mer 25 février 2026 - 14:02

Maçonner, quelle aventure !

« Liberté ! Égalité ! Fraternité ! »….

Dans chaque loge maçonnique de France, les Frères et les Sœurs clament haut et fort ces trois mots, scandés dans un bel ensemble, au début et à la fin de la « tenue ». Mais qu’entendent-ils par ces trois mots à leurs propres oreilles ? Sont-ils clairement « pensés » en même temps qu’ils sont prononcés ? Au vrai, ces « gens de bien », réunis par une fratrie de rencontre, sont-ils, effectivement, comme l’affirme la trilogie républicaine, des êtres libres, égaux, fraternels, au sein de cette « société de réflexion » ?

Vue du Goose and Gridiron, lieu ou fut fondée la Première Grande Loge d’Angleterre.

Si la Franc-maçonnerie, association philosophique, se consacre à la fois à l’amélioration de la condition humaine et la recherche de la vérité, son organisation est aussi… en vérité, plutôt complexe ! En ce sens, venue d’Angleterre, elle traverse les mers, les terres et le temps. Ce qui, métaphoriquement, la rend comparable…à une montre à complications ! C’est à dire que, se déployant en multiples instances aux « axes », ésotériques, théistes, déistes, sociétaux, entre autres, celles-ci brandissent patentes, constitutions, règlements et …interdictions. Autant de documents qui font et occupent une administration. Quelle soit une Obédience ou une Juridiction. Ce qui ne manque pas de créer fréquemment un climat compétitif, chacune se voulant la plus authentique. Et donnant l’heure maçonnique la plus exacte !

Une course à l’exclusivité, à la légitimité et à la « régularité » (pour reprendre la terminologie anglaise fondatrice) tout à fait artificielle, qu’un désir ardent de « reconnaissance » par une stricte Loge-Mère d’outre-Manche rend encore plus pathétique. En l’occurrence, il ne s’agit pourtant pas d’être banalement « reconnu » mais, c’est plus noble, « considéré » !

Statue-de-la-Liberté-(1875),-terre-cuite,-musée-des-Beaux-Arts-de-Lyon

Liberté. Les rites maçonniques, forts des siècles passés – si jamais ils ont fait l’objet d’un dépôt dans quelque officine d’état civil alors agréée – sont tombés dans le domaine public, il y a donc bien longtemps. Circulant à travers le monde, colportés par leurs transmetteurs, souvent monnayés à l’époque, ils ne sont la propriété de personne, ni d’aucun organisme aujourd’hui. Le juridisme civil n’a rien à faire ici. Par définition, tous les utilisateurs actuels en sont les gardiens et conservateurs, tant en France qu’à l’étranger. Il n’y a pas d’exclusivité possessive sur les articles qui les composent, écrits par des maçons de toute l’Europe. A ce jour, aucun procès en propriété, de Suprêmes Conseils ou d’Obédiences, n’est d’ailleurs venu contredire ces évidences. Partant, que vivent ces rites, – vus tels des recueils de morale par les uns ou conducteurs cérémoniels par les autres – et qu’ils soient actualisés si besoin ! Pour le profit intellectuel des générations d’initiés (es) présentes et à venir, dans le respect de leurs concepteurs. Et surtout pas à des fins mercantiles !

Et direz-vous, le franc-maçon, et la franc-maçonne, dans tout ça ?! Il, elle, n’a rien à attendre d’un Grand Architecte de l’Univers – création institutionnelle à la fois symbolique, mystérieuse et… silencieuse – (à ne pas confondre avec le Dieu des diverses confessions) mais tous des Hommes pilotant cette flotille rituellique, sur la mer spéculative !

Egalité. Qu’il, qu’elle ait vécu l’Initiation maçonnique, suite à un recrutement parrainé ou une adhésion personnelle, c’est toujours dans une loge « de hasard » (obédientielle ou indépendante) qu’est accueilli le, la novice. A lui, a elle de s’y adapter, de faire co-naissance avec les autres membres. De pratiquer l’échange de bienveillance. Puis de comprendre, au plus profond de sa conscience (qu’on nomme ici le « temple intérieur »), la signification de cette « lumière » reçue, autre appellation de l’Initiation. L’éclairement en cause ne lui donne bien sûr aucun pouvoir, aucun attribut gratifiant, aucune puissance spontanée !

Mais, symboliquement, ce passage « de profane a initié (e) », lui propose un changement d’appréhension de l’existence, un nouveau désir d’être, un nouveau regard à la fois introspectif et sur le monde. En clair, un « gouvernement de soi » une auto-prise en main, qui, sans subordination aucune, n’a d’autre nom que la liberté. De penser, d’être et de faire. Bien entendu, en respectant les codes de la vie en société. Et les hiérarchies, à condition qu’elles ne soient pas de dominance. La liberté, c’est aussi un droit avec l’acceptation des devoirs civiques qui la permettent ! Donner son plein accord, n’est jamais une contrainte, mais signifie l’assentiment même, la joie de cette liberté.

Spinoza

« La plus belle activité à laquelle puisse accéder un être humain est l’apprentissage. » dit le philosophe Baruch Spinoza. Et effectivement : de l’Initiation naît l’Apprenti maçon. Le tablier blanc dont il est ceinturé en fin de cérémonie lui en fait remarquer d’autres dont les couleurs diverses sur les abdomens de la fratrie en présence, indiquent la gradation sur l’échelle initiatique. Le nouveau, la nouvelle, découvre que l’égalité maçonnique est d’abord …une suite d’inégalités décoratives.

Certaines rigidités corporelles et regards hautains montrent que le tablier chamarré peut monter à la tête. La vanité rôde ! Certaines décontractions gestuelles et bons sourires indiquent au contraire l’humilité et que tabliers et cordons aux fils d’or ne sont que des effets de séance, des décors, bien nommés. Il n’est en fait d’être supérieur que assis plus haut que soi ! A chacun, à chacune sa vision du rapport à l’autre, cet autre Moi…qui n’est pas Moi. Les egos ne sont pas égaux !

La véritable richesse de l’Apprenti est d’abord dans l’acte bénéfique de se taire, coutume rituelle imposée. Alors le regard, l’écoute et la pensée disponibles s’élargissent, observent de concert, en toute liberté ! Oui, cette exigence du rituel est un superbe cadeau : le silence est le gant blanc de la parole ! L’égalité n’est pas que dans ces « étuis manuels immaculés » que portent tous les membres. Elle est dans cette même respiration, dans cette harmonie, dans ce courant d’énergie, dans cette dynamique de groupe qu’est « l’égrégore ». Et qui « soude » les mains, pour constituer un Être unique, lors de la chaleureuse chaîne d’union.

Fraternité. Dès ses premières pages, la Bible rapporte que ladite fraternité commence très mal : Adam et Eve engendrent deux fils, Caïn puis Abel. L’aîné, irascible de caractère, devient un paysan tourmenté et envieux, avide d’agrandir ses terres. Le cadet, doux-rêveur et désintéressé, se fait berger, pour élever paisiblement moutons et brebis. Une inspiration leur dicte un beau jour de se présenter devant Dieu en témoignage d’adoration, avec une offrande. Caïn propose au Créateur une corbeille débordante de raisins, d’abricots, de pommes et de pêches. Abel lui tend deux jeunes agneaux de son troupeau. L’Être suprême écarte la corbeille de fruits et prend sur son cœur les agnelets. Caïn se sent alors très humilié par le choix divin. Au retour, au coin de son champ, ivre d’une jalousie rageuse, il se jette sur son frère Abel et l’égorge.

L’histoire humaine se poursuit sur le même mode fratricide. Dans la mythologie grecque, avec Etéocle et Polynice, les deux fils d’Œdipe, le premier trucidant le second pour exercer son pouvoir sur la ville de Thèbes. Puis dans l’antiquité latine, avec Romulus fondateur de la cité romaine, massacrant son frère Remus, parce qu’il en a franchi les limites et est ainsi suspecté de vouloir se l’approprier. En passant des fictions bibliques et antiques aux réalités historiques contemporaines, celles-ci nous rappellent les suites de tueries commises par des armées cruelles, temporairement dominantes, privilégiant une funeste « conception ethnique » au principe de la fraternité universelle. Cette représentation avilissante de races jugées néfastes (par leurs spécificités génétiques, politiques ou confessionnelles) a généré au XXe siècle les génocides arméniens, ukrainiens, juifs, tsiganes, tutsis, entre autres. Autrement dit l’anéantissement de groupes ethniques par un autre. Soit le massacre de l’homme par l’homme. Du frère par le frère.

Remarquons au passage que la jalousie, sous toutes ses formes, – envie, dépit, ombrage – est toujours présente dans le mécanisme haineux Elle en est le moteur même. Qu’il s’agisse des familles, des peuples, des entreprises, des associations, des cultes, donc de tout groupe humain ! Ce qui permet d’évoquer une violence intra-fraternelle fondatrice. En utilisant le vocable « frère » pour désigner ses membres, à la fois dans ses légendes (pour les ¾ inspirées de la Bible) et en loges, la Franc-maçonnerie s’est donc exposée aux mêmes risques de rivalités, d’animosités possibles, déjà par mimétisme langagier, allez savoir ! Toutes proportions gardées, bien entendu.

La non – « bénédiction » pour la quasi-totalité des Obédiences françaises, par la Grande Loge « Unie » d’Angleterre n’arrange rien, en termes fraternels ! Selon son règlement (basé notamment sur la croyance en Dieu), les membres des « puissances maçonniques » n’invoquant pas le ciel, seraient donc des « faux frères » ! Ainsi, la mère ne reconnaissant pas tous ses enfants, il y aurait donc des loges « irrégulières » sur notre sol. Et donc des maçons et des maçonnes contrefaits ! Selon cette conception arbitraire de l’Art Royal, nous sommes renvoyés, pour réflexion et admiration, à ces « loges clandestines » crées des frères prisonniers dans les « stalags » en Allemagne, pendant la guerre de 1939-1945. Et aux monuments aux morts dans les halls des Obédiences qui rappellent les francs-maçons morts pour la France. Ces membres étaient-ils donc, tous rites et croyances confondus, des frères « irréguliers » ?! A nos frères anglais « réguliers » et néanmoins amis, de répondre ! Il y a encore à dire au nom de la franc-maçonnerie universelle !

La paix est toujours provisoire, l’actualité nous le prouve. En évitant d’insinuer une lutte ouverte, il convient bien d’évoquer parfois une forme d’hostilité regrettable (je peine à employer le terme de « haine ») entre certaines instances maçonniques importantes (en nombre) qu’opposent des « philosophies » différentes ! Il leur reste encore à « grandir » !

Sans généraliser, ce climat conflictuel (localisé) se traduit surtout par des « empêchements » divers, selon des règles parfois quasi-monacales : pas de double appartenance (alors qu’elle est parfaitement autorisée au titre même de la liberté d’association), pas d’inter-visites, pas de tenues communes, pas d’hommage inter-obédientiel possible lors de décès. Mixité encore timide. Obédiences et Suprêmes Conseils en cause s’enferment à double tour ! Pas question (notamment pour les loges libres) de frapper à leur porte. Quand la logique quitte la loge…. Heureusement, lorsque les décors sont rangés et que le corps soudain « libéré » se rappelle à l’esprit, miracle, la table réconcilie tout le monde. Et l’on trinque en « salle humide » à la fraternité retrouvée ! Pourquoi serait-on fâché d’ailleurs ?! Il y a tout de même une contradiction dans ces écarts constatés de la servitude volontaire. L’objet de l’Initiation maçonnique est de favoriser la naissance d’un Homme libre. Le bénévolat (bonne volonté) concerné n’implique pas de se dessaisir de cette liberté !

Symbole de reconnaissance

C’est bien le dessein des Loges indépendantes (ou loges libres) en France. Certes l’indépendance a un prix. Si l’on cite volontiers les guerres picrocholines que se font parfois quelques Obédiences (une dizaine) il est fait peu de cas, voire aucun, de celles (plusieurs centaines !) – toutes pacifiques avec la seule arme du courage – que doivent mener les membres de ces loges (dites encore péjorativement « loges sauvages ») pour exister. C’est à dire, trouver un local, à agencer en Temple. A savoir : le meubler, le décorer, l’entretenir, y préparer et prendre des repas. En clair y partager une vie maçonnique, en auto-gestion, sans autorité suprême, sans autre Constitution qu’une responsabilité de fonctionnement répartie en confiance, sans récompense d’aucune sorte, à partir du rite choisi. Il n’y est donc question, ni de reconnaissance par d’autres instances ni de régularité ! La loge libre se légitime d’elle-même.

Au vrai, qu’est-il décrit ici, sinon le principe même des premières loges maçonniques en Écosse et en Angleterre. L’idée de Grande loge est née ensuite surtout d’un désir de commodité « logistique » par le regroupement et ainsi de disposition d’une gestion centrale. Hier, « Instance de services », aujourd’hui Obédience (du verbe Obéir) ladite Grande Loge continue cette mission matérielle (fournitures diverses) mais en plus, elle supervise, administre et impose les directives pour le bon ordre et le fonctionnement des loges qu’elle fédère. Maçonnerie moderne oblige. Seule restriction : L’Obédience ne donne pas l’Initiation. Ce pouvoir séculaire reste celui de la Loge. Respect du sacré à souligner.

Liberté, Égalité, Fraternité. En ce 21ème siècle, le citoyen, la citoyenne peut vivre cette trilogie, avec des variantes dans l’exercice, selon la formule et le parcours maçonnique choisis. Loge Obédientielle ou loge libre (pour les trois premiers degrés). Suprêmes Conseils souchés ou indépendants (pour les degrés suivants, si leur obtention est souhaitée). Tant qu’y existera la Franc-Maçonnerie – dont les turbulences juvéniles prouvent de fait la vigueur – la France sera un pays libre !

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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