BANC DE TEST : Revue des Présidents bâtisseurs de la France depuis de Gaulle

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Présider, c’est bâtir. De Gaulle à 2027, qui relèvera le Temple de la République ?

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, les candidats promettront de réformer, de redresser, de protéger ou de transformer la France. Mais combien auront encore l’ambition de bâtir ? De Gaulle a élevé la charpente institutionnelle de la Ve République. Pompidou a installé la modernité au cœur de Paris. Giscard d’Estaing a transformé les héritages du passé. François Mitterrand a couvert la capitale de monuments devenus des repères universels. Après lui, la trace présidentielle s’est faite plus hésitante, plus dispersée, parfois presque invisible. Pourtant, un Président ne devrait pas seulement administrer le présent. Il devrait préparer une œuvre, un lieu ou un symbole dans lequel les générations futures puissent encore reconnaître la France.

Les mandats passent, les pierres demeurent

Les Présidents parlent beaucoup. Ils promettent davantage encore. Puis leurs déclarations s’effacent dans le tumulte des alternances, des crises, des polémiques et des mémoires partisanes.

Les monuments, eux, demeurent.

Ils restent après la disparition des gouvernements, la chute des popularités et l’oubli des controverses. Ils traversent les générations, changent parfois de signification, mais continuent de donner une forme visible à une ambition politique.

Bâtir, ce n’est pas seulement construire un édifice. C’est inscrire une certaine vision du monde dans la pierre, le verre, le métal, la lumière et l’espace.

Une République se reconnaît à ses institutions, mais aussi aux lieux qu’elle offre à ses citoyens. Une bibliothèque affirme que le savoir mérite un palais. Un musée proclame que la beauté doit être partagée. Un opéra rappelle que la voix humaine peut s’élever au-dessus du tumulte. Une arche ouvre un passage. Une gare rapproche les territoires. Une école prépare des citoyens encore inconnus.

Dans le langage initiatique, la construction ne relève jamais de la seule matière. Le Temple extérieur n’a de sens que s’il révèle un Temple intérieur. La pierre élevée dans la cité doit rappeler à chacun qu’il existe une œuvre plus vaste que lui.

À cette mesure, que reste-t-il des Présidents de la Ve République ?

De Gaulle a bâti la charpente

Le grand monument du général de Gaulle n’est ni un musée ni un palais. Il est constitué d’articles, d’institutions, d’autorité et de durée : la Ve République elle-même.

De Gaulle fait élaborer la Constitution de 1958, puis renforce la place du chef de l’État par l’instauration, en 1962, de son élection au suffrage universel direct. Il donne ainsi à la présidence une fonction de clef de voûte au sein de l’édifice institutionnel.

On peut contester la verticalité de cette architecture, dénoncer sa présidentialisation excessive ou regretter que certains successeurs aient transformé l’autorité gaullienne en exercice solitaire du pouvoir. Il reste que l’édifice tient toujours.

De Gaulle n’a pas d’abord bâti une façade. Il a élevé une charpente.

Sa politique de souveraineté, de modernisation et d’aménagement du territoire procède du même imaginaire. Il veut une France capable de décider par elle-même, de maîtriser ses moyens industriels et stratégiques et d’organiser son territoire selon une volonté nationale.

Son œuvre est celle d’un architecte davantage que celle d’un décorateur. Il pense les fondations, les forces, les équilibres et la résistance de l’ensemble.

La France habite encore, parfois difficilement, la maison institutionnelle construite sous son autorité.

Pompidou a ouvert la machine culturelle

Georges Pompidou laisse derrière lui une œuvre immédiatement reconnaissable : le Centre national d’art et de culture qui porte son nom.

La décision de construire sur le plateau Beaubourg un ensemble monumental consacré à l’art contemporain est officiellement prise sous sa présidence en décembre 1969. Pompidou meurt en 1974 et ne verra pas l’achèvement du bâtiment, inauguré le 31 janvier 1977 par Valéry Giscard d’Estaing.

Le Centre Pompidou fut d’abord perçu comme une provocation. Ses structures métalliques, ses tuyaux colorés et ses circulations apparentes semblaient introduire une raffinerie au milieu du vieux Paris.

Mais cette architecture portait un message.

La culture ne devait plus demeurer enfermée dans un sanctuaire réservé à quelques élus. Elle devait devenir une fabrique, une circulation et une place publique.

L’édifice expose ce que les architectures traditionnelles dissimulent. Ses organes techniques sont rejetés à l’extérieur. La machine montre ses entrailles. Le visiteur ne découvre pas seulement des œuvres ; il entre dans un bâtiment qui rend visible son propre fonctionnement.

Dans une lecture initiatique, le monument de Pompidou accomplit un renversement. Il ne conduit pas vers un secret jalousement gardé. Il révèle les instruments mêmes de la construction.

Pompidou avait compris qu’une civilisation ne demeure fidèle à elle-même qu’en acceptant de dialoguer avec la modernité. La tradition n’est pas la conservation immobile des formes anciennes. Elle est la transmission d’un feu.

Giscard a transformé plutôt qu’il n’a imposé

Valéry Giscard d’Estaing n’a pas attaché son nom à un monument aussi spectaculaire que Pompidou ou Mitterrand. Son œuvre architecturale n’est pourtant pas inexistante.

C’est sous sa présidence que fut décidée, en octobre 1977, la transformation de l’ancienne gare d’Orsay en musée consacré aux arts de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe. François Mitterrand inaugurera le musée en décembre 1986.

Le choix était remarquable.

Une gare appartient au mouvement, au départ, au voyage et à la traversée. En devenant musée, elle conserve cette vocation symbolique : elle continue de transporter, mais désormais dans le temps.

À Orsay, le voyageur ne change plus de ville. Il change d’époque.

Giscard représente une autre figure du bâtisseur. Il ne cherche pas toujours à imposer un édifice entièrement nouveau. Il transforme, réemploie et sauve. Il discerne, dans une architecture menacée ou délaissée, l’œuvre qu’elle pourrait devenir.

Il rappelle ainsi qu’un bâtisseur n’est pas nécessairement celui qui inaugure ou celui dont le nom sera gravé sur la façade. Il peut être celui qui ouvre le chantier et accepte que d’autres en reçoivent la lumière.

Le temps architectural dépasse presque toujours le temps électoral.

Mitterrand fut le grand Président bâtisseur

Puis vint François Mitterrand.

Avec lui, la présidence retrouve une dimension presque royale dans ses formes, mais républicaine dans les usages auxquels elle destine ses monuments.

Président François Mitterrand
Président François Mitterrand

Aucun Président de la Ve République n’aura autant inscrit son passage dans l’espace parisien. Les « grandes opérations d’architecture et d’urbanisme », lancées dès 1981, entendaient inscrire Paris dans la modernité tout en réaffirmant la place de la culture et de l’État au cœur de la cité.

Le Grand Louvre et sa pyramide, l’Opéra Bastille, la Grande Arche de la Défense, la Bibliothèque nationale de France, le ministère de l’Économie et des Finances à Bercy, la Cité de la musique et les aménagements de La Villette composent une véritable géographie mitterrandienne.

Tous ces projets ne furent pas intégralement conçus par lui. Certains avaient été engagés auparavant. Mais Mitterrand sut les reprendre, les amplifier et surtout les ordonner dans un récit cohérent.

Il ne se contenta pas d’ajouter des bâtiments à la ville. Il dessina une constellation de symboles.

La pyramide du Louvre

La pyramide du Louvre associe l’une des formes les plus anciennes de l’architecture sacrée à la transparence du verre. Elle recueille la lumière et la conduit sous la cour du palais. Elle ne protège plus le tombeau d’un souverain. Elle ouvre l’accès à la mémoire artistique de l’humanité.

La forme ancienne demeure, mais sa signification est transmutée.

L’Opéra Bastille s’élève sur le lieu emblématique de la Révolution. Là où la forteresse enfermait les corps, la musique libère les voix. Le mur est devenu scène. Le cachot est devenu chant.

La Grande Arche de la Défense prolonge l’axe historique de Paris, mais se distingue de l’Arc de triomphe. Elle ne célèbre plus directement une victoire militaire. Elle dessine un immense passage ouvert sur le ciel.

Le plein impérial devient un vide habitable.

Dans une lecture initiatique, cette Arche figure moins l’arrivée que le franchissement. Elle ne dit pas : « Nous avons vaincu. » Elle semble murmurer : « Il reste un seuil à traverser. »

La Bibliothèque nationale de France élève quatre tours évoquant des livres ouverts autour d’un jardin central. La connaissance entoure une forêt inaccessible, comme si l’architecture rappelait que le savoir humain, aussi vaste soit-il, ne saurait abolir entièrement le mystère.

Mitterrand fut critiqué pour le coût de ses grands travaux, leur concentration parisienne et leur dimension personnelle. Ces critiques ne sont pas sans fondement.

Mais que reste-t-il plusieurs décennies plus tard ?

Il reste des lieux fréquentés, vivants, reconnus dans le monde entier. Il reste une pyramide devenue inséparable du Louvre, une Arche entrée dans le paysage et une bibliothèque où la mémoire collective continue d’être recueillie.

Mitterrand avait compris qu’un pays ne vit pas seulement de croissance, de règlements et de statistiques. Une nation vit aussi des formes par lesquelles elle se représente à elle-même.

Chirac n’a pas laissé le vide

Après une telle profusion, le contraste est brutal.

Jacques Chirac n’a pas été un grand bâtisseur au sens mitterrandien. Son passage à l’Élysée ne s’organise pas autour d’un vaste programme architectural.

Il serait pourtant historiquement injuste d’affirmer qu’il n’a rien laissé.

Son œuvre majeure est le musée du quai Branly, inauguré le 20 juin 2006 et qui porte désormais son nom. Voulu sous son impulsion, il devait rendre aux arts et aux civilisations non occidentales une place pleinement reconnue au sein des institutions nationales.

Musée du quai Branly

Le projet demeure légitimement discuté. La provenance de certaines collections, l’héritage colonial et la manière occidentale de classer les œuvres d’autres peuples soulèvent des interrogations nécessaires. Le musée mène d’ailleurs un travail critique sur l’histoire et les conditions d’acquisition de ses collections.

Mais l’intention originelle mérite d’être reconnue.

Le monument chiraquien est un monument consacré à l’altérité.

Il cherche à déplacer le regard et à contester les anciennes hiérarchies entre les arts occidentaux considérés comme majeurs et les créations longtemps reléguées au domaine de l’ethnographie.

Jacques Chirac aura donc laissé une pierre. Elle n’a ni l’évidence ni la puissance de la pyramide de Mitterrand, mais elle porte un message essentiel : aucune civilisation ne résume à elle seule le génie humain.

Sarkozy a tracé des lignes sous la ville

Nicolas Sarkozy n’a pas davantage laissé un grand bâtiment immédiatement attaché à son nom.

Son principal chantier fut celui du Grand Paris et du futur réseau de transport métropolitain. La consultation internationale est lancée en 2008-2009 sous sa présidence, avant la loi relative au Grand Paris de 2010 et la création du vaste réseau appelé à relier les territoires de la métropole.

Le Grand Paris Express appartient à une autre conception du monument.

Il ne s’agit plus d’élever une masse visible dans le ciel, mais de creuser, de relier et de faire circuler.

Le monument s’enfonce sous terre. Il prend la forme de lignes, de tunnels, de gares et de connexions. Il ne se contemple pas depuis une place. Il se parcourt.

Dans une région fracturée entre centres et périphéries, un réseau de transport peut constituer une œuvre éminemment politique. Relier des territoires, c’est réduire des distances qui ne sont jamais seulement géographiques. C’est rapprocher les emplois, les écoles, les lieux de culture et des populations qui vivaient parfois côte à côte sans réellement se rencontrer.

Réseau Grand Paris express

Le chantier dépassera largement la durée du mandat de celui qui l’a lancé.

Mais telle est précisément la noblesse possible de l’action politique : commencer une œuvre dont on sait que d’autres l’achèveront.

Hollande a laissé peu de pierres, mais un pacte

François Hollande n’a pas développé de grand dessein monumental comparable aux travaux de Mitterrand.

Conférence des Nations unies sur les changements climatiques – COP21 (Paris, Le Bourget)

Plusieurs établissements culturels importants furent inaugurés pendant son mandat, mais leurs projets avaient été conçus ou décidés avant son arrivée à l’Élysée. Il fut davantage l’inaugurateur que l’architecte.

Son principal monument est peut-être immatériel : l’Accord de Paris sur le climat, adopté le 12 décembre 2015 et entré en vigueur le 4 novembre 2016.

Un accord international n’a ni façade ni coupole. Il ne se visite pas. Il repose sur une parole commune, fragile, souvent imparfaitement respectée, mais néanmoins prononcée devant l’Histoire.

Il affirme que les nations, malgré leurs intérêts divergents, partagent une même atmosphère, une même planète et un même destin.

Dans une perspective initiatique, cet accord ressemble à une alliance conclue sous la voûte étoilée. Il rappelle que l’humanité ne peut construire durablement son Temple si chaque peuple prétend élever ses murs en incendiant la forêt voisine.

François Hollande aura donc laissé peu de monuments personnels. Mais il aura accueilli sur le territoire français un engagement universel dont la postérité dépendra moins de sa signature que de son accomplissement.

Macron, entre restauration et déconstruction ressentie

Vega_by_Stephen_Rahn

Emmanuel Macron – nom de code « PR » comme tous les présidents ou « Vega », du nom de l’étoile la plus brillante de la constellation de la Lyre – restera-t-il dans l’Histoire comme un bâtisseur ou comme le Président d’une déconstruction ?


Ses adversaires lui reprochent l’affaiblissement des services publics, la verticalité du pouvoir, l’aggravation des fractures territoriales et une conception parfois managériale de la nation. Dire qu’il aurait « tout détruit » relève cependant davantage du verdict politique que de l’inventaire patrimonial.

Il laisse au moins deux réalisations fortement symboliques.

Cité_internationale_de_la_langue_française

La première est la Cité internationale de la langue française, inaugurée le 30 octobre 2023 dans le château restauré de Villers-Cotterêts, dans l’Aisne.

Le choix du lieu possède une force particulière. C’est à Villers-Cotterêts que fut signée en 1539 l’ordonnance qui institutionnalisa l’usage du français dans les actes administratifs et judiciaires du royaume.

Restaurer ce château pour y célébrer la langue française revient à unir patrimoine, littérature, histoire, éducation et francophonie.

Ce projet possède également le mérite de s’inscrire loin de Paris. Il rappelle que la France ne se réduit pas à sa capitale et que le patrimoine national doit aussi contribuer à la renaissance des territoires.

Notre-Dame de Paris.
Notre-Dame de Paris.

La seconde réalisation est la restauration de Notre-Dame de Paris après l’incendie de 2019. La cathédrale a rouvert lors de la cérémonie du 7 décembre 2024, après cinq années d’un chantier ayant mobilisé des artisans et des savoir-faire venus de toute la France.

Hommage doit être rendu au général Jean-Louis Georgelin, qui présida de 2019 à sa mort accidentelle en 2023 l’établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale. Par son autorité, sa rigueur et son sens du devoir, il fut l’un des artisans majeurs de cette renaissance.

La cathédrale enseigne pourtant une leçon qui dépasse la personne du Président.

Une cathédrale ne se relève pas par décret. Elle renaît grâce à la réunion d’architectes, de compagnons, d’artisans, de scientifiques, d’ouvriers et de donateurs. Ce ne fut pas le monument d’un homme, mais l’œuvre d’une chaîne de transmission.

Notre-Dame rappelle qu’aucun chef d’État ne bâtit sans les ouvriers, aucun architecte sans les artisans, aucune vision sans la mémoire des mains.

Le bilan macronien demeure donc contradictoire. Il restaure des symboles au moment même où une partie du pays éprouve le sentiment que l’édifice républicain se fissure.

Car on peut relever une flèche sans restaurer la confiance. On peut célébrer la langue française sans toujours entendre ceux qui ne parviennent plus à faire entendre leur voix. On peut inaugurer des lieux de mémoire tout en donnant le sentiment que la maison commune se vide de sa substance.

À quoi sert de restaurer les pierres lorsque les citoyens ne se sentent plus chez eux dans l’édifice national ?

Tous les Présidents n’ont pas manié les mêmes outils

Le bilan de la Ve République dessine plusieurs figures du bâtisseur.

De Gaulle fut l’architecte de la structure.

Pompidou ouvrit la culture à la modernité.

Giscard transforma les héritages.

Mitterrand ordonna les formes et les symboles.

Chirac consacra un lieu à la pluralité des civilisations.

Sarkozy traça un réseau.

Hollande laissa davantage un pacte qu’un monument.

Macron restaura des lieux majeurs, sans avoir dissipé le sentiment d’une France profondément fracturée.

Mais un nom domine incontestablement cette histoire monumentale : François Mitterrand.

Il demeure le dernier Président à avoir conçu la construction comme un langage politique complet. Ses monuments expriment une vision de la France : ancienne et moderne, littéraire et universelle, attachée à la mémoire mais tournée vers l’avenir.

Après lui, les réalisations ont souvent perdu leur unité. Les projets existent encore, mais ils apparaissent plus techniques, plus fragmentés, moins capables de composer un récit national.

Nous continuons à construire.

Mais savons-nous encore ce que nos constructions veulent dire ?

Le Président de 2027 devra laisser une œuvre, et non une simple parole de campagne

Le prochain Président de la République, quel qu’il soit, ne pourra pas se contenter de gérer les urgences, de commenter les crises et de préparer l’élection suivante.

PR 2027 ?

Il devra se demander quelle pierre il entend poser.

La France n’a pas besoin d’un palais supplémentaire consacré à la gloire d’un élu. Elle n’a pas besoin d’une tour présidentielle ni d’un monument destiné à recevoir le nom de son commanditaire.

Elle a besoin d’une œuvre commune.

Cette œuvre devrait être enracinée dans les territoires et non concentrée une fois encore dans Paris. Elle devrait réunir les mémoires sans les confondre, transmettre les savoir-faire, faire dialoguer les sciences et les arts, les villes et les campagnes, la métropole et les outre-mer, les anciens habitants et les nouveaux venus.

Le grand monument du XXIe siècle ne sera peut-être plus un édifice solitaire.

La constellation de la Lyre chez Bayer.

Il pourrait être une constellation.

Une œuvre décentralisée, vivante, ouverte et utile. Une construction qui n’écrase pas le citoyen, mais lui donne une place. Un lieu où la France pourrait se reconnaître sans se figer, se souvenir sans s’enfermer et accueillir sans se dissoudre.

Car la France n’est pas une pierre immobile.

Elle est une construction historique faite d’héritages multiples : cathédrales et manufactures, châteaux et écoles communales, traditions spirituelles et libre pensée, humanisme, Lumières, laïcité, immigrations, résistances et révolutions.

Elle est faite de pierres anciennes et de matériaux nouveaux.

Mais, finalement, le véritable monument attendu en 2027 est peut-être encore ailleurs.

Et si le véritable Temple à rebâtir était la République elle-même ?

Et si le grand monument que devait laisser le prochain Président n’était ni une tour, ni un musée, ni une arche nouvelle ?

Et si le véritable Temple à relever était la République elle-même ?

Ses colonnes sont encore debout, mais elles tremblent. Sa devise demeure gravée aux frontons de nos édifices publics, mais ses mots paraissent parfois usés par les renoncements, les détournements et les accommodements successifs.

Liberté, Égalité, Fraternité ne peuvent pourtant être de simples ornements protocolaires. Elles constituent les pierres angulaires de notre maison commune.

La tâche du prochain Président ne sera donc pas seulement de construire. Elle sera de restaurer.

Restaurer l’autorité de la loi commune.

Restaurer l’école comme lieu d’instruction et d’émancipation.

Restaurer la confiance dans les institutions.

Restaurer la fraternité entre des citoyens que tout semble désormais inviter à se séparer selon leurs origines, leurs croyances, leurs appartenances ou leurs ressentiments.

Mais restaurer la République exigera également de défendre avec clarté et fermeté le principe de laïcité.

La laïcité n’est ni l’effacement des religions ni l’interdiction de croire. Elle est le principe qui permet à chacun de croire, de ne pas croire, de changer de croyance ou de n’en professer aucune, sans être soumis à la doctrine religieuse d’un autre.

Elle ne demande pas à la foi de disparaître.

Elle lui demande de ne pas devenir une puissance politique imposant ses prescriptions à l’ensemble de la société.

La République doit donc combattre tous les intégrismes, toutes les entreprises sectaires et toutes les idéologies qui prétendent soumettre la loi civile à une vérité révélée.

Elle doit notamment affronter sans faiblesse l’islamisme radical, lorsqu’il affirme la supériorité de la charia sur la loi de la République, conteste l’égalité entre les femmes et les hommes, refuse la liberté de conscience ou prétend enfermer les individus dans une appartenance religieuse obligatoire.

Nommer cet adversaire n’est pas accuser les musulmans de France. C’est au contraire protéger leur liberté de citoyens contre ceux qui voudraient parler en leur nom et les réduire à une identité religieuse indépassable.

L’islam est une religion. L’islamisme est une idéologie politique. Confondre les deux affaiblit le combat républicain autant que refuser de voir le second.

La République ne doit persécuter aucune foi.

Mais elle ne doit s’agenouiller devant aucune.

La foi est libre, la loi est commune

Victor Hugo l’avait exprimé avec une force prophétique dans son discours du 15 janvier 1850 contre le projet de loi Falloux.

Il réclamait une séparation claire entre le pouvoir politique et l’autorité religieuse et résumait son idéal par cette formule devenue célèbre :

« L’Église chez elle et l’État chez lui. »

Hugo voulait également un État « laïque, purement laïque, exclusivement laïque », capable de garantir la liberté de l’enseignement sans abandonner l’instruction publique à un pouvoir clérical.

Plus d’un demi-siècle avant la loi de séparation de 1905, il avait compris que la liberté spirituelle ne pouvait être garantie que par l’indépendance réciproque du pouvoir politique et des autorités religieuses.

Nous pourrions prolonger aujourd’hui sa pensée ainsi :

La loi ne doit pas dicter la foi, mais la foi ne doit jamais imposer sa loi.

La foi appartient à la conscience.

La loi appartient à la cité.

La croyance engage celui qui la professe.

La loi commune oblige tous les citoyens.

La République peut accueillir les convictions, les espérances et les spiritualités les plus diverses. Elle ne peut accepter qu’une révélation particulière devienne la règle de tous.

Aucun livre sacré, aucune tradition, aucun clergé, aucun prédicateur ne saurait se placer au-dessus de la souveraineté populaire, de la liberté de conscience et des droits fondamentaux.

Dans le Temple républicain, chacun doit pouvoir entrer avec son histoire, sa culture et ses convictions.

Mais nul ne peut y ériger son propre autel à la place de la loi commune.

Voilà peut-être le chantier présidentiel essentiel de 2027.

Non pas seulement bâtir un monument de pierre, mais reconstruire un espace commun dans lequel le croyant et l’incroyant, le catholique, le protestant, le juif, le musulman, le bouddhiste, l’agnostique et le libre-penseur puissent vivre ensemble, non parce qu’ils partageraient la même foi, mais parce qu’ils reconnaissent la même loi.

La France n’est pas une juxtaposition de communautés négociant entre elles leurs territoires, leurs normes et leurs privilèges.

Elle est une communauté politique formée de citoyens libres et égaux.

Engagez-vous pour la République

« Engagez-vous ! », disait-il. Oui, engagez-vous.

Engagez-vous pour la défense de la République, non comme on protège une relique enfermée dans une vitrine, mais comme on entretient une flamme dont dépend la liberté de tous.

Engagez-vous pour la défense de cette France universelle qui ne demande pas à chacun d’oublier ses origines, ses croyances ou son histoire, mais qui exige que nul ne les place au-dessus de la loi commune.

Engagez-vous pour la laïcité, cette clef de voûte qui permet au croyant comme à l’incroyant de se tenir debout, libres et égaux, sous le même ciel républicain.

Engagez-vous contre tous les intégrismes, contre toutes les assignations identitaires, contre tous ceux qui cherchent à dresser une communauté contre une autre ou à substituer une loi religieuse à la loi démocratiquement adoptée.

Engagez-vous contre l’islamisme radical lorsqu’il prétend imposer la charia à la place des lois de la République, nie l’égalité entre les femmes et les hommes ou condamne la liberté de conscience.

Mais engagez-vous aussi contre les amalgames, les racismes et les exclusions qui feraient des musulmans de France les otages des fanatiques prétendant parler en leur nom.

Car défendre la République, c’est combattre ensemble l’intégrisme et la stigmatisation, le fanatisme et la haine, l’obscurantisme et le racisme.

Engagez-vous enfin pour la concorde universelle.

Non pour une concorde molle qui effacerait les désaccords, tairait les crimes ou renoncerait à nommer les adversaires de la liberté.

Mais pour cette concorde exigeante qui permet à des femmes et à des hommes différents de construire ensemble sans se détruire, de débattre sans se haïr et de rechercher ce qui unit sans abolir ce qui distingue.

La concorde n’est pas l’uniformité.

Elle est l’harmonie patiemment construite entre des voix différentes.

Comme dans un édifice, toutes les pierres ne possèdent ni la même forme, ni la même histoire, ni la même couleur. Mais aucune ne peut prétendre devenir à elle seule le Temple tout entier.

Voilà peut-être l’appel que devrait lancer le prochain Président de la République :

Engagez-vous pour la France.

Engagez-vous pour la République.

Engagez-vous pour la liberté de conscience.

Engagez-vous pour la laïcité.

Engagez-vous pour la concorde universelle.

Le Temple républicain ne se relèvera ni par les discours d’un seul homme ni par les promesses d’un seul mandat.

Il ne pourra être rebâti que par une nation entière reprenant conscience de son héritage, de ses devoirs et de son destin commun.

Charles de Gaulle nous a laissé une Constitution.

Georges Pompidou, un centre culturel.

Valéry Giscard d’Estaing, des lieux transformés.

François Mitterrand, une constellation de monuments.

Jacqeus Chirac, un musée ouvert aux civilisations du monde.

Les autres ont laissé des réseaux, des engagements ou des restaurations.

Mais le prochain Président pourrait laisser davantage encore.

Il pourrait rendre aux Français la conscience d’habiter une même maison.

Son plus grand monument pourrait être une République debout, une laïcité défendue, une France fidèle à sa vocation universelle et un peuple de nouveau réuni autour de sa loi commune.

Alors seulement la pierre serait juste.

Alors seulement le chantier serait digne de la France.

Alors seulement le Temple pourrait de nouveau s’ouvrir à la lumière.

Mais aucune lumière ne descend sur ceux qui demeurent immobiles.

Alors, oui :

Engagez-vous !

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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