ven 27 février 2026 - 12:02

Figures de la laïcité – 2000 ans de combats

Figures de la laïcité tient sa promesse d’une manière rare, parce qu’il refuse de choisir entre le visible et le pensable. Jean-Pierre Sakoun et Christian Guémy, dit C215, composent un livre qui travaille à la fois le regard et la mémoire, le choc du visage et l’exigence du contexte, l’émotion immédiate et la lenteur de l’intelligence.

Nous ne traversons pas une simple galerie où l’on passerait d’un nom à l’autre comme dans une antichambre d’hommages. Nous avançons dans une histoire vivante où chaque figure est replacée dans la température politique de son siècle, dans la friction des régimes, dans la densité d’un combat qui n’a jamais été une abstraction.

Le livre se donne à lire avec une rigueur qui produit un rythme intérieur

Le portrait apparaît page de droite, frontal, offert, presque exposé, avec l’âpreté urbaine et la splendeur granuleuse du pochoir. Sur la page de gauche, nous trouvons les repères qui empêchent la célébration de devenir brume, les dates, une bibliographie brève comme un fil tendu, un contexte historique en encadré, une formule qui condense ce qu’il faut retenir, puis une biographie développée, jalonnée de moments décisifs et des régimes traversés. Cette disposition revient avec une constance qui finit par ressembler à une discipline. À droite la présence. À gauche la preuve. Entre les deux, notre esprit apprend à ne pas se laisser hypnotiser par l’icône, ni dessécher par le commentaire. Nous lisons ainsi comme nous devrions toujours lire la laïcité, non comme une opinion, mais comme une méthode, une manière de tenir ensemble la liberté de conscience et la lucidité historique.

À peine la liste des figures parcourue, le livre choisit une entrée qui vaut déclaration

Après le sommaire, Marianne surgit d’abord, comme si la République devait être posée non en idée abstraite mais en visage collectif, en présence presque charnelle, avant même que l’histoire ne déplie ses noms et ses dates. Ce choix agit comme un rappel silencieux. La laïcité ne vit pas seulement dans les textes, elle vit dans une figure qui porte la promesse d’un espace commun, donc la promesse d’une liberté qui n’appartient à personne parce qu’elle doit protéger chacun. Dans le même mouvement vient la préface de Renaud Dély, intitulée « L’inlassable quête », et ce titre réoriente notre lecture. Il retire toute tentation d’autosatisfaction. Il parle d’une endurance, d’une tension, d’une marche qui n’est jamais achevée, parce que la liberté de conscience ne se conserve pas comme un patrimoine, elle se travaille comme une exigence.

La page consacrée à Victor Schoelcher le montre avec une force particulière

Le visage peint par Christian Guémy semble sortir d’une poussière de couleurs, comme si l’abolition elle-même était une matière qui brûle encore. Mais c’est le texte, en regard, qui donne à cette brûlure sa vérité politique. Victor Schoelcher naît à Paris en 1804, découvre l’horreur de l’esclavage au contact des colonies, devient journaliste et essayiste, milite pour l’abolition immédiate, et, en 1848, rédige le décret qui met fin à l’esclavage dans les colonies françaises. Le contexte rappelle l’essentiel, l’esclavage aboli en 1794 puis rétabli en 1802, comme si l’histoire savait aussi trahir ce qu’elle avait proclamé. La biographie situe Victor Schoelcher au cœur de l’appareil d’État de la IIe République, sous-secrétaire d’État aux Colonies, présidant la commission qui rédige le décret du 27 avril 1848. Et, détail révélateur, le même homme se tient aussi du côté de la laïcité, s’opposant à l’influence de l’Église sur l’État, défendant une République laïque garantissant la liberté de conscience. Le livre ose une phrase de fond, d’une justesse presque cruelle, lorsqu’il affirme que l’égalité entre tous les êtres humains est un soubassement de la laïcité. Nous retrouvons là une évidence que l’actualité brouille trop souvent, la laïcité n’est pas un luxe de paix, elle est la condition d’une égalité qui ne se négocie pas. Dans la même page, une citation de Victor Schoelcher rappelle que l’émancipation de la France devait entraîner l’émancipation des esclaves, que finir avec la monarchie ne suffisait pas si l’on conservait les hontes de l’esclavage. Ce passage, replacé dans la succession des régimes traversés, fait sentir ce que le livre réussit souvent, la laïcité comme fidélité à l’humain au milieu des basculements du pouvoir.

C’est précisément pour cela que l’absence de certaines appartenances, lorsqu’elles éclairent un engagement, nous laisse un goût d’inachevé

En lisant Victor Schoelcher, ou Louise Michel, et bien d’autres, nous comprenons que l’ouvrage vise d’abord l’orientation plutôt que l’érudition.

Louise Michel

Mais la franc-maçonnerie, lorsqu’elle a été l’un des lieux où se sont travaillées des idées d’émancipation, de droit, de fraternité civique, n’est pas un détail folklorique. Elle est un atelier historique. La taire systématiquement, ou ne pas la signaler lorsqu’elle est avérée pour certains profils, revient à amincir la réalité des réseaux qui ont porté l’école, la République, la justice, l’abolition, la lutte contre l’obscurantisme. Ce n’est pas une revendication d’appartenance. C’est une exigence de vérité, parce que la laïcité se nourrit de vérité, et que l’histoire, lorsqu’elle s’allège trop, laisse entrer les simplifications, donc les manipulations.

La galerie choisit ensuite des figures qui élargissent la laïcité au-delà des simplifications habituelles

Émilie du Châtelet apparaît comme une libération par la pensée, une femme qui fait de la raison une force active, non pour humilier la sensibilité mais pour la sauver de l’aveuglement. Nous sentons, à travers elle, que la laïcité a besoin de science, de traduction, de rigueur intellectuelle, parce qu’une conscience libre ne se contente pas de protester, elle comprend, elle démontre, elle refuse les autorités qui se déguisent en destinées.

L’abbé Henri Grégoire

L’abbé Henri Grégoire introduit une complexité précieuse, parce qu’elle empêche la laïcité de devenir une posture de mépris. Sa présence rappelle que la liberté de conscience progresse aussi lorsque des croyants refusent que la foi se transforme en domination, et lorsqu’ils défendent la dignité humaine contre les enfermements, qu’ils soient religieux ou politiques. Adolphe Crémieux fait entrer le droit dans la chair de l’histoire, comme une protection par la règle et par la justice lorsque les passions veulent gouverner. Louise Michel, à l’inverse, rappelle que la laïcité peut être braise et refus, fraternité des humiliés, volonté d’instruction comme révolte contre l’assignation.

Jules Ferry et Léon Gambetta ramènent la question à l’école, à ce lieu où la République décide si elle veut des consciences dressées ou des esprits capables de juger

Jean Jaurès en 1904 par Nadar

Leur présence fait entendre une vérité souvent mal comprise. L’école laïque n’est pas seulement une organisation, elle est une formation du discernement, donc un affront permanent aux pouvoirs qui rêvent de captation. Émile Zola, avec l’Affaire Dreyfus, transforme la laïcité en épreuve de justice. Il montre que la République ne vaut que si elle accepte de se corriger, de regarder ses propres ténèbres, de refuser les passions identitaires qui veulent sacraliser l’armée, la nation, ou une prétendue vérité collective. Alfred Dreyfus, dans cette traversée, n’est pas seulement un innocent à défendre, il est le révélateur d’un pays tenté par la religion de l’ordre et par le confort du mensonge. Ferdinand Buisson prolonge cette ligne en donnant à la laïcité sa profondeur éducative et morale, non comme morale imposée, mais comme culture commune capable de rendre la liberté respirable pour tous. Jean Jaurès relie la laïcité à l’humanité tout entière, parce qu’il comprend qu’une liberté de conscience qui oublierait les plus vulnérables se transformerait vite en privilège.

Jean-Zay

Jean Zay rappelle enfin combien l’école et la laïcité deviennent des cibles lorsque l’époque bascule, et combien la haine politique sait frapper là où une société se transmet. Pierre Mendès France apporte une autre lumière, plus sobre, plus exigeante, celle d’une République qui veut parler vrai, gouverner sans enfumer, faire de la clarté une discipline. C’est une manière de rappeler que la laïcité a besoin d’une éthique de l’État, parce que l’État, s’il manipule les consciences, devient lui-même une puissance dogmatique.

Le livre gagne encore en puissance lorsque Jean-Pierre Sakoun et Christian Guémy prennent le temps de rappeler que la laïcité française n’est pas une simple transposition anglo-saxonne.

La laïcité n’est ni un produit naturel d’une société libérale, ni une mécanique issue de la seule modernité. Dans certains pays anglo-saxons, elle a pu être confondue avec une lutte interne au christianisme, notamment contre l’Église de Rome. Or la laïcité française ne naît pas d’une querelle de confession. Elle naît d’une volonté de soustraire la puissance publique à toute domination dogmatique, afin de garantir à chacun la liberté de conscience et le libre exercice des cultes dans le cadre de l’ordre public. Le livre insiste sur un point que beaucoup oublient, le mot laïcité n’apparaît pas dans la loi de 1905, et pourtant l’esprit de cette loi irrigue ensuite la Constitution de 1946 et la Constitution de 1958, avec cette idée fondamentale de l’enseignement public gratuit et laïque comme devoir de l’État. Nous apprécions que cette précision soit donnée sans détour, car elle permet de sortir des querelles d’étiquettes et de revenir à l’essentiel, la laïcité vit dans un droit, mais elle commence dans une conscience active.

Dans cette même continuité, le livre rappelle que la laïcité n’est pas une injonction, et qu’elle ne consiste pas à reléguer les religions dans un coin muet

Dans un monde où les organisations occupent les esprits, où la propagande se glisse dans la moindre faille, la laïcité doit être un contrepoids, non pour humilier les croyances, mais pour empêcher qu’elles deviennent des instruments de domination. Le texte nomme les dangers, les intégrismes catholiques d’hier, l’islamisme radical d’aujourd’hui, mais il refuse la posture de guerre civile. Il appelle à distinguer la neutralité de l’État et le tumulte des opinions, la liberté de croire et le droit de ne pas subir. C’est une ligne de crête. Elle demande plus qu’un réflexe. Elle demande une éducation de l’esprit, une capacité à penser par soi-même, donc une forme d’initiation civique où l’humain apprend à ne pas confondre le vrai et le cri, la vérité et la violence.

Nous aimons aussi la présence de voix philosophiques qui empêchent la laïcité de devenir une affaire de juristes désincarnés

Lorsque le chapitre « Une brève histoire politique de la laïcité » cite Claudine Tiercelin pour rappeler que la raison n’est pas l’ennemie de la sensibilité, et que sentir ne devrait pas s’opposer à penser, il ouvre un espace intérieur. La laïcité retrouve alors une dimension de travail sur soi, au sens où elle suppose une hygiène de la pensée, un refus des états mentaux qui asservissent, un effort de lucidité qui protège autant la dignité humaine que la paix civile.

Cette densité se lit aussi dans les choix de portraits contemporains, qui ne sont pas là pour afficher une modernité de façade, mais pour montrer la persistance de la violence contre la liberté d’expression et la liberté de conscience. Salman Rushdie apparaît comme une figure universelle de la parole menacée, visé par une fatwa depuis 1989, contraint à la clandestinité, puis poignardé en 2022 lors d’une conférence. Jean Cabut, dit Cabu, est présenté avec cette douceur ironique qui n’a pas empêché la haine de le frapper, le 7 janvier 2015, parce qu’il incarnait, par le rire et le trait, une liberté insupportable aux fanatiques. Ahmed Merabet, policier français assassiné ce même jour, devient un symbole d’universalité et d’intégration, comme si la République, dans sa chair, montrait ce qu’elle protège et ce qu’elle perd quand elle est attaquée. La présence de Mahsa Jina Amini, étudiante iranienne d’origine kurde morte en détention en 2022, à l’origine du soulèvement Femmes, vie, liberté, élargit encore le champ. La laïcité n’est plus seulement une histoire française. Elle devient une question humaine, celle du corps soumis, de la parole confisquée, de l’ordre moral qui s’acharne, et de la foule qui se lève malgré la répression. Nous retrouvons enfin, dans la figure de Kamel Daoud, cette idée que la laïcité est aussi une protection de l’écrivain, du dissident, de celui qui refuse de plier sa langue. Le livre rappelle, par touches, ce destin d’homme poursuivi pour une liberté de ton, et il le met en face des siècles longs, comme si la littérature et la conscience se répondaient. Dans cette perspective, la présence de Louis X, dit Louis X le Hutin, prend un autre sens. Oui, ce choix interroge, parce qu’il oblige à penser une continuité difficile entre le droit de nature proclamé et la réalité féodale. Mais il rappelle aussi que la liberté n’est jamais née d’un seul geste, qu’elle surgit parfois comme une phrase dans un monde qui ne la comprend pas encore, et que cette phrase, pourtant, travaille le futur.

La chronologie finale des grandes dates de l’émancipation et de la laïcité achève de donner au livre sa colonne vertébrale

Nous y voyons se répondre l’abolition du délit de blasphème, la Révolution, la Déclaration des droits, l’abolition puis le rétablissement de l’esclavage, le Concordat, les lois scolaires, la liberté de la presse, l’Affaire Dreyfus, le 9 décembre 1905, les blessures du siècle, les débats contemporains. Cette suite de repères, loin d’être un simple rappel, agit comme une leçon de sobriété. Elle montre que la laïcité n’avance pas en ligne droite. Elle progresse, recule, se reformule, se défend, se reconquiert. Elle est une œuvre humaine, donc fragile, donc exigeante.

Ce qui nous retient longtemps, au-delà de l’information, c’est l’alchimie du dispositif

Christian Guémy imprime sur chaque visage une matière de lumière et de cendre, comme si l’émancipation était toujours une transmutation inachevée. Jean-Pierre Sakoun, lui, organise les éléments, donne les dates, les contextes, les tensions, empêche la ferveur de se transformer en culte. Dans cette alliance, le livre trouve sa force la plus sûre. Il ne demande pas que nous répétions une morale républicaine. Il nous oblige à comprendre ce que coûte la liberté, comment elle se perd, comment elle se défend, et pourquoi la laïcité, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, n’est jamais une crispation, mais une attention vigilante, un humanisme actif, une fraternité qui n’a pas besoin de dominer pour tenir.

Le cadre éditorial n’est pas indifférent

Armand Colin, maison créée en 1870 par Auguste Armand Colin, est devenue très tôt une référence dans le monde de l’enseignement et de la transmission des savoirs, avant de poursuivre son histoire dans un paysage éditorial transformé, aujourd’hui rattachée au groupe Dunod comme département. Ce détail entre en résonance avec ce que le livre propose, un geste de pédagogie exigeante, accessible, qui refuse de séparer le grand public de la profondeur, et qui rappelle que la laïcité, pour durer, a besoin de livres capables de former l’esprit sans l’écraser.

Il faut enfin dire un mot des passeurs eux-mêmes, parce que leur alliance fait la singularité de l’ouvrage

Jean-Pierre Sakoun – Unité Laïque
Jean-Pierre Sakoun – Unité Laïque

Jean-Pierre Sakoun, pionnier de l’édition numérique, ancien conservateur de bibliothèques et ingénieur de recherche au CNRS, a choisi de faire de la transmission une forme d’engagement. Il préside l’association Unité Laïque, et il est à l’origine de l’initiative qui a conduit à l’entrée de Missak Manouchian au Panthéon.

Son écriture cherche la clarté sans renoncer à la complexité, et sa manière de relier les figures aux régimes traversés empêche l’histoire de devenir un simple album d’hommages.

Unité Laïque

Christian Guémy, dit C215, artiste urbain et pochoiriste, fait de l’espace public un lieu de mémoire. Avec son projet de street art Les Illustres, il rend hommage à celles et ceux qui ont porté la liberté de conscience, en donnant au visage une puissance civique, comme si la rue pouvait redevenir une école du regard, et le regard, une première forme de résistance.

Au bout du compte, Figures de la laïcité réussit une chose rare, rendre la laïcité visible sans la réduire, la rendre intelligible sans la refroidir

Le portrait nous atteint, le contexte nous redresse, la chronologie nous rappelle la fragilité des conquêtes, et la présence de figures comme Émilie du Châtelet, l’abbé Henri Grégoire, Adolphe Crémieux, Louise Michel, Jules Ferry, Léon Gambetta, Émile Zola, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès, Alfred Dreyfus, Jean Zay, Pierre Mendès France, Robert Badinter, Élisabeth Badinter, Boualem Sansal, Dominique Bernard, Charb, Richard Malka, Samuel Paty, compose une leçon qui n’a rien d’un catéchisme. C’est une leçon de vigilance. C’est une invitation à considérer que la liberté de conscience n’est pas seulement un droit garanti, mais une œuvre à continuer, dans la cité et en nous-mêmes, avec cette rigueur intérieure qui ressemble à une morale du discernement.

Figures de la laïcité – 2000 ans de combats

Jean-Pierre Sakoun & C215 – Préface de Renaud Dely

Armand Colin, 2025, 128 pages, 18.90 € – numérique 13,99 €

Armand Colin, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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