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« Points de Vue Initiatiques » n°221 – « Au début… », l’initiation comme art de recommencer

Que signifie commencer lorsque toute origine se dérobe dès que nous tentons de la fixer ? Avec son numéro 221, Points de Vue Initiatiques (PVI) choisit un thème au cœur même de l’expérience maçonnique. « Au début… » ne désigne pas seulement un passé qu’il faudrait retrouver, mais l’instant où une parole, un geste, un récit ou une présence ordonnent le chaos et ouvrent un monde. Sous la direction d’Olivier Balaine, la revue de la Grande Loge de France déploie cette question entre Bible, mythes fondateurs, histoire, littérature, symbolisme, science et création artistique. Un numéro qui rappelle que l’initiation ne conserve véritablement la Tradition qu’en la faisant recommencer.

Avant le premier mot, il y a déjà une présence

L’éditorial d’Olivier Balaine donne immédiatement la clef du numéro. Avant même le premier mot se tient la feuille blanche, mais cette blancheur n’est jamais un néant. Quelque chose précède. Un souffle, une attente, un Principe peut-être. L’écriture ne crée donc pas le commencement à partir de rien. Elle recueille une disponibilité, puis lui donne forme. C’est tout l’intérêt de la distinction posée entre le Principe qui fonde et le démiurge qui réalise. La Franc-Maçonnerie connaît intimement cette tension. Le Temple ne surgit pas ex nihilo. Il procède d’un ordre à retrouver, d’une matière à travailler, d’une orientation à discerner.

Olivier Balaine rapproche « Il était une fois », le Prologue de Jean et la Genèse. Le rapprochement devient une interrogation sur la nature de l’instant initial. Le commencement n’est pas seulement ce qui arrive en premier. Il est ce qui rend possible une suite. De même, l’initiation ne saurait se réduire à une cérémonie accomplie une fois pour toutes. Elle donne une forme à ce qui, jusque-là, demeurait indistinct.

L’éditorial atteint sa dimension la plus nettement initiatique lorsqu’il reprend l’idée selon laquelle l’initiation « ordonne un chaos ».

Olivier Balaine

L’initié ne reçoit pas un monde achevé. Il reçoit une tâche. Il lui appartient de distinguer, mesurer, relier, tailler, construire. La pierre brute devient matière d’œuvre. Le chaos acquiert une orientation. Olivier Balaine précise aussi que la Maçonnerie ne repose pas sur une révélation première dont elle détiendrait le récit exclusif. Elle s’inscrit dans une Tradition transmise, méditée et réinterprétée. Son horizon n’est pas la restauration d’un âge d’or perdu, mais la perfectibilité de l’être humain dans les limites mêmes de sa condition. L’initiation ne promet pas d’échapper à la finitude. Elle enseigne à l’habiter autrement. Le commencement devient ainsi recommencement.

Le premier pas n’est jamais derrière nous

Le mot de Jean-Raphaël Notton prolonge brièvement cette intuition. Le Grand Maître rappelle que le début n’est pas seulement derrière nous et que la mémoire initiatique ne saurait se confondre avec la nostalgie. Relier passé, présent et avenir devient la fonction vivante de la Tradition. Le mythe fondateur ne raconte pas uniquement ce qui aurait été. Il éclaire ce qui demeure à accomplir. Le silence lui-même n’est pas absence de parole, mais disponibilité intérieure à une parole susceptible de transformer l’être.

B’reshit, egg in the Israel Museum

Cette idée traverse tout le numéro. Albert Valren examine le Verbe et le souffle, Iskar Bufelan le « premier pas », Mihai Chirescu le Prologue de Jean, Hugo Billard lit Gilgamesh comme itinéraire de l’Apprenti, tandis que Thomas Römer rappelle l’histoire complexe des textes bibliques. Élie Lévy explore l’espace entre Aleph et Béréshit, Philippe Langlet revient vers le Prologue johannique, Jacques Morel-Jean médite l’éternel retour et Jean Nehlil suit le chemin du silence au silence. L’histoire, le serment, l’oralité, l’architecture, les lettrines et la poésie élargissent encore la réflexion.

Thomas Römer en 2023
Thomas Römer en 2023

Thomas Römer rappelle que « la Bible n’est pas tombée du ciel »

L’entretien accordé par Thomas Römer à Olivier Balaine et William Emmanuel mérite une place à part. Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Milieux bibliques », l’exégète déplace avec une remarquable clarté la question du commencement vers celle de la fabrication même des textes sacrés. Son titre donne la mesure du propos. « La Bible n’est pas tombée du ciel. » Derrière cette formule presque familière se trouve une idée essentielle pour quiconque s’interroge sur la Tradition. Un texte fondateur possède une histoire. Il a été écrit, repris, transmis, réorganisé, interprété. Sa sacralité n’abolit pas son humanité.

Éden par Hieronymus Bosch

Thomas Römer rappelle combien la recherche biblique oblige à abandonner l’image rassurante d’un livre homogène livré d’un seul bloc. La Bible porte des strates, des tensions, des récits juxtaposés et parfois des conceptions différentes du divin, de l’être humain ou de la Création. Cette pluralité n’est pas nécessairement une faiblesse. Elle constitue au contraire l’une des conditions de sa fécondité. La contradiction apparente devient un espace d’interprétation.

L’exemple de la Genèse est particulièrement éclairant. Les récits de création ne proposent pas une chronologie uniforme qu’il suffirait de lire littéralement. Ils procèdent de traditions différentes, conservées ensemble plutôt qu’effacées au profit d’une version unique. Le texte biblique garde ainsi la mémoire de sa propre élaboration. Il devient moins un monument immobile qu’une architecture dont les pierres portent encore la marque des générations qui les ont posées.

Cette lecture possède une évidente portée maçonnique. La Tradition initiatique connaît elle aussi les variantes, les strates rituelles, les reprises et les interprétations successives. Vouloir retrouver derrière elles un état supposé absolument pur risquerait parfois de méconnaître la nature même d’une tradition vivante. Transmettre ne signifie pas immobiliser. Transmettre consiste aussi à préserver la possibilité de relire.

Thomas Römer montre avec finesse combien le premier mot lui-même peut contenir une histoire. La lecture de Béréshit, traditionnellement comprise comme « Au commencement », dépend déjà de choix linguistiques et de traditions de vocalisation. Le commencement biblique perd alors son apparente évidence. Même là où le lecteur croyait trouver l’origine absolue surgissent une transmission, une langue, une interprétation.

Le Paradis, Lucas Cranach l’Ancien, 1530

Le même phénomène apparaît autour d’Adam et Ève. « Adam » désigne d’abord l’humain avant de devenir progressivement un nom propre. La femme présentée comme une « aide » ne saurait être réduite sans précaution à une figure subordonnée. Les traductions successives ont parfois figé des rapports que le texte hébreu permet de comprendre autrement. Le jardin d’Éden lui-même porte la trace de traditions assemblées, tandis que le serpent ne possède pas encore, dans le récit originel, toute la charge démoniaque que lui attribuera une partie de la tradition chrétienne.

Voilà qui intéresse directement l’initié. Entre le texte et sa réception existe toujours un travail d’interprétation. Le symbole également ne livre jamais tout son sens en une seule lecture. Il appartient à chacun de revenir à la lettre sans devenir prisonnier de la lettre, de recevoir la Tradition sans renoncer à l’intelligence critique qui permet de la garder vivante.

L’entretien aborde même l’intelligence artificielle et les tentatives de restitution des textes anciens. Thomas Römer n’en nie pas les possibilités, mais rappelle combien la philologie exige la connaissance des langues, des variantes manuscrites et des contextes. Un fragment ne retrouve pas magiquement sa vérité parce qu’un algorithme propose les mots manquants. Là encore se dessine une leçon plus générale. Reconstituer n’est jamais ressusciter intactement une origine perdue.

Le Paradis terrestre, Les Très Riches Heures du duc de Berry

Sa critique du fondamentalisme prend dès lors tout son sens. Lorsqu’une lecture prétend posséder définitivement la signification du texte, elle ferme précisément ce que la tradition biblique avait laissé ouvert. Judaïsme et christianisme ont vécu durant des siècles de commentaires, de discussions, de Midrash, d’exégèse et de lectures concurrentes. La pluralité appartient donc aussi à l’histoire de la transmission.

Ce grand entretien rejoint finalement la question centrale du numéro. Chercher « le début » ne conduit pas nécessairement vers une première phrase miraculeusement préservée de toute histoire. Au commencement du texte se trouvent déjà d’autres textes, d’autres voix et d’autres mémoires. La véritable fidélité ne consiste peut-être pas à rêver d’une origine intacte, mais à apprendre à reconnaître les couches successives grâce auxquelles une parole ancienne peut encore devenir parole présente.

Quand le mythe tente de donner une forme à l’origine

Lorenzo Soccavo

L’article de Lorenzo Soccavo, « Les mythes de fondation, entre réel et imaginaire… », prolonge avec intérêt la réflexion sur les origines en déplaçant le regard vers la manière dont l’être humain construit des récits pour donner forme à ce qui lui échappe. Sa démarche part d’une évidence. L’être humain sait qu’il est mortel, mais il ne sait penser pleinement ni l’infini ni l’éternité. Entre le désir de comprendre et l’impossibilité d’atteindre un commencement absolu, l’imagination intervient. Elle devient une médiation entre le réel et ce qui demeure hors de portée.

Mont Gerbier de Jonc – tripadvisor

Le texte distingue le début des commencements. Le premier évoque un point unique, inaugural, presque pur. Les seconds appartiennent à l’expérience réelle, faite de reprises, d’antériorités cachées, de seuils superposés. Soccavo prend l’image des fondations. Sous un Temple visible se trouve un sol, sous ce sol des strates, sous ces strates une histoire plus ancienne encore. Toute origine semble reposer sur une origine antérieure. Si toute fondation possède elle-même des fondations, où commence véritablement le commencement ?

La science entre alors dans le raisonnement, non pour abolir le mythe, mais pour montrer que l’accroissement des connaissances déplace sans cesse la ligne d’horizon. L’évolution des espèces a rendu caduques bien des représentations anciennes sans supprimer la question de l’origine. La science explique des processus, reconstruit des filiations, identifie des transformations, tandis que la source recule à mesure que la recherche progresse. La raison gagne en précision sans abolir le mystère.

1re de couv., détail

La référence à Flatland d’Edwin A. Abbott donne à cette réflexion une profondeur initiatique inattendue. Que peut comprendre un être enfermé dans un monde à deux dimensions si une sphère traverse soudain son univers ? L’événement bouleverserait la structure même de sa perception. Le changement décisif ne consiste pas toujours à apprendre davantage dans le même monde, mais à découvrir que le monde possède une dimension jusque-là impensée. L’Apprenti ne reçoit pas seulement des informations nouvelles. Il découvre que ce qu’il croyait être la totalité du réel n’en constituait peut-être qu’une coupe. Le symbole agit précisément à cet endroit. Il introduit une profondeur là où la perception ordinaire ne voyait qu’une surface.

Lorenzo Soccavo fait ensuite dialoguer récits de création, évolution, littérature, psychanalyse et mythes de fondation. Œdipe, Rome, les histoires de filiation ou les récits familiaux montrent combien l’origine est aussi affaire de narration. L’être humain ne se contente pas d’avoir une origine. Il se la raconte, la transforme, parfois la répare. Le mythe n’est ni un mensonge honteux ni une vérité scientifique déguisée. Il donne forme à ce que la connaissance seule ne suffit pas à habiter.

Pour un lecteur maçon, cette distinction est capitale. Hiram n’a pas besoin d’être traité comme un personnage historiquement attesté pour que son drame agisse dans le travail initiatique. Le mythe opère parce qu’il met en scène des structures de l’existence que chacun peut reconnaître et méditer. À ce titre, le récit fondateur n’est pas le contraire du vrai. Il peut devenir une forme symbolique de vérité.

Jacques Dombrowski fait du commencement un geste avant d’en faire une idée

Jacques Dombrowski

L’entretien avec le chorégraphe Jacques Dombrowski, « Le début – un acte de création », déplace la question vers le corps, le rythme, l’espace et le travail concret de l’artiste. Chez Dombrowski, commencer signifie affronter une page blanche qui possède un poids physique. La création se mesure à des danseurs, à une musique, à un plateau, à des contraintes et à cette angoisse particulière de devoir faire advenir une forme là où rien n’est encore décidé.

La musique peut précéder l’idée, susciter des images, imposer une architecture intérieure. Le corps vient ensuite vérifier, déplacer ou contredire cette première intuition. Le chorégraphe ne travaille pas sur une matière docile. Il entre en relation avec des interprètes qui possèdent leur propre intelligence du mouvement. Le mouvement n’existe pleinement qu’au moment où un corps vivant le reçoit, l’éprouve et le transforme.

La proximité avec le travail en Loge apparaît naturellement

Un rituel écrit n’existe véritablement que lorsqu’il est incarné. La parole imprimée demeure virtuelle tant qu’une voix ne lui donne pas souffle. Le déplacement indiqué sur une page reste abstrait tant qu’un corps ne l’accomplit pas dans un espace orienté. Comme le chorégraphe, le Maçon découvre que la forme transmise ne dispense jamais de présence. Elle l’exige.

Dombrowski parle aussi de la panne de création et du besoin de simplifier, de s’isoler, d’attendre. Rien ne garantit qu’un commencement aboutira. Il faut accepter de reprendre, d’effacer, parfois d’abandonner une direction devenue stérile. Cette modestie du créateur rejoint le travail intérieur.

Blason GLDF
Blason GLDF

L’entretien devient particulièrement fécond lorsqu’il aborde la relation entre création et interprétation. À mesure que l’œuvre passe du chorégraphe au danseur, quelque chose se déplace. L’interprète ne peut se réduire à l’exécutant d’un ordre extérieur. Il doit s’approprier le mouvement pour lui donner sa vérité. Le parallèle avec la transmission initiatique s’impose alors. Un symbole répété sans appropriation intérieure devient un signe mort. Une parole reçue mais jamais éprouvée reste extérieure. Transmettre ne consiste pas à reproduire. Transmettre consiste à rendre possible une recréation fidèle.

Recommencer n’est pas revenir en arrière

Ce numéro de PVI refuse finalement de choisir entre Tradition et création. Une Tradition qui se contenterait de répéter ses formes finirait par perdre le sens de ce qu’elle transmet. Une création qui se croirait affranchie de tout héritage risquerait de confondre nouveauté et amnésie. Entre ces deux impasses s’ouvre le chemin initiatique.

La principale qualité de l’ensemble tient à la circulation entre les registres. La Bible rencontre la littérature, le mythe dialogue avec la science, le silence répond à la parole et la chorégraphie rappelle que toute forme spirituelle a besoin d’un corps. Quelques contributions restent davantage suggestives que démonstratives, mais cette légère dispersion est aussi le prix d’un numéro qui préfère ouvrir des portes plutôt que refermer la question.

Au fond, « Au début… » déplace notre manière de penser l’origine. Chercher le commencement ne signifie pas retrouver un point perdu dans le passé. Cela signifie discerner ce qui, dans le présent, possède encore la capacité de faire naître. À chaque ouverture des Travaux, un espace profane devient espace symbolique. À chaque entrée dans le Temple, le monde ordinaire est redistribué selon d’autres mesures. À chaque reprise du geste, une tradition ancienne rencontre des êtres qui ne l’avaient encore jamais vécue de cette manière.

Le commencement initiatique n’est donc pas derrière nous. Il dépend de notre capacité à rendre vivant ce qui nous précède. La vraie fidélité ne consiste pas à conserver intacte une première pierre sous une cloche de verre. Elle consiste à poursuivre l’édifice sans oublier d’où vient l’orientation. La question posée par ce numéro demeure alors ouverte, presque silencieuse. Lorsque nous croyons recommencer, reprenons-nous une histoire ancienne ou devenons-nous enfin capables d’entendre ce qui, depuis l’origine, n’avait jamais cessé de commencer ?

Points de Vue Initiatiques – « Au début… » – Grande Loge de France, n° 221, septembre 2026, 120 pages, 11 € / GLDF, le SITE / GLDF, PVI

Journées du patrimoine : les francs-maçons dévoilent enfin leurs secrets… et c’est décevant

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Chaque année, les Journées européennes du patrimoine offrent aux Français une occasion rare : visiter gratuitement des monuments qu’ils ignorent habituellement avec une grande régularité. On y découvre des préfectures, des palais, des ministères, des églises, des hôtels particuliers, des caves médiévales, des tours dont personne ne soupçonnait l’existence et, pour les plus aventureux, des toilettes classées Monument historique parce qu’un ministre y aurait éternué en 1874. Mais cette année, l’attraction la plus attendue n’est ni un château, ni une crypte, ni un escalier de service de l’Élysée. Non.

Ce sont les temples maçonniques. Et là, il faut le dire : la déception est immense.

Les visiteurs étaient venus pour les reptiliens

Dès neuf heures, la file d’attente s’allonge devant le temple. On reconnaît les visiteurs sérieux. Ils ont étudié le dossier. Ils ont regardé quatorze vidéos sur YouTube, lu trois commentaires Facebook écrits en majuscules et entendu leur cousin Patrick expliquer, à Noël 2017, que « de toute façon, tout est lié ». Ils viennent donc avec des attentes légitimes. Ils veulent voir :

  • La salle du Conseil mondial secret.
  • Les reptiliens sous leur apparence humaine.
  • Les douze dirigeants occultes qui manipulent les monnaies, les élections, les nuages et les ouvertures de supermarchés le dimanche.
  • La carte du monde avec les tunnels reliant la rue Cadet à Area 51, au Vatican, à la base sous-marine de Brest et au rayon surgelés d’un hypermarché de Seine-et-Marne.
  • La machine qui permet de décider du prix de l’essence.
  • Le bouton rouge marqué : « Déclencher une crise internationale pour détourner l’attention de la réunion de copropriété. »

Ils espèrent aussi apercevoir un Illuminati, idéalement avec une cape noire, une bague énorme et un regard inquiétant. Le guide les accueille avec un sourire. « Bienvenue dans le Temple. » Les visiteurs entrent. Silence. Ils regardent autour d’eux. Et là… Une pièce.

Une simple pièce, mais avec une Lune

Oui. Une pièce.

  • Pas de souterrain.
  • Pas de laboratoire génétique.
  • Pas de globe terrestre qui s’ouvre sur une salle de contrôle.
  • Pas de grand ordinateur relié aux banques centrales.
  • Pas de serpent géant qui fournit les consignes au gouvernement.

À la place, il y a :

  • Une Lune.
  • Un Soleil.
  • Un fil à plomb.
  • Un pavé mosaïque.
  • Un ciseau.
  • Un maillet.
  • Une pierre brute.
  • Une pierre cubique.
  • Un Delta rayonnant.
  • Et, clou du spectacle, un lac d’amour peint au mur.

Le premier visiteur lève la main.

« Excusez-moi… le lac d’amour, c’est là que vous noyez les opposants politiques ? »

Le guide soupire.

« Non, monsieur. C’est un symbole. »

« Ah. Et le fil à plomb ? »

« Il évoque la rectitude, le retour à soi, l’exigence morale… »

« Donc ce n’est pas l’antenne qui capte les consignes de la planète Mars ? »

« Non plus. »

Le visiteur prend une note. Il a l’air très déçu.

Le scandale du pavé mosaïque

Puis vient le moment du pavé mosaïque.

Le guide explique que les cases noires et blanches peuvent évoquer les contrastes de l’existence, la lumière et l’ombre, la dualité, l’équilibre, les oppositions qui traversent chacun de nous. Une dame, au fond, fronce les sourcils. « Vous voulez dire que vous gouvernez le monde avec un sol de salle de bains ? » Le guide hésite. « Disons que nous essayons surtout de ne pas trébucher dessus. » Il faut admettre que, vu de l’extérieur, le pavé mosaïque ne fait pas immédiatement trembler les marchés mondiaux. À première vue, cela ressemble surtout à une cuisine des années 1970 qui aurait voulu faire une thèse de philosophie.

Les visiteurs s’approchent. Ils prennent des photos. L’un d’eux zoomera, ce soir, sur une case noire et une case blanche, puis publiera une vidéo de 47 minutes intitulée :

« J’AI PÉNÉTRÉ LE REPÈRE DES MAÎTRES DU MONDE : CE QU’ILS CACHENT SOUS LEURS PIEDS ! »

Il obtiendra 38 000 vues, dont 17 commentaires demandant s’il a vu Emmanuel Macron.

Le Delta rayonnant : la preuve ultime

Puis, enfin, le guide désigne le Delta rayonnant. Un triangle. Avec un œil ou une lumière. Suspendu au-dessus de l’Orient. Là, les visiteurs retrouvent espoir.

« Ah ! Voilà ! »

Ils se rapprochent. Les téléphones sortent. Les regards s’illuminent. Une personne appelle même sa belle-sœur en visioconférence.

« Véronique ? Tu avais raison. Ils ont le triangle. Je répète : ils ont le triangle. »

Le guide commence une explication.

« Le Delta rayonnant représente, selon les rites et les sensibilités, la lumière, la connaissance, le principe créateur, le Grand Architecte de l’Univers pour certaines traditions… »

Mais personne n’écoute.

Parce que chacun sait que le triangle prouve tout.

Un triangle, c’est forcément les Illuminati.
Deux triangles, c’est le Nouvel Ordre mondial.
Trois triangles, c’est une réunion de parents d’élèves qui tourne mal.

Le guide précise, presque timidement :

« Vous savez, un triangle peut aussi être… un triangle. »

Cette phrase fait beaucoup moins de vues sur les réseaux sociaux.

Les outils du pouvoir mondial

On arrive ensuite devant le ciseau, le maillet et la pierre brute.

Le guide explique que ces outils représentent le travail sur soi. La pierre brute désigne l’être humain avec ses aspérités, ses ignorances, ses angles, ses colères et ses contradictions. Le maillet et le ciseau sont des instruments symboliques pour améliorer ce qui doit l’être.

Un visiteur, très sérieux, demande :

« Donc, si je comprends bien, vous ne contrôlez pas le gouvernement ? »

« Non. »

« Vous n’avez pas de cabinet secret avec les présidents des grandes banques ? »

« Non. »

« Vous ne décidez pas des résultats des élections ? »

« Non. »

« Vous ne choisissez même pas les candidats de L’amour est dans le pré ? »

« Non plus. »

Long silence.

« Mais alors… qu’est-ce que vous faites ? »

Le guide sourit.

« Nous essayons de travailler sur nous-mêmes. »

Et là, c’est la catastrophe.

Parce que personne n’est venu voir ça.

Personne ne fait deux heures de queue, un samedi matin, sous une pluie fine, pour découvrir que les fameux maîtres du monde passent une partie de leur temps à tenter d’être moins arrogants, moins impatients et moins capables de parler pendant quarante minutes sans répondre à la question.

Le visiteur avait rêvé d’une organisation capable de contrôler la météo.

Il découvre une association dont le sujet principal est parfois : « Comment éviter que le Frère X monopolise les débats après la planche ? »

On comprend sa frustration.

Une conspiration qui manque de moyens

Le plus grand malentendu est là. Les gens imaginent une Franc-maçonnerie toute-puissante, dotée d’un budget illimité, de satellites espions, de logiciels d’écoute et d’une armée de serviteurs en tablier. Ils découvrent une Loge qui passe parfois vingt minutes à savoir qui a oublié de régler sa cotisation, trente minutes à débattre de la date de la prochaine Tenue blanche ouverte, et trois mois à choisir entre deux devis pour refaire les rideaux. La vérité est accablante. Si les francs-maçons gouvernaient réellement le monde, ils commenceraient probablement par réussir à synchroniser les disponibilités de leurs membres sur un calendrier partagé. Or, ce n’est pas gagné.

Le lac d’amour, enfin

À la sortie, les visiteurs passent une dernière fois devant le lac d’amour. Ils s’arrêtent. Certains sont déçus. D’autres sont amusés. Quelques-uns, peut-être, commencent à comprendre.

Ce lac n’est pas une piscine secrète où les maîtres du monde se baignent après avoir provoqué l’inflation. Il rappelle, plus simplement, qu’une fraternité ne peut pas vivre longtemps sans bienveillance, sans réconciliation, sans capacité à voir dans l’autre autre chose qu’un adversaire. C’est, évidemment, beaucoup moins spectaculaire qu’un reptilien. Mais c’est peut-être infiniment plus rare. Car les reptiliens, tout le monde en parle. La fraternité, en revanche, demande du temps, du silence, de la patience, un peu d’humour et parfois un maillet symbolique pour éviter de se taper dessus pour de vrai. Alors oui, les visiteurs des Journées du patrimoine risquent d’être déçus.

  • Ils ne verront pas les Illuminati.
  • Ils ne découvriront pas le code secret de la Bourse.
  • Ils ne croiseront pas de président caché derrière un rideau.
  • Ils ne trouveront pas la salle où l’on décide du prix de la baguette.

Ils verront une Lune, un Soleil, un fil à plomb, un pavé mosaïque, un Delta rayonnant, quelques pierres et une poignée de personnes qui cherchent à se construire. C’est moins sensationnel. Mais, entre nous, si les maîtres du monde étaient vraiment capables de se réunir paisiblement autour d’un lac d’amour, ils auraient déjà réglé deux ou trois problèmes.

Légendes de France ou d’ailleurs – Manman Dilo, la Mère des eaux qui peigne les secrets du monde

Dans les eaux de Guyane et des Antilles demeure une femme que l’on dit merveilleusement belle et dangereusement insaisissable. Manman Dilo, ou Manman Dlo, appartient à cette très ancienne famille des êtres aquatiques qui surgissent lorsque l’humanité cherche à donner un visage aux profondeurs. Sirène créole, héritière de mémoires africaines autant que personnage façonné par plusieurs siècles de rencontres culturelles, elle charme, inquiète et parfois emporte celui qui s’approche trop près de son royaume. Mais derrière la femme-poisson et son mystérieux peigne se laisse deviner une autre histoire : celle de l’eau comme mémoire, frontière et passage entre les mondes.

Là où l’eau commence à raconter

Il est des légendes qui appartiennent à un lieu précis, à une forêt, une montagne ou aux ruines d’un château ; d’autres semblent avoir choisi pour territoire ce qui précisément ne connaît aucune frontière. Manman Dilo appartient à celles-là. Son royaume est l’eau, et l’eau voyage, relie les continents, transporte les hommes, leurs peurs, leurs dieux, leurs chants et jusqu’aux souvenirs qu’ils croyaient perdus.

En Guyane, on la nomme volontiers Manman Dilo, tandis que les Antilles connaissent davantage Manman Dlo.

Le sens demeure transparent : elle est la « Mère des eaux », créature mi-femme, mi-poisson, dont la présence habite les rivières, les fleuves et la mer. En Guyane, elle est devenue l’une des grandes figures de l’imaginaire créole, mais ses représentations dépassent ce seul univers : les traditions guyanaises ont fait de cette femme aquatique un personnage partagé et réinventé au contact des héritages amérindiens, africains, bushinengués, européens et créoles. Les artistes T2i et NouN, qui lui ont consacré depuis 2022 une exposition itinérante soutenue par le dispositif « Mondes nouveaux » du ministère de la Culture, la présentent ainsi comme une figure commune apparaissant sous différentes appellations et comme une personnification de cette puissance de l’eau dont la Guyane elle-même tire une part essentielle de son identité. 

Il serait pourtant imprudent de lui construire une généalogie trop simple.

Manman Dilo est souvent rapprochée de Mami Wata, immense famille d’esprits féminins des eaux connue dans différentes régions d’Afrique occidentale et centrale, tandis que d’autres rapprochements conduisent vers Yemọja-Yemaya, Iemanjá ou encore La Sirèn du vodou haïtien. Il ne s’agit pas d’imaginer une divinité identique qui aurait simplement changé de nom en traversant l’Atlantique, mais plutôt d’observer comment des représentations de femmes des eaux se sont rencontrées, superposées et transformées au sein du monde créole. À travers elles survit quelque chose d’une mémoire transportée par l’océan, mais recomposée dans chaque territoire où elle a trouvé refuge. 

Le peigne abandonné au bord du fleuve

La légende guyanaise offre à Manman Dilo un objet dont la simplicité apparente dissimule toute une puissance symbolique : un peigne.

On raconte qu’elle peut le déposer sur un rocher au bord de la rivière, notamment dans certaines versions associées à l’Iracoubo. Celui qui trouve cet objet reçoit alors un privilège dont il découvrira bientôt qu’il ressemble peut-être davantage à une épreuve : il peut apercevoir Manman Dilo. Or la contempler n’est pas sans conséquence, car la beauté de la Mère des eaux provoque un amour qui échappe bientôt aux mesures ordinaires de la raison. Certaines traditions ajoutent qu’elle peut apparaître en rêve et qu’elle est associée à la réussite, à la chance ou à la fortune ; elle demeure ainsi tout à la fois désirée et redoutée, dispensatrice possible de faveur et puissance dont il convient de ne pas méconnaître les exigences. 

Le peigne n’est évidemment pas ici un simple accessoire de coquetterie.

Depuis l’Antiquité et le Moyen Âge européen, les femmes surnaturelles des eaux sont fréquemment représentées occupées à leur chevelure, parfois face à un miroir. La chevelure elle-même possède quelque chose de l’eau : elle tombe, ondule, enveloppe et échappe à la prise. Peigner cette chevelure revient presque à ordonner momentanément ce qui, par nature, demeure mouvant.

L’objet abandonné sur le rivage marque surtout une frontière. Il appartient au monde de Manman Dilo mais se trouve déposé dans celui des humains. Le ramasser, c’est déjà franchir quelque chose. Le héros des contes croit souvent avoir découvert un objet alors qu’en réalité c’est l’objet qui l’a désigné.

Celle qui attire vers les profondeurs

Comme nombre de sirènes, Manman Dilo concentre en elle une contradiction fondamentale. Elle est belle et inquiétante, nourricière et menaçante, promesse et péril. Les récits antillais lui prêtent volontiers le pouvoir de charmer les hommes, voire d’entraîner les marins vers les profondeurs ; le folklore martiniquais conserve ainsi l’image d’une créature qui peut provoquer le naufrage de celui qui ne résiste pas à son attraction. 

Mais réduire cette figure à une « méchante sirène » ferait perdre au mythe l’essentiel de sa profondeur.

Dans toutes les civilisations maritimes, la mer nourrit autant qu’elle engloutit. Le fleuve donne la vie, mais ses eaux peuvent tuer ; l’océan ouvre la route vers l’ailleurs, mais il peut refermer cette route sur le voyageur. Manman Dilo possède cette ambivalence parce qu’elle appartient d’abord à son élément.

Elle rappelle ainsi une vérité que les sociétés modernes ont parfois oubliée : la nature n’est ni bonne ni mauvaise selon nos catégories morales. Elle précède nos jugements et nous survivra probablement. La Mère des eaux protège et détruit avec la même souveraineté parce qu’elle représente une puissance qui n’a jamais demandé à l’être humain la permission d’exister.

Cette dimension a pris aujourd’hui un relief singulier. Dans les lectures contemporaines de la légende, Manman Dilo devient parfois la gardienne des eaux dégradées par l’homme, témoin silencieux de la pollution et de l’altération des milieux aquatiques. L’exposition que lui ont consacrée T2i et NouN joue précisément de cette actualisation en faisant de la créature une puissance féminine capable de reprendre possession d’un monde dont l’humanité pensait être propriétaire. 

De la légende au fond de la baie de Saint-Pierre

La Martinique lui a même offert un corps de pierre. Dans la baie de Saint-Pierre repose depuis le début des années 2000 une monumentale Manman Dlo du sculpteur martiniquais Laurent Valère. Immergée à quelques mètres de profondeur, cette figure de plus de vingt tonnes est progressivement devenue habitat pour poissons et organismes marins. Son regard est orienté vers la montagne Pelée, au-dessus de cette ville que l’éruption du 8 mai 1902 avait presque entièrement détruite. La légende, l’histoire et la nature s’y rencontrent d’une manière saisissante : sous l’eau demeure la Mère des eaux tandis qu’au-dessus d’elle s’élève la montagne de feu. 

Cette opposition de l’eau et du feu pourrait sembler appartenir au langage des mythes les plus anciens. À Saint-Pierre, elle est pourtant devenue paysage réel : le volcan domine, la sirène repose sous la mer et, entre les deux, les hommes reconstruisent leur ville et leur mémoire.

Une sœur lointaine de Mélusine et des sirènes

Manman Dilo permet enfin d’apercevoir l’extraordinaire parenté des imaginaires humains sans pour autant les confondre. De Mélusine aux ondines germaniques, des sirènes méditerranéennes à Mami Wata, de Yemaya aux esprits des fleuves amazoniens, le même vertige revient : et si les eaux étaient habitées ?

Peut-être cette question signifie-t-elle autre chose. Lorsque l’être humain regarde une eau profonde, il ne voit jamais complètement ce qu’elle contient. La surface lui renvoie parfois son propre visage tandis que les profondeurs lui demeurent invisibles. L’eau devient ainsi l’un des plus puissants miroirs que l’imagination ait jamais rencontrés : elle montre et cache simultanément.

Manman Dilo habite précisément cet espace entre l’apparition et le secret. Elle est celle que l’on voudrait voir et qu’il serait peut-être plus sage de ne pas suivre.

Le regard maçonnique – Descendre dans les eaux sans s’y perdre

Il ne serait ni juste ni sérieux de transformer Manman Dilo en « symbole maçonnique » : elle appartient d’abord aux cultures qui l’ont portée, aux mémoires africaines et créoles, aux récits de Guyane et des Antilles. Le Franc-Maçon peut cependant entendre dans cette légende des résonances familières, car toute démarche initiatique commence précisément lorsqu’un récit cesse d’être seulement une histoire pour devenir un miroir proposé à celui qui l’écoute.

L’eau occupe dans presque toutes les traditions initiatiques la fonction du passage. Elle lave, dissout, féconde et permet la renaissance ; mais avant de rendre possible une nouvelle forme, elle détruit momentanément l’ancienne. Descendre vers Manman Dilo peut dès lors évoquer, sans assimilation abusive, cette nécessité de rejoindre les profondeurs de soi-même que suggère l’ancien langage hermétique du VITRIOL : visiter l’intérieur de la terre, c’est aussi accepter d’aller vers ce qui, en nous, demeure obscur, mouvant et encore dépourvu de forme.

La Mère des eaux pose alors une question beaucoup plus exigeante que celle de savoir si les sirènes existent : que faisons-nous lorsque le désir nous montre quelque chose que la raison ne peut immédiatement maîtriser ? Celui qui trouve le peigne croit peut-être posséder la clef du mystère, mais la voie initiatique enseigne exactement le contraire : recevoir un symbole ne signifie jamais le posséder. Plus le Maçon avance, plus il découvre que l’essentiel se dérobe à celui qui veut l’enfermer.

Le peigne abandonné sur la pierre prend alors une singulière profondeur. Il met de l’ordre dans la chevelure comme l’initié tente de mettre de l’ordre dans le chaos de ses pensées ; toutefois, sitôt ce travail accompli, les cheveux recommencent à onduler et l’eau poursuit son mouvement. Construire son Temple intérieur ne consiste donc pas à figer le vivant mais à apprendre à donner une forme provisoire à ce qui ne cesse de devenir.

Manman Dilo nous enseignerait enfin, si nous acceptons simplement de l’écouter depuis la rive, que toute initiation authentique connaît une frontière qu’il faut franchir sans jamais oublier le chemin du retour. Il faut descendre, certes, regarder sous la surface, affronter nos propres fascinations et rencontrer cette part de nous-mêmes que la lumière du jour ne révèle pas ; mais l’initiation ne consiste pas à demeurer au fond des eaux. Elle exige d’en revenir autrement, capable de transformer en conscience ce qui n’était auparavant que désir, peur ou vertige.

C’est peut-être là que la vieille sirène créole rejoint secrètement l’expérience universelle du voyage intérieur : la profondeur n’est pas notre demeure, mais il faut parfois l’avoir visitée pour savoir véritablement construire à la lumière.

Tour du monde des médias maçonniques du 20/09/26

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Dimanche 20 septembre 2026

Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères,

De la France aux horizons du monde, 450.fm vous propose un regard quotidien sur l’actualité maçonnique, ses échos dans la presse et les débats qui traversent nos sociétés. Entre vie des obédiences, culture, histoire et questions contemporaines, cette revue rassemble les informations utiles pour nourrir notre réflexion et exercer ce discernement auquel nous invite la démarche initiatique.

Période couverte : du vendredi 18 septembre 2026 à 12h00 au samedi 19 septembre 2026 à 12h00, heure de Paris.

France

« L’Abandon » projeté à Paris pour commémorer Samuel Paty

Source : Unité Laïque – annonce associative officielle – 16 septembre 2026
Unité Laïque organise le 15 octobre à 19 h 30, à l’UGC Odéon, une projection du film de Vincent Garenq en présence de Mickaëlle Paty, du réalisateur et d’Antoine Reinartz. L’annonce inscrit la mémoire de l’enseignant assassiné dans un débat public sur l’école, la liberté d’expression et la transmission républicaine.
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Le Grand Orient ouvre le débat sur l’incarnation de l’intérêt général

Source : Grand Orient de France – communication officielle – 18 septembre 2026
Le GODF annonce pour le 23 septembre à Paris une table ronde réunissant élus locaux et parlementaires, avec Guillaume Trichard, à l’occasion du 234e anniversaire de la Première République. Le thème interroge moins une doctrine partisane qu’une responsabilité civique : comment rendre sensible, dans l’exercice du mandat, une notion souvent invoquée mais rarement définie.
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À Castelsarrasin, Cécile Révauger parlera de l’engagement maçonnique au XXIe siècle

Source : Grand Orient de France – communication officielle – 18 septembre 2026
La Loge Le Réveil du Quercy organise le 3 octobre une conférence publique avec l’historienne Cécile Révauger et le Grand Maître Guillaume Trichard. L’intitulé, ouvert aux francs-maçons comme aux franc-maçonnes, permet d’aborder ensemble histoire, mixité et présence dans la cité, sans réduire l’appartenance à un simple engagement social.
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À Étampes, laïcité, spiritualité et franc-maçonnerie seront mises en dialogue

François Cavaignac

Source : Grand Orient de France – communication officielle – 18 septembre 2026
Pour ses vingt ans, L’Atelier Écossais d’Étampes propose le 9 octobre une conférence avec Gérard Larcher, Guillaume Trichard, Jean-François Colosimo et François Cavaignac. La juxtaposition des trois notions promet un débat utile sur leurs frontières : la laïcité organise le commun politique, tandis que spiritualité et démarche initiatique relèvent d’élaborations personnelles ou collectives.
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Michèle Vianès fait de la laïcité une condition de l’autonomie des femmes

Source : Lyon Capitale – 18 septembre 2026
Dans un entretien vidéo, la présidente de Regards de femmes présente son livre sur laïcité et autonomie. Elle distingue la critique des religions du respect dû aux croyants et défend une lecture exigeante de l’égalité. Ses positions sur le voile sont argumentées mais demeurent celles de l’intervenante, non des faits établis ni un consensus féministe.
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Pascale Dimanche-Laurenti, première femme à la tête de l’Ordre Martiniste

Le-Blog-des-Spiritualités

Source : Le Blog des Spiritualités – entretien – 19 septembre 2026
Jean-Laurent Turbet publie un entretien avec Pascale Dimanche-Laurenti, présentée comme la première femme appelée à exercer la fonction de Souverain Grand Maître de l’Ordre Martiniste. Cette source est un blog spécialisé, non une presse indépendante. Le sujet intéresse néanmoins l’histoire contemporaine des courants initiatiques et la place des femmes dans leurs structures de direction.
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La Grande Loge Féminine de France annonce sa prochaine émission sur France Culture

Source : Grande Loge Féminine de France – communication officielle – mise à jour consultée le 19 septembre 2026
La GLFF indique qu’elle interviendra dimanche 20 septembre à 9 h 42 dans « Divers aspects de la pensée contemporaine ». Le thème précis n’est pas publié sur la page consultée, qui ne permet pas non plus de dater sa mise à jour. L’annonce est donc retenue comme rendez-vous institutionnel, sans lui attribuer de contenu encore inconnu.
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À Saint-Lys, un peintre raconte ce que le compagnonnage lui a transmis

Source : ICI Occitanie – alerte reçue le 19 septembre 2026
Le portrait de Christian relie reconversion artistique, naissance de son fils et valeurs acquises dans le compagnonnage, notamment l’apprentissage et la transmission. La page n’a pas pu être consultée directement ; cette notice s’appuie donc sur l’extrait Google Alerts. Le parcours rappelle que le compagnonnage est autant une école de métier qu’une pédagogie de formation humaine.
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Monde

Portugal

Un tribunal exige des documents internes du Grande Oriente Lusitano


Source : Executive Digest, d’après CNN Portugal – 18 septembre 2026 –

Cinq membres expulsés ont saisi la justice civile, qui demande notamment les statuts, le règlement de justice maçonnique et des pièces disciplinaires. Le GOL cherche à protéger les informations sensibles tout en reconnaissant son obligation de respecter la loi. L’affaire confronte confidentialité associative, droits de la défense et contrôle juridictionnel, sans préjuger de la décision finale.
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Italie

Rome et Londres consolident le rapprochement entre le GOI et l’UGLE

Source : L’Espresso – 18 septembre 2026

Jonathan Spence, Pro Grand Master de l’United Grand Lodge of England, a été reçu le 17 septembre par Antonio Seminario à Villa Il Vascello, avant la Grande Loge extraordinaire du 19. L’Espresso souligne le caractère inédit de sa participation et l’inscrit dans le rapprochement engagé depuis le rétablissement de la reconnaissance mutuelle en 2023.
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À Messine, des accusations de fraude électorale divisent le Grand Orient d’Italie

Source : Domani – 18 septembre 2026
Fabrizio Bertè retrace le conflit né dans la Loge La Ragione 333 et les recours civils engagés contre des élections du GOI. Franco Tomasello, ancien membre expulsé, livre un réquisitoire sévère contre l’institution. Ses jugements et les accusations de fraude doivent être attribués à leurs auteurs ; les procédures judiciaires, elles, constituent le cadre factuel vérifiable.
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Espagne

Les mémoires d’Arthur Edward Waite paraissent en espagnol

Source : Masonica – lettre d’éditeur – 18 septembre 2026
L’éditeur présente « Sombras de vida y pensamiento », mémoires où Waite revient sur la Golden Dawn, la franc-maçonnerie, l’alchimie et son évolution vers une lecture plus spirituelle de la Tradition. Il s’agit d’une communication commerciale, non d’une recension indépendante. La parution offre néanmoins un accès hispanophone à un témoin majeur de l’ésotérisme occidental moderne.
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Belgique

À Liège, la rencontre avec Gérard Lovat est reportée à novembre

Source : communication de librairie – 19 septembre 2026
La librairie initiatique reconnaît qu’un rappel erroné a annoncé la séance autour de « Trois points ce n’est pas tout… » alors qu’elle avait été reportée. La nouvelle date, prévue en novembre, reste à fixer. Cette correction utile évite un déplacement inutile et illustre l’importance de distinguer promotion culturelle et information pratique effectivement confirmée.
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Irlande

La Freemasons’ Hall de Dublin participe à la Nuit de la culture

Source : The Gloss Magazine – 18 septembre 2026
Le guide de la Culture Night signale des visites de la Freemasons’ Hall parmi plusieurs bâtiments dublinois rarement accessibles, aux côtés de la Mansion House et des King’s Inns. L’ouverture inscrit le patrimoine maçonnique dans un programme civique plus large, où architecture, archives et récits urbains deviennent des moyens de mieux connaître la ville.
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Royaume-Uni

Harrogate ouvre son Masonic Hall au public pour une journée

Source : Harrogate Advertiser – alerte reçue le 19 septembre 2026
Le Masonic Hall de Harrogate annonce une ouverture exceptionnelle dimanche, avec découverte des espaces du bâtiment, dont sa grande salle de bal. Le site n’étant pas accessible à la vérification, cette notice repose sur l’extrait Google Alerts. Comme en France, l’architecture sert ici de médiation entre une institution discrète et son environnement local.
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Dans le Sussex, quatre groupes maçonniques soutiennent Medi Tech Trust

Source : Sussex Express – alerte reçue le 19 septembre 2026
Selon l’extrait Google Alerts, quatre groupes maçonniques d’Eastbourne ont réuni un don ensuite abondé par la Sussex Freemasons Community Charity au bénéfice de Medi Tech Trust. L’article complet n’a pas pu être consulté. L’information est donc présentée prudemment comme une action caritative déclarée, sans ajouter de montant ni d’usage précis non vérifié.
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États-Unis

Un acquéreur se profile pour le Scottish Rite Center d’Oakland

Source : Hoodline – 18 septembre 2026
La vente du vaste temple de 1927, proposé depuis environ un an, est entrée en phase de séquestre ; l’identité de l’acheteur et le prix restent inconnus. La baisse des effectifs et les coûts d’entretien ont motivé la cession. Le bâtiment protégé, entre Art déco, activités culturelles et mémoire maçonnique, devrait conserver son enveloppe patrimoniale.
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La Co-Maçonnerie universelle prépare sa convention de l’Ouest à Alameda

Source : Universal Co-Masonry – communication officielle – 18 septembre 2026

La sixième convention du district Ouest se tiendra les 24 et 25 octobre en Californie. Le samedi sera ouvert aux maçons comme aux non-maçons, avec conférences sur la franc-maçonnerie et les principes d’une société éclairée, puis une cérémonie du souvenir publique. Le dimanche, consacré à une cérémonie d’élévation, sera réservé aux membres.
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Un média catholique invite à répondre pastoralement aux soupçons de franc-maçonnerie

Source : Florida Catholic – rubrique questions-réponses – alerte reçue le 19 septembre 2026
La question porte sur l’attitude d’un prêtre face aux fidèles prompts à soupçonner autrui d’appartenir à la franc-maçonnerie. La page n’a pas pu être consultée ; seule l’orientation donnée par l’extrait Google Alerts est certaine. Le sujet signale toutefois un déplacement intéressant, de la condamnation doctrinale vers la gestion pastorale de la suspicion et de la rumeur.
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Au fil de ces regards croisés, cette revue de presse invite à prolonger la réflexion, à confronter les points de vue et à demeurer attentifs aux mouvements de notre temps, dans un esprit de liberté, de vigilance et de fraternité.

Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères, nous vous souhaitons une bonne lecture.

Ainsi va le Monde…

Suite aux communiqués de presse… « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »

Non. Mais elle peut tuer leur souveraineté intellectuelle… et rendre leurs loges inutiles

L’intelligence artificielle ne va probablement pas envoyer, demain matin, un robot armé frapper à la porte des temples. Le danger, plus discret et peut-être plus sérieux pour la Franc-maçonnerie, est ailleurs : voir des outils capables d’écrire, de commenter, de résumer, d’argumenter et de séduire mieux que nous vider progressivement de sa substance le travail initiatique.

À l’échelle de la France, la première inquiétude n’est pas seulement celle d’une hypothétique machine qui tuerait l’humanité. C’est aussi, beaucoup plus concrètement, la dépendance technologique d’un pays qui risque de consommer les intelligences artificielles conçues, financées, entraînées et gouvernées ailleurs — principalement aux États-Unis et en Chine.

L’angoisse d’une IA hors contrôle

Suite aux communiqués de presse... « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »

Depuis quelques jours, la presse internationale relaie une alerte spectaculaire : celle de Jacob Coxon, chercheur britannique passé par OpenAI puis Anthropic. Il a annoncé son départ de l’industrie de l’IA, estimant que les laboratoires les plus avancés se précipitent vers des systèmes potentiellement auto-améliorants sans disposer de garanties suffisantes de contrôle. Selon lui, certains acteurs qui construisent ces modèles pensent sincèrement qu’ils pourraient « tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie ». (Source Figaro)

Il faut prendre ces déclarations au sérieux, mais sans les confondre avec une prophétie démontrée. Elles expriment une inquiétude forte, formulée par des personnes ayant un accès direct aux technologies les plus avancées. Elles ne constituent pas une preuve que l’extinction de l’humanité est inévitable, ni même qu’une « superintelligence » apparaîtra à brève échéance.

Le débat porte sur ce que les spécialistes appellent le problème de l’alignement : comment s’assurer qu’un système très puissant poursuive réellement des objectifs compatibles avec les intérêts humains, y compris dans des situations nouvelles que ses concepteurs n’avaient pas anticipées ? La BBC rappelle que les agents d’IA actuels peuvent exécuter des consignes de façon très littérale et rapide, sans disposer des repères moraux implicites qui structurent les décisions humaines. Or les valeurs elles-mêmes font débat entre les êtres humains : programmer une IA « conforme à nos valeurs » suppose déjà de décider lesquelles. (Source BBC)

Les scénarios les plus alarmistes ne reposent pas nécessairement sur des robots humanoïdes façon Terminator. Les risques évoqués sont beaucoup plus prosaïques :

Suite aux communiqués de presse... « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »
  • Des cyberattaques automatisées et massives contre les télécommunications, les réseaux électriques, les hôpitaux, les banques ou la logistique.
  • La conception ou l’optimisation d’agents biologiques dangereux.
  • La manipulation de l’opinion publique, notamment par des contenus personnalisés, des faux visuels, des opérations d’influence et des campagnes électorales ciblées.
  • Une dépendance si généralisée aux systèmes automatisés qu’une panne, une compromission ou une décision erronée provoquerait des effets en cascade.
  • L’automatisation accélérée d’activités de fraude, de désinformation ou de piratage. (Source Radio-Canada)
Suite aux communiqués de presse... « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »
Geoffrey Hinton en 2026

Geoffrey Hinton, l’une des figures majeures de l’apprentissage profond, a récemment déclaré estimer à 10% la probabilité d’une extinction humaine liée à l’IA dans les dix prochaines années — une estimation personnelle, non un consensus scientifique. Il souligne notamment les risques biologiques, cybernétiques et de manipulation sociale à grande échelle. (Source futura-sciences)

Ces avertissements appellent une politique de sécurité, des règles internationales, des tests indépendants, une traçabilité des modèles et une capacité réelle de les arrêter. L’Union européenne a déjà mis en place l’AI Act : les règles concernant les modèles d’IA à usage général s’appliquent depuis août 2025, avec des obligations de transparence, de respect du droit d’auteur, ainsi que des exigences renforcées de gestion des risques pour les modèles présentant des risques systémiques.

Mais la vraie difficulté reste entière : dans une course mondiale où les gains économiques, militaires et géopolitiques sont considérables, aucun acteur ne veut être celui qui ralentit seul.

La France : absente, vraiment ?

L’idée selon laquelle la France n’investirait que 1,5 milliard d’euros par an tandis que « la Californie » investirait 1 000 milliards doit être corrigée. Elle traduit une inquiétude compréhensible, mais les ordres de grandeur ne correspondent pas à des données comparables.

Palais du Luxembourg.
Palais du Luxembourg.

La stratégie nationale française pour l’IA a représenté 1,3 milliard d’euros de financements publics sur 2018-2022, puis 1,1 milliard sur 2023-2025. Le Sénat relève cependant que les financements liés à France 2030 ont porté l’effort de soutien aux projets d’IA à 3,9 milliards d’euros cumulés à fin 2025, dont 2 milliards sur les trois dernières années. Ces sommes restent substantielles, mais elles ne sont pas de même nature que les investissements privés mondiaux des grandes plateformes technologiques. (Source Senat)

La France n’est donc pas absente. Elle dispose de chercheurs reconnus, d’écoles et de laboratoires de premier plan, d’un tissu de start-up qui a dépassé le millier d’entreprises spécialisées en IA, et d’acteurs comme Mistral AI. En 2024, les jeunes entreprises françaises de l’IA ont levé 1,4 milliard d’euros; Mistral a annoncé en septembre 2026 une levée de 3 milliards d’euros portant sa valorisation au-delà de 21 milliards d’euros.

Surtout, la France a annoncé, lors du Sommet pour l’action sur l’IA de février 2025, des engagements privés totalisant 109 milliards d’euros pour des infrastructures et projets d’intelligence artificielle à venir. Une part importante concerne les centres de données et la puissance de calcul; parmi les annonces, le fonds MGX des Émirats arabes unis prévoyait jusqu’à 50 milliards d’euros, notamment pour un campus IA de 1 gigawatt. Ce chiffre est une promesse d’investissement pluriannuelle, pas une dépense publique déjà réalisée ni un budget souverain entièrement français.

Dire que le budget français représente « une demi-journée de recherche californienne » est donc journalistiquement séduisant, mais factuellement invérifiable et trop simplificateur. En revanche, le déséquilibre est réel, massif et préoccupant.

Indicateur comparableMontant / constat
Investissement privé IA aux États-Unis, 2024109,1 milliards de dollars
Investissement privé IA aux États-Unis, 2025285,9 milliards de dollars
Investissement privé IA en Chine, 202512,4 milliards de dollars déclarés
Investissement privé IA au Royaume-Uni, 20255,9 milliards de dollars
Investissement privé IA en France, 20254,36 milliards de dollars
Investissement privé IA cumulé aux États-Unis depuis 2013, à fin 2024470,9 milliards de dollars
Investissement public français : première phase SNIA, 2018-20221,3 milliard d’euros
Engagements annoncés pour l’IA en France, à venir109 milliards d’euros

Les chiffres des investissements privés pour 2024 et 2025 proviennent de l’AI Index de Stanford; ils doivent être lus avec prudence, car la mesure reflète des financements privés recensés et ne capture pas complètement les dépenses publiques ou les fonds guidés par l’État, notamment en Chine. Mais le diagnostic demeure clair : les États-Unis dominent très largement le financement privé de l’IA. En 2025, le montant américain était plus de 23 fois supérieur à celui déclaré pour la Chine, et près de 66 fois celui de la France.

Le projet américain Stargate, annoncé en janvier 2025, évoque jusqu’à 500 milliards de dollars d’investissements privés dans les infrastructures d’IA. Il ne s’agit pas de « la Californie » seule, ni d’un investissement annuel déjà dépensé; c’est une ambition pluriannuelle, associant des entreprises et investisseurs privés. Mais il illustre l’échelle à laquelle se joue désormais la compétition mondiale. Face à lui, les 109 milliards annoncés en France sont significatifs, mais ils reposent largement sur des capitaux internationaux et ne suffisent pas, à eux seuls, à garantir la maîtrise des modèles, des puces, des données et des services finaux.

Le risque réel : devenir locataires de l’intelligence

Le scénario le plus plausible, dans un premier temps, n’est pas une IA qui tue physiquement l’humanité. C’est une IA qui redistribue silencieusement le pouvoir.

Scène futuriste conçue par l'intelligence artificielle (IA).
Scène futuriste conçue par l’intelligence artificielle (IA).

Celui qui possède les puces les plus performantes, les centres de données, l’électricité, les jeux de données, les modèles fondamentaux, les plateformes de diffusion et les interfaces grand public détient une part croissante de la capacité à organiser le travail, l’information, l’éducation, la création, la défense et l’administration.

Les mots ont leur importance. La France peut utiliser l’IA, réglementer l’IA, accueillir des centres de données, former des ingénieurs et financer des start-up. Mais si les couches décisives — processeurs, clouds, modèles propriétaires, systèmes d’exploitation, outils de productivité et canaux de diffusion — sont contrôlées hors d’Europe, elle risque de devenir une nation utilisatrice, et non une nation qui décide.

C’est là que la souveraineté se joue.

Un pays qui dépend d’un modèle étranger pour produire ses contenus, analyser ses données de santé, instruire ses dossiers administratifs, sécuriser ses réseaux, assister ses enseignants, faire fonctionner ses entreprises ou accompagner ses armées ne dépend pas seulement d’une technologie. Il dépend du droit applicable à cette technologie, de ses prix, de ses mises à jour, de ses conditions d’accès, de ses filtres, de ses priorités commerciales et de ses arbitrages géopolitiques.

La menace ne viendra pas nécessairement d’une intention hostile. Elle peut naître d’une dépendance ordinaire : une hausse tarifaire, une restriction d’accès, un changement de règles, une rupture de service, une décision extraterritoriale, une captation des marges économiques ou une incapacité française à auditer les systèmes qui structurent la vie collective.

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La Chine et les États-Unis ne sont pas les seuls pôles importants, mais ils disposent d’avantages qui comptent : une capacité financière immense, des champions numériques mondiaux, l’accès aux semi-conducteurs ou la volonté de bâtir une autonomie dans ce domaine, des marchés domestiques gigantesques et une intégration plus rapide de l’IA dans leurs stratégies industrielles, civiles et militaires.

Pour la France, la réponse ne peut pas consister à prétendre reproduire à elle seule la puissance financière américaine ou chinoise. Elle doit être européenne, industrielle et ciblée :

  • Financer durablement le calcul de haute performance et l’accès des chercheurs, PME et administrations à une infrastructure européenne.
  • Soutenir des modèles ouverts, auditables et multilingues, capables de travailler correctement en français et dans les langues européennes.
  • Développer une politique publique de données : santé, recherche, patrimoine, droit, services publics, industries culturelles, avec des règles d’accès et de protection strictes.
  • Réduire les dépendances sur les puces, le cloud, les outils de cybersécurité et les logiciels critiques.
  • Former massivement : non seulement des ingénieurs, mais des enseignants, soignants, agents publics, artisans, créateurs, dirigeants d’associations et citoyens.
  • Exiger l’interopérabilité, la réversibilité des données et des clauses anti-verrouillage dans tous les grands marchés publics.
  • Faire de l’Europe non seulement le continent qui réglemente, mais celui qui produit, héberge, évalue et choisit ses propres outils.

La régulation européenne est nécessaire, notamment pour imposer des obligations de transparence et de sécurité aux fournisseurs de modèles généralistes. Mais réglementer sans disposer de capacités industrielles revient à fixer les règles du jeu d’un stade que d’autres possèdent.

Et les francs-maçons dans tout cela ?

La question peut sembler décalée. Elle ne l’est pas.

La Franc-maçonnerie s’est historiquement constituée autour d’une promesse intellectuelle : réunir des individus différents, les faire réfléchir hors du bruit du monde, transmettre des symboles, apprendre à écouter, à douter, à construire une parole plus juste et à transformer l’expérience individuelle en progrès intérieur et collectif.

Or l’IA touche chacun de ces piliers.

Demain, ou plus exactement dès aujourd’hui, un Frère peut demander à une machine :

  • Une planche sur la pierre brute, le pavé mosaïque ou la symbolique de l’acacia.
  • Une dissertation sur l’initiation, la laïcité, la mort symbolique ou la tolérance.
  • Des citations de Platon, Jung, Bachelard, Guénon, Anderson ou Saint-Exupéry.
  • Une interprétation de rite, un discours de Vénérable, un hommage funèbre ou une réponse à un débat de Loge.
  • Une image de Temple, un tableau de Loge imaginaire, une musique d’agape ou une vidéo de présentation.
Suite aux communiqués de presse... « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »

Et la machine répondra en quelques secondes. Avec des phrases propres. Des références parfois exactes, parfois inventées. Une conclusion sur la Lumière. Trois citations profondes. Une touche de fraternité. Et, comme toujours, une phrase du type : « En définitive, ce symbole nous invite à cheminer humblement vers une plus grande connaissance de nous-mêmes. »

La planche Wikipédia paraîtra bientôt presque artisanale. La planche générée par IA sera plus fluide, plus structurée, plus riche en vocabulaire et plus immédiatement flatteuse. Elle pourra être adaptée au Rite, au degré, au ton de la Loge, à la durée imposée et même au caractère supposé du Vénérable Maître.

Suite aux communiqués de presse... « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »
Par Yonnel Ghernaouti

C’est précisément le problème.

Si la Franc-maçonnerie réduit la planche à un texte bien écrit, elle a déjà perdu. Une IA dépassera rapidement la plupart des humains dans cet exercice formel. Mais une planche ne devrait jamais être seulement un produit rédactionnel. Elle devrait être la trace d’un travail, d’une hésitation, d’une lecture, d’un doute, d’une expérience et d’une transformation.

Une machine peut expliquer le symbole de la porte basse. Elle ne peut pas franchir, à notre place, les portes que nous refusons de voir dans notre propre existence. Elle peut résumer la mort symbolique. Elle ne peut pas faire le deuil de nos certitudes. Elle peut disserter sur la fraternité. Elle ne peut pas appeler un Frère malade, visiter une Sœur isolée, soutenir une famille en difficulté, écouter un silence à l’agape ou réparer une relation blessée. Là demeure l’espace irremplaçable de la Loge.

Le risque maçonnique : une fraternité sans effort

Suite aux communiqués de presse... « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »

Le danger n’est donc pas que l’IA « remplace » les francs-maçons, au sens où elle prendrait leur place en chaîne d’union. Le danger est plus sournois : qu’elle les dispense du travail qu’ils avaient choisi de faire.

Pourquoi lire longuement un livre lorsque le résumé détaillé est disponible instantanément ?
Pourquoi lutter avec un symbole lorsqu’un chatbot propose dix interprétations en vingt secondes ?
Pourquoi chercher ses mots lorsque l’on peut commander une planche éloquente ?
Pourquoi confronter une pensée imparfaite à celle des autres lorsque la machine vous propose immédiatement une version impeccable, prudente et consensuelle ?
Pourquoi supporter l’inconfort du silence si une intelligence conversationnelle est disponible à toute heure, toujours flatteuse, toujours patiente, toujours prête à valider votre intuition ?

La réponse est simple : parce que l’initiation n’est pas une optimisation. La Maçonnerie ne devrait pas être le dernier endroit où l’on produit du texte sans effort. Elle devrait devenir l’un des rares lieux où l’on apprend à ne pas déléguer son jugement. Dans un monde saturé de réponses immédiates, une Loge qui protégerait l’attention, le silence, la parole incarnée, le désaccord loyal et la lenteur de la maturation pourrait paradoxalement devenir beaucoup plus moderne qu’elle ne l’imagine. Le vrai luxe de demain ne sera peut-être pas d’obtenir une réponse de plus. Ce sera de rencontrer des personnes qui ont réellement réfléchi avant de parler.

Une super-IA dans cinq ans : non pas une certitude, mais un test

Affirmer qu’une superintelligence émergera dans cinq ans serait imprudent. Les experts divergent profondément sur les délais, les définitions et même sur la possibilité d’une IA générale comparable ou supérieure à l’intelligence humaine. Les déclarations de Jacob Coxon, Evan Hubinger ou Geoffrey Hinton sont des avertissements graves, pas un calendrier scientifique établi. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer que rien de décisif ne changera d’ici cinq ans. Les systèmes deviennent déjà multimodaux, plus autonomes, capables de manipuler du texte, des images, du son, du code, des données et parfois des outils numériques. Les investissements privés mondiaux dans l’IA ont atteint 344,7 milliards de dollars en 2025 selon Stanford, en hausse de 127,5% sur un an.

Même sans « super-IA », cela suffit à bouleverser les métiers intellectuels, administratifs, médiatiques, créatifs, juridiques, éducatifs et associatifs. Et cela suffit à bouleverser les loges. Les jeunes générations, et les femmes que la Franc-maçonnerie souhaite à juste titre davantage accueillir, ne viendront pas seulement écouter des réflexions qui ressemblent à des copies scolaires améliorées. Elles attendront une expérience que les plateformes numériques ne donnent pas : du lien véritable, de l’écoute, de l’intergénérationnel, de la responsabilité, de l’action concrète, un espace sûr pour la pensée complexe et une parole qui ne soit pas une performance.

Une Loge qui se contenterait de reproduire, une fois par mois, une conférence que l’on peut obtenir gratuitement en ligne perdrait progressivement son pouvoir d’attraction. Une Loge capable de faire vivre une expérience humaine exigeante, fraternelle, esthétique, intellectuelle et solidaire pourrait au contraire trouver une nouvelle nécessité.

Sept propositions crédibles pour ne pas subir

La Franc-maçonnerie n’a pas besoin de remplacer le maillet par un casque de réalité virtuelle ni de transformer les colonnes en écrans tactiles. Elle doit éviter deux erreurs symétriques : le rejet rituel de toute technologie et la fascination naïve pour chaque nouveauté.

Voici des pistes concrètes, applicables sans transformer les temples en start-up.

1. Adopter une charte d’usage de l’IA

Chaque Obédience, voire chaque Loge, devrait disposer d’une charte claire.

Elle pourrait prévoir :

  • L’interdiction de transmettre à une IA publique des données permettant d’identifier des Frères, des Sœurs, des candidats, des échanges de Loge ou des documents internes.
  • L’obligation de signaler l’usage significatif d’une IA dans la préparation d’une planche, d’un discours ou d’un document.
  • L’interdiction de faire passer un texte entièrement généré par IA pour un travail personnel.
  • Une vérification obligatoire de toute citation, source, date ou référence fournie par un outil.
  • Le refus des faux portraits, enregistrements audio ou vidéos imitant des membres sans consentement explicite.

Ce n’est pas un détail technique. C’est une question de discrétion, de loyauté et de protection des personnes.

2. Faire de la littératie IA un travail de Loge

Une tenue par trimestre pourrait être consacrée à l’IA, non pour demander à la machine d’écrire une planche sur l’IA, mais pour apprendre à la comprendre et à la discuter.

Par exemple :

  • Comment un grand modèle de langage produit-il ses réponses ?
  • Qu’est-ce qu’une hallucination et comment la repérer ?
  • Comment vérifier une source ?
  • Quels sont les risques de biais, de discrimination et de manipulation ?
  • Qui possède les données et les infrastructures ?
  • Que deviennent le droit d’auteur, le travail intellectuel et l’autonomie du jugement ?

Ce travail correspond parfaitement à la vocation d’éducation populaire que beaucoup de traditions maçonniques revendiquent.

3. Réinventer la planche

La planche n’a pas besoin de disparaître. Elle doit devenir plus difficile à simuler.

Une Loge peut demander que toute planche comporte :

  • Une expérience personnelle, professionnelle ou vécue, sans aucune indiscrétion.
  • Au moins une source lue, citée et réellement comprise.
  • Une question laissée ouverte, plutôt qu’une conclusion définitive.
  • Une courte note sur la méthode de recherche et, le cas échéant, sur l’usage de l’IA.
  • Un temps de dialogue plus long que l’exposé lui-même.

L’IA peut rédiger un texte brillant. Elle ne peut pas remplacer le récit sincère d’une rencontre, d’un doute, d’un échec, d’une conversion intérieure ou d’un geste fraternel vécu.

4. Créer des « ateliers de discernement »

Les loges peuvent organiser des ateliers très pratiques : comparer une planche humaine, une planche assistée par IA et une planche entièrement générée; repérer les banalités, les fausses références, les raisonnements circulaires et les formules creuses.

Le but n’est pas d’humilier les utilisateurs d’outils numériques. Le but est de former des esprits capables de distinguer :

  • Une information d’une affirmation.
  • Une citation vérifiée d’une phrase apocryphe.
  • Une synthèse utile d’une pensée réellement assimilée.
  • Une éloquence artificielle d’une parole habitée.
  • Une assistance technique d’une délégation totale du jugement.

Le discernement est une compétence initiatique aussi bien que citoyenne.

5. Construire une bibliothèque maçonnique numérique souveraine

Suite aux communiqués de presse... « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »

Les Obédiences pourraient mutualiser une plateforme documentaire sécurisée : textes libres de droits, travaux autorisés, archives numérisées, bibliographies vérifiées, glossaires de symboles, conférences et parcours pédagogiques.

Cette bibliothèque devrait être :

  • Hébergée en Europe.
  • Respectueuse des données personnelles.
  • Accessible aux membres selon des droits précis.
  • Alimentée par des sources vérifiées.
  • Dotée, si nécessaire, d’un assistant IA limité à ce corpus autorisé et clairement sourcé.

Ainsi, au lieu de livrer leurs recherches aux plateformes généralistes, les maçons pourraient disposer d’un outil d’étude maîtrisé, où chaque réponse renverrait vers ses sources plutôt que vers une apparence de savoir.

Suite aux communiqués de presse... « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »

6. Mettre l’IA au service de l’hospitalité

L’IA peut aider aux tâches répétitives : classement documentaire, transcription d’archives avec validation humaine, indexation de bibliothèques, aide à l’accessibilité pour les personnes dyslexiques, sous-titrage, traduction, mise en page, préparation de supports pédagogiques ou rappel administratif.

Mais elle ne doit pas remplacer l’Hospitalier.

Un système peut signaler qu’un membre ne s’est pas présenté depuis plusieurs mois. Seul un Frère ou une Sœur peut appeler, écouter, comprendre qu’il y a une maladie, un deuil, une difficulté financière, une lassitude, une crise familiale ou simplement le besoin d’être rejoint.

Dans la Maçonnerie de demain, l’humanité ne se défendra pas contre la machine par des déclarations grandiloquentes. Elle se défendra par une attention concrète aux personnes.

7. Faire de la souveraineté numérique un sujet initiatique

Tablier Souverain GIG 33e degré REAA – Source Le chemin maçonnique
Tablier Souverain GIG 33e degré REAA – Source Le chemin maçonnique

Enfin, les loges devraient cesser de laisser la souveraineté numérique aux seuls ingénieurs, ministres ou chefs d’entreprise.

À qui appartiennent les outils qui façonnent notre pensée ?
Qui écrit les algorithmes qui hiérarchisent notre information ?
Qui fixe les limites de la parole acceptable ?
Qui possède les données de nos vies ?
Quel peuple conserve la capacité de choisir ses instruments, de les inspecter et de les refuser ?

Ces questions sont profondément maçonniques. Elles parlent de liberté, de responsabilité, de connaissance, de pouvoir, de dignité humaine et de construction collective.

La machine peut-elle entrer dans le Temple ?

Elle y est déjà entrée. Elle est dans les téléphones posés sur les colonnes, dans les convocations rédigées en quelques secondes, dans les illustrations publiées sur les réseaux sociaux, dans les courriers corrigés automatiquement, dans les recherches de citations, dans les planches que certains préparent — ou font préparer — sans toujours le dire.

La question n’est donc plus : « Faut-il autoriser l’IA ? »

La vraie question est : quel usage de l’IA est compatible avec l’exigence maçonnique ?

Suite aux communiqués de presse... « L’IA va-t-elle tuer les francs-maçons ? »

Une Franc-maçonnerie qui nierait ces technologies deviendrait rapidement inaudible. Une Franc-maçonnerie qui leur abandonnerait ses textes, ses mémoires, sa réflexion et sa fraternité se condamnerait elle-même à l’insignifiance.

Entre ces deux impasses existe une voie plus ambitieuse : faire de la Loge un lieu où la technique est connue, discutée, maîtrisée et mise à sa juste place. Car une IA, si puissante soit-elle, n’a ni conscience vécue, ni vulnérabilité, ni responsabilité morale, ni mémoire affective, ni véritable fraternité. Elle peut imiter une voix. Elle peut reproduire une émotion. Elle peut produire un discours remarquable sur la Lumière. Mais elle ne peut pas désirer devenir meilleure. C’est peut-être là que les francs-maçons conservent leur raison d’être.

Non pas parce qu’ils posséderaient un secret que la machine ne pourra jamais lire.
Mais parce qu’ils ont encore à accomplir un travail qu’aucune machine ne peut faire à leur place :

devenir plus libres, plus lucides et plus fraternels.

Sources et informations pour aller plus loin

À lire aussi sur 450.fm

L’interview de Jacques Carletto : « Éloge de l’âge »

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Quarante ans après le succès d’Eloge de l’âge, ( que l’on trouvera ici en première partie), Christian Combaz revient sur le thème de la vieillesse car il y a du nouveau dans le sordide : la promotion législative voire constitutionnelle de l’euthanasie est l’aboutissement d’un processus qu’il redoutait dans les années 80 et qui révèle désormais la laideur du projet transhumaniste : piétiner la réserve et la pudeur de l’enfance à travers le sexe en maternelle, nier le détachement de la vieillesse à travers les implants et le botox,

c’est essayer de fabriquer une humanité qui ressemblera aux robots qu’elle fabrique et dont on arrachera la batterie pour l’envoyer au cimetière. L’auteur se souvient d’un vieux psychiatre juif de Miami, lecteur de la Montagne magique de Thomas Mann, qui lui avait fait une curieuse prophétie négligée dans le premier livre mais relatée dans la présente édition: « Ici même ils voleront le sang des enfants pour le faire boire à ceux qui ne veulent pas vieillir ».

Christian Combaz, 72 ans vit dans un village du sud de la France. Après un parcours de chroniqueur-éditorialiste, et de nombreux séjours à l’étranger et avoir été Habitué des plateaux-télé jusqu’en 2015, il s’y est toujours distingué, dans la lignée de ses éditoriaux du Figaro, par une résistance farouche mais souriante aux niaiseries américaines, préférant les gens droits aux gens retors et la France de Giono à celle d’Ardisson. A la chute du mur de Berlin il a séjourné longtemps en Hongrie, il a appris le russe, langue dans laquelle il est d’ailleurs traduit, et il a beaucoup écrit contre l’occupation culturelle atlantiste, ce qui lui vaut de compter aujourd’hui parmi les voix dissidentes les plus écoutées du pays.
Son émission hebdomadaire CAMPAGNOL réunit chaque lundi après-midi plus de 150 000 spectateurs sur Youtube, Odyssée, Crowdbunker…

Robin des Bois, ou la justice quand elle quitte le palais

Avec son numéro 98, daté de septembre-octobre 2026, Ça m’intéresse Histoire choisit une question aussi ancienne que la cité. À quel moment celui que la loi désigne comme criminel devient-il, dans la mémoire collective, un justicier, un rebelle ou le défenseur des humiliés ? Autour de Robin des Bois, de Cartouche, Mandrin, Rob Roy, Ned Kelly, Jesse James, Phoolan Devi ou Pancho Villa, le dossier central démonte la fabrication du « bandit au grand cœur » et interroge la frontière mouvante entre légalité et légitimité.

Le reste du numéro prolonge cette interrogation par d’autres chemins, de la mémoire de l’esclavage aux femmes de la Révolution, des camps de regroupement en Algérie à Srebrenica, de la peste à l’histoire du stress, jusqu’à Claude Monet ou Kate Warne. Qui écrit l’Histoire, qui reçoit un nom, qui tombe dans l’oubli, et par quel travail de mémoire une société réexamine-t-elle ses propres jugements ?

Un mot sur Ça m’intéresse Histoire

Déclinaison du magazine Ça m’intéresse, le titre paraît pour la première fois en kiosque le 15 décembre 2010, sous le nom de Memo. D’abord mensuel, il devient en juillet 2011 Ça m’intéresse Histoire et adopte une périodicité bimestrielle. Son ambition est clairement celle de la vulgarisation historique, au meilleur sens du terme : raconter, expliquer, donner des repères, susciter la curiosité et conduire parfois le lecteur vers des ouvrages plus savants. Certains esprits chagrins regardent volontiers de haut cette histoire « grand public ». Ils ont tort. Il en faut pour tous les lecteurs et pour tous les degrés d’approche du savoir. On ne naît pas historien ; on le devient parfois parce qu’un récit, une image, une énigme ou un personnage ont un jour entrouvert une porte.

Vulgariser n’est pas abaisser le savoir : c’est lui construire un escalier.

Et si ce type de magazine permet à quelques lecteurs de rencontrer Robin des Bois, Srebrenica, les femmes de la Révolution ou la mémoire de l’esclavage autrement qu’au détour d’une date apprise autrefois à l’école, il accomplit déjà une part essentielle de sa mission : faire connaître l’Histoire pour donner envie de l’aimer, puis de l’approfondir.

Les noms retrouvés obligent l’Histoire à rendre des comptes

Stéphane Guellazzi ouvre le numéro sur le mémorial parisien consacré aux victimes de l’esclavage et sur la restitution des noms. Nommer, c’est rendre à une personne la part d’humanité que l’asservissement avait tenté d’effacer. L’Histoire travaille ainsi sur les exclusions et sur les récits qui confèrent une dignité à certains tout en condamnant d’autres êtres à l’ombre.

J.-M. Schiappa – Babelio

L’entretien avec Jean-Marc Schiappa sur les femmes dans la Révolution française procède du même déplacement. Les citoyennes ont marché, pétitionné, pris la parole, puis la mémoire politique les a souvent reléguées. L’enquête consacrée à la peste et aux pauvres ainsi que l’histoire du stress déplacent encore le regard vers les corps soumis au travail, à la peur ou à la maladie.

Robin des Bois naît moins dans la forêt que dans le désir humain de justice

Le cœur intellectuel du numéro se trouve dans les seize pages consacrées aux bandits devenus héros. Bertrand Rocher part de Robin des Bois, personnage dont l’existence historique demeure incertaine, puis montre comment ballades, littérature, romantisme et cinéma ont modelé un archétype mondial. Le hors-la-loi qui prend aux riches pour secourir les pauvres satisfait un besoin de justice compensatoire. Lorsque l’ordre légal paraît servir les privilégiés, l’imaginaire invente une contre-justice qui répare symboliquement les déséquilibres. Robin cesse ainsi d’appartenir au seul Moyen Âge anglais pour devenir une forme que chaque époque pose sur les figures de sa propre colère.

L’entretien avec l’historienne Valérie Sottocasa apporte le contrepoids nécessaire. Le « bandit au grand cœur » relève largement d’une construction romantique. Le dossier cherche surtout à comprendre pourquoi une communauté a besoin de la légende. Le brigand devient un révélateur des fissures de l’ordre social. Lorsque l’impôt est vécu comme spoliation, que l’autorité centrale paraît lointaine et que des solidarités locales protègent les clandestins, la frontière entre délinquance et résistance devient incertaine. Le crime ne se change pas en vertu parce qu’il vise un pouvoir impopulaire. Mais la légalité ne reçoit pas davantage, par sa seule existence, un brevet de justice.

Cette tension éclaire les figures françaises de Cartouche, Mandrin, Marie-Louise Tromel, dite Marion du Faouët ou Marie Finefont et Mesrine. Cartouche, chef de bande du début du XVIIIe siècle, fut enveloppé d’une célébrité qui excéda la réalité de ses actes. Mandrin, contrebandier devenu ennemi des fermiers généraux, trouva dans l’impopularité fiscale un terrain favorable à sa légende. Marion du Faouët rappelle que le banditisme n’est pas exclusivement masculin et que les figures féminines subissent souvent une double déformation, condamnées par l’ordre judiciaire puis remodelées par la mémoire.

Jacques Mesrine montre combien le XXe siècle remplace la ballade par la photographie, l’interview et la télévision. La fabrique du héros hors-la-loi change de supports, non de ressorts. Elle transforme la transgression en récit, puis le récit en personnage public.

Chaque peuple fabrique le rebelle dont il a besoin

L’élargissement international est l’une des grandes réussites du dossier. Rob Roy en Écosse, Ned Kelly en Australie, Juraj Jánošík dans les Carpates, Köroğlu dans les traditions turques, Zéchiás en Cisjordanie, Carmine Crocco dans l’Italie méridionale ou Klaus Störtebeker sur les mers du Nord composent une géographie de la dissidence. Les contextes diffèrent, mais une structure revient. La périphérie se dresse contre le centre, tandis que la montagne, la forêt, le désert ou la frontière deviennent des espaces où une autre fidélité peut se construire. Le héros populaire surgit lorsque la communauté voit dans la violence du fugitif une revanche exercée en son nom. La mémoire ne conserve pas seulement ce qui fut. Elle sélectionne ce qu’une société souhaite pouvoir admirer, pardonner ou opposer au pouvoir.

Billy the Kid

Le Far West fournit le laboratoire le plus spectaculaire de cette transfiguration

Jesse_James_NYPost

Jesse James, Billy the Kid, Pearl Hart, Charles Bolles ou Sam Bass appartiennent autant à l’histoire de la criminalité qu’à celle de la presse, du spectacle et du cinéma. Jesse James peut être rapproché de Robin des Bois dans la culture populaire, alors que ses engagements et ses violences rendent toute assimilation morale problématique. À mesure que le personnage devient image, son passé se simplifie, ses victimes s’effacent, ses contradictions disparaissent. La légende agit alors presque comme une opération alchimique de la mémoire. Elle choisit, retranche, colore et fixe.

Lorsque le crime devient politique, la mesure devient plus difficile encore

Les pages consacrées à Phoolan Devi, Maria Bonita, Bonnie Parker, Schinderhannes, Pancho Villa ou Ahmed Ouimer déplacent encore le problème. Phoolan Devi fut victime de violences extrêmes avant de devenir cheffe de bande, puis députée en Inde.

Bonnie Parker, 1933

Son histoire rend toute lecture binaire presque indécente. La vengeance, la domination de caste, la condition des femmes, le crime et l’accès ultérieur à la représentation politique s’y nouent sans se résoudre. Pancho Villa porte la figure du bandit jusqu’au seuil de la révolution. Dès lors, la catégorie pénale ne suffit plus. Le mot « criminel » peut être exact au regard d’un droit donné et insuffisant au regard d’une crise politique. Mais l’inverse vaut également. La cause collective ne sanctifie pas chaque moyen employé en son nom.

C’est ici que la lecture maçonnique devient féconde, à condition de ne pas travestir le propos historique.

La Franc-Maçonnerie travaille symboliquement avec l’équerre, le niveau et le compas, outils de mesure, de rectitude et de juste proportion. Le dossier rappelle combien le jugement humain perd sa rectitude lorsqu’il cède à la fascination. Entre la loi et la justice subsiste parfois un écart. Cet écart appelle la conscience, non le culte du rebelle. Le Franc-Maçon sait que la liberté de conscience n’est pas licence, que la fraternité n’abolit pas la responsabilité, et que la résistance à l’oppression n’autorise pas à effacer la victime. La pierre brute du récit populaire doit donc être travaillée. Il faut dégager le fait de la légende, la souffrance réelle de l’imagerie héroïque, la révolte légitime de la violence intéressée. Le véritable travail initiatique ne consiste pas à choisir entre l’ordre et la rébellion, mais à examiner la qualité morale de l’un comme de l’autre.

La mémoire est elle aussi un tribunal

Après ce dossier, le numéro continue de déplacer le regard. L’exposition consacrée à la Champagne médiévale rappelle la circulation des œuvres, des croyances et des pouvoirs. La rivalité franco-britannique dans le Pacifique montre comment exploration, commerce, mission et conquête coloniale s’entremêlent. Le bestiaire mondial, de l’Égypte à la Chine, de l’Inde au Mali, rappelle que l’animal devient depuis l’Antiquité un langage du politique, du religieux et du sacré. Le lecteur maçon y retrouve une leçon familière. Un symbole condense une vision du monde, une hiérarchie, une peur, un espoir ou une relation au transcendant.

Deux ensembles assombrissent cette circulation entre mémoire et oubli

Le premier revient sur les camps de regroupement en Algérie, où des millions de ruraux furent déplacés durant la guerre d’indépendance. Le second suit les familles des disparus de Srebrenica, à la recherche des corps et des noms des victimes du massacre de 1995. Une société ne répare rien tant qu’elle laisse les morts sans place et les disparus sans identité. Le témoignage de Jimmy Delpeuch, sapeur-pompier intervenu le 13 novembre 2015, ramène cette exigence à l’instant où sauver impose de décider sous la menace.

Les pages consacrées à Claude Monet restituent derrière le maître consacré un homme travaillé par le doute, la maladie, les deuils et le jardin. Kate Warne, première femme détective de l’agence Pinkerton, apparaît comme une pionnière du renseignement et de l’enquête. La comparaison entre George Washington et Thomas Jefferson rappelle enfin que les figures fondatrices ne forment jamais un bloc homogène. Derrière le panthéon subsistent les contradictions.

La qualité majeure de ce numéro tient à sa volonté de rendre l’Histoire accessible sans renoncer à la nuance. Ses formats courts créent aussi une limite. L’abondance impose parfois des raccourcis et la scénarisation peut reproduire la fascination qu’elle cherche à analyser. Le dossier sur les bandits échappe largement à cet écueil grâce à l’entretien historien et aux comparaisons internationales. D’autres sujets, réduits à une page ou deux, laissent davantage le lecteur sur sa faim. La curiosité historique commence souvent par une image ou un récit, mais elle doit ensuite accepter la lenteur des archives et l’inconfort du doute.

Le clin d’œil final consacré au canular d’Hégésippe Simon apporte une morale ironique

Une figure inventée peut recevoir hommages, discours et crédibilité dès lors que chacun suppose que les autres savent de qui il s’agit. Toute mythologie commence peut-être ainsi, par un nom que personne n’ose interroger. Robin des Bois, lui, n’a jamais cessé d’être interrogé, et c’est pourquoi il demeure fécond. Sa forêt est cette zone obscure de la conscience politique où la loi, la justice, la vengeance et le désir de réparation se croisent sans se confondre. Le travail du lecteur ressemble alors au travail de la pierre. Il faut dégrossir la légende sans tuer ce qu’elle révèle, retrouver les faits sans mépriser le besoin humain de symboles, et maintenir le compas ouvert entre deux exigences également nécessaires. Ne jamais absoudre la violence par fascination. Ne jamais confondre l’obéissance avec la justice.

C’est peut-être dans cet espace étroit que l’Histoire devient une école de liberté.

Ça m’intéresse Histoire, n° 98, septembre-octobre 2026, sous la rédaction en chef de Stéphane Guellazzi, 92 pages, 5,95 €

Disponible en kiosque, dans les Maisons de la Presse et au rayon presse des grandes surfaces.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Il a nourri Rome avant de devenir la terreur de ses campagnes, accompagné Odin avant que Fenrir ne menace d’engloutir le monde, guidé les peuples des steppes, peuplé les récits des nations amérindiennes, traversé la Bible et le Coran, hanté les forêts médiévales avant de trouver refuge dans les contes de notre enfance. Animal réel devenu créature de l’imaginaire universel, le loup appartient à ces figures que l’humanité n’a jamais cessé de charger de ses peurs, de ses désirs et de ses contradictions. Pour le Franc-Maçon, il devient ainsi moins un animal à domestiquer qu’un miroir tendu vers cette part sauvage de l’être qu’il ne s’agit ni de nier ni d’exalter, mais de connaître, de maîtriser et peut-être de transmuter.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Il existe des animaux dont la présence semble immédiatement ouvrir une porte sur un autre monde, et le loup est assurément de ceux-là. Sa seule évocation suffit à faire apparaître la forêt, la neige, les chemins perdus, la pleine lune et cette frontière incertaine où la lumière du feu humain rencontre l’obscurité du territoire sauvage. Depuis que nos ancêtres ont commencé à entourer leurs campements de flammes, le loup semble rôder à la périphérie de leur imaginaire autant qu’à celle de leurs villages, comme s’il avait été désigné pour incarner ce qui demeure au-delà de la clôture, hors de la cité, hors de la règle, et peut-être aussi hors de cette maîtrise que l’homme prétend exercer sur lui-même.

Pourtant, comme souvent dans notre Bestiaire initiatique, l’animal véritable dément en partie l’animal imaginaire.

Nous avons fait du loup l’emblème romantique du solitaire, du marginal superbe qui se suffirait à lui-même et regarderait avec mépris la foule des hommes, alors que sa vie réelle repose au contraire sur des liens sociaux complexes. La meute est d’abord une famille, structurée autour des adultes reproducteurs et de leurs descendants ; elle chasse, protège, élève et transmet, tandis que le jeune loup qui s’éloigne du groupe ne part généralement pas pour célébrer sa solitude, mais pour chercher un territoire et, souvent, fonder une nouvelle communauté. Même son hurlement, que notre imaginaire occidental adresse obstinément à la lune, est surtout langage, appel, rassemblement et affirmation d’une présence dans l’espace.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Cette première correction apportée par l’éthologie possède déjà une saveur initiatique, car elle nous rappelle que l’indépendance n’est pas nécessairement la solitude et que l’appartenance n’implique pas davantage l’effacement de l’individu. Entre l’homme dissous dans la foule et celui qui prétend n’avoir besoin de personne existe un espace plus exigeant, celui de la communauté librement choisie, où chacun demeure lui-même tout en participant à une œuvre qui le dépasse. Sans confondre évidemment la Loge avec la meute, il est difficile de ne pas reconnaître ici quelque chose de cette tension féconde entre l’individu et la Fraternité qui accompagne toute démarche maçonnique.

La louve romaine, ou lorsque la civilisation reconnaît sa dette envers le sauvage

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

L’une des images les plus célèbres de l’histoire occidentale commence précisément par une louve. Romulus et Remus, abandonnés aux eaux du Tibre et condamnés à disparaître avant même d’avoir vécu, sont recueillis, selon la tradition romaine, par une louve qui les allaite jusqu’à ce qu’un berger les prenne en charge. Nous sommes tellement familiers de la Louve capitoline que nous finissons parfois par oublier l’étrangeté immense du récit : Rome, future capitale d’un empire qui portera au plus haut degré l’organisation politique, juridique et militaire, choisit de placer à son origine deux enfants sauvés non par la cité, mais par un animal sauvage.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

La civilisation reconnaît ainsi symboliquement qu’elle ne se fonde pas seule

Avant les murailles, le Forum, les lois et les légions, il y aurait eu cette mamelle animale offerte à des enfants abandonnés, comme si l’ordre humain conservait au plus profond de lui-même la mémoire d’une dette contractée envers ce qu’il cherchera ensuite à repousser aux limites de son territoire. La louve de Rome n’est donc pas seulement une nourrice providentielle ; elle rappelle que ce que nous appelons civilisation n’est jamais une rupture absolue avec la nature, mais une transformation de forces plus anciennes dont nous demeurons les héritiers.

Le symbolisme maçonnique sait quelque chose de cette continuité. Travailler la pierre brute ne signifie pas nier la matière dont elle est faite, pas davantage que construire le Temple ne consiste à effacer ce qui précédait sa forme future. L’Œuvre ne commence pas avec l’homme qui prétendrait se créer lui-même ; elle commence avec ce qu’il reçoit, ce qu’il hérite et ce qu’il accepte progressivement de transformer.

Lycaon et les loups-garous : lorsque la bête ne vient plus de la forêt mais de l’homme

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

La Grèce ancienne nous conduit vers une tout autre profondeur du symbole. Le roi Lycaon, dont la tradition rapporte qu’il voulut mettre Zeus à l’épreuve en lui offrant un repas sacrilège contenant de la chair humaine, est transformé en loup. Derrière ce récit, auquel les auteurs antiques ont donné différentes formes, apparaît l’une des questions les plus troublantes de notre rapport au sauvage : que se passe-t-il lorsque la frontière entre l’homme et l’animal n’est plus située dans la forêt, mais à l’intérieur de l’homme lui-même ?

Toute l’histoire européenne de la lycanthropie découlera en partie de cette inquiétude. Le loup-garou est effrayant moins parce qu’il possède des crocs que parce qu’il conserve derrière eux quelque chose d’humain ; il est l’homme dont la forme sociale, morale et consciente ne parvient plus à contenir la violence qui l’habite. Le véritable monstre n’est donc plus l’animal extérieur à la cité, mais l’être humain qui traverse la frontière séparant l’instinct de la conscience et laisse l’un dévorer l’autre.

Le Moyen Âge puis l’époque moderne multiplieront les récits de métamorphoses, d’hommes condamnés à parcourir les campagnes sous forme lupine et de créatures qu’il faudrait reconnaître avant qu’elles ne retrouvent, au matin, un visage familier. Ces récits appartiennent certes au folklore, mais leur persistance révèle une intuition psychologique bien plus profonde : l’être humain sait obscurément qu’il porte en lui des forces qu’aucun costume social ne suffit à abolir.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

L’initiation n’a jamais eu pour fonction sérieuse de prétendre que cette part sombre n’existait pas. Elle invite au contraire à la regarder, car ce que l’on refuse de reconnaître en soi risque toujours de revenir sous une forme incontrôlée. La pierre brute ne devient pas pierre taillée parce qu’on lui ordonne d’oublier sa rugosité ; elle le devient parce qu’un travail patient met progressivement de l’ordre dans ce qui n’était encore qu’une puissance sans orientation.

Fenrir, ou la terrible leçon de ce que l’on croit pouvoir seulement enchaîner

Les mythologies nordiques donnent au loup une place d’une ampleur presque cosmique. Odin lui-même est accompagné de deux loups, Geri et Freki, qui demeurent auprès du dieu de la guerre, de la poésie, de la connaissance et de la souveraineté, comme si la sagesse nordique avait admis qu’une certaine puissance sauvage pouvait demeurer auprès de l’intelligence sans que l’une soit nécessairement détruite par l’autre.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Mais cette familiarité avec le loup change radicalement de nature avec Fenrir, fils de Loki, dont la croissance inquiète les dieux jusqu’à les conduire à vouloir l’enchaîner. Les premières entraves se révèlent incapables de contenir sa force ; seule une chaîne magique, Gleipnir, fabriquée à partir d’éléments impossibles, réussit à le retenir. Pourtant, lors du Ragnarök, l’ordre ancien s’effondre, Fenrir rompt ses liens et engloutit Odin avant d’être lui-même vaincu par Vidar.

Il serait trop simple de n’y voir qu’un combat entre le Bien et le Mal.

Fenrir peut aussi se lire comme une figure de cette énergie que l’on a enfermée sans parvenir à la transformer, de cette puissance que l’on a tenue à distance mais dont les chaînes n’ont jamais modifié la nature. Or toute tradition initiatique sait que contenir n’est pas transmuter et qu’une force refoulée demeure une force disponible pour le retour.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

C’est là peut-être l’une des plus fortes leçons du loup nordique : il ne suffit pas de poser des chaînes sur ce qui nous effraie en nous-mêmes, car la véritable maîtrise ne consiste pas à maintenir indéfiniment une puissance captive, mais à lui donner une orientation juste.

Sur les steppes, le loup devient ancêtre, guide et mémoire des origines

En quittant l’Europe occidentale pour les immensités de l’Asie centrale, le loup change encore de visage. Dans plusieurs traditions turciques, une louve apparaît au cœur de récits d’origine où elle sauve un survivant, assure sa descendance ou devient la médiatrice d’une renaissance collective. La figure souvent désignée sous le nom d’Asena appartient à cet ensemble de traditions dans lesquelles l’animal que l’Occident chrétien transformera volontiers en incarnation de la menace peut devenir ancêtre et garant d’une continuité.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

La tradition mongole offre une image tout aussi saisissante lorsque L’Histoire secrète des Mongols place à l’origine de la lignée de Gengis Khan Börte Chino, le « Loup gris-bleu », accompagné de Qo’ai Maral, la belle biche. L’association mérite d’être regardée longuement, car elle unit symboliquement le prédateur et celle qui aurait pu être sa proie. Là où le regard ordinaire ne verrait qu’une poursuite, le mythe fondateur imagine une généalogie.

Le loup et la biche cessent alors d’être simplement deux animaux pour devenir les deux termes d’une polarité créatrice. Nous retrouvons ici une intuition familière aux philosophies traditionnelles et à l’hermétisme : ce qui semble contradictoire sur le plan ordinaire peut devenir complémentaire sur un autre niveau de lecture. Le travail initiatique ne consiste pas nécessairement à faire triompher l’un des contraires sur l’autre, mais parfois à découvrir le plan où leur opposition devient féconde.

Des nations amérindiennes au Japon : il n’existe pas un seul loup sacré mais une multitude de relations avec lui

Il faut toujours être prudent lorsque l’on évoque les traditions autochtones d’Amérique, car l’expression confortable de « symbolique amérindienne » écrase sous un singulier trompeur des centaines de peuples, de langues, de cosmologies et de traditions différentes. Le loup apparaît néanmoins dans de nombreux récits d’Amérique du Nord sous des formes diverses, comme auxiliaire, parent, figure clanique, maître de chasse ou présence spirituelle associée à certains apprentissages.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Chez les Anishinaabe, notamment, Ma’iingan, le loup, possède une place profondément significative. Certains récits établissent une relation de fraternité ou de compagnonnage entre le premier homme et le loup, tandis que l’organisation familiale de l’animal, son aptitude à coopérer et son rapport au territoire ont pu nourrir des lectures morales et spirituelles. La portée de ces traditions ne réside pas dans une prétendue sagesse uniforme du « loup amérindien », invention romantique largement occidentale, mais dans la relation concrète et spirituelle qu’un peuple développe avec un animal partageant son territoire et son histoire.

Au Japon, l’image devient encore différente. Le loup japonais, aujourd’hui disparu, fut dans certaines régions considéré comme un protecteur des cultures parce qu’il limitait la présence des sangliers et des cervidés capables de ravager les récoltes. Des sanctuaires, notamment dans les régions montagneuses, ont conservé la mémoire de cette relation où le prédateur pouvait devenir gardien.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Une telle inversion nous rappelle que le symbole ne tombe jamais du ciel. Le berger qui voit disparaître ses brebis et le cultivateur dont les champs sont protégés des herbivores ne construisent évidemment pas le même imaginaire du loup. Toute symbolique authentique s’enracine quelque part dans une expérience vécue, une géographie, un mode de subsistance et une histoire collective avant de devenir matière à récit.

Le loup biblique et le loup innocent du Coran

Dans la tradition biblique, le loup porte souvent la puissance du prédateur. La Genèse compare Benjamin à un loup qui déchire, tandis que l’Évangile selon Matthieu met en garde contre les faux prophètes qui viennent « vêtus de peaux de brebis » mais sont intérieurement des loups ravisseurs. L’image traverse les siècles parce qu’elle désigne une menace particulièrement redoutable : non celle qui montre ouvertement les crocs, mais celle qui sait dissimuler sa véritable nature sous l’apparence de l’innocence.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Pourtant, le livre d’Isaïe ouvre une tout autre perspective lorsqu’il annonce ce temps de réconciliation où « le loup habitera avec l’agneau ». L’image n’abolit pas les différences ; elle transforme la relation. Le loup demeure loup et l’agneau demeure agneau, mais la prédation cesse d’organiser leur rencontre. Il y a là, au cœur du texte prophétique, une magnifique pensée de la paix comme dépassement de la logique selon laquelle l’un ne pourrait exister qu’en détruisant l’autre.

Le Coran offre au loup un rôle encore différent dans la sourate Yūsuf

Lorsque les frères de Joseph décident de se débarrasser de lui, ils utilisent précisément le loup comme coupable idéal et reviennent auprès de leur père avec la tunique ensanglantée du jeune homme, affirmant qu’il a été dévoré. Le loup devient ainsi accusé d’un crime qu’il n’a pas commis, simplement parce que sa réputation rend l’histoire immédiatement vraisemblable.

Cette scène possède une portée morale saisissante. Celui que tout le monde croit capable du crime est parfois celui qu’il devient le plus facile d’accuser. Le préjugé précède alors le jugement et finit par lui tenir lieu de preuve. Pour une démarche initiatique qui prétend conduire l’homme vers davantage de discernement, le loup innocent de Joseph nous met en garde contre cette facilité profondément humaine qui consiste à croire d’autant plus volontiers une accusation qu’elle confirme ce que nous pensions déjà.

François d’Assise et le loup de Gubbio : lorsqu’un troisième chemin devient possible

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Le christianisme médiéval nous a également laissé l’un des plus beaux récits de réconciliation entre l’homme et le loup avec la légende de François d’Assise et du loup de Gubbio. La bête terrorise les habitants, attaque les troupeaux et semble condamner la ville à vivre dans la peur jusqu’au moment où François décide d’aller à sa rencontre.

L’intérêt du récit réside moins dans la question de son historicité que dans le geste symbolique qu’il met en scène. François ne cherche ni à tuer le loup ni à nier le danger qu’il représente ; il entre en relation avec lui, reconnaît ce qui nourrit sa violence et propose une forme de pacte dans lequel les habitants s’engagent à le nourrir tandis que l’animal cesse ses attaques.

Cette histoire introduit quelque chose de très précieux dans la pensée du conflit, car elle refuse l’alternative simpliste entre exterminer et subir. Entre les deux apparaît la possibilité d’une médiation, d’une relation transformée et d’une parole susceptible d’interrompre le cycle de la peur. L’initié pourrait reconnaître dans cette troisième voie une part du travail qui lui est demandé : ne pas seulement choisir entre les oppositions que le monde lui présente, mais chercher parfois l’espace où elles peuvent être autrement ordonnées.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Le Petit Chaperon rouge, ou lorsque le loup apprend à parler

Charles-Perrault,-portrait--par-Charles-Le-Brun
Charles-Perrault,-portrait–par-Charles-Le-Brun

Avec les contes européens, le loup quitte progressivement les récits cosmogoniques pour entrer dans la chambre des enfants. Charles Perrault, puis les frères Grimm dans une version différente, installent durablement le « grand méchant loup » au cœur de l’imaginaire occidental avec Le Petit Chaperon rouge. Pourtant, là encore, le danger véritable ne tient pas seulement aux crocs de l’animal, mais à sa capacité à parler.

Le loup du conte questionne, séduit, détourne et obtient de l’enfant les informations qui lui permettront d’agir. Sa violence commence par le langage, ce qui donne au récit une portée beaucoup plus profonde qu’un simple avertissement contre les dangers de la forêt. Le prédateur est celui qui sait présenter son intention sous une forme acceptable, voire séduisante, afin d’obtenir la confiance de celui qu’il veut tromper.

Le conte devient alors une pédagogie du discernement.

Il rappelle à l’enfant que l’apparence aimable ne garantit ni la bonté ni la vérité, et que savoir écouter implique aussi d’apprendre à reconnaître ce qui se dissimule derrière les paroles. La proximité avec certaines exigences initiatiques est frappante : celui qui recherche la Lumière doit précisément apprendre que toutes les voix qui prétendent la montrer ne conduisent pas nécessairement vers elle.

Le loup alchimique : dévorer les métaux avant qu’ils ne nous dévorent

L’alchimie possède elle aussi son loup, notamment à travers la figure du « loup gris » associée dans plusieurs textes à l’antimoine. Le langage alchimique étant volontairement mouvant, analogique et parfois contradictoire, il serait imprudent d’attribuer à l’animal une signification unique, mais l’image du loup dévorant les métaux possède une remarquable puissance symbolique.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Dans certaines opérations, cette voracité participe à un processus de séparation, de purification et de transformation. Transposée au plan initiatique, l’image devient celle d’une force capable de s’attaquer aux métaux symboliques que l’homme porte en lui, à ces pesanteurs de l’ego, de la vanité, des certitudes et du désir de domination qui empêchent le travail intérieur.

Le loup alchimique n’est donc pas seulement le prédateur dont il faudrait se défendre ; il peut devenir l’agent corrosif qui oblige la matière à perdre une forme ancienne pour rendre possible une autre naissance. Toute transformation véritable possède quelque chose de cette violence symbolique, car devenir autre exige toujours que quelque chose de l’ancien accepte de mourir.

Du louveteau au Temple : une ancienne mémoire maçonnique du loup

La Franc-Maçonnerie elle-même conserve, dans son vocabulaire ancien et selon des usages variables, la figure du « louveteau » ou du Lowton, terme appliqué au fils d’un Franc-Maçon et lié à certaines cérémonies de présentation ou d’adoption symbolique. Il ne s’agissait évidemment pas de fabriquer un initié miniature, mais de placer l’enfant sous la protection fraternelle et de rappeler à la communauté qu’une transmission authentique crée des responsabilités.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

Le mot prend une dimension particulière lorsque nous le rapprochons de la vie réelle du loup, où les jeunes grandissent au sein d’un groupe qui les nourrit, les protège et leur transmet les comportements nécessaires à leur autonomie future. La transmission ne consiste pas à retenir indéfiniment celui que l’on accompagne, mais à lui donner les moyens d’un jour partir librement.

Cette intuition devrait toujours demeurer au cœur de la Franc-Maçonnerie. Transmettre un rite, un symbole ou une tradition n’est pas demander au suivant de répéter exactement ce que l’on a soi-même reçu ; c’est lui remettre des outils suffisamment solides pour qu’il puisse poursuivre le chantier au-delà de nous.

Ce que le loup vient demander au Franc-Maçon

Au terme de ce voyage, il serait tentant de chercher une définition définitive du loup, mais ce serait précisément trahir la richesse du symbole. Le loup romain nourrit, Lycaon révèle la bête enfouie dans l’homme, Fenrir menace l’ordre du monde, les traditions des steppes en font parfois un ancêtre, certains peuples d’Amérique du Nord lui reconnaissent des qualités de coopération et de parenté, le Japon a pu voir en lui un protecteur, la Bible le redoute comme prédateur tandis que le prophète Isaïe imagine sa réconciliation avec l’agneau, et le récit coranique de Joseph en fait même le coupable idéal d’un crime entièrement humain.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

À travers toutes ces traditions, le loup ne nous livre donc pas une morale unique ; il nous oblige plutôt à nous interroger sur notre rapport à la force. Car le véritable enjeu initiatique n’est probablement pas de supprimer ce qui, en nous, appartient au monde du loup, comme si l’accomplissement humain devait nécessairement produire un être sans instinct, sans désir, sans colère et sans puissance. Un tel homme serait peut-être docile, mais rien ne garantit qu’il serait libre.

Le travail consiste davantage à donner une forme et une orientation à cette puissance.

L’équerre ne détruit pas la pierre, elle lui donne la justesse nécessaire à la construction ; le maillet ne nie pas la matière, il intervient pour qu’elle puisse prendre place dans un ensemble qui la dépasse. De la même manière, l’initiation ne cherche pas nécessairement à tuer le loup intérieur, mais à empêcher qu’il règne seul.

Peut-être est-ce là que l’animal réel retrouve finalement toutes les légendes que nous avons projetées sur lui. Le loup possède la force du prédateur, mais cette force ne devient pleinement efficace que par la relation avec les siens ; il peut parcourir seul de longues distances, mais sa solitude n’est généralement pas une vocation ; il hurle dans la nuit non pour célébrer son isolement, comme aiment à le croire nos représentations romantiques, mais souvent pour maintenir un lien à travers l’espace.

Le Franc-Maçon pourrait difficilement recevoir plus belle invitation.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

L’initiation n’a pas vocation à fabriquer des solitaires magnifiques enfermés dans la contemplation de leur propre perfection, mais des femmes et des hommes capables de devenir libres sans cesser d’être reliés, suffisamment autonomes pour marcher par eux-mêmes et suffisamment fraternels pour savoir que nul Temple digne de ce nom ne se construit dans la solitude.

Lorsque, au terme de notre voyage, le loup retourne vers la forêt et que sa silhouette se dissout lentement au-delà du cercle de lumière, il nous laisse peut-être avec cette question qui traverse toutes les véritables démarches initiatiques : savons-nous reconnaître en nous la force sauvage sans lui abandonner notre conscience, appartenir à une communauté sans lui abandonner notre liberté, et entendre, derrière le hurlement venu de la nuit, non pas seulement la voix de la peur, mais l’appel d’un être qui cherche encore les siens ?

C’est peut-être à cet endroit précis, entre la forêt et le feu, que le loup rejoint finalement le Franc-Maçon, car tous deux savent, chacun selon son ordre, que l’on peut marcher seul un moment, mais que l’Œuvre, elle, demande toujours plusieurs mains.

Bestiaire initiatique : le loup, celui qui marche entre la forêt et le feu

À lire aussi sur 450.fm

Tour du monde des médias maçonniques du 19/09/26

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Samedi 19 septembre 2026

Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères,
De la France aux horizons du monde, 450.fm vous propose un regard quotidien sur l’actualité maçonnique, ses échos dans la presse et les débats qui traversent nos sociétés. Entre vie des obédiences, culture, histoire et questions contemporaines, cette revue rassemble les informations utiles pour nourrir notre réflexion et exercer ce discernement auquel nous invite la démarche initiatique.

Période couverte : du jeudi 17 septembre 2026 à 12h00 au vendredi 18 septembre 2026 à 12h00, heure de Paris.

FRANCE

Magistrature et franc-maçonnerie : un avis déontologique inédit ravive le débat

Acteurs publics – France – 17 septembre 2026 – français – Lire la source

Paul Idczak analyse l’avis non contraignant du Collège de déontologie des magistrats, qui juge incompatible une appartenance maçonnique lorsque le serment implique une solidarité prioritaire. Magistrats et obédiences divergent sur sa portée. L’article rappelle utilement qu’il ne s’agit ni d’une loi générale d’exclusion ni d’une interdiction automatique, mais d’une appréciation discutée.

Le Droit Humain demande : « À quoi sert la franc-maçonnerie ? »

Fédération française du Droit Humain – communication officielle et podcast – France – 18 septembre 2026 – français – Lire la source

Le nouvel épisode des « Minutes de liberté maçonnique » aborde frontalement l’utilité de la franc-maçonnerie, sous les angles du progrès, de la Loge et du symbolisme. Cette communication officielle ne relève pas de la presse indépendante ; elle offre néanmoins une formulation contemporaine de la vocation initiatique et sociale revendiquée par l’obédience mixte.

Rue Cadet, temples et musée s’ouvrent aux Journées du patrimoine

Grand Orient de France – communication officielle – France – 18 septembre 2026 – français – Lire la source

Le GODF annonce l’ouverture de ses temples et du Musée de la franc-maçonnerie les 19 et 20 septembre, de 10 heures à 19 heures le samedi. Visites et médiation doivent éclairer histoire, organisation et symbolisme. L’événement transforme temporairement un lieu de travail rituel en espace public de transmission, sans abolir ce qui relève de l’expérience initiatique.

À Seynod, deux regards se croisent sur la franc-maçonnerie féminine

JDS / annonce de la Loge Antigone, GLFF – France – 17 septembre 2026 – français –  Lire la source

Pour les 80 ans de la Grande Loge Féminine de France, la Loge Antigone organise le 10 octobre à 17 h 30, à Cap Périaz, une conférence gratuite sur inscription. Deux anciens responsables d’obédiences présenteront histoire, valeurs et spécificités de la franc-maçonnerie féminine, avant un échange avec le public.

À Livry-Gargan, la GLFF présentera « un engagement au féminin »

Grande Loge Féminine de France – communication officielle – France – publication repérée le 17 septembre 2026 – français – Lire la source

GLFF, 80 ans

La GLFF annonce pour le 10 octobre à Livry-Gargan une rencontre publique consacrée à l’engagement maçonnique féminin. L’intitulé relie appartenance initiatique et action dans la cité sans les confondre. Cette publication institutionnelle complète les manifestations du quatre-vingtième anniversaire en donnant une visibilité locale à l’histoire et aux choix contemporains de l’obédience.

À Piolenc, un temple discret révèle son décor intérieur

Le Dauphiné Libéré – France – 17 septembre 2026 – français – Lire la source

Le temple maçonnique de la zone du Crépon ouvre exceptionnellement les 19 et 20 septembre. Le quotidien souligne le contraste entre un extérieur modeste et une riche décoration intérieure. L’article complet étant réservé aux abonnés, cette notice se limite aux éléments accessibles : les visiteurs pourront découvrir le bâtiment et interroger directement la franc-maçonnerie.

À Tours, le compagnonnage demeure une école de transmission

La Nouvelle République – France – 18 septembre 2026 – français – Lire la source

La Nouvelle République revient sur Tours comme haut lieu du compagnonnage et sur la permanence de l’accompagnement des jeunes. La référence à l’ancienne cayenne des Compagnons boulangers rappelle que transmettre un métier engage aussi un mode de vie. Sans établir de filiation maçonnique, ce patrimoine éclaire une culture commune du geste, du voyage et de l’œuvre accomplie.

Les paradoxes du Temple au programme de l’Université maçonnique

Collège Maçonnique
Collège Maçonnique

Collège maçonnique – bulletin d’inscription – France – reçu le 18 septembre 2026 – français – Lire la source

Le Collège maçonnique annonce, pour le 26 septembre de 10 heures à midi en visioconférence, une intervention de Denis Pelletier, auteur des « Paradoxes du Temple », sur les paradoxes en franc-maçonnerie. Réservée aux Sœurs et Frères de toutes obédiences et de tous grades, la conférence exige une inscription préalable au webinaire.

Le Paris de la sorcellerie, entre légende, justice et histoire sociale

Sous les Pavés – lettre culturelle et offre de visite – France – reçue le 17 septembre 2026 – français – Lire la source

Une nouvelle promenade relie l’île de la Cité à Beaubourg pour retracer la construction historique de la figure de la sorcière. L’annonce évoque croyances populaires, pratiques magico-religieuses, médecine, justice et pouvoir. Il ne s’agit pas d’un sujet maçonnique, mais d’un éclairage culturel pertinent sur les mécanismes de l’accusation et la survivance des imaginaires occultes.

Le chemin initiatique : faire le vide pour recevoir la lumière

La Franc-Maçonnerie au Cœur – blog – France – 18 septembre 2026 – français – Lire la source

Le blog décrit le chemin initiatique comme une progression vers la lumière originelle, dont les premières étapes consisteraient à faire le vide, se préparer à recevoir puis donner. La page n’ayant pas été accessible directement, cette présentation repose sur le bulletin reçu. Il s’agit d’une méditation personnelle, non d’une doctrine commune à toutes les obédiences.

Deux essais écossais réédités autour de la parole et de la mort

Conform Éditions – lettre commerciale d’éditeur – France – reçue le 17 septembre 2026 – français – Lire la source

Conform Éditions annonce la réédition de « Retrouver la parole » et « La Mort ? Ce tabou », deux titres de la collection « Les Essais écossais ». Le premier suit la quête de parole ouverte par la mort d’Hiram ; le second interroge un sujet que les sociétés contemporaines repoussent volontiers. Cette notice signale une communication commerciale d’éditeur.

Quand les francs-maçons signaient des « traités diplomatiques »

Pierre-Yves Beaurepaire (Source Wikipedia)

Pierre-Yves Beaurepaire / Academia – publication académique remise en circulation le 17 septembre 2026 – français – Lire la source

Une alerte académique remet en circulation l’étude de Pierre-Yves Beaurepaire sur les échanges maçonniques franco-britanniques entre 1765 et 1775. L’historien montre comment la sphère fraternelle demeure perméable aux rivalités européennes et coloniales. Le rappel est ancien, mais précieux : l’universalisme proclamé des réseaux n’efface jamais entièrement les tensions politiques de leur temps.

La pierre brute racontée au gré des rites

450.fm – média maçonnique – France – 17 septembre 2026 – français – Lire la source

Dans la série « Il était une fois… », 450.fm suit les métamorphoses de la pierre brute selon plusieurs traditions rituelles et rappelle la spécificité française de la pierre cubique à pointe. Le symbole ne vaut pas comme définition figée : sa fécondité vient précisément des déplacements de sens qu’opèrent les rites et du travail intérieur qu’ils proposent.

Venue du pape : la « laïcité à géométrie variable » mise en débat

RMC / Estelle Midi – France – 17 septembre 2026 – français – Lire la source

À propos des restrictions prévues à Paris pour la visite de Léon XIV, Estelle Denis et ses chroniqueurs discutent d’une supposée « laïcité à géométrie variable ». La formule relève du débat médiatique, non d’un constat juridique. Elle révèle néanmoins combien la présence publique du religieux continue d’éprouver la compréhension française de la neutralité de l’État.

MONDE – BELGIQUE | Livres, rites et patrimoine urbain

À Liège, franc-maçonnerie égyptienne et balade symbolique

La Commanderie – lettre de librairie initiatique – Belgique – reçue le 17 septembre 2026 – français – Lire la source

La librairie La Commanderie annonce trois rendez-vous rue de la Boucherie, dont une rencontre le 19 septembre avec Gérard Lovat, ancien Grand Maître général de la Grande Loge Française de Memphis-Misraïm, puis une balade maçonnique dans Liège le 27 septembre. Cette communication commerciale conjugue histoire des rites, librairie spécialisée et lecture symbolique de la ville.

MONDE – ITALIE | Justice interne et imaginaire romanesque

À Messine, la justice reporte sa décision dans le conflit interne au GOI

Tempostretto – Italie – 17 septembre 2026 – italien – Lire la source

Le juge de Messine a renvoyé au 26 novembre l’examen d’un dossier né de plaintes pour diffamation et accès abusif à des courriels, dans le contexte d’un conflit interne au Grand Orient d’Italie. Le parquet demande le classement ; les plaignants réclament de nouveaux actes. Les faits et accusations restent soumis à l’appréciation judiciaire.

« Le Sceau de Salomon », un roman entre maçonnerie et diplomatie vaticane

Corriere di Puglia e Lucania – Italie – 17 septembre 2026 – italien – Lire la source

Massimo Mancini publie « Il Sigillo di Salomone », roman qui entraîne son protagoniste dans les profondeurs de Rome, entre franc-maçonnerie et diplomatie vaticane. La source présente une œuvre de fiction : complots et secrets appartiennent donc au dispositif romanesque. L’intérêt réside dans la persistance littéraire du sceau comme image de connaissance, d’autorité et d’énigme.

MONDE – BRÉSIL | Institutions, État de droit et contentieux immobilier

La Grande Loge du Rio Grande do Norte défend Constitution et procédure régulière

Natal em Foco, d’après une note de la GLERN – Brésil – 17 septembre 2026 – portugais – Lire la source

Dans une déclaration institutionnelle, la GLERN affirme n’avoir ni camp partisan ni candidat, demande une enquête rigoureuse sur des faits impliquant des autorités et rappelle présomption d’innocence, contradictoire et harmonie des pouvoirs. Signée par son Grand Maître Robert Hook Menescal Pinto, cette prise de position revendique une parole civique tout en récusant l’alignement partisan.

Une Église et une Loge règlent leur différend immobilier par accord

Fuxico Gospel – Brésil – 16 septembre 2026, reçu dans la fenêtre le 18 septembre – portugais –  Lire la source

Le média évangélique rapporte qu’un contentieux opposant l’INSEJEC à la Loge Cavaleiros Templários, autour d’un immeuble acquis en 2001, s’est terminé par une « solution consensuelle ». Les termes demeurent non divulgués. La prudence s’impose : l’article établit l’existence de la procédure et de l’accord, mais non les responsabilités alléguées par chaque partie.

MONDE – IRLANDE | Une présence maçonnique vieille de 331 ans

À Youghal, la Loge ouvre ses portes pour la Nuit de la culture

Culture Night / Pure Cork – Irlande – événement du 18 septembre 2026 – anglais – Lire la source

Le Freemasons’ Hall de Youghal propose à 19 h 15 une rencontre gratuite sur son histoire et son patrimoine, à l’occasion de 331 ans de présence maçonnique continue dans la ville et son district. L’événement replace la Loge dans la durée locale : non comme enclave abstraite, mais comme composante d’une mémoire urbaine partagée.

MONDE – ROYAUME-UNI | Formation et patrimoine

Le diplôme Solomon récompense quinze parcours d’apprentissage

West Lancashire Freemasons – communication institutionnelle – Royaume-Uni – 17 septembre 2026 – anglais – Lire la source

La province de West Lancashire félicite quinze membres ayant obtenu le diplôme Solomon, plateforme pédagogique de la Grande Loge Unie d’Angleterre. Cette communication institutionnelle souligne une évolution importante : l’instruction maçonnique ne repose plus seulement sur la Loge et la transmission orale, mais s’appuie aussi sur des modules numériques personnalisés et accessibles à distance.

À Henley, les francs-maçons participent aux journées britanniques du patrimoine

Henley Herald – Royaume-Uni – 17 septembre 2026 – anglais – Lire la source

Les Loges réunies au Henley Masonic Centre ont de nouveau ouvert leurs salles dans le cadre des Heritage Open Days du National Trust. L’article local documente une stratégie devenue familière des deux côtés de la Manche : montrer l’architecture et les objets, puis laisser la conversation réduire la distance entre discrétion initiatique et curiosité publique.

MONDE – ALLEMAGNE | Musique et ouverture culturelle

À Darmstadt, des francs-maçons invitent le public au concert

Echo Online – Allemagne – 17 septembre 2026 – allemand – Lire la source

Une Loge de Darmstadt annonce un concert ouvert au public. La page n’ayant pas livré suffisamment de détails lors de la vérification, cette notice repose sur le résultat transmis par Google Alerts. L’initiative mérite néanmoins d’être relevée : la musique constitue depuis le XVIIIe siècle l’un des langages privilégiés de la sociabilité et de la représentation maçonniques.

MONDE – ÉTATS-UNIS | Lutte contre la faim

Dans l’Iowa, une Loge fédère les francs-maçons contre la faim

Des Moines Register – États-Unis – 17 septembre 2026 – anglais – Lire la source

Le Des Moines Register présente l’initiative « Square Meals », née dans une Loge puis étendue à des francs-maçons de tout l’Iowa pour soutenir l’aide alimentaire. Le site n’ayant pas été accessible pendant la vérification, cette notice repose sur le titre et l’extrait Google Alerts. Le projet illustre le passage d’une solidarité locale à une mobilisation coordonnée.

MONDE – NOUVELLE-ZÉLANDE | Service et presse maçonnique

Roger Paterson, premier récipiendaire néo-zélandais du Silver Charity Jewel

Otago Daily Times – Nouvelle-Zélande – 17 septembre 2026 – anglais – Lire la source

À 80 ans, Roger Paterson a reçu le premier Silver Charity Jewel attribué en Nouvelle-Zélande pour plus de quarante ans d’engagement maçonnique et communautaire. L’article détaille son action auprès des banques alimentaires, des Lions, d’institutions locales et de sa Loge. Une reconnaissance publique d’un service longtemps accompli sans recherche de distinction.

Le numéro de septembre du New Zealand Freemason est paru

Freemasons New Zealand – revue institutionnelle – Nouvelle-Zélande – septembre 2026 – anglais – Lire la source

Freemasons New Zealand met en ligne l’édition de septembre 2026 de son magazine. La page institutionnelle donne accès au numéro parmi les publications de l’obédience, sans en afficher ici le sommaire détaillé. Ce signalement distingue clairement une revue officielle d’un média indépendant : elle renseigne d’abord sur les priorités, œuvres et représentations que l’institution choisit de diffuser.

Au fil de ces regards croisés, cette revue de presse invite à prolonger la réflexion, à confronter les points de vue et à demeurer attentifs aux mouvements de notre temps, dans un esprit de liberté, de vigilance et de fraternité.

Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères, nous vous souhaitons une bonne lecture.

Ainsi va le Monde…

L’Art au compas – « Zweistromland – The High Priestess » : du plomb à la Lumière, Anselm Kiefer ou l’alchimie de la mémoire

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Il est des œuvres devant lesquelles le musée cesse soudain d’être un lieu d’exposition pour devenir bibliothèque ensevelie, sanctuaire abandonné ou laboratoire d’un alchimiste dont les expériences auraient survécu à la disparition. Zweistromland – The High Priestess, qu’Anselm Kiefer élabore entre 1985 et 1989, appartient à cette famille rare des créations qui ne se contentent pas d’être regardées mais imposent leur présence physique, leur masse et presque leur silence.

Dans deux monumentales bibliothèques d’acier, cent quatre-vingt-seize livres de plomb s’alignent comme les vestiges d’un savoir devenu trop lourd pour être simplement lu.
Entre la Mésopotamie, terre des premières écritures, la figure mystérieuse de la Grande Prêtresse, l’alchimie saturnienne et la Kabbale dont Kiefer fréquente longuement les paysages spirituels, cette œuvre nous conduit au cœur d’une interrogation aussi ancienne que l’humanité : que signifie transmettre, lorsque toute connaissance véritable suppose d’abord que celui qui la reçoit accepte d’en porter le poids ?

Une bibliothèque après la catastrophe

Anselm Kiefer

Il faut imaginer l’œuvre avant même de chercher à la comprendre. Plus de quatre mètres de hauteur, plus de huit mètres de largeur, deux grandes structures métalliques dont les rayonnages ploient symboliquement sous des volumes qui ne sont plus faits de papier mais de plomb : Zweistromland – The High Priestess ne possède rien de l’élégance rassurante de ces bibliothèques où l’intelligence humaine semble avoir ordonné le monde sur quelques étagères. Chez Kiefer, la bibliothèque est devenue monument, architecture et presque tombeau, comme si les livres avaient survécu à une catastrophe dont nous ignorerions tout, hormis cette certitude qu’ils demeurent là, silencieux, irréductibles et désormais difficiles à ouvrir.

Toute bibliothèque occidentale porte en elle un rêve d’universalité.

De Ninive à Alexandrie, de Pergame aux scriptoria médiévaux, de la bibliothèque de Montaigne à celle de Borges, l’humanité n’a cessé d’imaginer qu’en rassemblant les livres elle préserverait quelque chose d’elle-même contre la morsure du temps. Kiefer introduit dans cette espérance une inquiétude fondamentale : conserver n’est pas encore comprendre, accumuler n’est pas transmettre et posséder des livres ne garantit nullement que la parole qu’ils portent demeure vivante. En substituant le plomb au papier, il donne au savoir ce que notre civilisation de l’immédiateté tend parfois à lui retirer, c’est-à-dire une densité, une résistance et une gravité.

Le livre kieferien est ainsi bien davantage qu’un support.

Depuis les années 1960, l’artiste fabrique des ouvrages, des livres-objets, des volumes impossibles et des bibliothèques dont les pages peuvent être faites de photographies, de terre, de cendre ou de métal. Il rejoint ainsi, par des voies très personnelles, une antique intuition selon laquelle le livre n’est jamais seulement ce qui contient un texte : il constitue aussi un objet de passage entre les vivants et les morts. Les scribes mésopotamiens confiaient leur parole à l’argile, les moines médiévaux à la peau préparée des animaux, les humanistes à l’imprimerie ; Kiefer, lui, choisit le plomb, comme si notre époque ne pouvait plus recevoir innocemment l’héritage des siècles mais devait désormais éprouver physiquement son poids.

Anselm Kiefer, ou l’art de naître parmi les ruines

Cette lourdeur n’a rien d’accidentel chez un artiste né en Allemagne en mars 1945, quelques semaines avant l’effondrement du IIIe Reich. La génération de Kiefer arrive au monde parmi des villes éventrées, des paysages dévastés et des silences familiaux dont elle devra longtemps sonder les profondeurs. Lorsque l’artiste commence à travailler dans les années 1960 et 1970, une partie de la société allemande préférerait encore détourner le regard de son passé récent ; Kiefer accomplit le geste inverse, avec une brutalité qui lui sera souvent reprochée, en rouvrant les mythologies, les emblèmes et les paysages contaminés par le nazisme afin de les confronter à ce qu’ils avaient rendu possible.

Son œuvre ne devient pourtant jamais une simple chronique de la culpabilité allemande.

Très tôt, elle s’élargit vers une archéologie de la civilisation européenne et bientôt vers une véritable cosmologie artistique où dialoguent la poésie de Paul Celan, les mythes germaniques, l’Ancien Testament, la mystique juive, les spéculations de la Kabbale, l’alchimie, les constellations et les récits des civilisations disparues. Kiefer appartient ainsi à cette lignée d’artistes pour lesquels créer revient moins à produire des images qu’à fouiller des couches de mémoire, comme un archéologue dont le chantier serait l’histoire spirituelle de l’humanité.

Ses matériaux eux-mêmes semblent provenir d’un monde après l’incendie : cendre, paille brûlée, terre, tournesols desséchés, acier, béton, verre et surtout plomb. Rien chez lui n’est lisse ni neuf, car l’œuvre paraît devoir porter les stigmates du temps avant même d’avoir commencé à vieillir. Là où le classicisme cherchait l’harmonie des formes et où la modernité célébra souvent la nouveauté, Kiefer travaille avec ce qui demeure après l’effondrement, convaincu que c’est peut-être parmi les ruines que les civilisations révèlent le plus clairement ce qu’elles ont voulu transmettre et ce qu’elles auraient préféré oublier.

Entre le Tigre et l’Euphrate, revenir au premier matin de l’écriture

Le mot Zweistromland signifie littéralement en allemand « le pays des deux fleuves » et désigne cette Mésopotamie comprise entre le Tigre et l’Euphrate où apparurent, il y a plus de cinq millénaires, certaines des premières grandes cités et l’une des plus anciennes formes d’écriture connues. Uruk, Ur, Lagash, Babylone ne sont pas seulement les noms de royaumes disparus : ils désignent les lieux où l’homme entreprit de confier à des signes la mémoire de ses échanges, de ses dieux, de ses lois et bientôt de ses récits. Avant Homère, avant la Bible telle que nous la connaissons, avant la philosophie grecque, des mains gravaient déjà dans l’argile humide les premières traces d’une parole désireuse de survivre à celui qui l’avait prononcée.

En convoquant cette Mésopotamie, Kiefer nous ramène donc moins vers un Orient archéologique que vers l’un des moments fondateurs de l’aventure humaine. L’écriture naît alors comme une victoire fragile sur l’oubli, tandis que la bibliothèque devient peu à peu ce lieu extraordinaire où les morts peuvent continuer de parler à ceux qui ne sont pas encore nés. Les tablettes d’argile des scribes sumériens et les livres de plomb de Kiefer se répondent ainsi à plusieurs millénaires de distance : toutes deux sont des matières que l’homme charge de signes dans l’espoir, peut-être déraisonnable mais magnifique, que quelque chose traversera le temps.

Les deux grandes bibliothèques métalliques de Zweistromland peuvent dès lors être regardées comme les deux rives d’un même fleuve symbolique.

Entre elles s’étend cet espace invisible où circulent les récits, les langues et les civilisations, mais aussi leurs catastrophes. La Mésopotamie fut la terre de Gilgamesh et de la première grande épopée conservée, celle d’un roi qui découvre, après la mort de son ami Enkidu, que nul homme ne peut échapper à la finitude ; elle fut aussi celle des grands empires, des destructions et des reconstructions successives. En plaçant son œuvre sous le signe des deux fleuves, Kiefer rappelle ainsi que toute civilisation se construit entre permanence et disparition, mémoire et effacement.

La Grande Prêtresse, gardienne d’un livre que l’on ne lit pas encore

Le second titre donné à l’installation ouvre un horizon plus mystérieux encore. The High Priestess, « La Grande Prêtresse », évoque immanquablement le deuxième arcane majeur du Tarot, la Papesse de la tradition française, cette figure féminine assise dont l’iconographie varie selon les jeux mais qui demeure presque toujours associée au livre, au voile, à l’intériorité et à une connaissance qui ne s’offre pas immédiatement au regard.

Dans le Tarot de Marseille, la Papesse tient sur ses genoux un livre entrouvert dont elle ne semble pourtant pas lire les pages. Toute son attitude suggère que le savoir dont elle est dépositaire excède les mots qui pourraient le contenir. Elle appartient à ce vieux monde symbolique où connaître ne signifie pas accumuler des renseignements mais franchir progressivement les degrés d’une intelligence intérieure, et c’est peut-être là que le titre de Kiefer devient particulièrement saisissant. Ses livres sont visibles, mais leur matière les rend presque impraticables ; ils sont ouverts à la contemplation et fermés à l’usage, offerts au regard tout en résistant à la consommation immédiate.

Marsilio_Ficino

Cette contradiction possède une immense fécondité culturelle. Depuis les mystères antiques jusqu’aux traditions ésotériques de la Renaissance, l’Occident a constamment distingué ce qui peut être dit de ce qui doit être éprouvé. Pic de la Mirandole, Marsile Ficin, les hermétistes, les kabbalistes chrétiens puis les philosophes de la Nature ne cessèrent de chercher derrière la lettre un ordre plus profond du monde, non parce qu’ils méprisaient le texte, mais parce qu’ils pensaient que la lecture véritable exigeait une transformation du lecteur lui-même. Le secret, dans cette perspective, n’est pas ce qu’un maître jaloux dissimule à un disciple ; il est ce qui demeure incompréhensible tant que celui qui cherche n’a pas acquis les moyens intérieurs de le recevoir.

Le regard maçonnique peut naturellement se glisser dans cette filiation sans jamais prétendre que Kiefer aurait voulu créer une œuvre maçonnique. Le Temple lui aussi présente au nouvel initié une profusion de symboles dont aucun ne lui est réellement caché : les colonnes sont là, les outils sont là, les nombres, les gestes et les paroles lui sont donnés, mais leur sens ne se livre que lentement, à mesure que l’expérience les transforme de signes extérieurs en réalités intérieures. Comme devant les livres de plomb de Kiefer, tout paraît présent dès l’origine et pourtant presque tout reste encore à découvrir.

Sous le signe de Saturne, le plomb comme matière du temps

Le choix du plomb donne à cette méditation une profondeur plus ancienne encore, car l’histoire occidentale de ce métal est inséparable de l’alchimie et de Saturne. Depuis l’Antiquité tardive puis dans les correspondances élaborées au Moyen Âge et à la Renaissance, les sept métaux furent associés aux sept astres alors connus : l’or au Soleil, l’argent à la Lune, le cuivre à Vénus, le fer à Mars, l’étain à Jupiter, le mercure à Mercure et le plomb à Saturne. À ce dernier appartenaient la lenteur, la vieillesse, la mélancolie, le temps qui dévore ses enfants et cette gravité dont la langue française a conservé jusque dans le mot le double sens physique et moral.

Dürer Melancholia I

Saturne est une figure d’une richesse culturelle prodigieuse. Le dieu romain prolonge le Cronos grec, maître d’un âge d’or révolu et père inquiet qui dévore sa descendance par peur d’être renversé. À la Renaissance, sous l’influence de Marsile Ficin et de toute une tradition astrologique, Saturne devient également la planète des contemplatifs, des philosophes et des artistes, condamnant certains à la mélancolie mais offrant à d’autres cette profondeur de pensée qui permet de voir au-delà des apparences. Dürer en donnera peut-être la représentation la plus célèbre avec sa Melencolia I de 1514, où instruments de mesure, polyèdre, sablier et compas forment l’un des plus fascinants rébus de l’art occidental.

Kiefer recueille tout cet héritage sans jamais l’illustrer servilement

Materia Prima

 Pour lui, le plomb est une prima materia, une substance qui porte en elle la possibilité d’une transformation. L’alchimie l’intéresse précisément parce qu’elle ne réduit pas le monde à une matière inerte : elle suppose au contraire que toute matière est traversée par une puissance de métamorphose. Le vieux rêve de transformer le plomb en or peut alors être relu comme la représentation sensible d’une autre opération, infiniment plus exigeante, qui consisterait à faire passer l’être humain de la confusion à la conscience, de la dispersion à l’unité et de l’opacité à une forme de lumière.

La prima materia et la pierre brute appartiennent à une même famille de symboles

Il serait tentant, pour le Franc-Maçon, de superposer immédiatement à cette alchimie la symbolique de la pierre brute. La comparaison est féconde à condition de demeurer délicate, car l’alchimiste et le Maçon ne parlent ni la même langue ni exactement du même travail ; pourtant, tous deux partagent cette intuition essentielle selon laquelle la matière première ne doit pas être méprisée mais travaillée.

La pierre brute n’est pas une faute dans l’édifice, pas davantage que le plomb n’est une erreur dans le laboratoire de l’alchimiste. Tous deux représentent un commencement, c’est-à-dire une promesse encore obscure dont le sens ne peut apparaître qu’au terme d’une longue discipline. Cette vision s’oppose profondément à notre désir contemporain d’immédiateté : nous aimerions recevoir l’or sans traverser le plomb, posséder le savoir sans connaître le doute, atteindre la Lumière sans accepter l’obscurité dont elle surgit.

Kiefer nous oblige au contraire à demeurer devant la matière lourde. Ses livres ne s’envolent pas vers le ciel et ne deviennent jamais de purs symboles ; ils gardent leur masse, leurs blessures et leur noirceur. De même, le travail initiatique authentique ne consiste peut-être pas à quitter le monde pour quelque région idéale, mais à apprendre à transformer ce qui, en nous, appartient encore au chaos, à la répétition ou à l’inconscience. Il y a dans cette fidélité à la matière quelque chose de profondément humaniste : nous ne sommes pas invités à devenir autres que nous-mêmes, mais à découvrir ce que notre propre matière pourrait devenir si nous consentions véritablement à la travailler.

Le verre et le cuivre, ou la fragile circulation de la mémoire

À l’acier et au plomb Kiefer ajoute le verre et le cuivre, deux matières qui semblent introduire dans l’installation une autre qualité de présence. Le verre appartient à l’histoire des seuils : fenêtre, miroir, vitrail ou paroi, il laisse passer la lumière tout en conservant une distance entre celui qui regarde et ce qu’il contemple. Toute l’architecture sacrée occidentale a joué de cette ambiguïté, depuis les mosaïques byzantines jusqu’aux verrières gothiques où la lumière naturelle, traversant la matière colorée, semblait changer de nature avant d’entrer dans l’espace du sanctuaire.

Le cuivre possède une histoire symbolique différente mais non moins ancienne. Métal de Vénus dans les correspondances traditionnelles, il appartient aussi très concrètement au monde de la conduction, de la circulation et du passage. Il serait hasardeux d’enfermer les matériaux de Kiefer dans une grille ésotérique rigide, mais le dialogue de ces substances suffit à faire naître une méditation : au milieu du poids du plomb, quelque chose demeure transparent et quelque chose continue de circuler.

C’est peut-être ainsi que fonctionne toute tradition vivante. Une mémoire qui ne serait que conservation finirait par devenir mausolée, tandis qu’une transmission qui prétendrait se libérer de toute mémoire ne transmettrait bientôt plus rien. Entre ces deux périls, les cultures ont toujours cherché la voie fragile permettant aux morts de parler aux vivants sans empêcher ceux-ci de devenir eux-mêmes.

Kabbale, poésie et mythologie : reconstruire une cosmologie après l’effondrement

Lorsque Kiefer s’approche de la Kabbale, il ne devient ni théologien ni exégète. Ce qui le fascine semble davantage tenir à la puissance poétique d’un système capable de concevoir le monde comme un immense réseau de correspondances entre lettres, nombres, noms divins, émanations et niveaux de réalité. La mystique juive lui offre ainsi une architecture symbolique au sein de laquelle la catastrophe n’abolit jamais totalement la possibilité d’une restauration.

On songe notamment à la Kabbale lourianique et au thème du tikkun, cette réparation d’un monde marqué par la brisure. Sans réduire Kiefer à ce concept, il est difficile de ne pas entendre la proximité entre cette pensée et l’univers d’un artiste qui n’a cessé de représenter des ruines, des architectures détruites et des paysages ravagés tout en refusant de considérer que l’histoire s’achèverait dans la catastrophe. Chez lui, reconstruire ne signifie jamais effacer les décombres ; cela suppose au contraire de les intégrer à l’édifice nouveau, comme si les blessures elles-mêmes devaient participer à la forme restaurée.

Paul_Celan_(1938)

Cette démarche rejoint également la poésie de Paul Celan, présence capitale dans l’œuvre de Kiefer. Rescapé de la Shoah, Celan avait affronté une question terrifiante : comment continuer d’écrire dans la langue même de ceux qui avaient assassiné les siens ? Sa poésie, dense, fragmentée, parfois presque minérale, ne cherche jamais à effacer la catastrophe mais à inventer une parole qui puisse encore se tenir après elle. Les livres de plomb de Kiefer semblent appartenir à cette même famille spirituelle : ils ne promettent aucune réconciliation facile, mais attestent obstinément que la parole doit malgré tout continuer de circuler.

Lorsque le livre cesse d’être information pour devenir responsabilité

Notre époque donne à l’œuvre une actualité presque troublante. Jamais autant de textes n’ont été accessibles à autant d’êtres humains, jamais la bibliothèque universelle rêvée par Borges n’a paru aussi proche de s’accomplir, et jamais pourtant la confusion entre information et connaissance n’a été aussi manifeste. Quelques secondes suffisent désormais pour faire apparaître sur un écran des bibliothèques entières, mais cette abondance ne résout nullement l’ancienne question du lecteur : que vais-je faire de ce que je viens de recevoir ?

Les livres de Kiefer réintroduisent précisément cette responsabilité. Leur poids nous rappelle que connaître engage, que l’héritage oblige et qu’une culture véritable n’est pas cette accumulation décorative de références dont on aime parfois se parer, mais une conversation exigeante avec ceux qui nous ont précédés. Montaigne faisait déjà observer qu’il valait mieux « une tête bien faite qu’une tête bien pleine », et Rabelais avertissait que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ; derrière la différence des siècles, la même inquiétude demeure : le savoir ne devient humain qu’à partir du moment où il transforme celui qui le reçoit.

C’est peut-être pourquoi la bibliothèque de Kiefer paraît si profondément initiatique.

Elle ne nous demande pas combien de livres nous avons lus mais ce que nos lectures ont changé en nous ; elle ne célèbre pas la possession du savoir mais l’épreuve de la connaissance. Ses volumes de plomb ressemblent ainsi aux symboles du Temple : ils ne valent pas seulement par ce qu’ils représentent, mais par le travail intérieur qu’ils rendent possible.

Après les colonnes de lumière, redescendre dans la matière

Il est particulièrement beau que Zweistromland – The High Priestess succède, dans notre parcours de L’Art au compas, à Tribute in Light. La semaine dernière, New York élevait vers le ciel deux immenses colonnes lumineuses à l’emplacement symbolique des tours disparues, donnant à l’absence la forme presque immatérielle d’une verticalité. La mémoire montait vers la nuit comme une architecture de lumière, affirmant que ce qui avait été détruit pouvait encore trouver une présence dans le vide même laissé par sa disparition.

Avec Kiefer, le mouvement s’inverse et nous redescendons de la lumière vers la matière, du ciel vers le plomb, de l’élévation vers cette profondeur où les anciens alchimistes plaçaient le commencement de l’Œuvre. Pourtant, ces deux mouvements ne s’opposent pas ; ils composent peut-être les deux temps d’une même expérience initiatique. Il n’est aucune ascension qui ne suppose d’abord une descente vers ce qui demeure obscur, aucune construction durable qui ne commence par l’examen des fondations et aucune Lumière véritable qui puisse avoir un sens si nous refusons d’abord de reconnaître notre propre nuit.

Tribute in Light transformait la mémoire en rayon ; Kiefer lui restitue son poids. Entre les deux œuvres se dessine alors une admirable dialectique de la commémoration : les morts peuvent être honorés en élevant leurs noms vers le ciel, mais ils doivent aussi continuer de peser sur notre conscience, car une mémoire qui aurait perdu toute gravité ne serait bientôt plus qu’une cérémonie vide.

Le regard du Franc-Maçon – Apprendre à porter ce que l’on prétend transmettre.

Le Franc-Maçon qui se tient devant La Grande Prêtresse pourrait alors reconnaître quelque chose de son propre chemin, non parce que l’œuvre lui livrerait un message maçonnique caché, mais parce qu’elle lui rappelle cette vérité élémentaire que l’initiation ne donne jamais une connaissance déjà accomplie. Elle remet entre les mains de celui qui entre dans le Temple des outils, des mythes, des symboles et des paroles dont le sens devra être patiemment éprouvé au cours d’une existence, comme si chaque génération recevait à son tour un livre dont elle ne pourra lire certaines pages qu’après avoir appris à en supporter le poids.

La transmission maçonnique trouve ici une très belle métaphore

Elle ne consiste pas à répéter intact ce que les anciens nous ont confié, pas davantage qu’elle ne saurait se réduire à conserver pieusement des formes devenues incompréhensibles. Transmettre suppose d’abord de recevoir, puis d’interroger, d’assimiler et enfin de rendre vivant ce qui nous a été confié, afin que la tradition demeure ce qu’elle fut toujours lorsqu’elle ne se figeait pas : une chaîne vivante et non une collection de reliques.

L’alchimie de Kiefer retrouve alors toute sa puissance, car transformer symboliquement le plomb en or revient peut-être moins à changer la nature du métal qu’à modifier le regard que nous portons sur lui. La mémoire devient conscience lorsqu’elle cesse d’être simple accumulation de souvenirs ; l’érudition devient culture lorsqu’elle permet d’habiter autrement le monde ; l’héritage devient transmission lorsqu’il accepte de rencontrer le présent au lieu de seulement le juger.

Devant ces cent quatre-vingt-seize livres dont aucun ne se laisse feuilleter avec facilité, la Grande Prêtresse semble ainsi garder moins un secret qu’un seuil. Elle ne nous interdit pas l’accès à la connaissance ; elle nous rappelle seulement que certaines portes ne s’ouvrent pas parce qu’on possède la bonne clé, mais parce que l’on est devenu capable de les franchir. Et c’est peut-être là, dans cette immense bibliothèque de plomb dressée entre les deux fleuves de la mémoire, que l’œuvre de Kiefer rejoint le plus profondément l’expérience initiatique : la Lumière n’est jamais donnée comme un objet que l’on pourrait emporter avec soi ; elle naît lentement du travail accompli sur la matière obscure dont nous sommes faits, afin que ce que nous avons reçu ne demeure pas un poids mort, mais devienne à notre tour une parole transmissible.