a été le premier à ouvrir les festivités du 290e anniversaire du Discours de Ramsay en portant, au Temple Arthur Groussier, une question qui traverse les siècles. Qu’en reste-t-il, et que faisons-nous aujourd’hui de cette promesse d’une République universelle.

La salle était comble, et cette densité avait quelque chose d’un signe. Sous le regard de la Marianne maçonnique de Jacques France, buste républicain devenu un témoin silencieux de la fidélité des loges à l’idéal civique, la parole a circulé avec une intensité rare, portée par l’écoute, l’érudition, puis un long dialogue avec la salle.

Sylvain Solustri, conseiller de l’Ordre, a ouvert la matinée dans une atmosphère d’accueil très chaleureux

Il a salué la salle, puis les dignitaires présents à l’Orient, en rappelant le cadre de cette rencontre conduite avec le concours de la Loge d’Études et de Recherche République Universelle, et marquée par des présences qui donnaient d’emblée sa portée à l’événement :  

Pierre Bertinotti Grand Maître
Guillaume Trichard et José Gulino

Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, Guillaume Trichard, ancien Grand Maître (2023-2024), Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général du Rite Français, représenté pour l’occasion par l’ancien Grand Maître (2012-2013) José Gulino et Pierre Mollier, représentant le Grand Collège des Rites Écossais et son Très Puissant Souverain Grand Commandeur Christian Confortini.

Sylvain Solustri a ensuite rappelé un point que nous oublions trop facilement lorsque nous parlons de tradition

Sylvain Solustri

Le Grand Orient de France, loin de la caricature d’une société fermée, revendique une maison ouverte, des conférences publiques, des rendez-vous culturels, et une hospitalité qui fait mentir les fantasmes. D’emblée, il a donné le ton. Andrew Michael Ramsay demeure un personnage controversé, trop souvent réduit à quelques légendes commodes, alors que la vérité, a-t-il suggéré, n’est ni pure ni simple.

Dans le même mouvement, il a inscrit cette commémoration dans une continuité culturelle en annonçant la projection du film « Que la fête commence » le 18 mars prochain, autour de la Régence et du chevalier de Ramsay, comme un écho profane à la réflexion du jour.

Puis il a présenté les quatre intervenants, en donnant à chacun sa place et sa couleur, afin que l’auditoire comprenne d’emblée que la matinée ne serait pas un exercice de révérence, mais un travail, une mise à l’épreuve du texte par la diversité des regards. Philippe Foussier, ancien Grand Maître du Grand Orient de France (2017-2018), pour porter une lecture civique et contemporaine de la République universelle. Laurent Segalini, conservateur du Musée de la Franc-Maçonnerie, pour restituer l’épaisseur des sources, des versions, des contextes, et faire entendre la charpente historique du Discours. Bertrand Sabot, essayiste et membre du GODF, pour interroger l’actualité de Andrew Michael Ramsay à l’aune de la culture, de l’esprit encyclopédique et de l’engagement. Cécile Revauger, professeure des universités et historienne de la franc-maçonnerie, pour replacer le chevalier de Ramsay dans ses fractures politiques et religieuses, et rappeler que les textes fondateurs naissent toujours dans des tensions, jamais dans le confort.

Marianne maçonnique, Grand Temple Arthur Groussier

Ainsi, la commémoration ne prenait pas la forme d’un hommage immobile. Elle devenait une méthode. Faire revenir un texte, non pour le sanctifier, mais pour l’interroger, le comparer, le replacer dans ses ruses et ses audaces, et mesurer ce qui, dans sa musique, peut encore accorder notre temps.

Laurent Segalini a posé la clef historique qui a structuré tout le colloque

Probable Caricature de Ramsay par Pier Leone Ghezzi

Le Discours de Ramsay n’est pas un bloc. Il existe une première version manuscrite, prononcée fin décembre 1736, et une seconde version, plus connue, plus diffusée, plus travaillée, qui a circulé ensuite, non sans susciter la désapprobation de l’entourage du pouvoir et du cardinal de Fleury. Cette différence n’est pas un simple détail d’érudition, elle marque un changement de régime. Dans la première, la formule universaliste respire plus large, plus radicalement cosmopolite.

Laurent Segalini

Dans la seconde, la patrie, d’abord presque dérisoire, redevient respectable, comme si le texte cherchait à être acceptable, et donc à survivre. Ce jeu d’équilibre dessine un Andrew Michael Ramsay tantôt conciliant, tantôt tendu, et cette tension éclaire aussi l’arrière-plan spirituel, l’idée d’une progression, d’un dévoilement, d’un sens qui se donne par degrés, avec le risque, toujours, que l’ésotérisme devienne prétexte. Une question a couru tout du long. Quand un texte fondateur cherche à rassurer les puissants, que gagne-t-il en portée, et que perd-il en vérité intérieure.

Cécile Révauger a replacé Andrew Michael Ramsay dans une géopolitique des années 1730 que nous aplatissons souvent

Cécile Révauger

D’un côté, une Angleterre issue de la Glorieuse Révolution de 1688 et de ses conséquences politiques. De l’autre, des loges et réseaux jacobites, avec leur nostalgie d’une monarchie de droit divin et leurs tentatives de restauration. Dans ce paysage, Andrew Michael Ramsay n’est ni un simple rêveur ni un pur théoricien. Il navigue, il s’adosse, il intrigue, et cette ambiguïté explique à la fois la légende et les procès d’intention. Son itinéraire religieux a été présenté comme une clé décisive. Études, dissidences, rencontre avec Fénelon, conversion au catholicisme, fréquentation de réseaux mystiques, tout cela compose un personnage dont la spiritualité ne se réduit pas à une posture.

Cécile Révauger

Cette dimension éclaire la tonalité du Discours, sa volonté d’embrasser l’humanité dans une vision large, et, dans le même mouvement, les angles morts de son époque, notamment quand certaines exclusions se glissent dans la seconde version. Avec Cécile Révauger, Andrew Michael Ramsay cesse d’être une figure de musée. Il devient un symptôme. Le texte n’est pas seulement un programme, il est une trace des luttes de son temps, et donc un miroir impitoyable pour le nôtre.

Bertrand Sabot a assumé la question la plus directe

Bernard Sabot

Que faire de l’esprit de Ramsay aujourd’hui, sans anachronisme, mais sans timidité. Il a déroulé une fresque allant des Lumières aux révolutions, de l’affirmation républicaine aux crises du premier quart du XXIe siècle, pour rappeler que l’universalité n’est pas un mot d’ordre, mais une exigence et un combat.

Son axe le plus saillant a été celui d’un élitisme spirituel, non social, fondé sur l’effort et le goût des arts, de la science et de la culture, comme antidote aux renoncements intellectuels et à la facilité de l’époque.

Signature de Ramsay

Il a relié Andrew Michael Ramsay à l’esprit encyclopédique, à l’idée d’un patrimoine commun de la connaissance, et à la responsabilité de protéger ce bien commun contre ses captations et ses privatisations. Derrière cette défense du savoir, une idée simple se tenait, presque maçonnique dans sa sécheresse. Nous pouvons travailler sur nous-mêmes, mais ce travail perd son sens s’il ne se traduit pas en utilité, et si l’idéal de République universelle se réduit à une décoration rhétorique au lieu de demeurer un horizon d’action.

Philippe Foussier a apporté une autre énergie, plus civique, plus institutionnelle, comme une mise en tension entre le texte et la cité

Philippe Foussier

Partant du passage célèbre sur la grande république du monde, il a montré comment la loge devient, au XVIIIe siècle, un espace où se brisent des séparations profanes. Des hommes distingués dehors par leurs ordres s’y rencontrent sur un pied d’égalité, dans un lieu de liberté, d’échange et de débat, où la fraternité tient lieu de langue commune. Dans cette lecture, la devise républicaine apparaît déjà en germination, non comme un mot d’ordre, mais comme une pratique.

Le point fort de son intervention tient dans un avertissement. La République universelle n’est pas une rêverie de salon. Elle est une discipline de l’esprit, et une résistance à toutes les tentations qui assignent l’être humain à ses origines, ses appartenances, ses clôtures. La démarche initiatique devient alors le contraire d’un refuge. Elle est une école de perfectibilité, donc une école de responsabilité, et, par-là, un devoir de combat culturel pour l’universalisme.

Il fallait aussi relever l’intervention de Pierre Mollier, représentant le Grand Collège des Rites Écossais

Pierre Mollier

Sa contribution a rappelé un fait décisif. Le Discours de Ramsay, par sa diffusion et par son ambition de dire ce qu’est la franc-maçonnerie, marque profondément la tradition française, là où d’autres corpus privilégient règlements et statuts. Pierre Mollier a insisté sur ce caractère programmatique, puis sur une formule qui a résonné comme un résumé de la matinée. La franc-maçonnerie marche sur deux jambes, une quête initiatique et une attention au monde, car le travail sur soi devient vain s’il ne sert pas à faire avancer l’humanité. Cette remarque, en apparence simple, a donné un sens à l’ensemble. Andrew Michael Ramsay n’est pas seulement un auteur. Il est un point d’équilibre, fragile, discutable, mais fécond, entre intériorité et universalité.

La conclusion de Pierre Bertinotti a refermé la tenue publique sans la clore, au sens initiatique du terme

Pierre Bertinotti

Il a d’abord exprimé sa satisfaction de voir le Temple plein un samedi matin pour un texte ancien de 290 ans, puis il a remercié les conférenciers pour avoir éclairé, avec finesse, les dimensions historiques, philosophiques et actuelles de l’œuvre. Il a ensuite posé l’unique question qui oblige, celle qui ne se commémore pas et ne se délègue pas. Le Discours de Ramsay est-il encore d’actualité, ou bien sommes-nous encore à la hauteur de ce qu’il propose. Son écriture porte la marque de son temps, certes, mais elle conserve un souffle vivant, capable, quand le besoin s’en fait sentir, de ranimer en nous ce qui cherche la lumière. L’ambition n’est pas seulement intellectuelle. Elle est fraternité universelle, dépassement des frontières, transformation morale par la connaissance et par l’engagement.

La matinée s’est achevée sur cette évidence. La parole a circulé, très largement, et l’abondance même des questions a dit l’essentiel. Andrew Michael Ramsay, dit le chevalier de Ramsay, n’est pas un monument. Il demeure un outil, et donc une exigence. Dans le frémissement des échanges, son Discours a cessé d’être un texte posé sous verre.Il est redevenu une mise en tension entre l’intériorité et le monde, entre la fidélité à une source et le courage d’en éprouver la portée. Quand la parole circule ainsi, un anniversaire ne se célèbre pas seulement. Il se travaille, et l’idéal se remet en marche.

Fresque du Grand Temple Arthur Groussier, œuvre du Frère Poisson

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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