Le samedi 9 mai 2026, le Chapitre National de Recherche du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France tiendra une réunion-débat, en visio et en présentiel, autour d’un thème décisif porté par Dominique Lamoureux, membre de la Chambre d’administration du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France. Son titre dit déjà l’essentiel,
« Exorciser la peur »

Non pas effacer l’inquiétude humaine, mais comprendre comment elle travaille les consciences, déforme les récits, altère le jugement et finit par modeler notre manière d’habiter le monde.
Il est des annonces qui valent davantage qu’un programme. Elles ouvrent un chantier intérieur

Derrière l’intitulé « Exorciser la peur », il ne faut pas entendre une formule psychologique, encore moins un slogan de circonstance. Il faut y lire l’une des grandes urgences de notre temps. Car nous vivons dans une époque où la peur n’est plus seulement une épreuve intime. Elle est devenue une matière première politique, culturelle et sociale. Elle circule dans les images, sature les mots, fabrique des réflexes, impose des simplifications, et prépare cette étrange abdication intérieure par laquelle l’homme renonce peu à peu à exercer sa souveraineté sur lui-même.
Cette réflexion s’inscrit d’ailleurs dans le travail plus large du Chapitre National de Recherche consacré à la transmission, aux évolutions, aux actualisations et à la bataille des idées.

L’introduction de Jean-Francis Dauriac donne à cet ensemble sa profondeur historique
La bataille des idées n’y est pas traitée comme une querelle d’opinions, mais comme une dynamique longue où se jouent des visions du monde, des filiations revendiquées et des manières opposées de concevoir la tradition. En rappelant la fracture entre Moderns et Antients, puis le déplacement en France d’une maçonnerie d’ouverture devenue, avec le Rite Français, un espace de transformation vivante, le texte montre que la franc-maçonnerie n’est pas hors de l’histoire. Elle en est un laboratoire symbolique.
Elle connaît depuis ses origines cette tension entre héritage clos et tradition vivante, entre répétition et transmission créatrice.
C’est là que la peur surgit avec son vrai visage. Elle n’est pas seulement tremblement devant le danger. Elle est aussi désir d’abri doctrinal, goût de la clôture, besoin d’un monde simplifié où tout serait déjà classé entre le pur et l’impur, le nôtre et l’étranger, le fréquentable et l’infréquentable.

Jean-Francis Dauriac le dit avec une grande justesse quand il montre que les périodes de rupture favorisent les radicalités, la polarisation idéologique, la logique identitaire et l’amplification émotionnelle des conflits.
Dès que l’émotion remplace la réflexion, le fanatisme moderne trouve un terrain propice. Dès que l’appartenance devient absolue, la pensée neuve est vécue comme une trahison. Exorciser la peur, dans cette perspective, revient donc à sauver la conscience individuelle de la fusion grégaire.
Le texte de Fabrice Millon-Desvignes éclaire un autre versant du problème

La peur n’agit pas seule. Elle est travaillée, amplifiée, scénarisée par ce qu’il nomme la bataille culturelle. Avec Gramsci en arrière-plan, il rappelle que le pouvoir ne règne pas seulement par la contrainte, mais par l’adhésion à des représentations qui finissent par paraître naturelles. La culture, entendue au sens large, façonne les imaginaires, les réflexes, le langage même, jusqu’à produire ce faux naturel que nous appelons trop vite le bon sens. Dès lors, la peur n’est plus un accident psychique. Elle devient une technique d’hégémonie. Elle est l’un des moyens les plus efficaces pour faire passer des intérêts particuliers pour des vérités universelles.
Aline Kotlyar ajoute à cette réflexion un élément décisif

Elle nous rappelle que les idées ne viennent jamais seules. Elles arrivent prises dans des cadres, des mots, des récits, des voisinages, des silences. Ce qui domine n’est pas toujours ce qui crie le plus fort. Parfois, ce qui façonne le plus sûrement les consciences est ce qui s’installe par imprégnation, ce qui se dépose couche après couche, ce qui rend certaines interprétations spontanées et d’autres presque impensables.

La peur agit précisément ainsi. Elle ne frappe pas toujours comme un orage. Elle sédimente. Elle organise le champ du visible et de l’invisible. Elle sélectionne ce qui mérite attention, ce qui doit être tu, ce qui sera perçu comme menace, ce qui sera présenté comme évidence. Exorciser la peur, c’est alors rouvrir l’épaisseur du réel contre les cadres trop vite imposés.
Jean-Claude Laroche élargit encore l’horizon en posant la question de la rupture civilisationnelle

Ses pages décrivent un monde où nos repères vacillent sous l’effet conjugué des mutations numériques, géopolitiques, écologiques et anthropologiques. Le rapport au savoir, au temps, à l’espace, à la transmission et même à la définition de l’humain se trouve ébranlé. Dans de telles zones de turbulence, la peur prospère naturellement. Elle prospère parce que l’accélération fragilise la mémoire, parce que le devenir paraît plus opaque, parce que la technique donne le sentiment de nous dépasser. Mais le mérite du texte de Laroche est de ne pas céder à cette peur. Il rappelle que chaque rupture oblige moins à paniquer qu’à discerner ce que nous voulons préserver et transmettre comme essentiel de l’expérience humaine.
C’est sans doute ici que le titre de la rencontre du 9 mai prend toute sa portée initiatique.
« Exorciser la peur » ne signifie pas nier les périls, ni se raconter des consolations

Cela signifie travailler en soi et entre nous ce qui permet de ne pas être gouvernés par les forces obscures du temps. Il ne s’agit pas de fermer les yeux sur le monde, mais de les ouvrir mieux. Il ne s’agit pas de substituer un optimisme naïf à l’angoisse contemporaine, mais de rendre au jugement sa rectitude, à la parole sa responsabilité, à la transmission sa noblesse. Dans la perspective du Rite Français, une telle démarche n’a rien d’accessoire. Elle rejoint sa vocation profonde, transmettre sans répéter, transformer sans trahir, faire de la tradition non un refuge pour consciences apeurées, mais une méthode d’émancipation.
Il y a, dans cette réunion annoncée par le Chapitre National de Recherche, quelque chose de plus qu’une conférence.
Il y a un rappel à l’ordre intérieur. Un rappel discret mais ferme

La peur, aujourd’hui, veut tenir le cadre. Elle veut distribuer les rôles, fixer les mots autorisés, réduire le réel à des alternatives grossières, installer chacun dans la docilité de son camp. Le travail maçonnique, lorsqu’il demeure fidèle à sa plus haute exigence, répond exactement à l’inverse. Il réouvre l’espace. Il réintroduit de la nuance là où l’époque exige des réflexes. Il oppose la lenteur du discernement à la vitesse des paniques collectives. Il remet de la profondeur dans des consciences menacées par l’aplatissement.
« Exorciser la peur, au fond », ce n’est pas chasser un fantôme
C’est empêcher qu’il devienne architecte. Et peut-être est-ce là, plus que jamais, l’une des tâches du travail maçonnique. Non pas rassurer le siècle, mais l’aider à ne pas perdre son âme.

