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Au Père-Lachaise, la République marcha vers le Mur des Fédérés

Vendredi 1er mai 2026, sous un soleil clair, une foule fraternelle et remarquablement nombreuse s’est rassemblée au cimetière du Père-Lachaise, à l’appel du Grand Orient de France, pour le 155e anniversaire de la Commune de Paris.

De Raoul Urbain à Arthur Ranc, de Raspail à Massol, du mausolée de Thiers au Mur des Fédérés, cette marche mémorielle fut bien davantage qu’un hommage. Elle fut une leçon de République, de laïcité, de justice sociale et de dignité humaine.

Dès 9 h 30, autour du centre du Columbarium du cimetière du Père-Lachaise, on sentit que ce 1er mai 2026 ne serait pas un rassemblement ordinaire

Le soleil donnait à la pierre cette douceur grave des matins de mémoire. Les Frères et les Sœurs arrivaient en nombre, rejoints par des citoyennes et des citoyens venus dire, par leur seule présence, que le souvenir de la Commune n’est pas une relique du XIXe siècle, mais une braise toujours vive sous les cendres de notre temps.

Certains le disaient avec émotion, presque avec étonnement heureux

Nous sommes plus nombreux que l’an dernier. Plus nombreux encore que l’année d’avant. Ce constat, repris de bouche en bouche, disait le succès remarquable de ce rassemblement, mais aussi quelque chose de plus profond. Quand les temps se troublent, quand les discours de repli gagnent, quand l’universel vacille sous les coups des passions tristes, les femmes et les hommes libres savent retrouver le chemin des lieux où l’histoire parle encore.

À cette densité fraternelle s’ajoutait une présence institutionnelle particulièrement significative

Widows-Sons, toujours présents
Georges Sérignac

Aux côtés de Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, l’événement se déroulait également en présence de trois anciens Grands Maîtres, Jean-Michel Quillardet, Grand Maître de 2005 à 2008, Georges Sérignac, Grand Maître de 2021 à 2023, et Guillaume Trichard, Grand Maître de 2023 à 2024. Leur présence donnait à cette marche une profondeur supplémentaire. Elle inscrivait le rassemblement dans une continuité vivante, celle d’une obédience qui ne sépare pas la mémoire républicaine de la responsabilité présente, ni l’hommage aux morts de l’engagement des vivants.

L’invitation signée par Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, et les membres du Conseil de l’Ordre, annonçait un parcours symbolique

Raoul Urbain, Pierre Tirard, François-Vincent Raspail, Alexandre Massol, Arthur Ranc, puis le Mur des Fédérés. Cinq stations, cinq figures, cinq manières de tenir debout devant l’histoire. Le livret distribué aux participantes et participants portait un titre à lui seul programme de mémoire et d’espérance. « Rassemblement pour la République et la laïcité, 155e anniversaire de la Commune de Paris, Chant de révolte et d’espoir ».

On y retrouvait, entre autres, Le Drapeau rouge, La Canaille, Le Chant des ouvriers, La Semaine sanglante, Le Capitaine au mur, Le Temps des cerises, La Marseillaise et L’Internationale. La cérémonie n’était donc pas seulement faite de discours. Elle était faite de voix, de chants, de pas, de corps rassemblés, comme si la mémoire devait être portée autant par le souffle que par la raison.

L’ouverture donna le ton. Une évocation vivante fit surgir les communards eux-mêmes, comme revenus à travers les siècles pour transmettre « un héritage qui est aussi votre avenir ».

La parole fut ensuite donnée à Éric Pliez, maire du 20e arrondissement de Paris, dont l’intervention rappela avec justesse que le Mur des Fédérés n’est pas un lieu de nostalgie mais un lieu d’obligation.

Au premier plan, Éric-Pliez,-maire-du-20e-arrondissement-de-Paris

Il rappela que les conquêtes sociales et démocratiques ne sont jamais acquises, que la mémoire des fédérés nous engage à poursuivre l’exigence de justice, à refuser la résignation et à défendre une République sociale et universelle.

Pierre Bertinotti plaça ensuite la cérémonie dans sa pleine dimension maçonnique et républicaine

Pierre Bertinotti, devant le crématorium-columbarium du Père-Lachaise

Il rappela que cette commémoration du 1er mai au Père-Lachaise est devenue une tradition du Grand Orient de France, non comme rituel de conservation, mais comme acte d’affirmation. La liberté de conscience, la liberté d’expression, la justice sociale, la lutte contre les inégalités, la dignité humaine, tout cela fut rappelé comme le cœur même du combat maçonnique. Il ne s’agissait pas seulement d’honorer celles et ceux qui se sont battus pour la République et la laïcité. Il s’agissait de redire que leur combat demeure actuel.

Le cortège s’ébranla alors vers les sépultures choisies

Première halte devant Raoul Urbain. Figure parfois oubliée, il fut restitué dans toute sa complexité. Élu de la Commune, engagé dans la Garde nationale, membre de commissions, déporté en Nouvelle-Calédonie, il revint après l’amnistie de 1880 et consacra une partie de ses dernières années au mouvement coopératif.

Son parcours maçonnique fut rappelé avec précision, notamment son rôle dans la Grande Loge symbolique écossaise maintenue et mixte, dont il fut le premier grand maître en 1901. Cette obédience, loin d’être anecdotique, devait initier Louise Michel en 1904.

Le choix de ces figures disait l’intelligence du parcours

Il ne s’agissait pas seulement de célébrer les grands noms consacrés, mais de faire revenir à la lumière celles et ceux que l’histoire a parfois laissés dans l’ombre. Le propos prononcé près de la tombe de Raoul Urbain l’exprima fortement. Le but de ces promenades n’est pas d’établir un « applaudimètre de l’histoire », mais de recréer une époque, un monde disparu, et de faire revivre l’espace d’un instant des noms qui ne nous rappellent plus grand-chose.

François-Vincent Raspail apparut ensuite comme l’un des grands traits d’union entre science, République et émancipation populaire

Initié en 1818 à la loge Les Amis de la Vérité, proche des milieux carbonari, savant, médecin, homme de presse et militant, il fut présenté comme celui qui voyait dans la médecine, la chimie et l’histoire naturelle des instruments d’émancipation pour les classes ouvrières. Chez lui, la science n’était pas enfermée dans un laboratoire. Elle descendait dans le peuple. Elle devenait hygiène, savoir, défense contre l’ignorance et contre la misère.

Alexandre Massol donna au parcours sa profondeur philosophique

Sur sa tombe, l’équerre et le compas se devinent discrètement, comme si la pierre elle-même voulait suggérer que la vraie force initiatique n’a pas besoin d’ostentation. Saint-simonien, franc-maçon, homme de pensée et de combat, Alexandre Massol porta au sein du Grand Orient de France une idée décisive, celle d’une morale indépendante de la religion, universelle, fondée sur la liberté et la responsabilité humaines. Il fut aussi de ceux qui résistèrent à la mainmise du pouvoir impérial sur la maçonnerie. Sa vie rappelle que la laïcité n’est pas seulement une architecture juridique. Elle est une discipline de l’esprit, une rectitude intérieure, un refus de soumettre la conscience à quelque puissance que ce soit.

Le moment le plus inattendu, le plus mordant aussi, fut sans doute l’arrêt devant le mausolée d’Adolphe Thiers

Le cortège fit halte, pour la première fois semble-t-il dans l’histoire de ces commémorations, devant celui que la mémoire communarde n’a jamais cessé de regarder comme le bourreau de la Commune. Le propos prononcé alors fit entendre un sarcasme républicain assumé.

Adolphe Thiers y fut rappelé comme celui qui accomplit « le rêve de tous les tyrans », massacrer le peuple révolutionnaire. La foule hua longuement. On parla de gerbes, et certains, dans l’humour brutal des cortèges populaires, firent aussitôt glisser le mot vers un autre verbe. Mais au-delà du trait, l’arrêt avait un sens. On ne traverse pas le Père-Lachaise sans regarder aussi en face la mémoire versaillaise. La République sociale n’oublie pas ceux qui l’ont écrasée.

Arthur Ranc, enfin, permit de lier la Commune à toute la chaîne républicaine qui va du combat contre le césarisme à l’affaire Dreyfus

Son engagement contre le boulangisme, sa participation à la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen, son rôle parmi les premiers défenseurs de l’innocence d’Alfred Dreyfus, son lien avec L’Aurore et avec Clemenceau, tout cela fut rappelé devant une tombe bien plus discrète que l’importance historique de l’homme. La mémoire maçonnique, ici, réparait un oubli.

Puis le cortège atteignit le Mur des Fédérés

Là, la cérémonie changea de densité. On rappela la Semaine sanglante, l’entrée des Versaillais dans Paris le 21 mai 1871, les derniers combats dans le cimetière, la nuit terrible entre les tombes, puis les 147 fédérés alignés contre le mur et fusillés au matin du 28 mai. Le récit fit entendre la violence nue de l’exécution et la brutalité sommaire d’un ordre revenu par le sang.

Les prises de parole des responsables obédientiels donnèrent alors à ce rassemblement toute sa portée interobédientielle

Félix Natali, Grand Maître de la Grande Loge Mixte de France, rappela que la République est l’un de nos biens communs les plus chers et qu’elle se trouve aujourd’hui attaquée. Il invita les francs-maçons à ne pas garder dans les temples ce qu’ils y travaillent, mais à porter leurs valeurs dans la vie quotidienne, au travail, dans les associations, dans les conseils de classe, partout où la société se tisse. « La maçonnerie, c’est tous les jours », affirma-t-il dans une formule qui résume à elle seule le passage de l’initiation à l’action.

Liliane Mirville, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France, rappela la place des femmes et des hommes de la Commune dans l’histoire de la justice, de la laïcité, de l’école, de l’égalité et de la dignité

Elle souligna que la laïcité n’est pas un acquis définitif, qu’elle se défend chaque jour, et que la liberté de conscience demeure la première des libertés. Dans un contexte marqué par l’antimaçonnisme, l’antisémitisme, les haines et les obscurantismes, son appel fut clair. Il faut oser s’engager, oser se défendre, oser tenir debout.

Maurice Leduc, Grand Maître national de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, inscrivit son intervention dans une inquiétude plus large.

Racisme, antisémitisme, eugénisme, populisme, impérialisme, totalitarisme, fascisme furent nommés comme autant de maux menaçant la démocratie, l’État de droit et les valeurs humanistes. Son propos lia la mémoire des fédérés aux victimes contemporaines des guerres, des haines et des violences. Il invita à devenir défenseurs de la République et bâtisseurs de paix et de fraternité.

Pierre Bertinotti conclut avec une parole de haute tenue symbolique

Devant le Mur, dans la 76e division du Père-Lachaise, il demanda que l’on voie autre chose qu’un vestige de mort. Le temps, dit-il en substance, a rendu ce mur puissant, ces fédérés héroïques et nous a rendus fiers d’eux. La République fut alors définie non comme une simple forme institutionnelle, mais comme une exigence, une construction patiente, une promesse d’égalité, de liberté et de fraternité. Face aux replis identitaires, aux discours simplificateurs, aux tentations autoritaires, il rappela que la République ne trie pas. Elle rassemble.

Cette parole trouvait un écho évident dans le thème même du rassemblement

4e de couv du livret Chants de révolte et d’espoir

Refonder le pacte social. Non pas revenir au passé comme on se réfugie dans un musée de la défaite, mais prendre dans la mémoire des vaincus une force pour aujourd’hui. La Commune ne fut pas seulement un épisode tragique. Elle fut l’une de ces tentatives où le peuple voulut faire descendre la République dans la rue, dans l’école, dans l’atelier, dans la dignité des femmes et des hommes. Elle voulut que les mots liberté, égalité, fraternité ne restent pas gravés sur les frontons sans devenir chair sociale.

C’est pourquoi la présence maçonnique au Père-Lachaise a un sens particulier

La franc-maçonnerie n’y vient pas pour confisquer la mémoire communarde. Elle y vient pour s’y mesurer. Elle y vient comme on se place devant un miroir exigeant. Les communards rappellent aux francs-maçons que l’initiation n’est pas un refuge confortable, que la lumière reçue ne vaut que si elle éclaire le monde, que le Temple intérieur ne saurait dispenser de bâtir la cité juste.

Quand, en fin de cérémonie, les voix reprirent Le Temps des cerises, il ne s’agissait plus seulement d’un chant connu

C’était une offrande. Jean-Baptiste Clément n’était plus seulement un nom sur une page de livret. Il devenait ce fil rouge qui relie la douleur à l’espérance, l’échec apparent à la promesse, les morts du mur aux vivants du cortège.

Puis vint La Marseillaise, non comme un hymne convenu, mais comme le rappel vibrant que la République demeure une conquête, une exigence, une fidélité à défendre. Enfin, L’Internationale fit monter une autre fraternité, plus vaste encore, celle des peuples, des travailleurs, des vaincus de l’histoire et de tous ceux qui refusent que la justice soit remise à demain.

Il faut aussi rendre hommage à la troupe théâtrale qui, tout au long du parcours, donna chair et voix à cette mémoire

Par ses évocations, ses chants, ses interpellations et cette manière de faire revenir les communards parmi nous, elle transforma la déambulation en véritable cérémonie populaire et initiatique. Grâce à elle, les tombes n’étaient plus seulement des lieux de recueillement. Elles devenaient des stations de parole, des seuils de transmission, des pierres dressées dans le grand Temple républicain de la mémoire.

Au Père-Lachaise, ce 1er mai 2026, les francs-maçons n’ont pas seulement marché entre des tombes

Ils ont traversé un chantier de mémoire. Ils ont rappelé que la République n’est jamais donnée une fois pour toutes, que la laïcité est une vigilance, que la fraternité est un acte, que la dignité humaine demeure le vrai maillet de toute construction sociale. Devant le Mur des Fédérés, sous le soleil d’un matin de printemps, une certitude s’est levée avec les chants.

Tant que des femmes et des hommes viendront ici rassembler ce qui se disperse, l’espérance républicaine ne sera pas vaincue.

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

Pourquoi parle-t-on toujours de la Franc-maçonnerie de 39/45, mais jamais de celle de 1914-1918 ?

Si l’on interroge les francs-maçons français sur l’histoire de leur obédience au XXe siècle, deux périodes reviennent presque systématiquement : la persécution sous le régime de Vichy et l’Occupation allemande (1940-1944), et parfois la IIIe République triomphante. En revanche, la Première Guerre mondiale (1914-1918) reste étrangement dans l’ombre. Pourtant, cette période a profondément marqué la franc-maçonnerie française, tant sur le plan humain que spirituel et idéologique.

Une institution à son apogée en 1914

À la veille de la Grande Guerre, la franc-maçonnerie française est à son zénith. Le Grand Orient de France (GODF), principale obédience, compte environ 31 000 membres répartis dans plus de 450 loges. La Grande Loge de France (GLDF) rassemble quant à elle près de 8 400 frères dans 144 ateliers. Le Droit Humain, obédience mixte, est encore modeste avec environ 1 000 membres. Puissante, influente, très liée aux milieux radicaux et socialistes, la maçonnerie incarne alors l’esprit de la IIIe République : laïcité combative, défense des droits de l’homme, progrès social et foi dans la raison. Beaucoup de parlementaires, ministres et hauts fonctionnaires sont frères.

René Viviani, futur président du Conseil des ministres de la République française.

L’Union Sacrée : les maçons marchent au canon

Dès les premiers jours d’août 1914, les obédiences maçonniques françaises se rangent sans hésitation derrière l’Union Sacrée proclamée par le gouvernement. Le Grand Orient de France adresse un télégramme de soutien total au président du Conseil René Viviani (lui-même franc-maçon). Les loges suspendent ou réduisent drastiquement leurs travaux rituels. De nombreuses tenues sont annulées, les effectifs s’effondrent : une grande partie des frères en âge de combattre est mobilisée.

Les maçons participent activement à l’effort de guerre :

  • Mise à disposition de locaux pour des hôpitaux auxiliaires ou des œuvres de soutien aux familles de mobilisés.
  • Organisation d’œuvres caritatives, collecte de colis, aide aux réfugiés.
  • Engagement massif sur le front : on estime que près de la moitié des francs-maçons français ont été appelés sous les drapeaux.

Le tribut humain fut lourd. Selon les estimations les plus sérieuses, un franc-maçon sur sept environ est mort au champ d’honneur entre 1914 et 1918 – une proportion au moins égale, voire légèrement supérieure à la moyenne nationale. Pour le Grand Orient de France seul, on recense près de 6 000 frères manquants à l’appel à la fin de la guerre (morts, disparus ou invalides graves). Ce saignement démographique marquera durablement l’obédience.

L’idéal universaliste face à l’épreuve

La Grande Guerre constitue un choc violent pour l’idéal maçonnique de fraternité universelle. Avant 1914, malgré des tensions, des relations existaient encore entre les maçonneries française et allemande. Dès la fin de l’année 1914, le Grand Orient rompt officiellement tout lien avec les obédiences des Empires centraux, qu’il accuse d’avoir trahi les principes maçonniques en soutenant la guerre d’agression.

Cette rupture symbolise le déchirement intérieur vécu par de nombreux maçons : comment concilier l’amour de l’humanité et le devoir patriotique ? Si quelques voix pacifistes se font entendre (notamment en 1917), elles restent très minoritaires. La grande majorité des frères choisit le camp de la nation en guerre.

Une histoire moins « spectaculaire » que celle de 1939-1945

On comprend mieux pourquoi la période 1914-1918 est si peu évoquée aujourd’hui par rapport à la Seconde Guerre mondiale :

  • Sous l’Occupation (1940-1944), la franc-maçonnerie française a été explicitement persécutée : interdite par le régime de Vichy, fichée, spoliée, avec des centaines de maçons arrêtés, déportés ou exécutés. Cette persécution ciblée a créé un récit dramatique et mémoriel fort.
  • En 1914-1918, les maçons français ont simplement été patriotes comme les autres. Ils n’ont pas été visés en tant que maçons par l’ennemi. Leur histoire est donc plus « classique », moins tragique au sens symbolique, et donc moins mémorable.

On retient davantage la figure du maçon résistant pourchassé par Vichy que celle du maçon poilu mourant dans les tranchées de Verdun ou de la Somme.

Le président de la République Alexandre Millerand, contraint à la démission par le cartel des gauches.

Une sortie de guerre difficile

En 1919, la franc-maçonnerie française sort affaiblie. Les pertes humaines, les difficultés financières de nombreuses loges et le traumatisme collectif pèsent lourd. Pourtant, elle va rapidement reprendre son rôle d’influence idéologique dans les années 1920 : soutien à la Société des Nations, participation au Cartel des gauches en 1924, défense intransigeante de la laïcité.

Mais quelque chose a changé. L’idéal universaliste a été ébranlé. La foi naïve dans le progrès indéfini de l’humanité a reçu un coup sévère. La Grande Guerre marque, à bien des égards, le début du déclin relatif de l’influence maçonnique dans sa forme « républicaine triomphante » du début du siècle.

En guise de conclusion

La franc-maçonnerie française de 1914-1918 n’a pas connu la persécution spectaculaire de 1940-1944, mais elle a payé un lourd tribut humain et subi un profond ébranlement moral. Elle a suspendu une grande partie de ses travaux, soutenu l’effort de guerre, et vu mourir des milliers de ses frères dans les tranchées.

Si nous parlons beaucoup plus de la Seconde Guerre mondiale, c’est parce que celle-ci offre un récit clair : persécuteurs contre persécutés, collaboration contre résistance. La Grande Guerre, elle, présente une image plus trouble : celle d’une institution idéaliste confrontée à la réalité brutale du nationalisme et de la barbarie moderne.

Peut-être est-il temps de rééquilibrer la mémoire maçonnique et de rendre enfin hommage à ces milliers de frères qui, entre 1914 et 1918, ont cru servir à la fois leur patrie et l’idéal universel qu’ils portaient.

Leur sacrifice discret mérite lui aussi d’être mieux connu et médité.

Paris, l’athanor sous les pavés

Et si la capitale n’était pas seulement la ville des révolutions, des cathédrales et des souvenirs, mais aussi celle d’un feu plus secret, plus ancien, plus intérieur. Avec Le Paris alchimique, Émilie Meillerais Gallois et Nicolas Meillerais Gallois nous rendent une ville chargée de signes, de bêtes symboliques, de pierres parlantes et de chemins de transmutation. Sous le tumulte des rues affleure alors un autre Paris, hermétique, initiatique, presque liturgique, où chaque façade peut devenir une leçon de métamorphose.

Le Paris alchimique d’Émilie Meillerais Gallois et Nicolas Meillerais Gallois est de ces ouvrages qui déplacent la marche elle-même

Il ne se contente pas d’accompagner un regard dans Paris. Il le convertit. La ville que nous pensions connaître se dérobe peu à peu à sa propre évidence monumentale pour redevenir ce qu’elle fut sans doute pour quelques veilleurs, un corps couvert de signes, une peau de pierre où l’esprit a laissé des traces, un immense athanor dispersé dans les rues, les façades, les églises, les sculptures, les vitraux et les bêtes silencieuses qui gardent encore la mémoire d’un autre savoir. Ce livre a l’intelligence rare de ne pas dissocier l’hermétisme de la déambulation. Il rappelle que l’ésotérisme n’est pas seulement affaire de doctrine mais aussi d’attention, d’acuité, de rectification du regard. Paris cesse alors d’être une capitale saturée d’images pour redevenir un livre de pierre, fermé pour la foule, mais entrouvert pour qui consent à lire selon la patience initiatique.

Émilie Meillerais Gallois et Nicolas Meillerais Gallois n’écrivent pas en érudits retranchés derrière l’accumulation des références

Leur démarche procède d’une fréquentation intérieure des lieux, nourrie par un long compagnonnage avec les sciences énergétiques, le magnétisme, la géobiologie et cette approche de l’espace qui cherche moins à inventorier qu’à comprendre les résonances. Elle donne au texte une tonalité singulière, à mi-chemin du guide de quête, de la méditation hermétique et de l’arpentage symbolique. Leur itinéraire éditorial confirme cette orientation. Avec Carnac – Haut lieu d’énergie et de spiritualité

puis Cathédrale de Poitiers – Voyage initiatique dans le secret des bâtisseurs, ils avaient déjà montré qu’un lieu n’est jamais réduit à sa matérialité visible et qu’il porte dans ses lignes, ses tensions, ses figures et ses orientations une part de doctrine muette. Le présent volume prolonge cette recherche en l’installant dans Paris, dans un espace où l’histoire religieuse, l’imaginaire royal, la mémoire artisanale et l’héritage hermétique s’entrelacent avec une densité rare.

La grande force de ce livre tient à ce qu’il refuse de réduire l’alchimie à la caricature du laboratoire enfumé ou à la naïveté de la chasse au trésor

Le-Grand-Œuvre-selon-Dom-Pernety.

Ce que les auteurs restituent avec une constance convaincante, c’est la dimension spirituelle du Grand Œuvre. Derrière le plomb et l’or, derrière les lions, les dragons, les salamandres, les vierges noires, les fontaines ou les énigmes sculptées, c’est toujours l’homme qui est travaillé. Le Paris alchimique rappelle que la matière n’est jamais seulement matière et que la ville elle-même peut être reçue comme un miroir de l’athanor intérieur.

L’athanor,-Jean-Luc-Leguay,-Coll.-particulière-DR

Nous retrouvons là une intuition familière à la pensée initiatique et maçonnique. Le temple véritable n’est pas séparé du monde. Il s’y cache, il s’y annonce, il s’y voile. Les pierres de la cité deviennent alors les pierres de nous-mêmes, encore brutes, encore obscurcies, mais déjà sollicitées par une lumière de transmutation.

À cet égard, le livre touche juste lorsqu’il met en relation le bestiaire, les grands édifices, Nicolas Flamel, les façades d’immeubles et les œuvres plus discrètes qu’un passant pressé ne verrait même pas. Il y a dans cette composition une leçon presque opérative.

Le symbole n’habite pas seulement les sommets officiels du sacré

Il circule aussi dans les marges, dans les interstices, dans l’ornement, dans le détail que le regard profane tient pour secondaire. Cette pédagogie du signe disséminé n’est pas sans affinité avec l’initiation maçonnique, qui nous apprend à reconnaître dans les formes les plus modestes les appels de la plus haute pensée. Ainsi la ville n’est plus seulement visitée. Elle est éprouvée comme un ensemble de correspondances. L’espace urbain devient un tissu analogique où le minéral, l’animal, le végétal et le spirituel entrent en conversation secrète.

Les pages consacrées aux programmes alchimiques comptent parmi les plus fécondes, parce qu’elles affrontent trois ensembles majeurs où l’image devient véritablement méthode de connaissance.

La cathédrale de Paris, La Dame à la Licorne et les vitraux de l’église Saint-Étienne-du-Mont ne sont pas traités comme de simples curiosités iconographiques

Ils apparaissent comme des dispositifs de lecture de l’âme humaine, de ses chutes, de ses purifications, de ses tensions et de ses passages. Le jeu des vices et des vertus, le travail des sens, la question du désir, de la purification, de l’offrande, de la voie intérieure, tout cela compose un itinéraire qui rejoint profondément les anciens langages de l’ascèse et de la régénération. Là encore, nous sommes loin du commentaire touristique. Ce qui est en jeu, c’est une véritable anthropologie spirituelle. Les images n’ornent pas le monde. Elles l’ordonnent selon une dramaturgie du relèvement.

Il faut aussi saluer le soin apporté à la matérialité même de l’ouvrage, car elle participe pleinement du projet

La deuxième de couverture déploie, en manière de condensé hermétique, les grands programmes alchimiques que sont la cathédrale de Paris, La Dame à la Licorne et les vitraux de l’église Saint-Étienne-du-Mont. Ce choix n’a rien d’accessoire. Il annonce que le livre veut donner au lecteur non seulement des lieux mais aussi des clefs. Quant à la troisième de couverture et à son rabat dépliant, ils offrent un plan de Paris où les différents lieux alchimiques se répondent selon une cartographie active.

Maison dite de Nicolas Flamel
Maison dite de Nicolas Flamel

Façades d’immeubles, bestiaire, Nicolas Flamel, églises et autres œuvres y composent une géographie de la présence secrète. Ce déploiement visuel prolonge heureusement la démarche du livre. Il ne s’agit plus seulement de lire Paris mais de le porter avec soi comme une carte de résonances.

Ce que nous retenons surtout de cette lecture, c’est qu’Émilie Meillerais Gallois et Nicolas Meillerais Gallois proposent moins une somme qu’une disposition de l’âme. Ils rappellent que l’hermétisme n’est vivant que s’il réapprend à habiter les lieux, à traverser les apparences, à unir la culture, la contemplation et l’exercice intérieur.

La_Dame à la _licorne), détail, Musée_de_Cluny

Dans une époque qui regarde beaucoup et voit peu, Le Paris alchimique rend à la ville sa profondeur verticale. Il y a dans ces pages une invitation à reprendre possession du visible par la lenteur, par la symbolisation, par l’effort interprétatif, autrement dit par tout ce qui s’oppose à la consommation distraite du patrimoine. Le livre devient alors bien davantage qu’un ouvrage sur Paris. Il se fait viatique pour celles et ceux qui savent que la pierre parle encore, que les œuvres ont une postérité initiatique et que la cité terrestre peut, par éclairs, laisser pressentir la cité intérieure.

Ce livre nous rappelle avec force qu’une ville n’est jamais seulement un assemblage de monuments et de trajets. Elle peut aussi devenir un miroir du travail intérieur, un livre de pierre offert à celles et ceux qui savent lire avec les yeux de l’esprit. Paris redevient ici ce qu’il fut pour quelques chercheurs de lumière, un athanor vivant où la matière, l’âme et le symbole poursuivent encore leur lente transfiguration.

Le Paris alchimique

Émilie et Nicolas Meillerais Gallois – Édition TrajectoirE, 2026, 176 pages, 17 €

L’éditeur, le SITE

Un autre regard ou jusqu’où tendre le miroir ?

Christian Roblin
Christian Roblin

N.D.L.R. : L’article « FM et RN, derrière l’argument républicain, l’épreuve de la cohérence initiatique », publié dans ces colonnes, a suscité, en commentaires, des réactions diverses. Il a, par ailleurs, nourri une conversation personnelle avec le signataire de l’article ci-dessous. J’ai demandé à cet ami et, néanmoins, frère, comme on dit plaisamment, de bien vouloir nous livrer son regard. Membre de la GLNF, il n’y exerce, pas plus qu’il n’y a jamais exercé, de responsabilités obédientielles. Ce papier ne reflète que sa position et ne fait que répondre à mon invitation. Je l’en remercie et j’en profite pour encourager celles et ceux qui souhaiteraient, en maçons, enrichir nos réflexions à nous adresser leurs contributions, sereines et argumentées.
Christian Roblin, directeur d’édition.

L’article réactif ci-dessous est une contribution du Frère Jean G.


Le texte publié le 25 avril 2026 dans vos colonnes par Alice Dubois sur la compatibilité entre l’engagement politique et l’exigence maçonnique, pose une question réelle, et même sensible : celle de la cohérence entre les opinions que chacun peut porter dans la cité et l’idéal qu’il poursuit en loge.

Je ne prétends pas y répondre au nom de l’institution mise en cause. Je ne parle ici qu’en frère de la Grande Loge Nationale Française, à partir de ce que j’ai compris — et parfois éprouvé — de notre pratique.

Si j’ai choisi la GLNF, c’est précisément en raison du cadre qu’elle propose : celui d’une maçonnerie qui refuse de faire de la loge un lieu politique. Ce choix de l’apolitisme n’est pas une neutralité de façade ; c’est notre méthode de travail.

Avec le temps, j’ai pu mesurer ce que cela permettait. J’ai vu des frères glisser vers des considérations politiques ou religieuses et j’ai vu aussi la règle, patiemment mais fermement rappelée, non pour contraindre des opinions, mais pour préserver un espace commun. Un espace où il devient possible de travailler ensemble malgré des désaccords qui, ailleurs, auraient suffi à séparer : un espace sacré.

C’est cette expérience qui me conduit à m’interroger sur le raisonnement proposé par Alice Dubois. Le texte évoqué affirme en effet que « la vieille excuse du parti légal et républicain ne tient plus » et appelle à examiner la « cohérence initiatique » face à certaines proximités politiques, en visant particulièrement le Rassemblement national. Il laisse également entendre que tolérer ces situations ne protégerait pas la fraternité mais « protège surtout son embarras ».

Je comprends l’inquiétude qui peut sous-tendre ces formules, mais la question mérite d’être posée autrement. Car si la loge, par principe, s’interdit de connaître et de juger les opinions politiques de ses membres dans son propre espace, comment pourrait-elle, sans se contredire, en faire un critère d’accueil ou de progression ?  On ne peut à la fois être apolitique et juger les frères d’après leurs opinions. Des opinions qui, au demeurant, ont pu, depuis leur réception, évoluer à l’aune du pays. Et ponctuellement flirter, ici, avec les extrémismes de droite ou, là, avec ceux de gauche.

C’est alors, à mes yeux, que quelque chose se déplace. Il est suggéré de quitter le registre des comportements observables — ceux que la règle en douze points encadre clairement — pour naviguer dans l’incertitude des convictions intérieures. Or la maçonnerie régule les paroles et les actes, mais ne prétend pas gouverner les consciences.

L’initiation ne consiste pas à reconnaître des hommes déjà conformes à un idéal, mais à offrir un cadre dans lequel chacun peut être mis en travail.

Ou, pour préciser autrement la formule, l’initiation n’est pas la reconnaissance d’une pensée conforme ; elle offre, au contraire, l’épreuve d’une transformation.

Il ne s’agit évidemment pas d’ignorer les tensions que certaines positions peuvent susciter. Elles existent. Mais la réponse maçonnique, telle que je l’ai observée, n’a jamais consisté à trancher ces tensions en amont, par une sélection des opinions. Elle a consisté à en suspendre l’expression dans l’espace du travail, afin de préserver ce qui doit l’être.

À défaut, le risque me semble réel de voir la loge évoluer d’un lieu de transformation vers un espace de sélection, d’entre-soi. D’un lieu où l’on apprend à travailler avec la diversité des hommes vers un lieu où l’on exclut ceux qui ne nous ressemblent pas.

Une fraternité conditionnée ne cesse-t-elle pas d’être universelle ?

Je n’ignore pas que cette position peut laisser subsister une part d’incertitude. Rien ne garantit que le travail initiatique produise ses effets chez tous et que leurs opinions quittent les rives extrêmes. Mais la franc-maçonnerie, telle que je la comprends, ne repose pas sur une garantie de résultat. Elle repose sur une confiance dans la capacité de l’homme à se perfectionner, dès lors qu’il est placé dans les conditions qui rendent ce travail possible. 
Et c’est peut-être cette confiance que n’a pas, ou n’a plus, l’auteure du texte discuté. Qu’il me soit permis, pour conclure, de formuler de la manière suivante ce que tout cela m’inspire :
La lune n’est pas le soleil, mais elle m’éclaire par lui. Je ne cherche pas un jumeau, mais un frère. Je ne veux pas que tu sois à mon image, mais que ton image ne soit plus seulement toi, toi, toi. C’est mon seul désir.

Un jour peut-être quitteras-tu ton reflet pour orienter ce miroir vers un Frère, afin qu’il y trouve la Lumière.

Si tu te cherches, contemple le miroir du Grand Architecte que je te tends. Laisse-moi être ton miroir, mon Frère.

Jean G.

« L’Affaire Tournesol », le Verbe brisé par la science sans conscience

L’Affaire Tournesol se lit comme l’un des grands récits moraux de Georges Remi, dit Hergé. Sous l’apparence d’un thriller d’espionnage, l’album interroge la responsabilité du savant, la convoitise des États, la fragilité du secret et cette frontière invisible où la connaissance peut devenir lumière ou instrument de domination.

L’Affaire Tournesol occupe une place singulière dans l’œuvre d’Hergé

Dix-huitième aventure de Tintin, prépubliée dans le journal Tintin entre décembre 1954 et février 1956, puis publiée en album chez Casterman, elle surgit au cœur de la guerre froide, dans un monde où la science n’est plus seulement promesse de progrès, mais puissance capturable par les appareils militaires et les régimes de surveillance.

La récente mise en lumière de la version du journal Tintin rappelle combien cette aventure fut d’abord pensée dans le mouvement de la publication périodique, avec une tension narrative de feuilleton, une respiration graphique ample et, dans ses dernières planches, une spectaculaire ouverture à l’italienne.

Georges Remi naît à Etterbeek en 1907, reçoit très tôt l’empreinte du scoutisme, signe Hergé en inversant ses initiales, puis donne naissance à Tintin et Milou en 1929 dans Le Petit Vingtième.

De Tintin chez les Soviets au Lotus bleu, de L’Étoile mystérieuse aux Sept Boules de cristal, d’Objectif Lune à Tintin au Tibet, son œuvre devient peu à peu une cartographie morale du XXe siècle.

La rencontre avec Tchang Tchong-Jen en 1934 marque un tournant décisif, car Georges Remi découvre alors que l’aventure dessinée peut devenir connaissance du monde, exigence documentaire, fidélité aux peuples rencontrés et non plus seulement mécanique du rebondissement. Il meurt en 1983, laissant Tintin et l’Alph-Art inachevé, comme si la dernière case devait rester suspendue dans l’atelier intérieur du lecteur.

Avec L’Affaire Tournesol, cette exigence atteint une maturité rare

Les premières planches font entendre Moulinsart comme une maison traversée par une force invisible. Le téléphone sonne, l’orage gronde, les vitres éclatent, les miroirs se brisent, la porcelaine vole en éclats, et le monde familier devient soudain vulnérable. Le lecteur n’assiste pas seulement à une série de phénomènes étranges. Il perçoit une rupture de l’ordre sensible, une crise de la vibration, une inquiétude du Verbe. Dans une lecture initiatique, le verre brisé n’est jamais anodin. Il dit la fragilité de la transparence, la menace portée contre la clarté, la possibilité que la lumière elle-même soit blessée.

Le professeur Tryphon Tournesol, que la série avait souvent livré à la tendresse comique de sa surdité, devient ici un personnage d’une gravité insoupçonnée.

Il a touché à une force qui dépasse son usage immédiat

Son invention fondée sur les ultrasons appartient à ce domaine redoutable où l’invisible agit sur la matière. Tout est là, dans cette puissance qui ne se voit pas, qui ne se possède pas sans danger, qui traverse les murs et fait éclater les formes. Pour une conscience maçonnique, le symbole est saisissant. La parole non maîtrisée, la vibration détournée, la connaissance séparée de la sagesse deviennent des armes. Tournesol n’est pas coupable d’avoir cherché. Il serait coupable seulement de laisser sa découverte tomber entre des mains qui n’ont pas travaillé leur propre pierre.

La Syldavie et la Bordurie, nations imaginaires déjà présentes dans l’univers tintinesque, ne sont pas de purs pays de fiction

Elles condensent les tensions d’un siècle qui a vu les idéologies transformer les peuples en rouages, les frontières en pièges, les savants en proies. La Bordurie, avec son culte du chef, ses signes obsessionnels, sa police, ses uniformes et son langage d’autorité, porte l’ombre des totalitarismes. L’album devient alors une fable politique d’une précision redoutable. Hergé n’assène pas. Il montre comment le pouvoir cherche moins la vérité que la possession du secret. Or, dans la tradition initiatique, le secret n’est pas ce que nous confisquons. Il est ce qui nous oblige. Il n’élève que celui qui accepte de ne pas l’utiliser contre l’humain.

Tintin, dans cette aventure, n’est pas un héros triomphant au sens profane

Il est un veilleur. Il lit les signes, suit les traces, traverse les fausses identités, les enlèvements, les filatures, les hôtels, les ambassades, les avions détournés, les postes frontières. Sa force n’est pas de dominer le monde, mais de rester fidèle à l’ami menacé.

Le capitaine Haddock, lui, apporte cette humanité rageuse sans laquelle la justice deviendrait abstraite. Sa colère, ses chutes, son sparadrap, ses jurons, son épuisement même, maintiennent le récit dans la chair. L’initiation n’est pas un détachement glacial. Elle passe par le corps, par le ridicule, par les impatiences, par tout ce que la vie impose à celui qui prétend marcher droit.

Séraphin Lampion mérite aussi une attention plus profonde que celle accordée d’ordinaire au casse-pieds magnifique qu’il incarne

Il est le bruit profane qui s’installe dans Moulinsart, la sociabilité envahissante, la parole qui occupe l’espace sans écouter. Face au silence de Tournesol, Lampion représente l’excès inverse, la parole déliée de toute intériorité. Entre le savant presque sourd et l’assureur intarissable, Hergé compose une méditation comique sur l’écoute. Qui entend vraiment dans cet album. Qui comprend. Qui déchiffre. Qui transforme le tumulte en discernement. La question est profondément maçonnique, car l’art royal commence peut-être moins par la parole que par l’écoute juste.

Le parapluie, objet apparemment dérisoire, devient l’un des plus beaux symboles de l’album Il abrite le secret, il circule, il se perd, il revient, il trompe les puissants par sa modestie même. L’objet humble porte la charge invisible du destin. Nous retrouvons ici une loi hermétique chère aux traditions symboliques. Ce qui paraît négligeable peut contenir le feu. Le vase banal peut devenir athanor. La chose quotidienne peut recevoir une mission sacrée. Chez Hergé, le génie réside dans cette capacité à faire du comique un voile posé sur le sérieux le plus aigu.

La grande leçon de L’Affaire Tournesol tient dans le geste final du professeur

Il détruit les plans. Ce renoncement n’est pas une défaite de la science. C’est son accomplissement moral. Tournesol comprend que tout savoir n’a de valeur que s’il demeure soumis à une conscience. Là se trouve la portée initiatique majeure du livre. Le vrai secret n’est pas le microfilm caché dans un parapluie. Le vrai secret est la décision intérieure de ne pas livrer au monde ce que le monde n’est pas encore digne de recevoir. Cette sagesse n’a rien d’une fuite. Elle relève de la maîtrise. Elle affirme que la connaissance doit être gardée, non par peur, mais par amour de l’humain.

Ainsi L’Affaire Tournesol dépasse largement le récit policier

L’album devient une chambre d’échos où résonnent la guerre froide, l’éthique du chercheur, la tentation totalitaire, la fragilité du langage, la puissance de l’invisible et la nécessité de garder la lumière hors de portée des mains prédatrices. Hergé, y atteint une limpidité presque alchimique. Tout paraît clair, rapide, lisible. Pourtant tout travaille en profondeur. Sous la poursuite, il y a la quête. Sous le rire, il y a l’angoisse. Sous le secret scientifique, il y a le secret initiatique.

L’Affaire Tournesol nous rappelle que la vraie lumière ne réside pas dans la puissance de faire éclater le verre, mais dans la sagesse de préserver la coupe où l’humanité peut encore boire sans trembler.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Les aventures de Tintin – L’Affaire Tournesol

HergéCasterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

Peut-on protéger la tradition maçonnique sans aucune conscience du progrès ?

La Franc-maçonnerie s’apprête à recevoir un choc dont elle n’a, pour l’instant, pas même l’intuition. Un choc technologique, économique, social et anthropologique d’une ampleur telle que les mutations du XXe siècle paraîtront bientôt dérisoires. Transport, édition, travail, argent, relations intergénérationnelles, rapport au savoir et à l’histoire : tous ces domaines vont connaître dans les mois et les années à venir un saut quantique. Et la maçonnerie, qu’elle le veuille ou non, sera emportée dans la tourmente.

Pour mesurer l’aveuglement actuel, il suffit de se souvenir de l’arrivée de l’automobile au tournant du XXe siècle. Cochers de fiacre, maréchaux-ferrants, selliers, bourreliers et nourrisseurs de chevaux ont poussé des cris d’orfraie. Ils ont protesté, tempêté, tenté de ralentir l’inéluctable. Rien n’y a fait. Le progrès a roulé sur eux sans état d’âme.

Aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, la robotique humanoïde et les technologies quantiques, nous sommes face à une révolution d’un ordre bien supérieur. Et pourtant, dans le petit microcosme maçonnique bien douillet, on continue de siroter son champagne tiède en se disputant sur LFI et le RN comme des supporters de foot en fin de match.

Pendant que certains Frères s’étripent sur les réseaux « fraternels » avec la subtilité d’un chauffeur de taxi parisien, le monde change à une vitesse exponentielle. L’an dernier, un peu plus de 15 000 robots humanoïdes ont été vendus dans le monde. C’est exactement le nombre de sites internet qui existaient en 1995, à l’âge de pierre du numérique. Aujourd’hui, on compte entre 1,5 et 2 milliards de sites, dont 200 à 400 millions de sites actifs, avec près de 10 000 nouveaux sites créés chaque heure.

Les robots suivront la même courbe. Cette année, entre 50 000 et 100 000 nouvelles unités devraient voir le jour. Dans cinq ans, en 2031 – et non en l’an 3000 –, le paysage économique, social et même relationnel aura radicalement muté.

Face à cette guerre technologique, sociale et civilisationnelle planétaire, où se situe la Franc-maçonnerie ? Qui prépare l’avenir ? Qui réfléchit sérieusement aux conséquences sur le recrutement, l’instruction des nouveaux initiés, le modèle économique des obédiences, la viabilité des temples et la pertinence même du rituel dans un monde bouleversé ? Personne, ou presque.

Les Grands Maîtres prononcent des discours aussi lisses qu’inaudibles, déconnectés des réalités qui s’annoncent.

Les maçonnologues patentés recyclent avec application leurs vieilles conférences sur le XXe siècle, comme si défendre leur notoriété passée pouvait tenir lieu de vision pour l’avenir. Quant aux « barons » obédientiels, ils semblent bien plus occupés à protéger leurs petites baronnies, leurs plateaux et leurs prébendes qu’à regarder l’horizon. Certains, confortablement installés, se demandent encore de quoi on parle. Leur métro n’a pas changé de ligne, leurs agapes restent identiques, et la date de leur tenue mensuelle est toujours gravée dans le marbre. Alors, pour eux, tout va bien.

On croirait entendre les crieurs de nuit du Moyen Âge, qui parcouraient les rues pour rassurer les habitants : « Dormez en paix, bonnes gens, tout est calme… »

Eh bien non. Tout n’est pas calme. Le tsunami arrive. Et la Franc-maçonnerie, obnubilée par ses querelles internes et ses combats d’arrière-garde, risque fort de se faire balayer comme les cochers de fiacre d’antan si elle ne retrouve pas très vite une conscience aiguë du progrès et une véritable capacité d’adaptation.

Protéger la tradition ne signifie pas la momifier.

Être fidèle à l’esprit maçonnique, ce n’est pas répéter indéfiniment les mêmes gestes dans un monde qui ne ressemble plus à celui dans lequel ces gestes ont été inventés. Il est grand temps de passer du confort douillet des tabliers à franges à la lucidité exigeante que réclame ce siècle naissant. Sinon, dans quelques années, il ne restera plus qu’à allumer des cierges… pour une institution qui n’aura pas su voir venir son propre déclin.

ATHANOR : revue de presse hebdo – N°5

Quand Athanor remonte jusqu’aux portes du secret d’État

Du 22 au 29 avril 2026, le procès Athanor a franchi un seuil. La semaine n’a plus seulement raconté la dérive d’une loge dévoyée ni les mécanismes d’un réseau criminel. Elle a déplacé la focale vers le renseignement, la hiérarchie, le cloisonnement et l’argument du secret. En quelques jours, une même question a traversé la presse écrite, les sites d’information, les reprises d’agence, les récits d’audience et les plateformes vidéo. Où s’arrête la dérive individuelle et où commence la responsabilité d’un système qui se protège lui-même.

Cette cinquième revue de presse marque un tournant très net dans la perception publique du dossier Athanor

Depuis l’ouverture du procès, les médias racontaient surtout l’effondrement d’une loge devenue, selon l’accusation, le point de rencontre d’un réseau d’intimidations, de violences, de tentatives d’assassinat et d’un meurtre. Entre le 22 et le 29 avril, le centre de gravité s’est déplacé. Athanor n’est plus seulement regardée comme le nom d’une loge dévoyée. Elle devient le lieu d’un entrelacement plus troublant entre imaginaire clandestin, culture barbouzarde, anciens agents du renseignement et embarras institutionnel.

Le 22 avril, un premier récit s’impose massivement dans l’espace médiatique

Il est porté par l’AFP puis relayé par plusieurs titres et plateformes. Ce fil raconte une DGSE qui fait bloc et nie toute responsabilité institutionnelle dans la tentative d’assassinat d’une coach en entreprise, tentative à laquelle sont mêlés quatre militaires du renseignement et un ancien réserviste. La ligne est simple et ferme. Les anciens agents auraient dérivé seuls. Les missions dites « hors cadre » n’existeraient pas. Les hommes arrêtés en 2020 près du domicile de Marie-Hélène Dini n’auraient jamais pu se croire légitimement investis d’une opération relevant de l’État. Ce cadrage a été repris très largement, donnant au récit de la semaine une tonalité d’abord défensive et institutionnelle.

Dans cette séquence, le témoignage de Bernard Émié occupe une place centrale

L’ancien directeur de la DGSE affirme avoir découvert les faits « en même temps que la presse » et rejette l’idée même de mission clandestine non autorisée sur le territoire national. La formule est forte, presque pédagogique, et vise à replanter le décor doctrinal du service. Pourtant, à mesure que les comptes rendus d’audience s’accumulent, cette parole de fermeté ne suffit pas à dissiper le malaise. Car les médias ne retiennent pas seulement la dénégation institutionnelle. Ils retiennent aussi l’embarras, les zones grises, les défauts d’encadrement et la difficulté à convaincre que rien, dans la culture interne, n’a pu nourrir les illusions de ceux qui comparaissent aujourd’hui.

C’est précisément là que Mediapart introduit une inflexion décisive

Le 22 avril, Matthieu Suc ne décrit pas une institution qui aurait repris la main. Il décrit un service secret qui « échoue à rectifier son image ». Le papier insiste sur la séquence d’audience allant du 17 au 21 avril, sur le défilé de quinze agents ou ex-agents de la DGSE et sur des manquements sérieux à la sécurité. Là où la reprise d’agence s’emploie à resserrer la focale autour de quelques brebis galeuses, Mediapart élargit la scène et suggère une fragilité plus profonde. Ce n’est plus seulement un groupe d’individus qui est observé, c’est un système de commandement et de contrôle dont la crédibilité vacille dès lors qu’il doit rendre des comptes au grand jour.

Le 23 avril, la presse ajoute une strate supplémentaire

La Dépêche du Midi met fortement en avant le thème de la « mission homo », c’est-à-dire l’idée qu’un des protagonistes a pu se croire engagé dans une mission homicide. L’article rappelle que le procès, ouvert le 30 mars, doit durer jusqu’à mi-juillet, qu’il compte 22 accusés et que 13 d’entre eux encourent la prison à perpétuité. Surtout, il montre comment l’arrestation de Dagomar et Adelard à Créteil en juillet 2020 a servi de point de départ à la remontée de toute l’affaire. La défense des agents soutient qu’ils pensaient agir pour la France. L’institution leur oppose le langage des fantasmes, de la naïveté et de l’immaturité. Entre ces deux récits, la cour cherche la ligne de vérité.

À ce stade, un autre mot gagne du terrain dans le traitement médiatique du procès

Ce mot est « cloisonnement ». Entrevue le reprend de façon très visible le 24 avril en montrant comment le « secret défense » devient presque un personnage d’audience. Le média décrit une cour qui tente de comprendre comment des militaires chargés de fonctions de contrôle sur un site lié à la DGSE ont pu croire mener une mission validée par l’État. Il insiste sur les ordres incomplets, les informations morcelées, les zones grises et la difficulté à établir qui savait quoi, à quel niveau et à quel moment. Le passage est important. Il fait quitter à l’affaire le seul registre du sensationnel criminel pour l’inscrire dans celui, plus lourd encore, de la responsabilité hiérarchique et des opacités de l’appareil d’État.

Le 24 avril encore, Mediapart pousse plus loin la déstabilisation du récit institutionnel

Un ancien agent de la DGSI laisse entendre à plusieurs reprises lors de son témoignage que la DGSE pourrait mener des opérations « Homo » sur le sol national. L’avocat général lui-même intervient pour demander des éclaircissements sur cette affirmation, tant elle contredit frontalement les dépositions des hauts gradés du renseignement extérieur. Ce moment est capital dans la dramaturgie du procès. Jusqu’ici, la ligne de défense du service reposait sur la clôture et la négation. Avec ce témoignage, le doute ne vient plus de la seule défense des accusés. Il surgit du monde du renseignement lui-même. Et c’est cette apparition d’une contradiction interne qui donne à la semaine du 24 avril sa densité propre.

Il faut mesurer ce que cela change dans la narration générale d’Athanor

Depuis plusieurs semaines, la presse décrivait une affaire hors norme mêlant francs-maçons, anciens militaires, policiers, sécurité privée, manipulations et projets criminels. Désormais, l’attention ne se porte plus seulement sur les exécutants, les commanditaires supposés ou les liens fraternels dévoyés. Elle remonte jusqu’au cadre qui aurait pu rendre crédible, dans l’esprit de certains, l’idée même d’une mission exceptionnelle, d’un mandat implicite ou d’une couverture institutionnelle. Autrement dit, le procès ne met plus seulement en lumière un réseau criminel. Il expose aussi la puissance performative du secret, ce moment où l’opacité devient une matrice à fantasmes, mais peut-être aussi un refuge commode pour l’irresponsabilité.

Cette semaine médiatique montre également un second phénomène, plus discret mais très important pour qui observe la formation d’une mémoire publique

Les grands médias d’information générale ont d’abord cadré la séquence selon une logique institutionnelle et judiciaire. Puis les médias d’enquête ont complexifié le tableau. Enfin, le web et les plateformes vidéo ont pris le relais pour diffuser l’affaire dans un langage plus immédiatement narratif, plus accessible, plus partageable. Le 26 avril, la vidéo de Silent Jill installe Athanor dans le récit criminel grand public. Diverto relaie ce basculement.

Le 27 avril, GADLU.INFO, dans le web maçonnique, reprend la vidéo en rappelant que cette affaire ne résume pas la franc-maçonnerie, mais interroge le détournement possible d’un cadre initiatique par des comportements radicalement contraires à son esprit. Nous assistons donc à une triple circulation du dossier. D’abord judiciaire. Puis journalistique. Enfin mémorielle et numérique.

C’est là que se situe, à nos yeux, l’enseignement majeur de ce N°5

L’affaire Athanor n’est plus seulement le scandale d’une loge qui aurait cessé d’être elle-même. Elle devient, dans la sphère publique, un révélateur plus large. Révélateur des zones troubles où se croisent fascination pour l’espionnage, culture du secret, hiérarchies opaques et dévoiement de la fraternité. Révélateur aussi de la manière dont l’opinion fabrique sa compréhension d’un procès. Une dépêche pose le cadre. Une enquête ouvre une brèche. Un témoignage contradictoire jette le trouble. Une vidéo transforme le dossier en récit massif. Puis le web maçonnique tente de sauver ce qui doit l’être encore, à savoir la distinction essentielle entre l’idéal initiatique et son travestissement criminel.

Dès lors, la question qui monte n’est plus seulement celle de la culpabilité des uns ou des autres

L’athanor,-Jean-Luc-Leguay,-Coll.-particulière-DR

Elle est aussi celle de la parole des institutions qui se trouvent, de près ou de loin, touchées par l’affaire. Depuis l’origine de ce dossier, 450.fm suit précisément cette dimension. Lorsqu’une structure se tait, lorsque l’autorité se recroqueville, lorsque l’argument technique remplace l’explication claire, ce ne sont pas seulement les magistrats qui occupent l’espace. Ce sont aussi les récits concurrents, les hypothèses, les reconstructions, les zones d’ombre, puis les plateformes. Et ce vide laissé par la parole officielle devient à son tour un acteur du procès symbolique. Ici, la DGSE a choisi le bunker. D’autres choisissent le commentaire. D’autres encore choisissent la sidération. Le résultat est le même. Le soupçon circule plus vite que la maîtrise.

Cette cinquième semaine nous fait donc changer d’échelle. Athanor n’est plus seulement un nom de loge chargé d’opprobre

Il devient une chambre d’écho où résonnent ensemble le dévoiement maçonnique, la défense des services, le doute des avocats, la curiosité du public et l’appétit narratif de l’époque. Le procès suit son cours. Mais dans l’espace médiatique, une autre audience se tient en parallèle. Elle juge moins les faits que la crédibilité des institutions, la solidité de leurs dénégations et leur capacité à distinguer sans trembler l’autorité, l’ombre et la faute.

L’athanor, dans la tradition hermétique, est le lieu où l’épreuve consume les apparences pour laisser remonter la vérité du mélange

Cette semaine, le procès a placé au feu non seulement des hommes et des faits, mais des discours institutionnels entiers. À mesure que les mots « cloisonnement », « secret défense » et « mission homo » gagnent l’espace public, une chose devient claire. Ce n’est plus seulement une loge qui vacille sous le regard du pays. C’est tout un langage de l’opacité qui commence à se fissurer.

Revue de presse hebdo – N°5 Dans l’ordre chronologique

Repères de lecture et liens

22 avril

TV5MONDE Information

Le grand récit dominant est celui d’une DGSE qui nie toute responsabilité institutionnelle et renvoie les anciens agents à leurs dérives personnelles. https://information.tv5monde.com/france/au-proces-athanor-la-dgse-fait-bloc-contre-ses-brebis-galeuses-2818707

France 24
Au procès Athanor, la DGSE fait bloc contre ses brebis galeuses
https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20260422-au-proc%C3%A8s-athanor-la-dgse-fait-bloc-contre-ses-brebis-galeuses

BFM TV
Au procès Athanor, la DGSE nie toute responsabilité dans les actes de ses anciens agents
https://www.bfmtv.com/police-justice/au-proces-athanor-la-dgse-nie-toute-responsabilite-dans-les-actes-de-ses-anciens-agents_AD-202604220806.html

Orange
Au procès Athanor, la DGSE fait bloc contre ses brebis galeuses
https://actu.orange.fr/france/au-proces-athanor-la-dgse-fait-bloc-contre-ses-brebis-galeuses-CNT000002oOAL9.html

La Provence
Au procès Athanor, la DGSE fait bloc contre ses brebis galeuses
https://www.laprovence.com/article/france-monde/1777294053964415/au-proces-athanor-la-dgse-fait-bloc-contre-ses-brebis-galeuses

Mediapart
Au procès Athanor, la DGSE échoue à rectifier son image
https://www.mediapart.fr/journal/france/220426/au-proces-athanor-la-dgse-echoue-rectifier-son-image

23 avril

L’angle de la « mission homo » monte d’un cran et la question du fantasme opérationnel devient centrale.

La Dépêche du Midi
Procès Athanor, Dagomar et Adelard arrêtés en pleine mission « homo » ? La DGSE nie toute implication et renvoie aux « fantasmes » des deux militaires
https://www.ladepeche.fr/2026/04/23/proces-athanor-dagomar-et-adelard-arretes-en-pleine-mission-homo-la-dgse-nie-toute-implication-et-renvoie-aux-fantasmes-des-deux-militaires-13340135.php

Le Figaro
« Il y a les règles, et ce que l’on en fait » au procès Athanor, l’embarras des patrons de la DGSE face aux têtes brûlées de Cercottes
https://www.lefigaro.fr/faits-divers/il-y-a-les-regles-et-ce-que-l-on-en-fait-au-proces-athanor-l-embarras-des-patrons-de-la-dgse-face-aux-tetes-brulees-de-cercottes-20260423

24 avril

Mediapart fait basculer la semaine en introduisant un contre-récit venu du renseignement lui-même. Entrevue souligne de son côté le rôle croissant du secret défense dans les débats.

Mediapart
Un ex-espion de la DGSI jette le trouble sur des assassinats commis en France
https://www.mediapart.fr/journal/france/240426/un-ex-espion-de-la-dgsi-jette-le-trouble-sur-des-assassinats-commis-en-france

Entrevue
Procès Athanor à Paris, le secret défense s’invite au banc des accusés
https://entrevue.fr/police-justice/proces-athanor-a-paris-le-secret-defense-sinvite-au-banc-des-accuses/

26 avril

L’affaire entre dans un cycle de forte circulation vidéo et grand public. (GADLU.INFO)

YouTube – Silent Jill
Cette loge franc-maçonne cachait un réseau criminel… Affaire Athanor

Diverto
Les francs-maçons cachés au cœur des services secrets français
https://www.diverto.tv/plateformes/youtube/silentjill/les-francs-macons-caches-au-coeur-des-services-secrets-francais

27 avril

Le web maçonnique reprend la vidéo et recentre le débat sur le dévoiement d’une loge, non sur la franc-maçonnerie tout entière. (GADLU.INFO)

GADLU.INFO
L’affaire Athanor racontée par Silent Jill, entre fait divers et dévoiement maçonnique
https://www.gadlu.info/laffaire-athanor-racontee-par-silent-jill-entre-fait-divers-et-devoiement-maconnique/#google_vignette

Autres articles de la série

Noé et l’Initiation maçonnique

Un texte de Walter Roque Teixeira – déjà paru sur Freemason.pt

En préambule, je voudrais souligner qu’effectuer un travail maçonnique est une opportunité et non une obligation. Ce n’est pas l’occasion de montrer des qualités littéraires inexistantes, mais plutôt de rechercher une amélioration individuelle et collective. Bien sûr, nous devons éviter d’utiliser des figures de style emphatiques, prolixes et pompeuses dans une tentative de persuasion inutile ou par l’étalage, en faisant des discours grandiloquents, ornés et presque toujours vides.

Cependant, c’est un de nos devoirs de francs-maçons, de nous perfectionner dans l’art de la parole, c’est-à-dire de nous consacrer à l’Art de la Rhétorique, l’une des sept sciences ou arts libéraux des anciens.

« Au sein du Temple, quiconque prend la parole doit démontrer une connaissance de la Rhétorique, car il est de son devoir de cultiver cet art, afin que les personnes présentes puissent devenir de plus en plus éclairées »

Et pas seulement en Oratoire, mais aussi et principalement par écrit : « Si tu dis que tu m’aimes, je le croirai. Mais si tu écris que tu m’aimes, je le croirai encore plus… » ou « … Celui qui écrit construit un château, et celui qui lit y habite ».

D’un autre côté, les francs-maçons doivent lutter sans relâche pour le maintien de la liberté humaine, notamment, dans son sens le plus noble, la liberté de pensée et d’expression. Malheureusement, de nos jours, donner son avis est devenu un sport risqué.

Avec la liberté de pensée, il n’y aura jamais d’esclavage, car vous pouvez même asservir le corps, mais vous n’asservirez jamais l’esprit.

« La seule certitude est que je doute, et si je doute je pense, et si je pense alors j’existe », disait Descartes.

René Descartes

La franc-maçonnerie en tant qu’école doit instruire ses membres à des discussions tolérantes, avec exposition de pensées, permettant à la vérité ou, du moins, à la meilleure vérité de toujours émerger du dialogue. Et la Vérité a généralement de multiples facettes, devenant une barrière facilement surmontable.

La liberté n’impose pas le besoin d’équité ou d’accord, mais surtout d’être conscient que la raison peut dépasser nos croyances et cela devrait nous suffire, avec Bienveillance, à réfléchir sur nos positions ; il n’y aura jamais de gagnant-gagnant !

Malheureusement, la gentillesse peut être sélective pour l’individu, mais elle pardonne dans le groupe. Quant au besoin, c’est la barrière qui crée le plus de difficulté à surmonter et qui devrait être décisive pour guider bon nombre de nos comportements. Laissons donc cette digression et passons à l’idée principale : tenter de répondre pourquoi la Franc-maçonnerie étudie Noé ou quelle est l’importance de ce personnage pour notre Institution ?

Il est important de rappeler que l’un des objectifs fondamentaux de toutes les religions est d’établir la moralité et la justice dans le monde.

Après tout, qui était Noé ?

Sans entrer dans de fatigants détails, même parce que la littérature y relative est abondante et facilement accessible, Noé ou Noé, du mot hébreu signifiant « repos, soulagement, confort », est le nom du héros biblique qui aurait reçu des ordres du Grand Architecte. de l’Univers, qui est Dieu, afin qu’il puisse construire une arche qui sauverait la création du cataclysme qui était sur le point d’arriver.

Noé apparaît dans la dixième génération après Adam et est devenu le centre de l’une des histoires bibliques les plus connues. Selon la tradition, Noé était le fils de Lamech et le petit-fils de Mathusalem.

Laissant de côté les interprétations individuelles, il convient de souligner ce que raconte l’histoire : Mathusalem a choisi une épouse pour son fils Lémec et elle est tombée enceinte. À sa naissance, ils ont remarqué qu’il était un bébé très différent des autres et Lamèque a eu peur. Il alla voir son père Mathusalem pour lui raconter ce qui s’était passé et lui dit :

« J’ai eu un fils étranger, qui ne ressemble à aucun homme, et son apparence est semblable aux fils de Dieu venus du ciel ; sa nature est différente et il n’est pas comme l’un de nous. » (Hénoch 106 : 7)

Mathusalem entendant cela, voyagea loin pour rencontrer Enoch et lui raconta ce qui s’était passé ; Après avoir tout entendu, il répondit :

« Le Seigneur fera quelque chose de nouveau sur la terre, car dans la génération de mon père Jared, certains des anges du Seigneur ont transgressé la parole de Dieu et sa loi, se sont unis dans le péché aux filles des hommes et ont eu des enfants. Ces enfants issus de cette union étaient des géants, non selon l’esprit, mais selon la chair. Pour cette raison, Dieu détruira la terre avec un grand déluge et il y aura une grande destruction et un grand châtiment. Et ce fils qui est né de ton fils sera sauvé, et ses enfants avec lui. Et toute l’humanité restante mourra. » (Hénoch 106 : 13-17)

Le Grand Architecte de l’Univers, qui est Dieu, a révélé son plan à Noé, lui accordant, ainsi qu’à sa famille et à de nombreux animaux, la primauté d’être sauvé du déluge et du déluge, qui dureraient 40 jours et 40 nuits.

Pourquoi un tel privilège ? Parce qu’il était juste et suivait les enseignements divins ou parce qu’après tout, il était un « géant », le fils d’un des « fils de Dieu venus du ciel » ?

Ce sont des doutes insolubles.

Après le déluge, Noé a commencé le processus de repeuplement de la Terre. Par conséquent, selon la Bible, l’humanité est admise comme étant sa descendance.

Dans tous les cas, quels que soient les aspects religieux, les croyances, les conceptions et les interprétations, nous devrions tous suivre sept lois fondamentales de la moralité, connues sous le nom de Sept lois de Noé.

Ils ont reçu ce nom parce que, comme mentionné ci-dessus, Noé représente l’ancêtre de toute l’humanité. Les lois Noahide sont des lois simples qui visent à propager la moralité et un comportement approprié pour chaque être humain.

Ce sont donc les Sept Lois de Noé [4] :

Avodah zarah ( עבודה זרה) – Ne commettez pas d’idolâtrie ;

Birkat Hachem ( ברכת השם) – Ne blasphème pas ;

Shefichat damim ( שפיכות דמים) – Ne tuez pas ;

Gezel ( גזל) – Ne volez pas ;

Gilui arayot ( גילוי עריות) – Ne commettez pas d’immoralité sexuelle ;

Ever min ha-chai ( אבר מן החי) – Ne maltraitez pas les animaux (il est uniquement permis de tuer un animal pour se nourrir) ;

Dinim ( דינים) – Établir des systèmes et des lois d’honnêteté et de justice.

Il y a aussi le rapport d’une loi supplémentaire, qui est la pratique de la charité et les actes de bonté et de bonté.

Quelle est l’importance de Noé pour la franc-maçonnerie ? Ou pourquoi étudier Noé ?

La mystique juive révèle qu’avant le Déluge, le monde physique était insensible à la réalité spirituelle. Les hommes sont devenus corrompus parce qu’ils ne croyaient pas avoir d’obligation ou de responsabilité morale.

La Kabbale révèle que les eaux du Déluge étaient un grand mikvé, le bain rituel qui purifie les objets et, principalement, le corps et l’âme des êtres humains. Les « eaux de Noé » qui ont inondé le monde ont purifié la matière physique, permettant à ses habitants une plus grande conscience de la réalité divine et une plus grande connexion spirituelle entre l’homme et son Créateur.

« Il a plu sur la terre pendant 40 jours et 40 nuits » (Genèse 7:12)

Mais pourquoi exactement 40 jours ? Le nombre 40 est lié à la purification et le but du Déluge était de nettoyer et purifier le monde. Pour être valide, un mikvé (étendue d’eau, source ou lac) nécessite un minimum de 40 mesures d’eau de pluie ou d’eau de source naturelle. De même, les eaux du Déluge proviendraient de l’eau de pluie et de sources naturelles sur Terre, inondant progressivement le monde pendant 40 jours.

Après purification, émergent les Sept Lois de Noé [4], qui représenteraient un chemin pour les êtres humains vers une vie honorable et morale, tant dans leurs actions en tant qu’individu que dans la société.

La société humaine ne peut fonctionner de manière morale et correcte que si elle est organisée et juste. Les êtres humains doivent établir des lois civiles et les faire respecter par la justice. Les maux de la société – violence, criminalité, mauvais comportement, injustice ou pauvreté – doivent être combattus. Les êtres humains ne peuvent ignorer les lois civiles et s’attendre à ce que la justice divine corrige les erreurs de leurs sociétés.

La franc-maçonnerie a choisi les symboles comme objets d’étude, visant l’amélioration morale et spirituelle de l’individu. Et en cela, elle n’est pas différente des religions ou des autres sciences.

La franc-maçonnerie a été définie à maintes reprises en disant que « c’est une science morale, voilée par des allégories et clarifiée par des symboles » ; exprime exactement le principe que nous venons d’annoncer : la franc-maçonnerie est une science, une philosophie, un système de doctrines qui s’enseigne d’une manière particulière à travers des allégories et des symboles. C’est son caractère interne, car les cérémonies sont des ajouts externes qui n’affectent pas son essence.

La philosophie de la franc-maçonnerie a pour objet la contemplation du caractère divin et humain.

Notre philosophie considère le Grand Architecte de l’Univers, qui est Dieu, comme un être éternel, existant en soi, contrairement à la mythologie des peuples anciens surchargée de multiples dieux et déesses, demi-dieux et héros ; A l’homme en tant qu’être immortel, dans cette vie, est réservée la préparation à l’autre, éternel et futur, en opposition identique à la philosophie de l’Antiquité qui limitait l’existence humaine à la vie présente.

En définissant les descendants de Noé comme Noachites, on avait l’intention de perpétuer l’idée que la justice peut vaincre les puissants et que les humbles peuvent aussi l’obtenir. Ainsi, l’orgueil, la vanité et l’égoïsme sont combattus.

Tous les êtres humains devraient s’efforcer de soutenir les pauvres et les sans défense.

Noé était un prédicateur de justice. Par conséquent, les êtres humains, leurs descendants, doivent être justes et corrects les uns envers les autres, que ce soit dans le domaine professionnel ou personnel et, surtout, en tant que francs-maçons.

Il est inconcevable que dans la Franc-Maçonnerie on puisse assister à un manque de réponse au besoin de certains actes ! Je me permets de comprendre, avant toute conception religieuse ou divine, que le déluge  représente un rite de passage. C’est l’initiation des êtres humains à de nouvelles voies et vérités.

Le grand mikvé ou bain rituel représenté par l’événement cataclysmique divin, peut même être comparé, si l’on veut, à l’initiation maçonnique, début d’une nouvelle vie éthico-philosophique. Pas seulement l’initiation mais l’acceptation des règles de coexistence d’un certain groupe.

La véritable initiation est une alchimie mentale qui transforme l’être dans son contenu intérieur et pas seulement dans sa « coquille » apparente : « Il n’y a pas de chemin qui mène des ténèbres à la LUMIÈRE sans engagement, dévouement, tolérance et purification préalable ».

Pour cette raison, nous pouvons laisser vagabonder la libre pensée et supposer que Noé représentait l’engagement et le dévouement ; l’épuration des inondations ; et la tolérance, la réalisation ultérieure du développement spirituel.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

La médiocratie ou l’insurrection contre l’ordre moyen

En ce 1er mai, il n’est pas inutile de rappeler qu’il existe des livres qui ne commentent pas le monde mais le prennent à la gorge. Alain Deneault livre ici une charge d’une rare netteté contre le règne du moyen, la liturgie du gérable et la tyrannie du tiède. Son diagnostic est sans indulgence. Une société ne s’effondre pas seulement sous les coups de ses ennemis déclarés. Elle s’abîme plus sûrement encore lorsqu’elle consent à l’abaissement, lorsqu’elle confie son destin à ceux qui administrent tout et n’élèvent rien.

Avec Alain Deneault, la médiocrité n’est plus une faiblesse individuelle, encore moins un défaut de caractère. Elle devient un système, une méthode de gouvernement, une manière d’éteindre les consciences tout en donnant à cette extinction le visage rassurant de la compétence. Ce livre n’accuse pas seulement quelques élites satisfaites d’elles-mêmes. Il dévoile un ordre plus profond, presque atmosphérique, où la pensée se rétracte, où la parole publique s’évide, où la dignité commune s’use à force d’être ramenée à des procédures, à des indicateurs, à des arbitrages sans souffle.

Dans cette édition de poche parue en 2025, d’abord publiée au Québec chez Lux Éditeur en 2013, Alain Deneault rassemble La médiocratie, Politique de l’extrême centre et « Gouvernance ». Ce triptyque forme un bloc d’une redoutable cohérence. L’auteur y démonte la montée d’un langage gestionnaire qui a colonisé jusqu’à notre manière de penser le monde. Le centre, dans cette perspective, n’est plus un lieu d’équilibre mais un dispositif d’anesthésie. Il ne cherche pas la justice. Il neutralise. Il ne pacifie pas. Il dissout. Il ne protège pas le bien commun. Il le remplace par l’administration sans fin de compromis toujours favorables à l’ordre établi.

Ce qui donne à ce livre sa puissance singulière, c’est qu’Alain Deneault ne s’arrête jamais à la surface des choses

Il ne dénonce pas seulement la bêtise voyante, le cynisme grossier ou l’arrivisme ordinaire. Il met au jour un régime mental dans lequel la moyenne devient idéal, l’ajustement devient vertu, la prudence devient renoncement. Alors il ne s’agit plus d’édifier mais de gérer, plus de juger mais d’évaluer, plus de servir la cité mais d’en réguler les flux. Le politique perd sa chair, la langue perd sa coupe, l’action perd sa hauteur. La médiocratie n’est pas le désordre. Elle est pire. Elle est l’ordre abaissé, rendu acceptable, normalisé, presque désirable.

Pour une lecture maçonnique et initiatique, l’ouvrage atteint un point névralgique. Il nous rappelle que toute décadence collective commence par une déformation intérieure. Lorsque la rectitude cède devant la conformité, lorsque le discernement s’efface devant le réflexe, lorsque la parole pesée est remplacée par le jargon, ce n’est pas seulement l’espace public qui se corrompt. C’est l’homme lui-même qui se rapetisse. Alain Deneault montre avec une grande fermeté que la médiocratie fabrique des experts sans vision, des responsables sans conscience, des citoyens sans souffle. Elle aime les êtres adaptables, non les êtres debout. Elle préfère les profils aux caractères, les exécutants aux consciences, les gestionnaires aux bâtisseurs. Pour nous qui savons qu’aucune pierre ne devient juste sans travail, sans heurt, sans exigence, ce livre agit comme une mise en demeure. Il rappelle qu’une civilisation se défait lorsque l’œuvre de taille est abandonnée au profit du rabotage général.

Philosophe québécois, né en 1970 en Outaouais, docteur de l’Université Paris VIII, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris, Alain Deneault enseigne la philosophie et la sociologie à l’Université de Moncton. Son œuvre s’inscrit dans une lutte constante contre les puissances d’opacification du monde contemporain. De Noir Canada, pillage, corruption et criminalité en Afrique à Offshore, puis à Bande de colons et Mœurs, il poursuit une même tâche, restituer aux mots leur tranchant, à la pensée sa tenue, au politique son sérieux. Cette continuité donne à La médiocratie une portée plus vaste qu’un essai de circonstance. Nous sommes devant une œuvre de dévoilement, au sens fort, c’est-à-dire une œuvre qui arrache les voiles dont le temps recouvre ses propres abdications.

Il y a dans ces pages une vigueur qui ne cherche jamais à plaire

Alain Deneault n’écrit pas pour apaiser. Il écrit pour réveiller, pour rompre le charme, pour contraindre l’esprit à sortir de la torpeur administrée. Son livre a quelque chose d’un contre-poison. Il rend à la critique sa nécessité et à la pensée sa fonction de combat. Dans un monde saturé d’expertises, de procédures, de gouvernance et d’éléments de langage, il sauve une chose devenue presque subversive, la possibilité d’une parole droite. Et cette droiture-là, aujourd’hui, a déjà valeur de geste révolutionnaire.

À l’heure où tant d’institutions ne savent plus que gérer leur propre épuisement, Alain Deneault rappelle une vérité sévère et salutaire. Le contraire de la médiocrité n’est pas l’excellence marchande.

C’est la tenue, la hauteur, la force de refus. Autrement dit, la part indomptable de l’esprit.

Toute ressemblance avec des personnages connus, hommes politiques, grands maîtres ou autres autorités de circonstance serait purement fortuite, à ceci près que le réel, dans sa malice, s’obstine parfois à reproduire les mêmes travers sous des noms, des fonctions et des visages différents. Si quelques lecteurs s’avisent d’y reconnaître une figure publique bien identifiable, cela ne dira sans doute pas grand-chose du texte, mais beaucoup de l’époque qui rend ces ressemblances si aisées.

La médiocratie – Précédé de Politique de l’extrême centre et suivi de « Gouvernance ». Le management totalitaire

Alain DeneaultPollux, 2025, 336 pages, 10 € / Pour commander

À Tsitsernakaberd, le Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF fait mémoire avec l’Arménie

Le 24 avril 2026, le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France (GCG-RF GODF) a pris part, à Erevan, à la commémoration nationale du génocide arménien.

GCG-RF-GODF,-bannière

Au mémorial de Tsitsernakaberd, haut lieu de recueillement du peuple arménien, une délégation conduite par Jean-Francis Dauriac et Patrick Lafourcade a déposé une gerbe au nom du Grand Chapitre Général et du Grand Orient de France. Un geste fraternel, mémoriel et profondément humaniste, dans le prolongement de l’implantation du Rite Français dans le Caucase du Sud.

Il est des lieux où la pierre ne se contente pas de porter le souvenir

Mount Ararat and the Yerevan skyline in spring as viewed from the Cascade (Cafesjian Center for the Arts)

Elle le tient debout. Elle l’élève. Elle l’offre au ciel comme une parole silencieuse adressée aux vivants. Le mémorial de Tsitsernakaberd, à Erevan, appartient à cette famille de monuments où l’architecture devient conscience. Le 24 avril 2026, le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France y a inscrit un geste fort, en participant à la commémoration nationale du génocide arménien et en déposant une gerbe au nom du Grand Chapitre Général et du Grand Orient de France.

Cette présence en Arménie s’est ajoutée à la commémoration organisée à Paris par le Grand Orient de France

Elle lui a donné une profondeur particulière, celle d’un déplacement vers la source même de la mémoire arménienne, dans ce lieu où chaque 24 avril des milliers de personnes viennent se recueillir devant la flamme éternelle. En France, le génocide arménien de 1915 est reconnu par la loi du 29 janvier 2001, et le décret du 10 avril 2019 a fixé au 24 avril la commémoration annuelle, avec une cérémonie organisée chaque année à Paris. Le choix du 24 avril renvoie à l’arrestation, à Constantinople, de plusieurs centaines de responsables, intellectuels et représentants de l’élite arménienne en 1915.

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Cette date est devenue, pour les Arméniens, le seuil mémoriel du génocide

Le musée institut du génocide arménien rappelle que les arrestations du 24 avril 1915 ouvrirent une phase décisive de l’extermination, tandis que le United States Holocaust Memorial Museum souligne que cette rafle est aujourd’hui commémorée comme le commencement du génocide. Le mémorial de Tsitsernakaberd, dont l’architecture manifeste une force dépouillée et saisissante, fut achevé en 1967 sur une colline dominant Erevan.

Le complexe est dédié à la mémoire des Arméniens victimes du premier génocide du XXe siècle

Il est devenu un lieu de pèlerinage national et international. La ville d’Erevan décrit l’ensemble autour de trois grands éléments symboliques, le mur mémorial, le sanctuaire de l’Éternité avec sa flamme, et la colonne Reborn Armenia, image verticale d’une Arménie blessée mais relevée.

Dans ce paysage de pierre, de silence et de ciel, la délégation du Grand Chapitre Général du Rite Français a pris part à la grande marche mémorielle.

Les Sœurs et Frères géorgiens, arméniens et de plusieurs pays voisins ont accompagné la délégation française, aux côtés des corps constitués de l’Arménie et d’une foule considérable. Le geste maçonnique n’avait rien d’un simple protocole. Il disait une fraternité active, une mémoire partagée, une fidélité à l’universel lorsque l’universel refuse l’oubli.

Jean-Francis Dauriac

La délégation était conduite par Jean-Francis Dauriac, Grand Secrétaire aux Affaires Intérieures du Grand Chapitre Général du Rite Français, et par Patrick Lafourcade, Grand Garde des Sceaux de la Chambre d’Administration et délégué de la Région IV Côte d’Azur.

1TV Arménie

Jean-Francis Dauriac a également été invité au journal de 13 heures de la principale chaîne de télévision arménienne, 1TV Arménie. Il y a rappelé que la commémoration arménienne adresse chaque année au monde un message qui lie l’humanisme universel à la dénonciation claire des inhumanités.

Cette présence du Grand Chapitre Général s’inscrit aussi dans une dynamique plus large

Le communiqué du GCG-RF GODF rappelle l’implantation du Rite Français dans le Caucase du Sud, notamment autour de la Loge du Grand Orient de France Les Enfants d’Ararat, dont les feux avaient été allumés par Philippe Guglielmi lorsqu’il était Grand Maître. Il évoque également la création, l’an dernier, du premier chapitre de Rite Français à Tbilissi, en Géorgie, La Rose et la Vigne, dont presque tous les membres étaient présents à Erevan.

Ce mouvement se poursuivra avec la création annoncée d’un premier chapitre arménien, Sagesses d’Ararat, dont l’allumage est prévu le 21 septembre prochain, date de la fête nationale de l’Arménie.

Le nom même de ce futur chapitre porte une densité symbolique évidente

Représentation de l’arche de Noé se posant sur la « montagne d’Ararat »

Ararat n’est pas seulement une montagne. Il est une arche intérieure, une hauteur de mémoire, un lieu de relèvement. Dans l’imaginaire biblique, historique et arménien, il désigne à la fois la blessure de l’exil, la permanence d’un peuple et l’espérance d’une terre spirituelle.

Une tenue exceptionnelle a enfin permis aux francs-maçons présents de se réunir et au Grand Chapitre Général de nouer des contacts avec les autorités du pays, dont il a été rendu compte aux instances du Grand Orient de France.

Là encore, le symbole rejoint l’action

Les Ordres de Sagesse ne se tiennent pas au-dessus du monde. Ils invitent à descendre dans la cité avec une conscience plus haute, à faire de la mémoire non un tombeau mais une vigilance, non une plainte sans issue mais une fidélité active à la dignité humaine.

À Tsitsernakaberd, le Grand Chapitre Général du Rite Français n’a pas seulement déposé une gerbe

Il a posé un signe. Devant la flamme éternelle, la franc-maçonnerie a rappelé que la lumière initiatique n’a de sens que lorsqu’elle éclaire les ténèbres de l’histoire, qu’elle nomme les crimes, qu’elle refuse l’oubli et qu’elle tient, avec les peuples meurtris, la promesse obstinée d’une humanité plus juste.

Sources : Communiqué du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France, Paris, 24 avril 2026 ; Armenian Genocide Museum-Institute, histoire et description du mémorial de Tsitsernakaberd ; Erevan, présentation du complexe mémoriel de Tsitsernakaberd ; Légifrance, loi du 29 janvier 2001 et décret du 10 avril 2019 relatifs à la reconnaissance et à la commémoration du génocide arménien. Photos GCG-RF GODF.