Saint-Vincent, le vin des rites et la mémoire des vignes

Le 22 janvier, quand Saint-Vincent est honoré, la terre retient son souffle. La vigne se dépouille, la taille commence, et les villages qui vivent du raisin rallument une fidélité ancienne. Saint Vincent, diacre espagnol, martyr mort en 304 à Valence, est célébré ce jour-là et devient, au fil des siècles, le patron des vignerons.

Ici, la sainteté n’a rien d’un luxe de sacristie

Elle épouse le calendrier du geste. Célébrer Saint-Vincent au moment où le cep accepte d’être émondé, c’est déjà dire, sans grand discours, que toute fécondité demande une perte, que toute promesse passe par une coupe, et que la joie future se prépare dans l’âpre.

Ce n’est pas un hasard si, en Bourgogne, la mémoire du saint s’est faite procession, bannière, musique et fraternité vive avec la Saint-Vincent Tournante, relancée en 1938 par la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. Chaque année, un village accueille les sociétés de secours mutuels, les statues, les étendards, et cette foule qui vient goûter un vin mais surtout habiter une tradition.

Dans ce théâtre populaire, une évidence initiatique se laisse reconnaître

Une communauté tient parce qu’elle sait ritualiser ce qui l’unit. Un cortège n’est pas seulement un folklore. C’est une manière d’accorder les pas, de remettre la vigne au centre, d’honorer le travail, de rappeler que le terroir est une mémoire commune, et que la fraternité, comme le vin, se fait avec du temps.

Le vin ne se réduit jamais à une boisson, il est un langage.

C’est exactement ce que Jean-François Blondel met en lumière dans La vigne et le vin, sacrés symboles

L’auteur, engagé depuis longtemps sur le sentier des sciences traditionnelles, venu des initiations de métier et du compagnonnage avant de travailler le symbolisme de la pierre et des cathédrales, suit la treille et son « jus » à travers mythes, légendes, religions, sociétés à mystères et culture populaire.

De l’Orient ancien aux monothéismes, de Dionysos aux monastères, des confréries bachiques aux révoltes viticoles, il montre comment l’humanité a déposé dans la grappe fermentée une méditation universelle. Transformation, alliance, mesure, ivresse et chute, partage et danger. Le vin est spirituel parce qu’il est ambivalent. Il élève quand il est tenu, il abîme quand il déborde.

Or, l’on parle volontiers du vin comme d’un lien joyeux

La table, le banquet, le ciment des frères. Mais les rites savent aussi qu’il existe une face nocturne, une coupe retournée sur son envers. En Franc-Maçonnerie, même lorsque le vin paraît périphérique et se dit “poudre” dans les agapes, sa symbolique demeure. Non pas l’alcool, mais l’acte de verser et de partager.

Surtout, au Rite Français, rite majoritairement pratiqué au sein du Grand Orient de France, le vin reparaît au tout début du chemin sous une forme saisissante. Le calice d’amertume.

Le Régulateur du Maçon (1801), publié pour fixer les grades symboliques du Rite Français, en donne une séquence qui serre la gorge par sa simplicité. Le Vénérable fait présenter au profane un breuvage qu’il doit boire « jusqu’à la lie », puis vient l’explication. L’amertume est l’emblème des chagrins inséparables de la vie humaine, et seule la résignation aux décrets de la Providence peut les adoucir.

Un extrait du rituel de 1er grade mérite d’être posé dans le texte comme une pierre noire. Non pour assombrir, mais pour donner du relief à toute la suite.

Le Vénérable
Apprenez par cette épreuve que dans tous les temps et dans toutes les circonstances, vous devez secourir vos Frères et verser, s’il est nécessaire, votre sang pour eux.

Le Vénérable :
Frère Premier Maître des Cérémonies, présentez au Profane le calice d’amertume.

Le Vénérable :
Monsieur, avalez ce breuvage jusqu’à la lie.

Le Vénérable :
Monsieur, ce breuvage, par son amertume, est l’emblème des chagrins inséparables de la vie humaine ; la résignation aux décrets de la Providence peut seule les adoucir.

Ce passage déplace tout le sujet

Car il dit que la coupe, avant d’être festive, est d’abord éducative. Elle enseigne la part d’épreuve qui accompagne toute existence, et elle lie cette épreuve à une éthique. Secourir, tenir, aller jusqu’au bout, éventuellement payer de soi. Le vin, ici, n’est plus l’image d’une expansion. Il devient l’image d’une vérité. Non pas la vérité qui humilie, mais celle qui prépare.

Nous ne grandissons pas parce que la vie est douce. Nous grandissons parce que nous apprenons à traverser l’amer sans perdre l’axe. Et juste après cette coupe, le rituel conduit le néophyte au pied de l’Autel, à genoux sur le coussin où l’équerre est tracée. Comme si l’Ordre, d’un seul mouvement, liait la souffrance humaine à la rectitude, l’amertume au devoir, la Providence à la tenue.

À ce stade, Saint-Vincent n’est plus seulement le saint des vignerons

Il devient une figure de cohérence. Martyr, il parle le langage du « jusqu’à la lie », non par goût de douleur, mais par fidélité. Vigneron, il parle le langage de la taille, non par goût de privation, mais pour que la sève se concentre.

Et c’est peut-être cela, au fond, que Jean-François Blondel aide à entendre

La vigne est une école de l’essentiel. Elle apprend à couper juste, à attendre, à respecter le temps, à ne pas confondre l’abondance et la fécondité. Elle réapprend une alchimie très simple. Ce qui semble perdre se transforme. Ce qui se transforme peut se partager. Et ce partage, s’il reste mesuré, devient un sacrement profane, un acte qui relie.

Alors, oui, levons le verre à Saint Vincent, mais en sachant ce que nous levons réellement.

Une mémoire, un travail, un lien, et cette double leçon que les rites n’ont jamais cessé de murmurer. D’un côté, la joie des banquets qui soude les frères et les compagnons. De l’autre, la coupe d’amertume qui rappelle que la fraternité n’est pas une émotion. C’est un engagement, parfois coûteux, toujours exigeant.

Entre les deux, il y a la vigne elle-même, ce maître silencieux. Elle ne promet rien sans taille, elle ne donne rien sans saison, elle ne console rien sans patience. Et pourtant, chaque année, elle recommence. Comme une initiation.

La vigne et le vin, sacrés symboles

Jean-François Blondel – Jean-Jacques Hervy (préf.) Oxus, 2020, 224 pages,18 €

L’éditeur, le SITE

3 Commentaires

  1. À remarquer que l’alcool éthylique que contient le vin -ce qui le différencie du jus de raisin- a pour formule chimique C2H5OH, formé de 26 électrons : 12 de Carbone (6×2) + 5 d’hydrogène (5×1) + 8 d’Oxygène (8×1) + 1 hydrogène. Bénir avec du vin, c’est bénir avec le tétragramme (car 26 est une des ses valeurs guématriques la plus communément utilisée).

    • Chère Solange, ta remarque sur l’éthanol et la valeur 26 soulève tout de même un problème de méthode.
      Sur le plan physico-chimique, une molécule d’alcool éthylique C2H5OH comporte bien 26 électrons au total si l’on additionne les électrons de tous les atomes : 2 carbones (2×6), 6 hydrogènes (6×1) et 1 oxygène (8). En règle générale, seuls les électrons de valence sont ceux utilisés dans une structure de Lewis (dans le cas de l’éthanol, ils sont au nombre de 20 pour la molécule, non 26). Ils donnent le nombre de liaisons covalentes qu’un atome peut réaliser et des informations sur la réactivité.
      Autrement dit, le rapprochement avec le tétragramme me semble reposer avant tout sur une coïncidence numérique : la valeur 26 du Nom divin en guématrie (Yod–He–Vav–He = 10+5+6+5) appartient à une logique symbolique et herméneutique qui n’a pas d’équivalent du côté de la chimie moléculaire, me semble-t-il. Mettre sur le même plan cette construction guématrique et un comptage d’électrons, en outre approximatif dans sa présentation, revient à brouiller deux niveaux de discours très différents : celui d’une science de la matière et celui d’une science des lettres et des Noms.
      Il est légitime, dans une perspective initiatique, de chercher des échos symboliques dans le réel sensible, en particulier dans le vin. Mais pour que ces ponts demeurent utiles, il est sans doute souhaitable, que la rigueur du symboliste n’emprunte pas au vocabulaire de la chimie, des arguments qui ne résistent ni à l’examen scientifique, ni à l’exigence de précision qui caractérise l’éthique maçonnique. BBB

  2. Merci mon frère Alexandre pour ce bel article. Je me permets de te soumettre ces deux dictons pour la saint Vincent : « Quand il fait beau à la Saint-Vincent, les vignerons sont toujours contents. » et « À la Saint-Vincent, l’hiver se reprend, ou se rompt la dent. »
    Bonne saint Vincent à toutes et à tous !
    TAF

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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