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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges…
Charles Baudelaire, poème « L’Imprévu »
« Août mûrit, septembre vendange, en ces deux mois tout bien s’arrange » : ainsi s’accomplissait, dans la sagesse populaire, le cycle de la vigne, symboliquement chargé de transformation et de partage. Au rythme immuable des saisons, s’annonçait, après un lourd labeur qui ne connaissait point de dimanches, les fêtes récompensant la geste viticole. Passage du temps à travers les saisons, aboutissement des attentes patientes, venait le moment précis où la nature offrait son fruit mûr à l’Homme, le comblant en retour pour ses soins constants.

La récolte avait uni toutes les forces d’une main-d’œuvre nombreuse. La solidarité, l’unité et la convivialité qu’avaient connues familles, voisins et voyageurs dans un long effort commun, allaient se terminer ici ou là en joyeuses « paulées » ou en ardents « cochelets », grands repas célébrant la mort de la grappe sur le cep et sa prochaine renaissance en vin grâce au mystère de la fermentation – transmutation de la matière brute en œuvre d’art liquide, noble et inamissible[1], dont on ne laisse se perdre aucune goutte, soit dit pour transposer cet adjectif à ce symbole d’alliance et de vie éternelle qu’est le sang de la terre, rappel du sang du Christ lors de l’Eucharistie.

Les dieux sont représentés nus pour au moins trois raisons : tout d’abord, ils incarnent la beauté idéale (pour les Grecs, le corps musclé et bien proportionné constitue la preuve physique de la vertu et de l’excellence), il révèle, ensuite, le reflet de l’âme (le concept du kalos kagathos unit la beauté extérieure à la bonté intérieure) et il manifeste, enfin, leur distinction des mortels (la nudité héroïque ou divine sépare, en effet, les dieux et les héros des hommes ordinaires habillés).
Caractère sacré de la vigne et du vin, plus ancien encore, chez Dionysos, dieu grec de la fête, de l’ivresse, de la folie et du théâtre, le Bacchus des Romains – l’un ou l’autre, c’est selon, né de la cuisse de Zeus ou de Jupiter. Aussi n’est-il pas étonnant que le vin ait de la cuisse, n’est-ce pas ? Et puis, n’a-t-on pas coutume de dire, avec Pline l’Ancien, « In vino veritas » : « La vérité est dans le vin » ? Certes, non point pour se réjouir des révélations célestes que libèreraient les puissances de l’éthanol, cette fermentation du sucre du raisin, mais bien pour mettre en garde contre ce perturbateur du système nerveux qui délie si promptement les langues et conduit le buveur à livrer des opinions, des secrets, des confidences ou des sentiments profonds qu’il eût préféré taire, s’il avait gardé tous ses esprits sans laisser se dissiper ceux du vin…
François Rabelais, traînant sa Dive bouteille, ou Søren Kierkegaard, dans son essai philosophique qui porte comme titre l’expression latine elle-même, ont à cœur joie versé dans la satire. Il n’en demeure pas moins qu’on attribue au vin de saines et heureuses vertus collectives, quand on charge la poudre forte, blanche ou rouge dans les canons et que l’on porte force santés aux banquets d’ordre, accroissant la joie de partager, en buvant ensemble. Et c’est aussi cette alliance chimique qu’on anticipe, ce me semble, quand on dépose un bouquet de fleurs sur la dernière benne à vendange, comme on le faisait autrefois sur l’ultime charrette de raisins, en remerciement à la terre, terre qu’on honorerait davantage, en s’avisant de mieux s’y comporter.
En toute hypothèse, vendangez, mes Sœurs et mes Frères ! Vendangez… Il en restera toujours quelque chose.
[1] Inamissible, du latin inamissibilis, formé de in- privatif, marquant la négation ou l’impossibilité, et de amissibilis, qui peut se perdre, provenant du verbe amittere qui signifie « perdre ».
