Une philosophe met en garde contre une « renaissance » de la Franc-maçonnerie en Russie

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De notre confrère infox.ru

En Russie, une nouvelle polémique vient de ressurgir autour de la franc-maçonnerie. Début août 2026, la philosophe Anastasia Maslova, responsable du département de philosophie de l’Université linguistique d’État de Moscou, a alerté, dans une interview relayée par Infox.ru, sur ce qu’elle présente comme un « renouveau » des pratiques maçonniques dans le pays. Selon elle, ces organisations pourraient « égarer » les gens en se masquant sous des apparences de spiritualité, et manipuler des individus en quête de sens.

Anastasia Maslova

Le ton est volontairement inquiet. L’experte insiste sur le risque que représentent, à ses yeux, des groupes qui useraient d’un langage initiatique et de références symboliques pour exercer une influence occulte. Elle évoque des « tentatives de légalisation » des pratiques maçonniques, présentées comme susceptibles de provoquer à la fois soutien et protestation dans l’opinion et les milieux conservateurs.

Ce que dit l’interview

Dans l’entretien, Anastasia Maslova ne nie pas l’existence de loges en Russie. Elle rappelle au contraire que « des loges maçonniques existent en Russie », tout en soulignant que leur nombre reste modeste comparé à d’autres pays, notamment l’Angleterre. Pour elle, le problème n’est pas seulement quantitatif ; il est qualitatif. Elle met en avant deux craintes principales : la confusion entre spiritualité authentique et discours pseudo-spirituel, et la possibilité d’une manipulation de personnes fragiles ou en recherche.

Ce type de discours s’inscrit dans une tradition russe ancienne, où la franc-maçonnerie est régulièrement associée à l’occultisme, à l’influence étrangère et à des formes de subversion. Dans le contexte actuel, marqué par une rhétorique de défense des « valeurs traditionnelles » et de souveraineté culturelle, la réapparition publique de la question maçonnique prend une dimension politique plus large.

Un « renouveau » ou une continuité ?

La formulation de « renouveau » est elle-même significative. Historiquement, la franc-maçonnerie russe a connu plusieurs cycles : essor au XVIIIe et au début du XIXe siècle, répression sous Nicolas Ier, résurgences au début du XXe, puis interdiction totale après la révolution bolchevique et sous le régime soviétique. Le « renouveau » contemporain remonte en réalité aux années 1990, avec la création des premières loges post-soviétiques, notamment la loge « Северная звезда » (« Étoile du Nord ») en 1991, puis la fondation de la Grande Loge de Russie dans les années suivantes.

Depuis, la présence maçonnique en Russie n’a jamais vraiment disparu, même si elle est restée discrète. Les estimations varient selon les sources : certaines évoquent quelques centaines de membres, d’autres parlent de plus d’un millier de frères répartis dans plusieurs dizaines de loges, principalement à Moscou, Saint-Pétersbourg et dans quelques grandes villes comme Ekaterinbourg.

Dans ce contexte, parler de « renouveau » en 2026 peut s’interpréter de deux façons. Soit il s’agit d’une véritable dynamique de croissance et de visibilité accrue, avec de nouvelles implantations, des communications plus ouvertes et une présence médiatique plus forte. Soit il s’agit surtout d’un effet de discours, lié à une attention renouvelée des médias et des milieux conservateurs.

Le contexte politique et culturel

Page Instagram de la Grande Loge de Russie

L’avertissement de la philosophe ne peut être dissocié du climat idéologique russe actuel. Depuis plusieurs années, les autorités et certains cercles intellectuels mettent l’accent sur la défense de l’« espace spirituel traditionnel », la lutte contre les influences étrangères jugées néfastes et la protection de la jeunesse contre les « sectes » et les courants ésotériques. Dans ce cadre, la franc-maçonnerie est souvent présentée comme un vecteur possible d’influence occidentale, même si les loges russes insistent sur leur caractère national et leur conformité aux lois locales.

La référence à la « spiritualité » est particulièrement sensible. En Russie, le champ spirituel est fortement structuré autour de l’Église orthodoxe, mais aussi de courants néo-païens, de mouvements ésotériques et de groupes de développement personnel. Dans ce paysage, toute organisation qui utilise un langage initiatique, des rituels et des symboles peut être perçue comme une concurrence, voire comme une menace.

C’est précisément cette concurrence symbolique qui explique la virulence de certaines critiques. Pour les détracteurs, la franc-maçonnerie ne serait pas seulement une sociabilité discrète ; elle serait un projet de formation d’une élite parallèle, dotée de ses propres codes, de ses réseaux et de sa vision du monde.

Ce que disent les données disponibles

Les sources ouvertes montrent que la franc-maçonnerie régulière en Russie est principalement représentée par la Grande Loge de Russie (Великая ложа России, VLR), reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre. Cette obédience dite régulière et fondée le 24 juin 1995 avec l’aide de la Grande Loge Nationale Française (GLNF) revendique, au 1er janvier 2020, 39 Respectables Loges, dont une partie importante à Moscou, et met en avant des profils variés : universitaires, juristes, entrepreneurs, médecins, acteurs culturels. Son Grand Maître Andreï Vladimirovitch Bogdanov est un homme politique et candidat à l’élection présidentielle de la Fédération de Russie en mars 2008 (« Parti démocratique » considéré comme libéral : 1,3 % – Dmitri Medvedev, « Russie unie » : 71,2 %). Il est, depuis 2007, Grand Maître de la Grande Loge de Russie. Cette Grande Loge régulière fondée le 24 juin 1995, et dont le siège est à Moscou, compte, au 1er janvier 2020, 39 Respectables Loges.

D’autres courants existent, plus libéraux ou mixtes, mais leur présence est moins visible publiquement. Les chiffres restent difficiles à vérifier avec précision, en raison de la discrétion inhérente au milieu et de la sensibilité politique du sujet. Néanmoins, il est clair que la maçonnerie russe contemporaine est loin d’être un phénomène de masse ; elle demeure une sociabilité minoritaire, structurée et sélective.

Cette réalité contraste avec l’image parfois véhiculée dans les discours alarmistes, qui tendent à exagérer l’influence réelle des loges. Pour autant, le fait même que des universitaires et des intellectuels s’en inquiètent publiquement montre que la question conserve une charge symbolique forte.

La question de la légalité et de la transparence

Un point important soulevé par l’interview est celui de la « légalisation » des pratiques maçonniques. En réalité, la franc-maçonnerie régulière en Russie est déjà une organisation enregistrée, avec des statuts, des instances et une reconnaissance juridique. Depuis les années 1990, plusieurs structures ont obtenu des autorisations officielles et fonctionnent dans le cadre de la loi sur les associations.

Le débat porte donc moins sur la légalité formelle que sur la légitimité sociale et culturelle. Les critiques ne reprochent pas tant aux loges d’exister que d’exister trop visiblement, ou de chercher à normaliser leur image. Pour certains, cette « normalisation » serait un signe de volonté d’influence ; pour d’autres, elle serait simplement une manière de se protéger contre les amalgames et les rumeurs.

Entre méfiance et curiosité

Screenshot

Derrière l’avertissement de la philosophe se dessine une tension plus large : la société russe est partagée entre méfiance envers les organisations discrètes et curiosité pour les discours alternatifs sur le sens, la spiritualité et l’appartenance. Dans un contexte de crise des grandes idéologies, de défiance envers les institutions et de recherche de repères, les loges peuvent apparaître à la fois comme des refuges et comme des objets de suspicion.

Cette ambivalence explique pourquoi la question maçonnique ressurgit périodiquement dans le débat public. Elle n’est jamais vraiment close ; elle est simplement plus ou moins visible selon les périodes. En 2026, elle revient sur le devant de la scène, portée par une interview, des articles et une rhétorique de défense des « valeurs traditionnelles ».

Ce que révèle vraiment l’affaire

A. Bogdanov – Grand Lodge of Russia

Au fond, l’alerte lancée par Anastasia Maslova dit moins quelque chose sur la réalité numérique des loges que sur l’état du champ intellectuel russe. Elle montre qu’une partie des élites universitaires et culturelles continue de percevoir la franc-maçonnerie comme un phénomène à surveiller, voire à combattre. Elle révèle aussi que le vocabulaire de la « spiritualité », de la « manipulation » et de l’« influence étrangère » reste un ressort puissant pour mobiliser l’opinion.

Dans le même temps, cette polémique rappelle que la franc-maçonnerie russe, bien que numériquement faible, conserve une capacité à intriguer, à fasciner et à inquiéter. Son existence même, discrète mais continue, suffit à nourrir des récits, des soupçons et des débats.

Drapeau fédération de Russie

Conclusion provisoire

L’affaire de cet été 2026 ne marque probablement pas un tournant décisif dans l’histoire de la franc-maçonnerie en Russie. Elle constitue plutôt un épisode de plus dans une longue série de résurgences discursives, où la question maçonnique est utilisée comme un marqueur culturel et politique.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que la franc-maçonnerie russe reste un sujet vivant, à la fois pour ses membres, pour ses observateurs et pour ses détracteurs. Et tant que la société russe continuera de s’interroger sur ses élites, ses influences et ses spiritualités, le mot « maçonnerie » gardera, en Russie, une puissance évocatrice particulière.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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