« L’Abandon » ou la République sommée de ne plus détourner le regard

Dans un communiqué ferme et nécessaire daté du 25 mai 2026, Unité Laïque appelle les pouvoirs publics, l’Éducation nationale et les organismes de formation à faire du film L’Abandon, de Vincent Garenq, un support national d’éducation civique et républicaine. En retraçant les derniers jours de Samuel Paty, le film ne se contente pas de réveiller une mémoire douloureuse. Il oblige la République à regarder ce qu’elle ne peut plus abandonner, l’école, ses professeurs, la liberté de conscience, la laïcité et le courage d’enseigner.

Il est des films qui ne relèvent pas seulement du cinéma

Ils deviennent des seuils. Ils placent une société face à elle-même, devant ce qu’elle sait, devant ce qu’elle tait, devant ce qu’elle préfère parfois contourner par peur du tumulte, du procès d’intention ou de l’instrumentalisation. L’Abandon, de Vincent Garenq, appartient à cette catégorie. En revenant sur les derniers jours de Samuel Paty, il ne produit ni un monument immobile ni une œuvre de circonstance. Il remet en mouvement une question brûlante, presque insoutenable, celle de la capacité d’une République à protéger celles et ceux qui transmettent ses principes les plus précieux.

Le communiqué d’Unité Laïque du 25 mai 2026 frappe juste lorsqu’il demande que ce film devienne un véritable outil national de transmission des principes républicains.

Car l’enjeu dépasse la seule mémoire de Samuel Paty

Samuel Paty

Il touche à la formation de la conscience civique. Il interroge notre rapport à la liberté d’expression, à la liberté de conscience, à la laïcité, au droit au doute, à l’esprit critique. Autant de mots que nous prononçons souvent avec gravité, mais qui ne valent rien s’ils ne sont pas transmis, compris, incarnés, défendus, et parfois payés du prix le plus haut.

Ce que rappelle Unité Laïque, avec une netteté salutaire, c’est que L’Abandon ne stigmatise ni une religion ni une origine

Il met en lumière un mécanisme. Voilà le cœur du sujet. Un mensonge initial, son exploitation idéologique, la puissance virale des réseaux sociaux, les pressions exercées sur un professeur, les prudences administratives, les lâchetés collectives, puis la bascule dans l’irréparable. Le film donne à voir cette chaîne de renoncements qui, maillon après maillon, a conduit à l’assassinat d’un enseignant parce qu’il avait voulu enseigner.

La demande formulée par Unité Laïque est donc doublement importante

D’abord parce qu’elle propose la projection obligatoire du film aux classes de première, à un âge où les élèves peuvent comprendre que la République n’est pas une abstraction administrative, mais une architecture fragile, faite de droits, de devoirs, de savoirs, de courage et de discernement. Ensuite parce qu’elle insiste sur un point essentiel, trop souvent relégué au second plan, la formation des futurs professeurs dans les INSPE. Former un enseignant sans lui donner à voir ce que l’affaire Samuel Paty révèle de la solitude professorale, des pressions communautaristes, du rôle destructeur des réseaux sociaux et de l’insuffisante protection institutionnelle reviendrait à entretenir l’illusion que la transmission se déroule encore dans un monde pacifié.

Or le professeur n’est pas seulement un agent de programme

Il est gardien d’un feu. Il transmet ce qui permet à un être humain de devenir sujet, citoyen, conscience libre. Dans cette perspective, la classe n’est jamais un simple lieu scolaire. Elle est un atelier de l’émancipation. Et lorsque cet atelier est menacé, c’est toute la cité qui vacille.

Clap de fin du film L’Abandon offert par Mickaëlle Paty à J.-P. Sakoun, Pdt d’Unité Laïque

Pour des lecteurs maçons, la portée symbolique est évidente

La laïcité n’est pas l’effacement du spirituel, mais l’espace commun qui permet à toutes les consciences de respirer sans se dominer les unes les autres. La liberté de conscience n’est pas un ornement du discours républicain, mais une pierre d’angle. L’esprit critique n’est pas une insolence, mais une méthode de construction intérieure. Et l’école, dans cette architecture, demeure l’un des derniers grands temples profanes où l’enfant apprend à sortir de l’opinion reçue pour entrer dans la pensée.

Samuel Paty a été assassiné parce qu’il enseignait cela.

Non pas une provocation, non pas une hostilité, non pas une haine, mais la liberté même d’examiner, de comprendre, de douter et de penser

C’est pourquoi le combat de sa sœur, Mickaëlle Paty, justement salué par Unité Laïque, dépasse la sphère intime du deuil. Il devient une exigence publique. Il rappelle que la mémoire n’est pas une couronne déposée une fois l’an, mais une vigilance. Une mémoire qui ne transforme rien devient vite un rituel vide. Une mémoire qui oblige à agir devient une force républicaine.

Il faut donc relayer fortement cet appel. L’Abandon doit être montré, travaillé, expliqué, discuté.

Non pour assigner les élèves à l’émotion, mais pour leur donner les moyens d’identifier les processus qui détruisent la liberté.

Non pour fabriquer de l’indignation passagère, mais pour former des consciences capables de reconnaître le fanatisme, le mensonge, la manipulation, la lâcheté et la peur lorsqu’ils avancent masqués sous des mots respectables.

Voir L’Abandon, ce n’est pas seulement se souvenir de Samuel Paty

C’est demander à la République si elle a compris ce qu’elle avait perdu, ce qu’elle avait laissé seul, ce qu’elle devait désormais protéger. À travers ce film, une question nous est posée avec une force implacable. Voulons-nous encore une école qui éclaire, ou acceptons-nous qu’elle baisse la lumière dès que l’obscurité menace de frapper à la porte ?

2 Commentaires

  1. Merci MTCF Yonnel…
    L’Abandon doit être vu parce qu’il ne raconte pas seulement la mort d’un professeur. Il révèle l’état d’une civilisation qui commence à ne plus savoir protéger ceux qui portent sa lumière.
    Samuel Paty n’a pas été assassiné pour une opinion. Il n’a pas été assassiné pour une provocation. Il a été assassiné parce qu’il enseignait la liberté de conscience, c’est-à-dire ce point brûlant où l’homme cesse d’être un héritier passif pour devenir un esprit capable de juger par lui-même.
    C’est cela que le fanatisme ne supporte pas.
    Un homme libre échappe. Un enfant qui apprend à douter devient moins gouvernable par la peur. Une conscience formée à l’examen devient une citadelle intérieure.
    Toute tyrannie, religieuse ou politique, commence par vouloir reprendre cette citadelle.
    Le film montre une vérité que notre époque contourne avec une patience coupable : avant le crime, il y eut l’abandon. Avant le sang, il y eut le silence. Avant l’assassin, il y eut la chaîne des faiblesses, des prudences, des lâchetés, des calculs, des regards détournés, des autorités devenues tremblantes dès qu’il fallait choisir entre la paix apparente et le devoir.
    Voilà le cœur du sujet.
    Depuis trop longtemps, une certaine élite bourgeoise, devenue doctrinaire à force de se croire morale, a installé dans le débat public une mécanique intellectuelle redoutable. Elle affirme, elle distribue les certificats de vertu et les condamnations sociales, elle disqualifie…
    Son vieux fond trotskisant lui a laissé cette certitude de posséder le sens de l’Histoire. Ses nouvelles religions politiques lui ont donné le vocabulaire des dominations, des blessures, des appartenances et des « communs ». Elle a troqué le peuple réel contre des catégories abstraites. Elle a quitté l’universel pour l’addition des ressentiments. Elle a remplacé la justice par la culpabilisation permanente. Et lorsqu’on lui oppose le réel, elle répond avec cette arrogance glacée des systèmes fermés : j’ai dit, donc j’ai raison ; circulez, il n’y a rien à voir.
    Cette attitude a produit un désarmement moral considérable.
    À force de déconstruire la Nation, l’école, l’autorité, la transmission, l’exigence, l’assimilation, la hiérarchie des savoirs et la légitimité même de l’héritage français, elle a fragilisé les défenses spirituelles du pays. En voulant libérer ; elle a souvent dissous. Elle prétendait protéger les faibles ; elle a parfois livré les plus exposés aux puissances les plus brutales. En disait combattre les dominations ; elle a fermé les yeux sur celles qui avançaient sous des habits culturels ou religieux.
    Le prix de cette contradiction, ce sont les professeurs qui le paient. Le professeur est devenu l’homme-frontière. Il se tient là où se rencontrent l’enfance, la famille, la République, les croyances, les réseaux sociaux, les intimidations, les susceptibilités communautaires et les injonctions administratives. On lui demande d’élever, mais on hésite à le soutenir. On lui demande de transmettre, mais on soupçonne la transmission. On lui demande d’incarner l’autorité, mais toute autorité est devenue suspecte aux yeux de ceux qui ont fait de la contestation une rente morale.
    Samuel Paty fut abandonné parce que cette contradiction avait déjà pénétré les institutions. Moi qui ai servi cette France durant quarante années en tant qu’officier de gendarmerie, je sais ce que produit le laxisme lorsqu’il cesse d’être une faiblesse accidentelle pour devenir une doctrine implicite. Il commence par des mots : apaisement, prudence, contexte, complexité, ne pas jeter d’huile sur le feu. Puis viennent les consignes floues, les demi-mesures, les renoncements discrets, les carrières que l’on protège, les responsabilités que l’on dilue, les hommes de terrain que l’on laisse seuls. Enfin vient le drame. Et lorsque le drame survient, chacun découvre avec gravité ce qu’il avait contribué à ne pas voir.
    Voilà pourquoi L’Abandon est nécessaire.
    Il arrache la République à son confort commémoratif. Il oblige chacun à comprendre que Samuel Paty n’est pas seulement une victime du fanatisme. Il est le révélateur d’un effondrement plus profond : celui d’une société qui proclame encore ses principes, mais qui hésite à les défendre lorsqu’ils deviennent dangereux à porter.
    La laïcité n’est pas une formule administrative. Elle est la condition métaphysique de la respiration des consciences. Elle permet à l’homme de croire, de ne pas croire, de chercher, de douter, de se tromper, de se relever, sans qu’aucun pouvoir religieux ou idéologique ne vienne lui confisquer son âme.
    L’école n’est pas un service public ordinaire. Elle est le lieu où une civilisation se demande si elle veut encore durer. Elle transmet bien davantage que des savoirs : elle transmet une verticalité, une manière de tenir debout, une capacité à sortir de soi-même pour accéder à l’universel.
    Défendre Samuel Paty, c’est défendre cette verticalité. C’est défendre l’enfant contre les prisons mentales avant même qu’elles ne se referment sur lui. C’est défendre le professeur contre la solitude où le placent les renoncements des adultes. C’est défendre la République contre ceux qui veulent la réduire à une culpabilité permanente. C’est défendre la France contre cette étrange maladie de l’âme qui consiste à s’excuser d’exister. Une civilisation ne s’effondre pas seulement sous les coups de ses ennemis. Elle s’effondre lorsqu’elle finit par adopter le regard de ceux qui la haïssent. Elle s’effondre lorsque ses élites enseignent à ses enfants la honte plutôt que la gratitude, la défiance plutôt que l’exigence, le ressentiment plutôt que l’effort, la fragmentation plutôt que le commun. Si cette logique continue, la France ne connaîtra pas seulement une crise politique. Elle connaîtra une crise de substance. Les mots resteront, mais ils sonneront creux. La République demeurera dans les frontons, mais elle reculera dans les âmes. L’école existera encore, mais elle n’osera plus élever. Les professeurs parleront encore, mais en calculant ce qu’ils peuvent dire. Les citoyens cohabiteront, mais sans plus former un peuple. Alors le chaos ne viendra pas comme une tempête soudaine. Il viendra comme une baisse lente de la lumière.
    C’est pour empêcher cette baisse qu’il faut voir L’Abandon. C’est pour comprendre ce qui arrive lorsqu’un professeur est laissé seul face aux ténèbres. C’est pour refuser que la mémoire de Samuel Paty devienne une cérémonie de plus dans un pays qui pleure ses morts sans corriger ses lâchetés.
    Samuel Paty nous oblige à choisir. Soit nous faisons de sa mémoire une force de redressement, soit nous acceptons qu’elle devienne l’un de ces monuments tristes devant lesquels une nation vient s’incliner pour éviter de se transformer. Il faut défendre ce film parce qu’il défend plus qu’un homme. Il défend la possibilité même d’une France encore capable de transmettre, de nommer, de protéger et de tenir.
    Et il faut défendre Samuel Paty parce qu’en lui, ce n’est pas seulement un professeur qui fut frappé. C’est l’idée même qu’un enfant de France puisse devenir un esprit libre.

  2. Merci pour lui Yonnel. Tu as mille fois raison de relayer cette prise de position.
    J’ai vu le film et il secoue. Malheureusement dans ce pays nous avons surtout à gauche,gauche nombre de politiciens qui se lèvent contre le film car ils ont peur de perdre leur clientèle.
    Les ténèbres avance tranquillement et ; nous avons la mémoire courte.
    Souvenons nous que la vie est une suite de luttes… seuls ceux qui se lèveront pour se battre gagneront.
    Ne laissons pas l’islamisme terroriste gagner.
    Mettons le à la porte.

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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