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Existe t-il un wokisme maçonnique ?

Le terme « wokisme » (ou « wokeism » en anglais) désigne un mouvement social et culturel axé sur la sensibilisation aux injustices liées à la justice sociale, l’égalité raciale, de genre et environnementale. Il tire son origine de l’expression afro-américaine « stay woke » (« reste éveillé »), popularisée au XIXe siècle aux États-Unis pour alerter sur les discriminations raciales, et qui s’est élargie aux questions d’identité et de privilèges.

Souvent utilisé de manière péjorative par ses critiques, il est associé à des phénomènes comme la « cancel culture » (exclusion sociale pour des propos jugés offensants), l’intersectionnalité (analyse croisée des oppressions) et une remise en question des normes traditionnelles. Des penseurs comme Jean-François Braunstein le décrivent comme une « religion séculière » ou une « secte » imposant des dogmes rigides. D’autres y voient une « panique morale » exagérée par des conservateurs pour discréditer les avancées progressistes.

Existe-t-il un « wokisme maçonnique » ?

La question d’un « wokisme maçonnique » émerge dans des débats récents au sein et autour de la Franc-maçonnerie, particulièrement en France et au Québec, où la maçonnerie est souvent perçue comme une institution progressiste mais traditionnelle. Il n’existe pas de « wokisme maçonnique » en tant que mouvement officiel ou doctrine reconnue par les obédiences maçonniques. Cependant, des discussions et critiques existent, explorant des convergences ou des tensions entre les principes maçonniques (tolérance, égalité, fraternité) et les aspects perçus comme extrêmes du wokisme (comme la cancel culture ou l’identité victimitaire). Ces débats soulignent une fracture : d’un côté, une maçonnerie « progressiste » alignée sur des valeurs inclusives ; de l’autre, une vision plus conservatrice qui rejette le wokisme comme incompatible avec l’universalisme maçonnique.

Points de convergence potentiels

Michel Maffesoli
  • La Franc-maçonnerie, née au XVIIIe siècle des Lumières, promeut l’égalité et la lutte contre les discriminations, ce qui peut résonner avec le wokisme. Par exemple, des obédiences adogmatiques (comme le Grand Orient du Québec) explorent comment le wokisme pourrait s’aligner sur des principes maçonniques comme la justice sociale et l’égalité spirituelle/morale, tout en divergeant sur l’égalité sociale/économique. Dans un article du Grand Orient du Québec, une « planche » (exposé maçonnique) pose la question : « Le wokisme contient-il des principes contraires aux valeurs maçonniques ? », en soulignant des débats internes sur la cancel culture comme opposée à la tolérance maçonnique.
  • Certains observateurs, comme le sociologue Michel Maffesoli, critiquent un « wokisme sociétal et maçonnique » comme une universalisation de particularités (peau, sexe, genre), allant contre l’idéal maçonnique d’unité transcendante. Pourtant, des loges modernes intègrent des thèmes comme la diversité de genre ou l’antiracisme, ce qui pourrait être interprété comme « woke » par des critiques externes.

Points de divergence et critiques

  • De nombreux maçons et commentateurs rejettent l’idée d’un wokisme maçonnique, voyant la maçonnerie comme intrinsèquement « anti-woke » dans son aspect conservateur et rituel. La Franc-maçonnerie a un côté traditionnel qui résiste au wokisme, tout en reconnaissant des éléments progressistes. Un webinaire du Comité Laïcité République (lié à des cercles maçonniques) qualifie le wokisme d’« obscurantisme » à combattre, car il imposerait des excès sous couvert d’inclusivité, comparables aux extrêmes droites.
  • Sur les réseaux, des satires comme le dessin de Jissey sur 450.fm moquent un « wokisme et Franc-maçonnerie » où « le compas danse le Woke’n’Roll », soulignant l’absurde potentiel d’une fusion entre rituels anciens et idéologies modernes. Des posts sur X critiquent le wokisme en général comme un « totalitarisme » ou une « idéologie immorale », sans lien direct à la maçonnerie, mais impliquant que des institutions traditionnelles comme elle pourraient être infiltrées ou influencées.

Contexte plus large

Ces débats s’inscrivent dans une polarisation plus générale en France, où le wokisme est souvent vu comme importé des États-Unis et critiqué par des intellectuels (comme Marcuse ou l’École de Francfort influençant le postmodernisme). Dans la maçonnerie, qui compte des obédiences libérales et conservatrices, le wokisme n’est pas une doctrine unifiée mais un sujet de « planches » et de réflexions internes. Par exemple, Maffesoli parle d’une « perte de l’idéal maçonnique » liée à des tendances wokistes qui particularisent au lieu d’universaliser.

En résumé, un « wokisme maçonnique » n’existe pas formellement, mais il fait l’objet de débats vifs au sein de la communauté maçonnique, avec des vues équilibrées entre adoption partielle de ses idées progressistes et rejet de ses excès perçus comme contraires à la tolérance et à l’universalisme maçonniques. Ces discussions reflètent des tensions sociétales plus larges, sans consensus clair.

Le Mot du Mois : « Regret remords et nostalgie »

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Regrets de ce qu’on a trop brièvement savouré ou laissé échapper, remords de cette inadvertance, de la bévue qui a occulté une nécessaire lucidité. Trop tard ! Et voilà comment va sourdre une nostalgie dévastatrice…

Donnons d’abord la parole poétique à Jacques Prévert.

Au musée de cire du souvenir
Vous prenez la galerie des projets avortés
Le couloir des velléités
L’escalier des faux désirs
Et vous tombez dans la trappe des regrets

Vous pouvez graver sur les murs
Avec le couteau souvenir acheté à l’entrée
Les graffiti du malentendu.

Et voici le conditionnel, ce mode de la subtilité, avec lequel la langue française joue dans les sentiments intimes. Mode du souhait entaché de nostalgie ou de mauvaise foi, lourd de ses désirs et de ses manques, courbé sous les regrets de son imagination frustrée.

Au présent, il témoigne de la difficulté immédiate à vivre et à agir, de la pudeur dans l’expression du besoin amoureux, « j’aimerais tant que vous veniez ». L’appel sera peut-être entendu, mais bientôt gauchi dans la nostalgie d’un passé trop vite enfui : « j’aimerais revivre un tel moment ».

La courtoise réticence s’est-elle avérée lettre morte ? Hélas ! L’occasion est manquée… « J’aurais tant aimé… »

Ce qui a été ne reviendra plus, ce qui aurait pu être n’a jamais été. Regret qui taraude, remords d’une excessive timidité, on aurait pu vivre l’inoubliable, mais on ne l’a pas vécu.

Poignante est la sensation de l’irréversibilité du temps, de l’absurdité de refaire l’histoire, de ressasser les « si ».

Le regret s’autorise d’un très ancien sémantisme « onomatopéique », *Kr-, ce qui se fend ou éclate avec bruit, qui crève et se rompt. Ce qui crépite. Regretter, c’est faire éclater sa douleur en cris et lamentations.

Le regret s’ancre dans l’illusion, dans l’évanescence du rêve, l’irréalité de sa mise en œuvre.

L’Almanach du marin breton ne s’y trompe pas : « Si tu veux savoir combien de gens te regretteront, plante ton doigt dans la mer, retire-le et regarde le trou. »

La nostalgie, quant à elle, joue au présent avec le temps, les regrets, la jouissance dans le ressassement d’un manque d’audace d’alors, mais aussi de désirs intacts, inachevés donc à réparer autrement. La nostalgie imprime un mouvement.

Ulysse retrouve Pénélope… Même si sa nostalgie s’inverse. Repartir ?

À l’opposé, le remords participe de l’infernal, comme l’exprime au 12e siècle le penseur médiéval Jan Scot Erigène : « L’enfer n’existe pas ou alors il se nomme le remords. »

Annick Drogou

Il s’agit d’une morsure qui ne guérit pas, parce qu’une fois commis, le mal, même véniel, ne peut pas s’effacer, s’oublier, trouver le salut d’une métamorphose. C’est le mors que le cheval ronge, mord et remord sans trêve.

« Je regrette mes péchés, mais je regrette plus encore ceux que j’eusse aimé commettre. » (François Mauriac)

Annick DROGOU


Il y a deux sortes de regret.

D’abord le regret des mille vies qu’on n’a pas eues, tant de carrefours où l’on a pris un embranchement plutôt qu’un autre. Regret éphémère car, en vieillissant, on prend conscience qu’il n’y a qu’une route de la vie, faite de choix, de hasard — de providence diront certains, de destin ou de fatalité. Courage de la volonté : j’aime mieux avoir des souvenirs que des regrets et, comme dit la chanson, « on ne fait pas le chemin à l’envers ».

Et puis il y a le regret qui vous prend aux tripes, qui vous mord le ventre, qui devient remords, conscience d’avoir mal agi. Remords qu’on voudrait effacer, transformer en repentance, ce mot magnifique qui indique les corrections que le peintre apporte à sa toile. Dans la vie, il n’y aura pas de repeint. On ne construit rien sur le remords. Peut-être peut-on rebâtir à partir du pardon, mais il s’agit là plutôt d’accueillir le pardon que de le donner. D’ailleurs, nos vieilles mœurs n’apprenaient-elles pas aux enfants qu’on ne dit pas « je m’excuse » mais « veuillez m’excuser » ?

Nostalgie ou mélancolie, à quoi bon ratiociner sur le regret des oignons de l’Égypte ? Finalement, le regret de soi n’est pas très intéressant. Les seuls vrais regrets qui pavent notre vie sont associés à ceux qui ne sont plus là, que nous avons aimés et qui nous ont aimés. Eux seuls méritent notre regret.

Serais-je au regret de ne pouvoir en dire plus ?

Jean DUMONTEIL

La Franc-maçonnerie sans loge, une option qui semble avoir le vent en poupe

Au XIXème siècle c’était exceptionnel, aujourd’hui cela ne choque plus. S’investir dans une démarche maçonnique sans faire partie d’une loge est devenu une option qui correspond à une adaptation à des modes de vie variés.

Traditionnellement, la loge fournit trois fonctions majeures :

  1. Un cadre symbolique : Le temple, les outils, le rituel, la mise en scène du sens.
  2. Une régularité du travail : La tenue, la répétition, le rythme.
  3. Une fraternité incarnée : La confrontation à l’autre, au collectif, à l’altérité.

Si la loge reste le lieu où se réalise l’initiation, il y a de plus en plus de situations où fréquenter une loge n’est plus possible. En voici quelques-unes :

  • L’éloignement géographique,
  • Le coût de l’adhésion et des frais induits,
  • Le clanisme dans la loge et l’accaparement de la gouvernance,
  • Le repli sur soi d’un groupe de bobos,
  • La gérontocratie qui rejette la jeunesse,
  • La lassitude face à la routine des travaux en loge
  • Une fraternité en loge pour le moins superficielle,
  • La dérive des obédiences qui accaparent toutes les fonctions et favorisent la cordonite des ambitieux
  • L’action critique des hauts grades vis-à-vis des loges bleues.

Autrefois, les loges étaient le plus souvent souchées sur une obédience. Et puis il y a eu les loges « sauvages » ou « libres et souveraines » qui ont démontré que les obédiences n’étaient pas indispensables ; maintenant, grâce à la structure associative qui favorise l’autonomie, la loge s’efface pour laisser la place à la dynamique associative ; c’est en particulier le cas pour les loges de recherche et pour les commissions. Le développement des sites internet et des réseaux sociaux accélère les constitutions de réseaux.

La gouvernance de la loge par des vénérables omnipotents et autosatisfaits aggrave l’évolution vers une diminution d’attractivité d’un grand nombre de loges.

La question d’une pratique maçonnique sans loge touche au cœur même de ce qu’est la maçonnerie : est-elle d’abord une institution, ou une voie initiatique ?

  • La légitimité de la loge est liée au caractère institutionnel qui a présidé à la création de la franc-maçonnerie. Comme l’Histoire nous l’apprend, la création des loges fut d’abord un acte politique. La tentative pour faire de la loge un lieu initiatique est, pour de multiples raisons, aléatoire.
  • Dénaturée par le fonctionnement des loges, la voie initiatique s’exprime aujourd’hui autrement.
  • Sans loge ne signifie pas sans altérité.

On peut pratiquer une franc-maçonnerie :

🔹 Sans lieu permanent mais avec

  • Des rencontres ponctuelles
  • Des cercles itinérants
  • Un travail individuel structuré.

🔹 Sans obédience formelle

  • Hors reconnaissance institutionnelle
  • Sans hiérarchie administrative
  • Avec une autorité fondée sur la compétence symbolique et l’exemplarité de l’engagement, non sur le grade.

🔹 Sans rituel figé mais avec

  • des rituels plus sobres, actualisés et intériorisés
  • des pratiques symboliques plus rigoureuses sur le sens
  • un travail sur les valeurs plutôt que sur la liturgie.

Ce qui reste indispensable :

  • une méthode
  • un langage symbolique
  • une exigence éthique
  • un réel travail sur soi

La « loge intérieure » est une idée ancienne. Plusieurs traditions initiatiques ont déjà formulé le concept :

  • La loge comme espace intérieur
  • Le temple comme structure de conscience
  • L’initiation comme discipline de transformation, pas comme une cérémonie factuelle.

On pourrait parler d’une maçonnerie :

  • ascétique (au sens noble)
  • réflexive
  • responsable
  • non spectaculaire

Cela rejoint certaines lectures philosophiques proches d’Emmanuel Kant (discipline morale) ou de Michel Foucault (pratique de soi).

Des risques réels de déviance existent :

  • une auto-initiation illusoire : Sans miroir fraternel, on peut se tromper lourdement sur soi.
  • La perte de transmission : Sans anciens, sans chaîne, le symbolisme s’appauvrit.
  • La dissolution du collectif : La fraternité ne peut pas être uniquement abstraite.

Les modèles possibles aujourd’hui

On peut imaginer plusieurs formes hybrides :

  • Les cercles maçonniques informels
  • Les réseaux de travail symbolique
  • Les loges temporaires ou nomades ou les loges d’études et de recherche
  • La pratique solitaire associée à des rencontres périodiques
  • La maçonnerie « post-institutionnelle », mais pas anti-traditionnelle, favorisée par les réseaux sociaux.

Quelle évolution prévisible ?

Comme toujours dans l’évolution des structures sociales, la création de nouveaux modèles d’organisation sociale dépend de la capacité d’initiative d’un ou de plusieurs groupes sociaux qui souhaitent trouver une solution à une problématique.

Chacun sait que la création des loges maçonniques anglaises et écossaises et ensuite de la Grande Loge Unie d’Angleterre ont d’abord été un acte politique justifié pour consolider la royauté anglaise. La réussite du projet n’est naturellement plus d’actualité et la franc-maçonnerie n’a plus de motivation claire et acceptée par tous. La Franc-maçonnerie d’aujourd’hui est devenue une auberge espagnole où tout peut se voir. 

Malgré tout, le concept d’un rassemblement des hautes valeurs morales et philosophiques est toujours d’actualité ; d’autant plus que de nombreuses inquiétudes alimentent la permanence de la vie sur notre planète.

Tout se passe comme si nous étions à la croisée des chemins :

  • Soit les obédiences prennent conscience qu’elles doivent réformer leurs modes de fonctionnement,
  • Soit un autre mode de fonctionnement, comme la franc-maçonnerie sans loge, va devenir plus attractif et s’imposera.

Pour aller plus loin

Le Rite Opératif de Salomon se penche sur son passé

« Causeries Initiatiques avec Jacques de La Personne ».

Éric de La Personne. Éditions Philomène Alchimie. 2025.

Le rite Opératif de Salomon, souvent abrégé en ROS, n’est pas le rite le plus connu de la franc-maçonnerie française. Je rencontre encore des frères et sœurs qui s’étonnent, dans les parvis, de mon tablier bleu roi et me questionnent sur ce fameux ROS qu’ils ne connaissent pas ou alors très vaguement. En revanche, celles et ceux qui le pratiquent, par exemple au sein de l’OITAR (Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal, auquel j’appartiens) y sont souvent très attachés et ne voudraient en changer pour rien au monde.

De nombreux visiteurs d’autres obédiences repartent surpris par nos tenues : le ROS se distingue à plusieurs égards, notamment avec cette pratique de l’expression orale : les rituels sont lus, mais les travaux symboliques sont faits sans support écrit, à l’oral, ce qui confère aux échanges une spontanéité et une fraîcheur vivifiante.

Il existe peu d’ouvrages sur le ROS. La Soeur Laurence Sidersky avait publié un livre de témoignages sur les débuts de l’OITAR[1], devenu aujourd’hui un ouvrage de référence. J’ai ensuite écrit un ouvrage sur le Rite[2] en essayant de bien distinguer les emprunts du ROS au Rite français Groussier-Chevallier, ainsi que les enrichissements apportés par son principal rédacteur, Jacques de La Personne. Un autre ouvrage a été publié lors des cinquante ans de l’OITAR[3].

Aujourd’hui, son fils Éric de La Personne publie un ouvrage consacré à son père Jacques, intitulé « Causeries Initiatiques, Origine, philosophie, Pratique », aux éditions « Philomène Alchimie », et j’ai décidé de l’interroger à ce sujet. Nous nous connaissons bien tous les deux, nous avions mené ensemble une série d’entretiens de son père, il y a près de 20 ans maintenant, dont il s’est servi avec justesse pour son ouvrage ; il a été mon Vénérable et j’ai été le sien, n’attendez pas de moi que je sois objectif dans cet article : pour une fois la fraternité l’emportera sur la neutralité axiologique !

L’homme, le frère, le père

Didier : Parlons d’abord de ton père, Jacques, initié au GODF en 1959 et qui décide, alors qu’il est devenu vénérable de sa loge, de corriger le rite français qu’on lui a confié pour finalement le ré écrire en grande partie. Tu notes dans ton ouvrage :

« un homme à la croisée de l’érudition, de l’enseignement initiatique, et de l’élan créateur »

Éric de La Personne

Éric : Dans l’histoire de mon père, il y a un point central. Et ce point central, c’est son initiation en franc-maçonnerie. Tout part de là, mais tout arrive là aussi. Quand nous avons fait nos entretiens avec lui, je ne comprenais pas pourquoi il voulait revenir à son enfance, à sa période de jeunesse. En fait, c’était important parce que cela montrait comment il s’était constitué comme personnage : dans la solitude, dans la lecture. Il se disait autodidacte, mais il avait été beaucoup formé par sa mère, également par la bibliothèque familiale. Il avait fait des études à l’École des arts appliqués à l’industrie, qui existe toujours ; il avait donc un très bon niveau de formation. Mais il avait développé une autonomie dans la construction de son personnage intellectuel.

L’autre point, c’est le rapport à la mort. Il a côtoyé la mort par la maladie, dans l’enfance. Ensuite, adolescent, alors proche de la Résistance, il avait été poursuivi, par des Allemands, et pris sous leur feu, en lisière de la forêt de Compiègne. Et ensuite, comme jeune adulte, raflé et incarcéré à la prison de la Santé, il a échappé de très peu au peloton d’exécution. L’initiation maçonnique trouve un écho en lui-même précisément en raison de cette proximité avec la mort ; je renvoie ici à la phrase qui ouvre la cérémonie d’initiation : « que meure le vieil homme et que naisse l’initié ». Le point central, c’est donc l’initiation, c’est ce qu’il en dit : « j’ai reçu un véritable coup de poing dans le sternum » !

Didier : il y a aussi la dimension de l’engagement politique…

Eric : Oui, il a été militant politique très tôt, au Parti communiste dès l’âge de quinze ans, résistant, etc. Après la Libération, il passe chez les trotskistes. Il est permanent du journal La Vérité comme dessinateur, et il s’apprête à prendre les armes pour faire le coup de fusil. Il m’a raconté qu’il avait même saoulé des GI’s pour leur piquer leurs fusils, avec des copines. Donc, quand il rentre en franc-maçonnerie, en fait, c’est pour faire de l’entrisme. Et c’est aussi pour ça qu’il rentre au Grand Orient.

Mais dès qu’il est initié, son personnage profane de révolutionnaire se dissout complètement. On a, à l’issue de la cérémonie d’initiation, un franc-maçon, et pas autre chose. Donc, pour situer l’ordre des facteurs dans sa trajectoire maçonnique : numéro un : son initiation. Numéro deux : la créativité, la création, la poésie. Et numéro trois : l’érudition. Mais en fait, tout cela va ensemble.

C’est vrai qu’à la Libération, il y a l’effervescence : il exprime ses qualités de créateur, de poète, d’homme de spectacle, parce qu’il va jouer la comédie pendant un temps. Il se met à peindre, il sera même primé ; il écrit aussi des poèmes. La poésie, c’est l’expression de lui-même. J’en parle un peu dans le livre.

Du théâtre au théâtre « sacré »

Didier Ozil

Didier : Tu racontes qu’il entre à la Banque de France et là, dans le comité d’entreprise, il y a un atelier « théâtre » qui va le passionner !

Eric : Oui. Il faut déjà se souvenir du rôle du théâtre à cette époque, pour des gens qui ont vécu les grandes privations, qui sont passés à côté de la catastrophe et qui ont une trentaine d’années au lendemain de la guerre. Je pense que le théâtre joue alors un rôle cathartique. Le théâtre, c’est fondamental, d’autant plus à une époque où il n’y a qu’une chaîne de télévision. Et puis ce sont des auteurs comme Camus… Il y a une volonté de réfléchir à ce trauma de la guerre. Est-ce qu’il faut tout accepter au nom de la démocratie ? Est-ce que tout peut être dit ? Est-ce qu’on peut tout faire au nom de la vérité, au nom de la justice ? Il y a beaucoup de questions qui se posent dans le théâtre de cette époque.

C’est dans ce cadre du théâtre à la Banque de France qu’il rencontre des francs-maçons et, de fil en aiguille, qu’il sera initié au Grand Orient de France. Au Grand Orient, il va retrouver certains amis politiques ; c’est le temps de son aventure au Conseil de l’Ordre, dans le sillage de Fred Zeller[4]. Mais parallèlement, il découvre la richesse du milieu maçonnique dans le sillage de René Guilly[5], qui a été quelqu’un de très important pour lui. Et là, il découvre l’intérêt d’une érudition très grande. Il effectue alors un énorme travail sur le retour au rite français, qui va se sédimenter lorsqu’il aura la présidence de la commission des rituels au Grand Orient.

Dans le sillage de René Guilly, et d’autres, il va pratiquer beaucoup le rite écossais rectifié et les rites anglais : le rite Émulation, le rite de York, la maçonnerie de la Marque, le Royal Arch, etc.

Didier : Là, le théâtre revient en force si on peut dire, dans la théâtralité des tenues du rite qu’il est en train d’écrire, le ROS. Un théâtre sacré ?

Une illustration de l'IA pour le théâtre sacré
Le Théâtre sacré, vu par l’IA.

Éric : Oui, je pense. En fait, pour moi, le théâtre est par essence sacré, au sens où ce sont les grands problèmes de la vie, de la mort et de la transcendance, éventuellement, qui sont posés dans le théâtre. Pour ce qui est de la maçonnerie, je pense qu’effectivement l’expérience du théâtre a poussé mon père assez loin, puisqu’il a non seulement été acteur, mais qu’il a aussi fait beaucoup de mise en scène. On avait un tas de bouquins de théâtre à la maison.

Quand il découvre la maçonnerie, ce que je dis dans le livre d’ailleurs, il découvre qu’on tape trois coups pour commencer. Il découvre qu’il y a un scénario, puis des rôles, donc des acteurs : chacun joue un rôle dans la maçonnerie lors des cérémonies. Il y a aussi un cérémonial, donc une chorégraphie. C’est à la fois du théâtre, de la danse et de la poésie. Et puis il y a une musicalité, donc c’est aussi une partition. Finalement, ça ressemble beaucoup à l’opéra, en réalité.

Je pense que cette dimension de théâtralité du jeu maçonnique, il l’a perçue immédiatement, de même qu’il perçoit tout de suite ce qui n’allait pas dans les rituels, ce qui ne permettait pas de bien dire le texte. Pour lui, la diction était très importante. C’est pour ça qu’il change des mots au fur et à mesure des cahiers bleus du rite français qu’il avait reçus en tant que vénérable. Il a commencé à modifier des termes qui ne lui convenaient pas à l’oreille, parce qu’il avait une sensibilité poétique très forte, que j’essaie de faire toucher du doigt dans mon ouvrage en citant l’un de ses poèmes.

Ce qui a été déterminant, c’est qu’il a vécu une initiation particulièrement bien faite, avec une colonne d’harmonie vivante : un chanteur d’opéra, un pianiste concertiste… Il a éprouvé une émotion esthétique qui est venue appuyer son vécu propre. Et il a effectivement cherché à revivre cela dans les cérémonies maçonniques.

La Voie initiatique et au-delà

Didier : Il y a un prolongement à ce théâtre sacré, ce sont toutes les recherches qu’il fait sur la méditation, sur le travail du corps, une réflexion aussi sur le texte des rituels : ce texte est-il incantatoire ? N’a-t-il qu’un seul niveau de lecture ? Dans ton ouvrage il y a un texte très intéressant où ton père explique que « l’initiation, ce n’est pas seulement les rituels maçonniques, mais aussi des exercices spirituels de difficulté croissante, une pratique de la méditation… »

Eric : Je pense que mon père le dit explicitement : l’essentiel réside dans la répétition. On a tous fait le constat de gens qui disaient le rituel sans être là, de manière un peu morte ou distanciée, pour ne pas s’engager dans cette dimension collective. Je ne pense pas trahir la pensée de mon père en disant que, pour lui, c’était une prière collective.

Quand on lit son texte, on perçoit — tu l’as écrit d’ailleurs — un rythme ternaire qui apparaît. Il y a souvent trois termes, et cela crée un rythme, une musicalité, une ondulation de la phrase et de la pensée. Et cette ondulation de la pensée doit, de manière très subtile, se répandre dans la loge, et c’est ça qui va finalement peut-être constituer l’égrégore : une vibration subtile.

Didier : Il parle d’une « vibrance »…

Eric : Oui, quelque chose qui, par le fait que les gens jouent et incarnent un rôle, leur fait oublier ou dépasser leur ego, leur personnage profane, pour rentrer dans le sacré, c’est-à-dire en essayant de se couler dans une énergie collective, et donc unitaire. Voilà, je pense que c’est ça.

Didier : C’est le jeu contre le « je », comme tu le dis d’ailleurs dans l’ouvrage !

Eric : Oui, il y a une substitution, une contraposition. Il y a un moment où l’on vient, on est soi-même, et la cérémonie fait que l’on participe à quelque chose d’autre, de plus grand. Pour en revenir à l’incantation, je pense que, dans la loge, la musicalité des mots est très importante, parce que c’est justement ce qui est à la base de cette dynamique, de cette partition musicale, en fait, qui va créer le morceau et qui va faire qu’on va être embarqué par cette musicalité.

Au concert, la musique nous entraîne quelque part, on la suit, et finalement on sort d’un concert, en général, très heureux. Quelque chose s’est passé, on a oublié ses petits soucis personnels et on a touché une dimension de l’ordre de l’esthétique ; on est au seuil du spirituel. Il y a des musiques qui nous emmènent même vers l’universel, vers quelque chose de…

Didier : Ou bien certains films !

Éric : Ou certaines lectures ! Mais la musique, je trouve que ça marche plus facilement, c’est plus évident. Mon père insistait beaucoup sur le fait que les gens travaillent très sérieusement leur rituel. Le modèle de mon père, d’ailleurs, c’était le rite de style Émulation, avec le rituel récité par cœur. Nous, on a un rituel qui est trop dense, mais c’est ça l’idée, l’idéal.

Un des aspects du travail en loge, c’est justement cette imprégnation de la vibration que l’on peut avoir. D’ailleurs, quand on pratique des techniques comme le tai-chi-chuan, cela se pratique aussi en musique, avec une chorégraphie, etc. Souvent, on est en groupe, et donc l’harmonie collective est très importante, avec un déplacement qui est orienté selon une géométrie très particulière, et qui a beaucoup de points communs avec la géométrie de la loge.

Enfin, c’est ce que mon père souhaitait proposer aux maçons. C’est un peu une révolution, parce que le maçon d’aujourd’hui, le maçon du XXᵉ siècle et celui du XXIᵉ ont-ils changé ? Je ne sais pas, je n’ai pas l’impression. Ce sont des maçons essentiellement rationnels, qui travaillent sur un mode rationnel, qui font des planches.

Alors les planches ?

Didier : Je me suis demandé également si le rapport aux planches n’était pas celui-là : le rituel est une poétique, une pensée analogique, et la « planche » traditionnelle est souvent un discours rationnel, érudit, argumenté. L’idée du ROS c’est peut-être de remplacer ce type de planches-là par une autre approche, des ressentis sur des symboles ou des phrases du rituel.

Éric : Alors l’idée, c’est bien de dire que l’on va faire autrement. Mon père rappelait dans les entretiens que la « planche » a été inventée par la loge « Les neuf Sœurs[6] ». Avant, on travaillait différemment. Le but du travail en loge n’est pas principalement — je le cite — « l’audition d’un thème ou d’une thèse résultant d’un acquis culturel particulier, plus ou moins porteur de certitudes pouvant être contestables, ni d’un effort de compilation plus ou moins méritoire, émaillé de citations diverses ».

Le travail maçonnique au rite opératif de Salomon « consiste essentiellement à effectuer l’enseignement du rite, l’instruction des degrés symboliques par demandes et réponses, suivis d’une circulation de la parole sur un thème choisi, puis d’une synthèse en conclusion prise en charge par l’orateur ». On ne peut pas être plus clair. Donc moi, je n’ai pas grand-chose à rajouter à cela, parce que c’est, en soi, très explicite.

Son idée, c’était que le rituel était un outil de déconditionnement et, dans le même temps, de conditionnement. Déconditionnement de la vie profane.

Didier : Je me souviens de l’une de ses phrases : « une aliénation qui désaliène » !

Éric : Son idée, c’était que la parole circule sur des thèmes symboliques. Pourquoi des thèmes symboliques ? Parce que tout le monde peut les appréhender et que, a priori, cela ne donne pas lieu à des oppositions d’opinions préétablies. L’idée, c’est donc qu’il y ait une pensée collective qui naisse de la libre circulation de la parole. C’est une sorte d’ascèse spirituelle, d’exercices spirituels, un peu comme dans certaines écoles bouddhistes où le maître lance un début de phrase et où les autres complètent.

Ce qui a nourri cette réflexion, d’ailleurs, ce sont nos différentes rencontres, mon père et moi-même, avec les soufis, avec des bouddhistes zen, par exemple avec Maître Deshimaru[7]. Maître Deshimaru est arrivé en France dans les années 1970 et il a monté son dojo, je pense, entre 1971 et 1974. Pour les soufis, il s’agissait de Pir Vilayat Inayat Khan[8], d’origine indienne, qui animait un courant soufi laïc, sans exiger des participants une affiliation musulmane.

L’instruction : instruire, s’instruire

Didier : Est-ce que tout ça, finalement, les échanges qui existent dans la Loge, au fond n’est-ce pas de l’instruction ? On est constamment dans une instruction maçonnique au ROS, non ?

L'épée flamboyante vue par l'IA.
Comment l’IA interprète l’épée flamboyante…

Éric : Alors oui, je pense que, de toute façon, le travail maçonnique, c’est l’instruction. On apprend à être franc-maçon au fur et à mesure, et c’est vrai pour tout le monde. D’ailleurs, une de nos phrases rituelles, c’est : « Soyez le maître et vous apprendrez ! Soyez l’élève et vous enseignerez ». Donc je pense qu’effectivement, l’instruction est au cœur de la pratique maçonnique.

On instruit les jeunes, mais en le faisant, on s’instruit soi-même.

Écrire, la poesis

Didier : il y a une chose qui me qui me frappe et qui m’avait frappé déjà dans les entretiens avec ton père, c’est la façon dont il écrit, dans un état de fatigue avancé, qui rejoint l’écriture automatique des surréalistes. Tu le cites : « le lendemain, quand je me relisais, j’étais surpris de voir ce que j’avais écrit ». Il y a constamment cette idée que lui ne décide rien ou pas grand-chose, mais que les choses viennent à lui…

Éric : Je pense que mon père, effectivement, a été pris par l’écriture. Mais beaucoup d’auteurs disent la même chose : ils attendent le moment, puis, à un moment, cela vient, et cela jaillit.

Didier : Tu cites le surréaliste André Breton ; c’est approprié parce que Breton a beaucoup travaillé l’ésotérisme et beaucoup lu René Guénon. Tout cela a-t-il un rapport avec l’inconscient ?

Éric : Oui, absolument. En fait, je pense que cela dépend comment on définit les choses. Je pense qu’on peut avoir une conscience inconsciente, mais c’est toujours de la conscience. Son expression très personnelle, je la retrouve, moi, dans les textes des chaînes d’union[9]. Quand je les relis, je retrouve beaucoup de mes discussions avec lui. Des éléments de textes, de prières, proviennent des écrits d’Hermès Trismégiste présentés par Louis Ménard[10], par exemple le Poimandres. Mon père était un grand lecteur de Louis Ménard et des écrits gnostiques. C’était vraiment sur sa table de chevet et il ne se souvenait pas du tout avoir repris ou recopié des phrases. Il avait digéré et reformulé ces textes, ce qui n’est d’ailleurs pas écrit de la même manière.

Par exemple la phrase : « Suppose que tu es à la fois partout, sur la terre, dans la mer, dans le ciel : que tu n’es jamais né, que tu es encore embryon, que tu es jeune, vieux, mort, au-delà de la mort. Comprends tout à la fois : les temps, les lieux, les choses, les qualités, les quantités, et tu comprendras Dieu[11] », devient, dans la chaîne d’union de fermeture au ROS : « Puissions-nous, en dignes enfants du Peuple de la Voie, aussi bien penser n’être jamais nés que de n’être encore qu’un embryon et nous sentir autant jeunes que vieux, autant morts qu’au-delà de la mort. »

Donc oui, il y a une dimension un peu médiumnique, entre autres. C’est entre l’érudition et — comment dire — la poesis, au sens fort du terme.

Pour se procurer l’ouvrage, il suffit de la commander auprès de l’éditeur https://www.editionsphilomenealchimie.com/nouveautes/sortie-novembre-2026/


[1] Laurence Sidersky (2014) OITAR 1974-2014 – Renaissance D’une Franc-Maçonnerie Initiatique Et Traditionnelle. Éditions DETRAD.

[2] Didier Ozil (2022), Le rite opératif de Salomon au cœur de l’art royal. Éd. DETRAD.

[3] Laurence Sidersky (2024) Que la parole circule – L’art de l’expression orale. Éd. DETRAD.

[4] Fred Zeller avait rencontré Trotsky pendant son exil en Norvège. Il a été GM du GODF entre 1971 et 73.

[5] René Guilly, nom de plume, René Désaguliers (1921 – 1992) écrivain et réformateur de la maçonnerie française traditionnelle.

[6] Cette loge très connue au 18° siècle avait été fondée en 1776 par le scientifique Jérôme Lalande, elle rassembla une élite intellectuelle de l’époque autant française qu’américaine. Elle initia par exemple Voltaire, deux mois avant sa mort.

[7] De son vrai nom Yasuo Deshimaru (1914 – 1982)

[8] Pir Vilayat Inayat Khan est né le 19 juin 1916 et mort le 17 juin 2004. Il dirigeait l’ordre soufi en occident, fondé par son père Hazrat Inayat Khan.

[9] Au premier degré, au ROS, il existe 8 variantes possibles pour les textes des chaînes d’union d’ouverture et de fermeture.

[10] Édition Guy Trédaniel.

[11] Poimandres. Chapitre XI Mens ad Mercurium, L’Intelligence à Hermès.

Saint-Vincent, le vin des rites et la mémoire des vignes

Le 22 janvier, quand Saint-Vincent est honoré, la terre retient son souffle. La vigne se dépouille, la taille commence, et les villages qui vivent du raisin rallument une fidélité ancienne. Saint Vincent, diacre espagnol, martyr mort en 304 à Valence, est célébré ce jour-là et devient, au fil des siècles, le patron des vignerons.

Ici, la sainteté n’a rien d’un luxe de sacristie

Elle épouse le calendrier du geste. Célébrer Saint-Vincent au moment où le cep accepte d’être émondé, c’est déjà dire, sans grand discours, que toute fécondité demande une perte, que toute promesse passe par une coupe, et que la joie future se prépare dans l’âpre.

Ce n’est pas un hasard si, en Bourgogne, la mémoire du saint s’est faite procession, bannière, musique et fraternité vive avec la Saint-Vincent Tournante, relancée en 1938 par la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. Chaque année, un village accueille les sociétés de secours mutuels, les statues, les étendards, et cette foule qui vient goûter un vin mais surtout habiter une tradition.

Dans ce théâtre populaire, une évidence initiatique se laisse reconnaître

Une communauté tient parce qu’elle sait ritualiser ce qui l’unit. Un cortège n’est pas seulement un folklore. C’est une manière d’accorder les pas, de remettre la vigne au centre, d’honorer le travail, de rappeler que le terroir est une mémoire commune, et que la fraternité, comme le vin, se fait avec du temps.

Le vin ne se réduit jamais à une boisson, il est un langage.

C’est exactement ce que Jean-François Blondel met en lumière dans La vigne et le vin, sacrés symboles

L’auteur, engagé depuis longtemps sur le sentier des sciences traditionnelles, venu des initiations de métier et du compagnonnage avant de travailler le symbolisme de la pierre et des cathédrales, suit la treille et son « jus » à travers mythes, légendes, religions, sociétés à mystères et culture populaire.

De l’Orient ancien aux monothéismes, de Dionysos aux monastères, des confréries bachiques aux révoltes viticoles, il montre comment l’humanité a déposé dans la grappe fermentée une méditation universelle. Transformation, alliance, mesure, ivresse et chute, partage et danger. Le vin est spirituel parce qu’il est ambivalent. Il élève quand il est tenu, il abîme quand il déborde.

Or, l’on parle volontiers du vin comme d’un lien joyeux

La table, le banquet, le ciment des frères. Mais les rites savent aussi qu’il existe une face nocturne, une coupe retournée sur son envers. En Franc-Maçonnerie, même lorsque le vin paraît périphérique et se dit “poudre” dans les agapes, sa symbolique demeure. Non pas l’alcool, mais l’acte de verser et de partager.

Surtout, au Rite Français, rite majoritairement pratiqué au sein du Grand Orient de France, le vin reparaît au tout début du chemin sous une forme saisissante. Le calice d’amertume.

Le Régulateur du Maçon (1801), publié pour fixer les grades symboliques du Rite Français, en donne une séquence qui serre la gorge par sa simplicité. Le Vénérable fait présenter au profane un breuvage qu’il doit boire « jusqu’à la lie », puis vient l’explication. L’amertume est l’emblème des chagrins inséparables de la vie humaine, et seule la résignation aux décrets de la Providence peut les adoucir.

Un extrait du rituel de 1er grade mérite d’être posé dans le texte comme une pierre noire. Non pour assombrir, mais pour donner du relief à toute la suite.

Le Vénérable
Apprenez par cette épreuve que dans tous les temps et dans toutes les circonstances, vous devez secourir vos Frères et verser, s’il est nécessaire, votre sang pour eux.

Le Vénérable :
Frère Premier Maître des Cérémonies, présentez au Profane le calice d’amertume.

Le Vénérable :
Monsieur, avalez ce breuvage jusqu’à la lie.

Le Vénérable :
Monsieur, ce breuvage, par son amertume, est l’emblème des chagrins inséparables de la vie humaine ; la résignation aux décrets de la Providence peut seule les adoucir.

Ce passage déplace tout le sujet

Car il dit que la coupe, avant d’être festive, est d’abord éducative. Elle enseigne la part d’épreuve qui accompagne toute existence, et elle lie cette épreuve à une éthique. Secourir, tenir, aller jusqu’au bout, éventuellement payer de soi. Le vin, ici, n’est plus l’image d’une expansion. Il devient l’image d’une vérité. Non pas la vérité qui humilie, mais celle qui prépare.

Nous ne grandissons pas parce que la vie est douce. Nous grandissons parce que nous apprenons à traverser l’amer sans perdre l’axe. Et juste après cette coupe, le rituel conduit le néophyte au pied de l’Autel, à genoux sur le coussin où l’équerre est tracée. Comme si l’Ordre, d’un seul mouvement, liait la souffrance humaine à la rectitude, l’amertume au devoir, la Providence à la tenue.

À ce stade, Saint-Vincent n’est plus seulement le saint des vignerons

Il devient une figure de cohérence. Martyr, il parle le langage du « jusqu’à la lie », non par goût de douleur, mais par fidélité. Vigneron, il parle le langage de la taille, non par goût de privation, mais pour que la sève se concentre.

Et c’est peut-être cela, au fond, que Jean-François Blondel aide à entendre

La vigne est une école de l’essentiel. Elle apprend à couper juste, à attendre, à respecter le temps, à ne pas confondre l’abondance et la fécondité. Elle réapprend une alchimie très simple. Ce qui semble perdre se transforme. Ce qui se transforme peut se partager. Et ce partage, s’il reste mesuré, devient un sacrement profane, un acte qui relie.

Alors, oui, levons le verre à Saint Vincent, mais en sachant ce que nous levons réellement.

Une mémoire, un travail, un lien, et cette double leçon que les rites n’ont jamais cessé de murmurer. D’un côté, la joie des banquets qui soude les frères et les compagnons. De l’autre, la coupe d’amertume qui rappelle que la fraternité n’est pas une émotion. C’est un engagement, parfois coûteux, toujours exigeant.

Entre les deux, il y a la vigne elle-même, ce maître silencieux. Elle ne promet rien sans taille, elle ne donne rien sans saison, elle ne console rien sans patience. Et pourtant, chaque année, elle recommence. Comme une initiation.

La vigne et le vin, sacrés symboles

Jean-François Blondel – Jean-Jacques Hervy (préf.) Oxus, 2020, 224 pages,18 €

L’éditeur, le SITE

« Gourou » : la fausse Lumière, ou l’art de capturer les âmes par la parole

Il y a des films qui racontent une époque. Et il y a ceux qui en révèlent le nerf secret.

Gourou, affiche officielle


Avec « Gourou », Yann Gozlan signe un thriller psychologique qui ne se contente pas de dénoncer les dérives du développement personnel : il met en scène, avec une précision presque inquiétante, le mécanisme éternel de l’emprise, cette alchimie noire où le charisme devient instrument, où la bienveillance se mue en stratégie, où la parole finit par occuper la place de la conscience.
Le film sort en salles le 28 janvier 2026.
Et 450.fm a eu la chance de le découvrir en avant-première : disons-le tout net, c’est un film qui vaut une chronique.  Parce qu’il vaut une mise en garde !

Yann-Gozlan,-Cannes-2025

Yann Gozlan, anatomiste des mirages modernes


On connaît Yann Gozlan pour son art de filmer la modernité comme un théâtre d’identités où le succès, l’image, la maîtrise apparente cachent souvent une faille, une fuite, une falsification. Sa trajectoire de réalisateur dessine une obsession cohérente : le mensonge qui se professionnalise, la réalité qui devient un décor, la vérité qui se perd dans le récit qu’on fabrique sur soi.

Avec « Gourou », il déplace ce scalpel vers un territoire plus brûlant encore : celui de la quête de sens. Le film part d’une donnée que chacun reconnaît, même sans l’avouer : dans une société où la politique déçoit et où le religieux n’est plus un langage commun, la promesse de guérison immédiate trouve un marché immense.

Et lorsque la soif est grande, le vendeur d’eau peut devenir roi , même si l’eau est salée.

Pierre Niney, 2024

Pierre Niney, ou le charme comme dispositif


Au centre, Pierre Niney incarne Mathieu Vasseur, Matt, coach star, suivi, adulé, célébré, une figure de notre temps, à la fois prophète pop et entrepreneur de l’âme.
Pierre Niney réussit quelque chose de rare : il ne joue pas un méchant, il joue un aimant. Une présence qui rassure, électrise, enveloppe. Une voix qui promet de te relever, mais commence par te faire t’agenouiller.
Et c’est là que le film devient important. Il montre que l’emprise ne commence pas par la violence. Elle commence souvent par un sourire. Par une phrase qui tombe juste. Par une sensation d’être enfin compris. Puis, peu à peu, la parole du gourou remplace ton propre jugement. La dépendance s’installe comme une habitude douce. Et la douceur devient la laisse.

Marion Barbeau, Reims Polar 2024
Anthony Bajon, Berlinade 2018


(Et saluons aussi le casting, qui renforce cette mécanique de groupe – Marion Barbeau, Anthony Bajon, entre autres – comme si l’emprise, pour fonctionner, avait besoin d’un chœur, d’un écho, d’un climat.)

Lecture maçonnique : le gourou comme anti-initiation

Vu depuis l’angle maçonnique, « Gourou » est une parabole redoutable, parce qu’elle met en évidence une distinction capitale.
L’initiation, la vraie, n’ôte rien au sujet. Elle lui rend ce qu’il a perdu : la mesure, le discernement, la patience, l’exigence, la liberté intérieure
. Elle ne flatte pas. Elle ne promet pas. Elle travaille. Elle oblige à se connaître, donc à se limiter.
Le gourou, lui, procède à l’inverse : il offre une lumière sans effort, une élévation sans épreuve, un avant/après instantané. Il ne t’apprend pas à te gouverner : il t’administre. Il ne t’ouvre pas un chemin : il te fournit une appartenance.

Symboliquement, c’est l’histoire d’une fausse Lumière. Une lumière qui n’éclaire pas : elle aveugle.
Et là, le film touche à l’ésotérisme au sens le plus concret : il montre comment se fabrique un égrégore de foule, comment l’émotion collective devient un carburant, comment la ferveur se transforme en outil de pouvoir jusqu’à faire du bien un prétexte, et de la guérison un commerce.

Leçon d’éthique : quand le pouvoir se croit sacré

Le film ne fait pas la morale : il fait mieux. Il montre. Et ce qu’il montre est simple, ancien, inusable : dès qu’un pouvoir n’est plus contrôlé, il se met à se croire sacré. Dès qu’une parole n’est plus discutée, elle se prend pour la vérité. Dès qu’un homme n’est plus contredit, il commence à confondre fonction, destin et droit divin.

Il arrive qu’un film te laisse non pas une scène en tête, mais une sensation. Comme une poussière de craie sur les doigts après le travail, comme un goût de métal au bord des mots. « Gourou » fait cela. Il ne se contente pas de raconter l’emprise, il en restitue la musique, l’allure, la chaleur trompeuse, puis le refroidissement. Il montre comment une voix qui rassure peut devenir une chaîne, comment une promesse de mieux-être peut finir en dispositif, comment la douceur peut servir d’étau.

Et, à cet endroit précis, l’expérience devient presque initiatique

On sort du récit comme on sort d’un cabinet de réflexion, avec une question obstinée qui martèle doucement :

où ai-je laissé, moi aussi, une parcelle de liberté à quelqu’un qui parlait trop bien.

Alors, oui, qu’on se le dise sans détour et avec un sourire un peu serré :

certains Grands Maîtres se prennent encore pour des gourous, et pas seulement dans les livres d’histoire.

Les exemples sont multiples, hélas, et le vingt-et-unième siècle n’a pas vacciné nos obédiences contre la tentation de la verticalité, du cercle des obligés, des « arrangements » au sommet. On s’entend, on se couvre, on se renvoie l’ascenseur… et, pendant ce temps, il y a toujours un Frère qu’on fait sortir, une loge qu’on fait taire, un dossier qu’on fait glisser, une lettre venant à point nommé…

C’est précisément là que le film frappe juste : il rappelle que la spiritualité sans éthique n’est qu’un décor, et que l’autorité sans contrôle devient vite un culte.

Que Dieu nous fasse la grâce, ne serait-ce que quelques jours, si l’on est modestes, de pratiquer réellement ce que nous proclamons : la mesure, la justice, la vigilance, la fraternité qui protège au lieu d’écraser. Et si ce film a une vertu, c’est bien de nous rendre plus lucides, donc plus libres.

Et qu’Il nous préserve surtout des « gourous en tablier »… car, entre eux, on le sait, ils savent parfois si bien s’arranger.

Allez au cinéma. Vraiment !

Pas pour se divertir, mais pour éprouver, en salle, ce miroir tendu à notre époque et, par ricochet, à nos propres obédiences.
Gourou sort le 28 janvier. Offre-toi ce temps d’attention pleine, cette lumière qui s’éteint, ce silence partagé, cette expérience collective où l’on comprend, tout à coup, que la liberté intérieure est une conquête quotidienne.
Et quand tu ressortiras, le froid de la rue te paraîtra peut-être plus clair. Comme après une bonne Tenue : on n’a pas gagné la Vérité, mais on a perdu quelques illusions.

GOUROU – Bande-annonce 4K – Pierre Niney (2026)

Belgique maçonnique : deux podcasts, zéro fantasme, une histoire longue

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Deux fois près de quarante minutes d’audio, c’est une joie… ou une petite douleur, selon l’agenda de chacun. La RTBF a consacré deux épisodes de son podcast Le Bureau des Complots à la franc-maçonnerie en Belgique, en jouant l’équilibre délicat entre l’imaginaire du « pouvoir caché » et la réalité des faits historiques.

Nous offrons donc à nos lectrices et lecteurs de 450.fm, qui n’ont pas le temps d’écouter l’intégralité, un résumé dense et fidèle des deux épisodes, avec les liens pour celles et ceux qui voudront ensuite entendre la matière sonore elle-même.
Et rappelons, pour situer le décor, notre panorama déjà publié par Yonnel Ghernaouti « L’Europe sous l’Équerre et le Compas : une odyssée maçonnique depuis la Belgique » (14 juillet 2025).

Le Bureau des Complots, la méthode

Le dispositif est simple et efficace. Une mise en scène radiophonique, un ton accessible, et une ambition constante : passer au crible les récits complotistes sans mépris, en remontant à leurs ressorts narratifs. Le podcast rappelle d’ailleurs sa ligne : comprendre avant de croire, douter sans sombrer, et traiter sérieusement des thèmes qui, eux, circulent partout.

Épisode 1

En loge…

Des bâtisseurs à la société symbolique, puis arrivée en Belgique (jusqu’à 1830)

1) La période opérative, à dire plus vrai

Le podcast part de la maçonnerie opérative en tant que monde des bâtisseurs médiévaux, avec ses signes de reconnaissance et ses pratiques de métier, puis insiste sur la bascule : à un moment donné, dans les loges, les maçons de métier disparaissent et l’imagerie du chantier devient une grammaire symbolique.
Le point important, à formuler avec justesse, est le suivant : la filiation n’est pas une « ligne pure » qui traverserait les siècles comme un tunnel, mais une réappropriation. Les nouveaux venus s’approprient l’outillage, le vocabulaire, le secret, et en font un langage d’initiation.

2) 1717, la codification, et l’invention d’un secret moderne

Le podcast marque l’apogée de la transition avec 1717 et la Grande Loge de Londres, puis la volonté d’unifier, codifier, mettre en réseau.
Il insiste sur un moment-clef : les Constitutions d’Anderson (1723), où l’art de se rendre indéchiffrable aux profanes devient une règle explicite de comportement.

3) Quand naît le complot maçonnique comme récit prêt-à-l’emploi

Le podcast raconte ensuite comment la Révolution française change la perception publique et installe un modèle narratif durable, notamment via l’abbé Barruel et l’idée de « hauts grades » tirant les ficelles, en petit nombre, pour rendre le récit “crédible”.

4) La Belgique du XVIIIe siècle : implantation, interdiction, relance

Arrivée “chez nous” : première loge attestée à Bruxelles en 1743 (La Parfaite Union), puis d’autres foyers, et un coup d’arrêt avec l’interdiction sous Marie-Thérèse (1778), avant un retour à la légalité et une structuration sous Joseph II (1786).

5) 1830 : l’insurrection, puis l’État à bâtir

Le récit file vers la séquence bruxelloise : 25 août 1830, La Muette de Portici à la Monnaie, la ville s’embrase, puis les loges bruxelloises décrites comme jouant un rôle d’organisation, de milices, de maintien de l’ordre, et de médiation entre factions jusqu’au choix de Léopold.

Épisode 2

De 1830 à aujourd’hui : influence, conflits, reconstructions, soupçons

1) 1830 : la matrice belge, et le rôle des élites

Léopold Ier en loge

Le podcast martèle une idée : la révolution belge est fortement portée par une élite, et la franc-maçonnerie sert de ponts entre milieux, régions et réseaux. Il cite des figures, des loges, et évoque le Congrès national avec une présence maçonnique importante, parfois chiffrée par des historiens.

2) L’Église, l’école, et la fabrication du soupçon

Le moment structurant, c’est l’affrontement avec l’Église, surtout autour de l’enseignement : naissance de pamphlets, rhétorique d’infiltration, listes, accusations… puis la cristallisation avec la loi scolaire de 1879 et le choc politique de 1884.

3) Guerres mondiales : persécutions, résistances, légitimité retrouvée

Le podcast rappelle la propagande hostile (notamment rexiste) et, en contrepoint, des usages de réseaux pour aider, cacher, faire passer, fournir des papiers. À la Libération, les loges sont exsangues mais la persécution devient aussi, paradoxalement, un argument de crédibilité démocratique.

4) Après 1945 : influence plus diffuse, nouveaux équilibres

Le récit décrit une influence moins “structurante” qu’avant 1940, avec recomposition politique, montée du socialisme, et des loges comme lieux de dialogue entre familles laïques, sur fond de modernisation et de droits sociaux.

5) Années 1980–1990 : retour des affaires et du soupçon d’État dans l’État

Le podcast évoque la littérature accusatoire (ex. La mafia maçonnique), des polémiques, et la tentation permanente d’expliquer la complexité belge par un réseau invisible.

Atomium mystique…

Ce que ces deux épisodes réussissent vraiment

Ils montrent que la franc-maçonnerie belge est un objet parfait pour le fantasme, précisément parce qu’elle fut aussi, par moments, une sociabilité d’élites engagées. Autrement dit

  • le complot dit quelqu’un
  • l’histoire dit des milieux, des conflits, des médiations, des institutions
    et le podcast s’emploie à ne pas confondre les deux.

En Belgique, la franc-maçonnerie est à la fois une mémoire et un miroir. Mémoire d’une construction nationale et de ses fractures, miroir de nos besoins de coupables simples dès que l’histoire devient trop complexe. 450.fm, fidèle à sa vocation, choisit le fil du réel, sans renoncer à l’intelligence des symboles : car l’équerre ne sert pas à tracer l’ombre, mais à redresser la lecture.

Liens à écouter et à relire

Podcast RTBF – Le Bureau des Complots (épisode sur la franc-maçonnerie)

Complot n°12 : Les francs-maçons Partie 1

Le Bureau des Complots – Complot n°12 : Les francs-maçons Partie 2

RTBF – Article De la Révolution à aujourd’hui : comment les francs-maçons ont-ils influencé l’histoire de la Belgique ?

Le bureau des complots : 1 saison 1 , 40 contenus

24/01/26 Conférence au Château Saint Antoine : « Francs-maçons dans la Résistance en Provence »

Il est des conférences qui ne relèvent pas seulement du savoir, mais du devoir de lucidité. En ouvrant largement ses portes au public, la Respectable Loge N°1 « Saint-Jean d’Écosse – Mère Loge Écossaise », à l’Orient de Marseille, propose un rendez-vous rare, à la fois historique et fraternel, sur un sujet où la mémoire est souvent encombrée de clichés et où la vérité exige nuance.

Jean-Marie Guillon – Photo DR – source La Marseillaise

Le samedi 24 janvier 2026, à 18 heures, la Loge accueillera Jean-Marie Guillon, professeur des universités honoraire en histoire contemporaine (Aix-Marseille), pour une conférence intitulée « Franc-maçonnerie et Résistance en Provence (1940-1944) ».

Château Saint-Antoine
10 boulevard Jules Sebastianelli
13011 Marseille

Jean-Marie Guillon, un historien au plus près des réseaux et des hommes

Le nom de Jean-Marie Guillon est indissociable de l’histoire de la Résistance méridionale, et tout particulièrement du Var. Agrégé d’histoire, il a conduit une recherche de longue haleine, nourrie d’archives et d’enquêtes de terrain, jusqu’à sa thèse d’État, La Résistance dans le Var. Essai d’histoire politique (soutenue en 1989), qui demeure l’un de ses repères majeurs.

Archives Départementales du Var

Les Archives départementales (Bouches-du-Rhône, Var, etc.) conservent d’ailleurs des ensembles liés à son travail, révélateurs de cette méthode patiente et rigoureuse qui privilégie le réel des engagements sur les récits simplificateurs.

Cette rigueur a valu à l’historien une reconnaissance publique récente, signe que la nation redécouvre, à travers ses chercheurs, le prix des fidélités clandestines.

Pourquoi « franc-maçonnerie » et « Résistance » ne doivent ni se confondre, ni s’ignorer

L’enjeu de la conférence, tel qu’annoncé, est clair : faire connaître la place du milieu maçonnique dans la Résistance, en Provence comme ailleurs, sans exclusivité ni mythe, à côté d’autres familles d’engagement tout aussi décisives (communistes, démocrates-chrétiens, militaires, etc.).
Autrement dit, sortir à la fois de deux impasses

  • l’idée naïve d’une « Résistance maçonnique » homogène et centrale
  • l’effacement, tout aussi faux, de l’apport de nombreux francs-maçons, pris individuellement ou par sociabilités, dans les réseaux, les maquis, la presse clandestine, les filières, les services de renseignement.

Cette mise au point est d’autant plus nécessaire que le régime de Vichy a fait de l’antimaçonisme un instrument politique et policier. La loi du 13 août 1940 interdisant les « associations secrètes » organise dissolution, séquestres, sanctions administratives, et ouvre une période de persécution documentée.


La Résistance, dès lors, n’est pas un décor héroïque mais un choix, parfois solitaire, dans un temps où l’appartenance maçonnique pouvait devenir un motif de traque.

Provence 1940-1944, une scène décisive

Parler de Provence, c’est parler d’un espace où se croisent plusieurs dynamiques

  • une zone d’abord dite « non occupée », puis sous occupation italienne et allemande, avec des bascules rapides
  • des villes portuaires, des voies de passage, des terrains de maquis
  • et, en 1944, l’horizon du Débarquement de Provence, qui reconfigure l’action clandestine et la répression.

Dans ce théâtre contrasté, la conférence promet d’éclairer la place significative du milieu maçonnique d’un bout à l’autre de la période, précisément parce que la chronologie compte : 1940 n’est pas 1943, et 1943 n’est pas 1944.

Un focus GLDF : des Frères, des destins, des preuves

Les organisateurs annoncent un focus singulier sur des Frères de la Grande Loge de France impliqués dans la Résistance, parmi lesquels sont cités Roger Nathan (R∴L∴ n°104 Justice Égalité) et Jules Sebastianelli (R∴L∴ n°511 L’Amitié Latine), ainsi que d’autres victimes du pétainisme ou du nazisme.

Le point important, ici, est la méthode : nommer, documenter, situer. Non pour dresser un panthéon de façade, mais pour restituer l’épaisseur des choix, des risques, des chutes et des fidélités. Là où l’initiation travaille à bâtir un Temple intérieur, l’Histoire rappelle que certaines pierres ont été payées au prix fort.

Une filiation mémorielle : Nice 2025, et la présence annoncée de Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître

Thierry Zaveroni

Cette conférence s’inscrit aussi dans un geste mémoriel récent. En mai 2025, à Nice, une plaque commémorative a été dévoilée en hommage à trois Frères « morts pour la France », Eugène Courbet, Robert Thivin, Wladimir Joukoff, tous membres de la R∴L∴ Fraternité Écossaise 432. Le discours prononcé à cette occasion par Thierry Zaveroni, alors Grand Maître de la Grande Loge de France, rappelait la fermeture des Loges, les arrestations, la profanation symbolique, et cette idée forte que l’on peut abattre des Temples de pierre sans éteindre le « Temple du cœur ».
Il est annoncé que Thierry Zaveroni sera présent à Marseille pour ce rendez-vous du 24 janvier : présence qui donne à l’événement une densité particulière, comme si la mémoire, au lieu de se figer, venait répondre à l’Histoire par une continuité d’exigence.

Une Loge au nom lourd d’Histoire : Saint-Jean d’Écosse, « Mère Loge Écossaise »

Le cadre n’est pas neutre. Saint-Jean d’Écosse est un nom qui résonne dans l’histoire maçonnique marseillaise et méditerranéenne : une tradition qui revendique une constitution au XVIIIe siècle et un rayonnement ancien, entre ports, correspondances, et circulation des hommes.

Sans céder aux légendes faciles, rappeler cette profondeur historique aide à comprendre pourquoi Marseille demeure un lieu pertinent pour interroger les liens entre sociabilités, engagements, et résistances.

Il y a des dates où l’on commémore. Et il y a des dates où l’on comprend

Le 24 janvier, à Marseille, il ne s’agira pas d’ajouter un récit à d’autres récits, mais d’approcher, au plus près des archives et des consciences, ce moment où la fraternité persécutée devient courage, et où l’Histoire, enfin, rend à chacun son vrai nom.

Jean-Marie Guillon rendra hommage aux FF∴ victimes du nazisme ou du régime collaborationniste du maréchal Pétain. 

Jean-Marie Guillon abordera également les manquements au serment qui ont conduit certains à s’engager dans des formes de collaboration. 

Informations pratiques

La conférence est ouverte à toutes et tous.
Accueil à partir de 16 heures. Clôture des émargements à 17 h 50. Parking gratuit. Comptoir du livre, la librairie.

Lieu : Château Saint-Antoine, 10 boulevard Jules Sebastianelli, 13011 Marseille

Inscription obligatoire sur Helloasso

[NDLR – 24 janvier 2026. Contrairement à ce qui était indiqué dans une version précédente de notre article, Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France, ne pourra pas être présent à la conférence du samedi 24 janvier 2026 au Château Saint-Antoine. Selon une communication publique, il a choisi de se consacrer à son engagement dans la campagne municipale à Marseille et de se mettre en retrait de ses activités et prises de parole maçonniques pendant cette période. Le reste du programme demeure inchangé.]

La liberté de conscience, ou la voix qui ne se délègue pas : l’EPUdF, 1905 et le courage d’un principe

Dans le débat public français, la liberté de conscience est souvent réduite à un article de loi, à un mot gravé sur le fronton de la République. L’Église protestante unie de France (EPUdF) rappelle, elle, que ce principe est d’abord une expérience intérieure : la foi n’a de sens que libre, et la conscience n’existe vraiment que responsable. À l’heure des crispations identitaires, de la tentation sécuritaire et des dérives d’emprise, la tradition protestante réactive un nerf vital de la laïcité : la liberté de conscience n’est pas un confort, c’est une vigilance.

Il est des libertés que l’on célèbre comme des trophées, et d’autres que l’on entretient comme une flamme

La liberté de conscience appartient à la seconde famille. On la cite, on la commémore, on l’enseigne – puis, à bas bruit, on l’use : un peu de soupçon ici, un peu d’exception là, un peu de « sécurité » partout, et l’on finit par confondre protection et contrôle. Or la conscience ne supporte pas longtemps d’être traitée comme un simple espace administratif. Elle est ce lieu où l’être humain se tient debout, non pas contre les autres, mais devant ce qui l’oblige au plus profond : la vérité, la justice, l’appel, la responsabilité.

C’est exactement à cet endroit que l’EPUdF prend la parole. Non pas en surplomb, non pas en magistère, mais depuis une mémoire spirituelle où l’on sait que la contrainte abîme tout : la foi contrainte devient caricature ; la parole contrainte devient propagande ; la conscience contrainte devient peur. Et dans une France qui relit intensément 1905 en ce 120ᵉ anniversaire, cette insistance protestante n’est pas un supplément religieux : c’est une pièce maîtresse du pacte laïque.

En 7 points… Justes et parfaits ?

1) Une racine théologique : “libres et responsables”, jamais l’un sans l’autre

Ce que l’EPUdF met au centre n’est pas d’abord une revendication, mais une anthropologie spirituelle. Sa Déclaration de foi adoptée par le Synode national (2017) dit une phrase qui sonne comme une devise : « L’Esprit saint nous rend libres et responsables ». La liberté n’est donc pas l’absence de liens ; elle est la capacité d’assumer un lien sans servitude. Et la responsabilité n’est pas une police intérieure ; elle est l’acte de répondre — en actes et en paroles – aux détresses, aux injustices, aux violences, aux discriminations, à la haine de l’autre, jusqu’à la surexploitation de la planète. Autrement dit : la conscience libre n’est pas une bulle ; c’est un poste d’écoute.

Façade_du_Grand_temple de Lyon 1er synode nation de l’EPUdF

Cette articulation est essentielle, car elle évite deux pièges symétriques.

  • Le premier piège : croire que la liberté de conscience se réduit à « je fais ce que je veux ». Le protestantisme répond : non – je réponds de ce que je fais, parce que ma liberté n’est pas un droit de nuire.
  • Le second piège : croire que la responsabilité impose une tutelle. Là encore, réponse protestante : non – personne ne peut se substituer à la conscience, ni autorité ecclésiale, ni autorité politique.

La conscience n’est pas un pouvoir ; elle est une mesure. Elle ne vise pas à régner, elle vise à ne pas mentir.

2) La laïcité de 1905 : non pas effacement du religieux, mais garantie de la conscience

La loi de 1905 commence par une phrase dont on oublie trop souvent la simplicité tranchante : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes… » (article 1). C’est le seuil. Tout le reste découle de cette priorité.

Et c’est précisément pourquoi des responsables protestants rappellent, dans le cadre du 120ᵉ anniversaire, que cette loi a été perçue comme un texte équilibré : elle protège à la fois la neutralité de l’État et l’égalité des convictions, sans exiger de quiconque qu’il renonce à être lui-même pour entrer dans la citoyenneté. L’entretien publié mi-décembre 2025 dans L’Est Républicain« Le regard des protestants » insiste sur cet enjeu, allant jusqu’à parler de fraternité comme horizon politique de 1905 : la laïcité n’est pas seulement séparation, elle est possibilité de vivre ensemble sans domination.

La lecture institutionnelle va dans le même sens. Vie-publique (mise à jour au 3 décembre 2025) rappelle que l’article 1ᵉʳ de 1905 est bien une garantie de liberté religieuse dans le cadre de l’ordre public, et que la neutralité de l’État n’est pas indifférence au droit : l’État doit rendre possible l’exercice des cultes tout en demeurant impartial.

C’est là, au fond, que l’EPUdF rejoint une intuition très familière à nos lecteurs : la neutralité n’est pas le vide ; c’est une architecture. Comme un plan de temple : il n’impose pas le contenu intérieur de la conscience, mais il garantit l’espace commun, la circulation, la dignité des places, l’égalité des voix. Si l’on déforme l’architecture, ce ne sont pas seulement des murs qui bougent : c’est la possibilité même d’habiter ensemble qui vacille.

3) “Actualité” : quand la liberté devient courage, et non commémoration

Parler d’« actualité de la liberté de conscience », ce n’est pas organiser un colloque de plus. C’est admettre que cette liberté est toujours à reconquérir, parce que l’époque adore les solutions rapides, les peurs efficaces, les réflexes de contrôle.

La tribune « Le courage des libertés » (2 décembre 2020, relayée par des paroisses EPUdF et divers médias protestants) demeure éclairante : elle s’alarme de politiques jugées liberticides, de la tentation de la surveillance généralisée, d’une société de méfiance où l’on croit conjurer la violence en rognant la liberté alors qu’on ne fait, souvent, que déplacer la violence et affaiblir le socle démocratique.

Paris_XIV_Institut_protestant_de_théologie (IPT)

Ce texte n’est pas seulement un cri : c’est une doctrine de lucidité. Il rappelle que la liberté de conscience n’est pas un luxe pour temps paisibles : c’est une digues pour temps agités. Car l’histoire montre qu’à chaque fois que l’on sacrifie le for intérieur au nom d’un bien supérieur, on ouvre la porte à une logique plus dure : aujourd’hui l’exception ; demain l’habitude ; après-demain la norme.

Et c’est ici que la parole protestante touche un point névralgique : la liberté de conscience est une liberté invisible, donc fragile. On protège facilement ce qui se voit. On néglige ce qui se tait. La conscience ne manifeste pas toujours ; elle résiste souvent en silence. Elle est l’art discret de dire non non pas pour contredire, mais pour ne pas se trahir.

pasyeur Christian Baccuet, pdt du Conseil national de l’EPUdF

4) Vigilance contre l’emprise : la liberté de conscience, aussi contre les dérives “internes”

Le génie d’une pensée mûre est de ne pas chercher un seul adversaire. La liberté de conscience peut être menacée par l’État, par un groupe, par une idéologie, mais aussi par une communauté religieuse qui dérive vers l’emprise. Sur ce point, le protestantisme institutionnel français est très explicite.

En septembre 2023, la Fédération protestante de France rappelle que pratiquer une religion, en changer, ou n’en avoir aucune relève de la liberté de conscience, et souligne que la laïcité permet précisément de vivre cette liberté.

Surtout, en novembre 2025, la FPF et la MIVILUDES ont annoncé une convention de partenariat, présentée comme inédite, pour prévenir les dérives sectaires. La MIVILUDES elle-même confirme que cette démarche ouvre la voie à d’autres partenariats. Autrement dit : la liberté de conscience n’est pas seulement défendue en théorie ; elle est protégée en pratique, par des dispositifs de vigilance, d’orientation, de formation, d’alerte.

Il y a ici une leçon nette : toute tradition qui prétend honorer la conscience doit accepter d’être jugée à l’aune de ses effets. La liberté de conscience n’est pas un label ; elle est un examen. Elle demande d’oser une question inconfortable : dans nos milieux, nos institutions, nos fraternités mêmes, faisons-nous grandir la liberté ou fabriquons-nous de la docilité ?

5) Le cœur protestant : “dire non” sans haïr, contester sans idolâtrer

Le livre de Samuel Amédro, De Luther à Luther King. Une histoire protestante de la liberté de conscience, propose une formule qui éclaire toute cette tradition : l’histoire protestante serait marquée par une capacité à dire « Non », par fidélité à la Parole reçue.

Ce « non » n’est pas une posture : c’est une hygiène spirituelle. Il vise à empêcher qu’une institution, même religieuse, même sacrée, prenne la place de l’absolu. La conscience protestante se tient devant Dieu, et c’est pourquoi elle refuse que l’humain se fasse dieu pour l’humain. On pourrait traduire ainsi : aucune autorité terrestre n’a le droit de s’installer au centre.

Dans cette perspective, la liberté de conscience devient un anti-idole. Elle brise les absolus trop humains : le pouvoir, le groupe, la nation, le parti, la peur, l’identité close. Elle rappelle que l’être humain n’est pas un matériau politique. Il est un sujet. Et un sujet ne se gouverne pas comme une foule.

6) Une rencontre discrète avec la franc-maçonnerie : même exigence, autre langage

Pour les lecteurs de 450.fm, le rapprochement se fait presque tout seul. Là où l’EPUdF parle de conscience devant Dieu, nous parlons volontiers de conscience au contact du symbole. Mais la structure intérieure est proche : on ne délègue pas l’essentiel.

La liberté de conscience, en franc-maçonnerie, n’est pas une tolérance polie : c’est la condition de possibilité du travail initiatique. Sans elle, le rite devient théâtre, le symbole devient outil d’influence, la fraternité devient conformité. Avec elle, au contraire, l’atelier reste un lieu rare : celui où l’on peut chercher sans être sommé de conclure, où l’on peut croire ou ne pas croire sans être suspect, où l’on peut être en chemin sans devoir afficher une identité monolithique.

Et si l’on voulait nommer le point commun le plus profond, ce serait celui-ci : la liberté de conscience exige une ascèse. Elle demande du courage, de la rigueur, un sens de la limite. Elle oblige à tenir ensemble deux colonnes : la liberté (sans laquelle l’âme étouffe) et la responsabilité (sans laquelle la liberté se corrompt). Cette charpente, l’EPUdF la formule explicitement : libres et responsables.

7) La “mesure” laïque : protéger l’espace commun sans stigmatiser

Enfin, l’EPUdF rappelle un point décisif dans les débats contemporains : défendre la laïcité ne consiste pas à produire des catégories de citoyens plus ou moins légitimes. La laïcité est forte quand elle protège, faible quand elle humilie. La programmation nantaise autour des 120 ans de 1905 résume d’ailleurs très bien le triptyque : liberté de conscience, libre exercice des cultes, et neutralité de l’État qui ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte.

Le danger actuel n’est pas seulement l’excès religieux ; c’est aussi l’excès de suspicion. Une laïcité obsédée finit par devenir ce qu’elle prétend combattre : une idéologie d’État. Or la laïcité n’a pas vocation à remplacer une religion par une autre. Elle garantit le cadre où nul n’impose sa vérité comme loi commune.

La liberté de conscience ne se prouve pas en l’affirmant, mais en acceptant ce qu’elle coûte : refuser les idoles utiles, résister aux peurs efficaces, déjouer les emprises séduisantes, et préserver l’intime sans le couper du monde.

L’EPUdF, en rappelant que l’Esprit rend « libres et responsables », redonne à 1905 son sens premier : la République n’est pas un appareil de contrôle des âmes, mais la gardienne d’un espace où chacun peut chercher, croire, douter, changer, et vivre sans tutelle sur son for intérieur.

Louis XVI, complot maçonnique ou besoin d’un coupable ?

Naissance d’un récit et contagion d’un mythe

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Il est des morts qui ne cessent pas de mourir. Celle de Louis XVI, le 21 janvier 1793, continue d’être rejouée dans l’imaginaire français, comme si l’événement, trop visible, trop public, trop irréversible, appelait nécessairement un envers secret. Très tôt, l’Histoire a été doublée par un mythe, mû par deux moteurs puissants.

Le premier est le complot, qui exige une main cachée.
Le second est la malédiction, qui réclame une justice supérieure.

Entre ces deux tentations, la franc-maçonnerie a été placée au centre de la scène, non parce que les archives l’y conduisent, mais parce que l’idée même d’initiation et de secret fournit une forme idéale à l’accusation. Quand un peuple cherche une cause à la hauteur d’un séisme, il se tourne volontiers vers ce qui ressemble à une clé.

Ce que disent les faits

Le procès de Louis XVI et sa condamnation – désigné sous le nom de « Louis Capet » dans l’acte d’accusation – relèvent d’une séquence institutionnelle établie et rigoureusement documentée, et non d’une exécution clandestine. Le 15 janvier 1793, la Convention procède à l’appel nominal, et les députés votent publiquement, à voix haute, sur des questions décisives, engageant chacun devant la Nation. Dans le climat de guerre, de peur et de radicalisation, c’est ce mécanisme politique, lourd, exposé, assumé, qui mène à l’exécution du 21 janvier.

Ce rappel est la clef. Une théorie du complot prospère d’autant mieux qu’elle efface la pesanteur du réel, ses procédures, ses contradictions, ses responsabilités multiples. Elle remplace la complexité par un dessein unique.

Comment naît l’idée du complot maçonnique

L’idée ne tombe pas du ciel après coup. Elle se fabrique pendant la Révolution, puis se consolide après.

Première étape, le soupçon pamphlétaire (1791–1792)

Dès ces années brûlantes, un texte cristallise le geste accusateur, Le Voile levé pour les curieux, ou le Secret de la Révolution révélé à l’aide de la franc-maçonnerie, de l’abbé François (Jacques-François) Lefranc, prêtre eudiste, réédité aux Éditions du Cosmogone en 2011 et préfacé par notre confrère Yonnel Ghernaouti. Tout est déjà dans le titre. La Révolution serait un secret, et la franc-maçonnerie en serait la clef. L’ouvrage se présente comme le prolongement de la Conjuration contre la religion catholique et les souverains et transforme l’événement en machination posant l’un des premiers cadres narratifs du complot maçonnique.

Une rumeur, souvent répétée mais difficile à établir, affirme que des francs-maçons se seraient mobilisés pour racheter des exemplaires dès la parution afin d’en freiner la diffusion. Qu’elle soit exacte ou non, elle dit le climat. Le livre devient aussitôt un objet de guerre symbolique, un projectile d’encre et une cible.

Ici, la logique est simple. Si la Révolution renverse le monde, elle ne peut pas n’être que le produit de crises sociales, économiques et politiques. Il faut un artificier. La société initiatique devient alors un accusé commode, parce qu’elle offre un vocabulaire prêt à l’emploi. Serment, signes, mots, silence. Une grammaire entière déjà disponible pour fabriquer une culpabilité.

Seconde étape, la synthèse totalisante (1797–1799)

Augustin Barruel

Après la Révolution, l’accusation change d’échelle et devient système. Avec les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1re éd. 1797–1799, 5 vol., souvent daté 1798 pour l’édition P. Fauche de Hambourg), l’abbé jésuite Augustin Barruel transforme le soupçon en architecture. Philosophes, sociétés de pensée, francs-maçons, Illuminati, puis Jacobins, tout est raccordé, hiérarchisé, rendu cohérent dans un récit unique, censé expliquer la Révolution comme l’aboutissement d’une entreprise clandestine de longue haleine, tournée contre l’autel, le trône et l’ordre social.
C’est là que l’on bascule. Du pamphlet, on passe au grand modèle explicatif. La rumeur devient tradition, et le récit conspirationniste moderne trouve l’un de ses textes fondateurs.

21 janvier 1793, exécution de Louis Capet (dénomination dans l’acte d’accusation de son procès)

Comment l’idée se propage, trois voies de contagion

Une théorie ne se diffuse pas seulement parce qu’elle est affirmée. Elle se diffuse parce qu’elle est utile.

D’abord, la simplification salvatrice. Le procès du roi, la fracture politique, les peurs de guerre, les violences, les revirements, la pression de la rue, tout cela compose une causalité complexe, inconfortable. Le complot offre une économie du tragique. Un seul centre. Un seul dessein. Un seul coupable.

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Ensuite, l’accord parfait avec le climat d’après-catastrophe. Après la Terreur, entre 1793 et 1794, lorsque le gouvernement révolutionnaire, articulé autour du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale, instaure une répression d’exception au nom du salut de la République, beaucoup cherchent une explication qui tienne. Les Mémoires d’Augustin Barruel rencontrent ce besoin. Ils seront lus, commentés, réédités, et deviendront une matrice durable.

Enfin, la transportabilité européenne par l’imprimé. Le récit d’Augustin Barruel n’est pas seulement français. Il est exportable. Il devient une clé universelle. Si l’ordre chancelle, c’est qu’une société secrète travaille. Voilà la force des récits à serrure unique. Ils s’adaptent à tout, donc survivent à tout.

Pourquoi la franc-maçonnerie est la cible parfaite

Parce qu’elle distingue, par définition, ce qui se dit au dehors et ce qui se transmet au dedans. Mais confondre secret initiatique et secret politique est précisément l’erreur fondatrice du récit complotiste. Les archives disponibles sur la période révolutionnaire ne montrent pas une chaîne de commandement maçonnique dirigeant le procès du roi. Elles montrent, au contraire, une décision prise dans la lumière violente de la souveraineté révolutionnaire, par des votes publics, avec des acteurs identifiables et des responsabilités assumées.

Le complot maçonnique apparaît alors pour ce qu’il est. Un récit qui feint d’expliquer l’Histoire, mais qui, en réalité, la remplace.

Le contrepoint templier

Quand le complot ne suffit plus, vient la malédiction.

À côté de la quête d’un auteur, il existe une faim de fatalité sacrée, une soif de justice qui ne passe plus par les hommes mais par le Ciel. La figure de Jacques de Molay, dernier grand maître de l’Ordre du Temple, brûlé à Paris le 18 mars 1314 après la chute voulue par Philippe le Bel et entérinée par le pape Clément V, a engendré une postérité légendaire dont la plus célèbre est la « convocation » lancée, au pied du bûcher, contre le roi et le pape, appelés à comparaître devant le tribunal de Dieu.

Malédiction des templiers mort de Clément V en avril 1314 puis celle de Philippe le Bel en novembre 1314

La mort de Clément V en avril 1314 puis celle de Philippe le Bel en novembre 1314 ont donné à ce récit une puissance d’évidence, comme si le temps lui-même venait signer la sentence. Les historiens rappellent pourtant qu’il s’agit surtout d’une construction tardive, amplifiée au fil des siècles, mais elle s’est enracinée avec une force rare dans la culture, précisément parce qu’elle transforme l’histoire en parabole.

Et voici le point fascinant. Une variante populaire a même voulu compter les générations jusqu’à Louis XVI, comme si le régicide relevait d’une arithmétique du châtiment, tout en reconnaissant que le calcul généalogique ne tient pas. Peu importe, au fond : ce qui compte, c’est la forme. Le complot propose une intention.

Le complot dit : quelqu’un a voulu.
La malédiction dit : quelque chose devait arriver.

L’un cherche un coupable. L’autre impose une loi.

Ce que l’on peut affirmer sans trembler

La mort de Louis XVI s’explique d’abord par un processus politique public, procès, appel nominal, votes, contexte de guerre et de radicalisation, non par une preuve de direction maçonnique. L’idée du complot se forme dans le feu révolutionnaire avec François Lefranc, puis se systématise après coup avec Augustin Barruel, jusqu’à devenir une matrice durable des lectures contre-révolutionnaires. Quant à la malédiction des Templiers, elle relève du registre mythique, mais répond au même besoin. Donner au traumatisme une forme intelligible, une justice supérieure, une métaphysique du châtiment.

Et c’est ici que l’histoire se fait chair, presque littéralement

Car, chaque 21 janvier, une autre scène se rejoue dans un coin de mémoire républicaine et polémique. Celle de la tête de veau. Dès l’an II, l’idée circule de marquer la date du régicide par un banquet, d’abord autour d’une tête de cochon, caricature du « roi-cochon », avant que la tête de veau ne s’impose, comme un rite de table retournant la mort en symbole. Il y eut, dans cette cuisine politique, une manière de prolonger l’exécution par un théâtre du signe, de faire de l’événement un repas, donc une répétition.

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Ainsi la Révolution, même lorsqu’elle ne cache rien, produit malgré tout ses liturgies. Et l’on comprend, en un éclair, pourquoi l’esprit humain aime tant les récits à coupable unique. Parce qu’ils se retiennent comme une légende, et qu’ils se partagent comme un plat.