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Louise Michel, la liberté chérie au cimetière de Levallois

Vendredi 1er mai 2026, à 15 h, la Grande Loge Féminine de France s’est retrouvée au cimetière communal de Levallois-Perret pour rendre hommage à Louise Michel.

Une cérémonie fidèle, fraternelle et profondément maçonnique, née en 2012 à l’initiative de Denise Oberlin, ancienne Grande Maîtresse de la GLFF.

Il est des rendez-vous qui, d’année en année, cessent d’être de simples commémorations pour devenir des actes de fidélité.

Celui que la Grande Loge Féminine de France consacre à Louise Michel, chaque 1er mai, devant sa tombe au cimetière communal de Levallois-Perret, dans les Hauts-de-Seine, aux portes ouest de Paris, appartient à cette catégorie.

On n’y vient pas seulement saluer une figure de l’histoire

On y vient entendre encore battre, sous la pierre, le cœur insurgé d’une femme qui fit de la liberté une passion, de la justice une exigence, de l’éducation un combat et de la fraternité une pratique.

Ce 1er mai 2026, la Grande Loge Féminine de France, par l’intermédiaire de sa Commission nationale d’histoire et de recherche maçonnique, a de nouveau réuni sœurs, frères, amis, représentants et fidèles de cette mémoire autour de la sépulture de Louise Michel.

Catherine, présidente de la Commission

La cérémonie fut ouverte par Catherine, présidente de la Commission, qui rappela la fidélité de ce rassemblement depuis quinze ans, remerciant la municipalité de Levallois-Perret, sa maire Madame Pottier-Dumas, ainsi que Madame Isabelle Prigent, conservatrice du cimetière. Elle salua également la délégation du Conseil fédéral de la GLFF conduite par la Grande Maîtresse Liliane Mirville.

Le choix du 1er mai n’est évidemment pas anodin

Depuis le massacre de Fourmies en 1891, cette date porte la mémoire des travailleurs tombés pour davantage de droits, de justice et de liberté. Quelle autre date pouvait mieux accueillir celle qui osa dire devant ses juges qu’elle appartenait à la révolution sociale. La cérémonie de Levallois ne sépare jamais la mémoire ouvrière, la mémoire communarde, la mémoire féministe et la mémoire maçonnique. Elle les réunit comme autant de colonnes d’un même Temple humain.

Depuis 2012, cette cérémonie est devenue un rendez-vous majeur de la mémoire maçonnique féminine.

Cette année, l’évocation fut centrée sur la personne même de Louise Michel

Non pas une Louise de statue, éloignée, immobilisée dans l’héroïsme, mais une Louise vivante, suivie étape par étape depuis son enfance jusqu’à son dernier souffle. Denise, Chantal, Noëlle, Françoise, Nicole et Liliane Mirville ont ainsi fait entendre les grandes stations d’une existence hors norme, comme autant de degrés d’une initiation par l’épreuve, l’engagement et le don de soi.

Denise rappela d’abord l’enfance de Clémence Louise Michel

Denise Oberlin

Née le 29 mai 1830 au château de Vroncourt, Louise Michel fut une enfant illégitime, fille de Marianne Michel, élevée entre deux mondes. De cette origine blessée, elle ne fit jamais une honte, mais une vérité assumée. Très tôt, l’instruction, la lecture, la musique, la botanique, la peinture et le goût du savoir ouvrirent en elle cet espace intérieur où la révolte future trouva ses premières racines. Devenue institutrice, elle refusa de prêter serment à l’Empire et ouvrit une école libre. Déjà, l’enseignement était pour elle un acte d’émancipation.

Chantal fit revivre la Louise communarde

Chantal

Celle de Montmartre, des barricades, du comité de vigilance des citoyennes du 18e arrondissement, de la Commune proclamée le 28 mars 1871. Ambulancière et combattante, institutrice et insurgée, elle ne dissocia jamais l’éducation du peuple et la défense de la liberté. Devant le conseil de guerre, elle refusa de se défendre comme on demande grâce. Elle regarda ses juges en face et assuma la responsabilité de ses actes. Cette parole, aujourd’hui encore, traverse le temps avec une puissance presque biblique. Elle n’est pas seulement bravoure. Elle est verticalité.

Puis vint l’évocation de la déportation en Nouvelle-Calédonie

Là encore, Louise Michel refusa les catégories imposées. Condamnée comme les hommes, elle voulut subir le même sort qu’eux. Au bagne, elle découvrit la brutalité coloniale, mais aussi la dignité du peuple kanak.

Noëlle

Elle se rapprocha de lui, recueillit ses récits, apprit ses mots, fonda une école, désobéit lorsque l’administration tenta de l’en empêcher. La communarde devint alors l’une des premières grandes consciences anticoloniales françaises. Dans cette île lointaine, la déportée poursuivit son œuvre d’institutrice, de passeuse, de sœur humaine des vaincus.

Françoise rappela ensuite le retour de Louise Michel en France après l’amnistie générale

Françoise

En novembre 1880, elle revint à Paris accueillie par une foule immense. Mais Louise n’était pas femme à rentrer dans le rang. Elle reprit conférences, meetings, écriture, combats sociaux, prises de parole en faveur des sans-travail, des femmes, des enfants et des détenus. Elle connut encore la prison, les procès, les surveillances policières, les expulsions. Rien ne la détourna de son idéal. Elle fut de celles qui payèrent leur parole au prix de leur corps, de leur santé et de leur repos.

Nicole

Nicole insista sur la force d’engagement de cette femme libre, communarde, anarchiste, féministe, pédagogue, auteure, militante de la cause sociale, défenseure de l’instruction, du salaire égal, du mariage libre et de la dignité des opprimés.

Elle rappela que Louise Michel avait participé aux grands moments de l’histoire à égalité avec les hommes, avec une indépendance farouche, un courage sans égal et cette énergie intérieure qui défiait tous les pouvoirs.

Enfin, la cérémonie rappela l’entrée tardive de Louise Michel en franc-maçonnerie

Liliane Mirville, Grande Maîtresse

Le 13 septembre 1904, à l’âge de 73 ans, elle fut initiée au sein de la loge La Philosophie Sociale n°2 de la Grande Loge Symbolique Écossaise Mixte, à l’Orient de Paris. Présentée par Madeleine Pelletier, elle fut accueillie par Charles Malato. Quelques mois plus tard, elle s’éteignait à Marseille, le 9 janvier 1905.

Ce moment maçonnique, si tardif et pourtant si naturel, apparaît comme le sceau symbolique d’une vie entière déjà initiatique

Louise Michel n’a pas attendu le Temple pour chercher la Lumière. Elle l’a cherchée dans l’école, dans la rue, dans l’exil, dans la prison, dans les yeux des enfants pauvres, dans la dignité des Kanaks, dans la fidélité aux vaincus. Elle fut de ces êtres qui transforment l’existence elle-même en cabinet de réflexion.

La Grande Loge Féminine de France trouve en elle une figure tutélaire parce que ses valeurs rejoignent profondément les siennes.

La GLFF rappelle dans ses statuts la recherche constante et sans limite de la vérité et de la justice dans le respect d’autrui, afin de contribuer au perfectionnement de l’humanité. Elle se définit comme une école de vie fondée sur la liberté, la tolérance, le respect de l’autre et de soi-même, comme une alliance universelle de solidarité, et comme un ordre initiatique où l’on se construit pour mieux construire la société.

Ce lien entre travail intérieur et action extérieure donne tout son sens à l’hommage de Levallois.

La GLFF ne célèbre pas Louise Michel comme une icône lointaine, mais comme une sœur de combat, de pensée et de transmission

Dans la tradition maçonnique féminine, la transmission n’est pas un savoir immobile. Elle est un passage. Elle est une méthode reçue, éprouvée, travaillée, enrichie, puis confiée à d’autres mains. Elle unit les symboles, le rituel, la pensée, la parole et l’action. Elle fait de chaque loge un atelier où se prépare une présence plus juste au monde.

C’est pourquoi l’un des moments les plus émouvants de l’après-midi fut peut-être le plus simple

Un père était venu avec son jeune fils. L’adolescent connaissait Louise Michel comme une station de métro de Levallois-Perret. Il voulait savoir qui était cette femme dont le nom accompagne chaque jour les voyageurs. En écoutant les interventions, il découvrit une institutrice, une combattante, une déportée, une féministe, une franc-maçonne, une femme libre. La transmission avait quitté le seul domaine du discours. Elle était devenue acte.

Ce détail dit tout. Une station de métro peut être un nom parmi d’autres. Une cérémonie peut en faire une porte.

Le jeune homme qui ne savait presque rien de Louise Michel repartait avec une figure, une histoire, une exigence.

Voilà peut-être l’une des plus belles réussites de cette journée. Faire sortir la mémoire du marbre. La remettre en circulation. La confier à ceux qui viennent après.

Dans sa conclusion, Liliane Mirville remercia la maire de Levallois-Perret, la conservatrice du cimetière, Catherine et les sœurs qui avaient présenté leurs travaux.

Catherine, présidente de la commission

Elle rappela aussi sa présence, le matin même, au Père-Lachaise pour saluer les communards, avec Carole, adjointe à la Grande Chancelière, et Marie-Hélène, Grande Experte. Elle évoqua Louise Michel comme une héroïne de la Commune, une femme de courage, de détermination, de force, une femme qui osa passer à l’action pour défendre la liberté, cette liberté qu’elle nomma « liberté chérie ».

Puis vint Le Temps des cerises

Ce chant, devant la tombe de Louise Michel, n’était plus seulement une mélodie connue. Il devenait une offrande. Jean-Baptiste Clément n’était plus seulement un nom dans l’histoire de la Commune. Il redevenait ce fil rouge qui relie la douleur à l’espérance, l’échec apparent à la promesse, les morts du mur aux vivants du cortège. Les voix réunies faisaient de la chanson une chaîne d’union.

La cérémonie s’acheva ensuite par un déplacement vers la tombe de Théophile Ferré et de sa sœur Marie, si proche de Louise Michel

Là encore, la mémoire devenait fraternelle, concrète, incarnée. Théophile Ferré, fusillé en 1871, fut pour Louise l’un des grands amours de cœur et de combat. Dans ce cimetière de Levallois, les tombes ne sont pas de simples repères funéraires. Elles dessinent une géographie sensible de la fidélité.

En rendant hommage à Louise Michel, la Grande Loge Féminine de France rappelle que l’initiation n’est pas fuite hors du monde, mais manière plus exigeante d’y entrer. Elle rappelle que la parole des femmes libres, responsables et engagées n’est pas une parole d’accompagnement, mais une parole fondatrice. Elle rappelle enfin que la Tradition, lorsqu’elle est vivante, ne conserve pas seulement le passé. Elle prépare l’avenir.

Sous le ciel de Levallois, devant la tombe de Louise Michel, enterrée avec sa mère, la mémoire n’a pas parlé au passé. Elle a parlé au présent.

Elle a rappelé que la liberté n’est jamais acquise, que la justice n’est jamais achevée, que la transmission n’est vraie que lorsqu’elle devient acte. Et peut-être qu’en ce 1er mai 2026, le plus bel hommage rendu à Louise fut celui de ce jeune garçon venu pour comprendre un nom de métro, et reparti avec la rencontre d’une femme debout.

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Moïse, le porteur de la Loi »

Cette semaine, notre miroir du temps s’ouvre sur une figure fondatrice : Moïse, porteur de la Loi, passeur entre le tumulte du désert et l’exigence de l’Alliance. Dans la mémoire maçonnique, il incarne la transmission, la rigueur et la verticalité, trois vertus qui éclairent le travail intérieur comme l’édification collective.

Dans cet entretien imaginaire, Moïse répond à nos questions comme on interroge un homme de seuils, de silence et de lumière. Son chemin, marqué par l’épreuve, la parole reçue et la responsabilité, entre en résonance avec les interrogations de l’initié qui cherche à tailler et à polir sa pierre brute.

Entretien avec Moïse

Moïse, si vous deviez résumer votre personnalité en une image, que choisiriez-vous ?

Moïse : Je suis l’homme du passage. J’ai quitté un monde pour conduire un peuple d’une terre de servitude à une terre de liberté, qui sera fondatrice de son identité. Toutefois, serviteur de l’Éternel, je mourrai dans le pays de Moab et il reviendra à Josué, mon successeur, d’accompagner le peuple hébreu jusqu’en Terre promise. Pour ma part, jamais, je n’aurai confondu la marche, c.-à-d. le chemin, avec son terme, c.-à-d. le point lointain d’arrivée, que je n’aurai moi-même pas atteint. En définitive, ma vie n’aura été qu’une traversée, une traversée partielle, que ma mort aura interrompue.

Pourquoi vous appelle-t-on le porteur de la Loi ?

Moïse : Parce que j’ai reçu et transporté physiquement et spirituellement cette Loi.

En redescendant du Sinaï, avec les tables écrites du doigt de Dieu, je m’approche du camp où séjournent les miens, j’entends alors la foule chanter et danser autour d’un veau d’or avec lequel, en mon absence. elle s’était fabriqué un dieu. Je comprends avec horreur que le peuple d’Israël a trahi son alliance. Dans ma rage et ma souffrance, je brise les tables, à la fois, pour marquer cette rupture et pour éviter que le trésor que je rapportais ne puisse tomber un jour en des mains idolâtres. Ce faisant, je montre à mon peuple que je contrôle la loi et que je suis capable de prendre des décisions sans faire appel à Dieu, y compris en des circonstances gravissimes qui L’affectent directement. Mieux encore, je réécrirai moi-même les Tables de la Loi et les placerai dans un coffre sacré, l’Arche d’Alliance, qui accompagnera ensuite le peuple d’Israël, au cours de ses pérégrinations dans le désert. Le bagage matériel qu’a représenté l’Arche d’Alliance est modeste dans ses proportions. Ce qui compte surtout, c’est la Loi, en tant que telle, viatique spirituel qui doit nourrir l’homme, à tout instant, dans sa pensée et dans son action. C’est en cela que j’en fus le porteur, le restituteur, l’interprète et le messager.

Au cours de l’exode des Hébreux, les Tables de la loi auraient pu devenir, en leur forme originelle, d’encombrants impedimenta. Par leur aspect physique, désormais, elles manifestent leur double caractère, fixe et mobile. En tout état de cause, elles ne peuvent être considérées comme un fardeau car la Loi se propose justement comme une Voie, une direction aux différents sens du terme, une orientation, si vous préférez, avec toute la portée géographique et symbolique que son radical : l’Orient, laisse entendre. En y réfléchissant bien, cette Loi, qui paraît si impérieuse et rigide, offre, pourtant, dans sa généralité, de grandes latitudes d’interprétation et de nombreuses franges de complément, ce qu’au demeurant, l’histoire se chargera d’illustrer, dans l’espace et le temps. Si vous le permettez, j’insisterai sur un dernier point : cette Loi ne me fut pas donnée pour être possédée, mais transmise. Ainsi, pour répondre pleinement à votre question, porter la Loi, c’est accepter de n’en être que le gardien temporaire, tout en veillant à l’observer scrupuleusement, au service de ceux dont le destin vous est confié.

C’est une transition toute trouvée pour la question qui suit : la Franc-maçonnerie, qui appartient au corps des grandes traditions, s’attache également à la transmission. Que vous inspire ce mot ?

Moïse : Merci de me donner l’occasion d’affiner un peu mon propos précédent. Transmettre n’est précisément pas répéter à l’identique. C’est, en priorité, faire passer une flamme sans l’éteindre. Celui qui reçoit doit comprendre qu’il n’est pas – pas plus que vous ne le fûtes – propriétaire de la lumière et qu’il est, à son tour, son détenteur provisoire, dans une chaîne qui se perpétue.

Dans cette perspective, que signifie pour vous la rigueur ?

Moïse : La rigueur est la forme visible de la fidélité. Elle empêche le geste de se corrompre et la parole de se dissoudre. Sans elle, la liberté devient confusion. La rigueur peut paraître sévère mais elle n’est pas insensible. Celle à laquelle je fais référence et que j’ai prise comme modèle est dépourvue de toute cruauté et ne vise qu’à la justice et à l’exactitude. L’ordre que j’ai voulu servir de mon mieux se pose toujours en termes d’équilibre et d’un équilibre qui regarde l’avenir. C’est cela qu’il faut établir ou rétablir. La rigueur qui sous-tend l’action s’efforce, dans le même esprit, de garantir la régularité des choses, l’authenticité des processus. Dans sa plénitude, la rigueur s’efface, sans se dissiper pour autant (car elle maintient le jeu nécessaire des forces) et ce, pour laisser passer le souffle des origines. Malgré tout, il me semble qu’aujourd’hui, on peut dépasser le côté archaïque des châtiments. tout en conservant en mémoire ce qu’ils nous disent du destin des hommes et qui est loin d’être aboli – des hommes qui ne savent toujours pas marcher droit, qui n’ont toujours pas su trouver le sens de leur verticalité, l’exigence que cela comporte.

Justement, la verticalité, au sens spirituel, que représente-t-elle, pour vous ?

Moïse : La verticalité relie l’homme à ce qui le dépasse, à ce qui est plus grand, plus haut que soi. Pour ce que j’en sais – et j’en porte témoignage –, il s’agit de Dieu. Il commença par bruisser, depuis un buisson ardent, et se fit reconnaître de moi par son nom ineffable. Puis, toujours depuis ce modeste arbuste du mont Horeb, qui brûlait sans jamais se consumer – comme une Lumière résistant à la mort –, sans que je le sache exactement, Yahvé clama avec la force du brasier ou murmura dans ses crépitements Sa Parole qui se révéla comme celle de l’Être-Source. Il l’inscrivit, alors, sur des tables de pierre.

Cette Parole surplombe l’homme qui La reçoit dans Sa verticalité et, loin d’être foudroyé par cette verticalité, il est institué par elle. C’est ainsi qu’il apprend à se tenir droit, non seulement pour accomplir les actes de sa vie mais pour s’accomplir lui-même. C’est cette verticalité qui l’empêche de ramper à tout moment, dans cette course de l’instant qui le rendait naguère encore sinueux. En un mot, la verticalité exhorte l’homme à se tenir debout, devant la conscience, face à la Loi et au silence.

Ainsi, vous avez reçu des tables de pierre. Que symbolisent-elles ?

Moïse : Ce sont ces tables de la Loi dont je parlais au début de notre entretien et dont je suis, au plan plus spirituel que matériel, bien entendu, à la fois le récepteur, le porteur et le garant, comme l’histoire l’a montré. Elles disent que ce qui fonde l’homme doit être stable. Gravées comme elles l’ont été dans la pierre – pierre vive, s’il en est –, quel que soit leur support, désormais, elles traduisent l’importance de leur conservation intégrale et nous mettent en garde contre les menaces que leur oubli fait, à chaque fois, peser sur l’humanité. En fait, la Loi, si elle doit restée gravée quelque part, c’est dans le cœur des hommes, leur rappelant ainsi que l’Alliance ne repose pas sur une humeur passagère, mais sur un engagement de fond.

D’un point de vue maçonnique, par exemple, les tables de la Loi peuvent être associées à deux symboles : la Loi, au Compas – au monde de l’invisible agissant – et les tables, à l’équerre – au monde terrestre –, si bien que l’union des deux favorise l’accomplissement de l’initié. Très spontanément, une comparaison vous vient sans doute à l’esprit avec l’Autel des serments sur lequel, à différents rites, vous déposez le Volume de la Loi Sacrée, généralement la Bible, et disposez dessus, une fois ouvert, un compas  et une équerre, ces symboles, pour vous, formant hiératiquement les Trois Grandes Lumières, sachant que vous utilisez les deux instruments pour interpréter le Livre sacré. Cet ensemble de propositions, que je vous soumets, ne peut évidemment que nous rapprocher.

Sous l’angle des apprentissages, diriez-vous que le désert a été, pour vous, une punition ou un enseignement ?

Moïse : Indubitablement, le désert fut une école : il dépouille, il ralentit, il éprouve. Dans le vide, l’homme entend mieux ce qu’il fuit d’ordinaire : sa peur, sa faiblesse et, parfois, l’appel du Très-Haut. C’est une sorte de Cabinet de Réflexion à une échelle gigantesque, qui s’étend dans l’espace comme il se prolonge dans le temps. Tout cela peut être perçu comme une immense métaphore, bien sûr.

Permettez-moi de rendre incidemment ici hommage à la mémoire du très grand spécialiste français des déserts, le scientifique, naturaliste, explorateur, humaniste et érudit Théodore Monod, que certains d’entre vous, à un titre ou à un autre, ont connu. Descendant d’une lignée paternelle de cinq pasteurs protestants, il était le fils de Dorina et Wilfred Monod, fondateur de la fraternité spirituelle des Veilleurs, et il fut, lui-même, théologien, à ses heures – qui ne sont pas des heures perdues ! –, ce qu’il ne me déplaît pas de rappeler, avec une pointe d’affectueuse espièglerie, aux libres penseurs que vous êtes…

C’est entendu. Vous en conviendrez, le lien entre le désert et le silence crève les yeux… ou, paradoxalement, les tympans ! Pourriez-vous nous indiquer quel rôle le silence a joué dans votre œuvre ?

Moïse : Le silence précède la parole juste. Sans lui, la parole devient bruit. Celui qui veut transmettre doit, d’abord, apprendre à se taire pour recevoir. Le silence est le centre du cercle et le bruit se propage à 360°, bien au large et tout autour, au mieux comme des ronds dans l’eau qui, peu à peu, n’emportent plus rien que des bredouillis sans importance et, au pis, avec moult remous et force remugles. En se poursuivant, le bruit confine à une vacuité de sens, tout à fait antagonique de cet oxymore qu’est la plénitude du vide, sachant, bien entendu, que le vide n’est pas le néant. C’est pourquoi la parole qui procède du silence est, par nature, économe sinon lapidaire. Tout utile voire nécessaire qu’elle soit, on doit garder à l’esprit que la parole fragmente le monde, tandis que, seul, le silence l’embrasse.

Il est donc aussi une source de Lumière. Dans une loge, non seulement, on évoque, mais on invoque la Lumière. Comment comprenez-vous ce mot ?

Moïse : La Lumière n’est pas seulement un savoir, c.-à-d. la diffusion d’un ensemble de connaissances et de compétences. C’est une faculté qui allie discernement, responsabilité et mise en ordre intérieure. Elle révèle autant qu’elle oblige. Chacun comprend que la Lumière dont on parle est invisible à l’œil nu, pas plus qu’elle n’est visible au microscope ou au télescope, que sais-je encore, car, seul, le cœur peut en percevoir le principe actif, la puissance de rayonnement. En elle réside la vibration créatrice initiale. Elle est force de Vérité.

Revenons à votre parcours, marqué par la sortie d’Égypte. Fut-ce une libération ou une rupture ?

Moïse : Ce furent les deux. Toute libération vraie est une rupture d’avec l’asservissement, mais elle ouvre aussitôt une exigence nouvelle. On ne quitte pas l’esclavage pour sombrer dans la précipitation et l’empressement. Si la sortie d’Égypte fut une libération, elle marqua, en effet, la fin d’une épreuve mais aussi le début d’une autre.

On peut y voir la reviviscence d’un vieux principe que les Francs-maçons se sont réapproprié sous le nom de palingénésie, c’est-à-dire le fait de mourir pour renaître, et qu’ils interprètent à deux niveaux de compréhension : à l’échelon individuel, un retour à la vie et une source d’évolution qui va au delà d’une simple régénération, en impliquant une transformation profonde et salutaire de l’être, apparentée à une totale renaissance, et, à l’échelle de l’humanité, un principe, une loi universelle et permanente, où une succession de révolutions concernant les sociétés, l’histoire et les civilisations tend à réaliser une fin générale et providentielle. Sur ce dernier plan, vous êtes peut-être moins certain de votre affaire mais cela reste, néanmoins, je pense, votre horizon, votre espérance et, en cela, nous nous rejoignons.

D’ailleurs, il ne vous aura pas échappé que, même dans la perspective où je m’exprime ici, la renaissance dont nous parlons n’a rien à voir avec une résurrection – de toutes façons, cela concernerait, si j’ose dire, une autre chapelle ! Ainsi, il ne s’agit nullement de la promesse d’un quelconque au-delà mais bel et bien d’une expérience guidée par la conscience, qui s’inscrit dans une réalité vécue. Le fait de savoir si les dimensions personnelles et collectives s’y entremêlent ou simplement s’y entrecroisent ne supporte pas de doute. En revanche, chaque situation s’apprécie de façon particulière, sans, pour autant, dispenser (a priori) ni exonérer (a posteriori) de toute responsabilité. Sinon, l’idée même de liberté serait dépourvue de sens et de portée et le mouvement de l’histoire comme celui de la vie intérieure ne serait qu’un destin agencé par une volonté surnaturelle, au moyen de ficelles invisibles. L’univers serait entièrement mécanique et sans intérêt ni enjeu pour un être doué d’intelligence et de sensibilité. C’est en quoi la Parole de Dieu s’adresse à l’homme et ne saurait se substituer à celui-ci. L’homme est libre, vis-à-vis de Dieu. Il est libre, par nature.

En poussant donc la liberté jusqu’à la licence, c.-à-d. jusqu’à faillir et succomber à tous les excès, que diriez-vous à celui qui confond liberté et absence de règle ?

Moïse : Je lui dirais qu’une liberté sans loi finit par se dévorer elle-même. La vraie liberté est capable de se gouverner. Une liberté qui a pour dessein de détruire et qui s’y complaît et s’y achève, ne dresse que des tableaux macabres sans lien avec son principe de vie car la liberté sert à construire à neuf, à entretenir durablement, à découvrir et à développer avec éclat. La liberté est inséparable de l’idée de renaissance, comprise à la fois comme la saveur fraîche des commencements et le goût profond des fidélités.

C’est sans doute dans cette optique que la Franc-maçonnerie valorise le travail sur soi. Cela vous parle-t-il ?

Moïse : Oui, car nul ne peut conduire les autres s’il n’a pas commencé par se connaître et se maîtriser soi-même. Le premier temple à bâtir est celui de l’homme intérieur. Je crains qu’un certain nombre de Francs-maçons, de nos jours, aient, d’abord, pour ambition de gouverner les choses, d’avoir prise sur les événements. Ils espèrent obscurément – et à tort – que le pouvoir que les autres leur accordent remplira leur vide intérieur, à moins qu’ils n’assimilent leur agitation à une vie intérieure… C’est le fait de toute activité frénétique ou débridée, ne croyez-vous pas ?

Mutatis mutandis, ce qui est vrai pour le pouvoir l’est aussi pour l’amour. Le goût insatiable des conquêtes provient d’un manque incomblable en soi-même, de cet inconsolable « enfant intérieur » qui se manifeste chez l’adulte de multiples façons et traduit cette difficulté à poser ses limites, comme la psychologie contemporaine l’a étudié et cherche à le réparer. Il faut donc commencer par s’aimer soi-même, avant de rechercher l’amour des autres, et s’aimer soi-même ne se confond pas avec un quelconque narcissisme, une survalorisation de soi, un investissement de la libido intensivement replié sur le moi, selon les descriptions qu’on en fait aujourd’hui.

C’est, à l’inverse, une capacité de disposer d’une image complète et nuancée de soi qui ne dévalorise pas plus sa propre personne que celle de l’autre, chez un sujet qui s’efforce de cheminer dans le monde, de plain pied avec ses semblables. Telle est la base de tout, en définitive, car chaque réalisation positive repose sur la confiance que l’on peut cultiver, confiance en soi et confiance dans les autres. Certes, sans excès, c-à-d. avec mesure et lucidité, mais avec une espérance robuste qui dépasse les inévitables déceptions dont le cours d’une vie ne peut qu’être parsemé ; en d’autres termes, une espérance toujours prompte à renaître. On retrouve la même idée.

Au reste, vous-même, vous avez souvent dû affronter l’incrédulité de votre propre peuple. Comment supporte-t-on cela ?

Moïse : En acceptant que la mission ne soit pas toujours immédiatement comprise. Le guide ne cherche pas l’approbation ; il cherche la fidélité à ce qui lui a été confié. C’est précisément là que l’expression « marcher dans le désert » prend tout son sens. On affronte l’épreuve suprême de la solitude qui met à mal, pour le moins, ce que, dans la psychologie contemporaine à nouveau, vous appelez les « zones de confort » et qui tourne et retourne, fouille et fouaille cet amour de soi dont je parlais, à l’instant.

Lorsque tout le monde vous lâche, même votre Frère, il faut aller chercher en soi cette étincelle d’amour qui engendre la confiance. C’est ainsi que vous savez si, dans votre moi profond, vous avez toujours les pierres à silex qui vous permettent de la produire. Dès lors, plus rien ne vous fera peur et vous pourrez soulever les montagnes ou écarter les mers, si vous acceptez de prendre ces expressions pour des métaphores – et non au premier degré, comme je l’ai fait, moi-même ! Tout cela pour dire que rien n’est plus fort que l’amour inconditionnel, c.-à-d. sans exigence préalable, avec une acceptation totale de l’autre, sans aucune attente de retour. J’y insiste pour qu’on se comprenne bien car c’est loin d’être une mince affaire…

Quittons donc les terrains mouvants de la psychologie aussi bien que l’idée de traversée qui vous est associée, pour envisager un édifice solide. Le Temple de Salomon occupe une place importante dans l’imaginaire maçonnique. Quel regard portez-vous sur la notion de temple ?

Moïse : Un temple n’est pas seulement un édifice. C’est une forme donnée à l’ordre intérieur. Là où l’homme apprend à unir mesure, beauté et rectitude, le temple commence déjà à s’élever. C’est la matérialisation, la concrétisation des lois de notre univers. Ces lois, vous autres les Francs-maçons, vous les étudiez, dès le premier degré : loi de la gravité, loi de la Lumière, celle de l’alternance… Vos Loges recueillent des expressions et des exemples de toutes ces lois. Au demeurant, il ne suffit pas de scruter et de commenter les symboles : un universitaire le ferait mieux que vous. Aussi bien, dans votre optique, c’est à une préparation mentale que vous vous livrez car il s’agit, en fin de compte et principalement, de les sentir, de les vivre, de les mettre en œuvre, pour leur conférer une pleine validité et vitalité – l’objectif étant de les incarner tous les jours, avec fraternité, ou, comme vous le dites dans certains de vos rituels, « d’accomplir au-dehors l’œuvre entreprise dans le temple »

Ne quittons donc pas le domaine du sacré. Nous voudrions vous interroger sur la relation personnelle de Dieu avec le peuple d’Israël, relation au cœur de laquelle vous vous trouvez, avec, d’ailleurs, une autre figure centrale des Écritures, Abraham. Quel rapport entretenez-vous avec l’Alliance ?

Moïse : L’Alliance n’est pas une faveur accordée sans contrepartie. C’est une responsabilité partagée. Elle oblige autant qu’elle élève. Ces simples mots disent tout, me semble-t-il.

Merci. Comme vous le savez, la fraternité maçonnique, que vous avez évoquée tout à l’heure, cherche à unir des hommes différents. Cette ambition vous semble-t-elle légitime ?

Moïse : Elle l’est par construction, puisque les hommes sont différents par définition. Mais elle l’est sans mollesse, sans veulerie, parce qu’elle ne peut se payer du prix d’un renoncement à la vérité et à l’exigence. Soyons au clair sur deux points qui doivent, à cet égard, se combiner étroitement : l’unité n’est pas l’effacement des différences ; elle est leur mise en ordre, au service du bien commun.

Vous faites l’éloge d’une pluralité concertée or certains considèrent que leur conception de la mise en ordre, dont vous parlez aussi, ne peut qu’être univoque, l’aménagement de voies différentes leur paraissant justement équivoque, au pire sens du terme – et donc condamnable. Quel danger, à votre avis, guette celui qui se croit dépositaire d’une vérité absolue ?

Moïse : L’orgueil et l’arrogance, évidemment. Dès qu’un homme s’imagine propriétaire du Vrai, il cesse d’écouter. Or la sagesse ne peut valablement s’éveiller que là où s’arrête l’empire des certitudes.

Aussi bien, que signifie pour vous la patience ?

Moïse : La patience est le temps rendu fécond. Ce qui est juste ne s’impose pas toujours rapidement. Il faut parfois laisser mûrir les consciences comme on laisse naître le jour. Il faut accepter de sentir s’effilocher la nuit et blanchir le matin, avant de voir poindre puis rayonner l’aurore. Comme il est dit : « il fut nuit, il fut matin« . C’est dans ce sens que s’ordonnent les choses, que le monde assemble ses clartés dans la polyphonie des êtres.

Si, à ce stade, vous deviez adresser un conseil un peu solennel aux frères et aux sœurs qui vous lisent aujourd’hui, que diriez-vous ?

Moïse : Gardez la fidélité à la route, même quand la route fatigue. La pierre ne devient juste qu’à force de travail et l’Homme ne devient droit qu’à force d’épreuves consenties et assumées. C’est précisément lorsque le monde devient fou ou que les éléments se liguent contre vous, que vous êtes appelés à éprouver votre valeur et à la prouver efficacement. Il vaut mieux, alors, que vous puissiez faire fonds, à un degré satisfaisant – j’aurais pu dire : suffisant, si l’adjectif n’était ambigu dans un tel contexte –, sur l’amour que vous vous portez. Je ne parle pas de cette inclination excessive pour soi-même, de cette admiration de sa petite personne, de cette fixation affective sur sa propre image que j’ai, d’ailleurs, évoquée précédemment, qui est on ne peut plus morbide et malsaine tant elle crée une hypertrophie du moi et une obnubilation du monde, et que les exercices spirituels bannissent et balayent par leur déroulement même.

Non, je parle bien de l’amour de votre être tout entier, avec ses qualités et ses points de perfectibilité discernables et évolutifs car l’amélioration des êtres est constitutivement et indéfiniment une caractéristique de la condition humaine et c’est, d’ailleurs, à cette aspiration vers le mieux que se reconnaît l’homme de foi – et le franc-maçon, dans les diverses définitions qu’il est susceptible de donner de lui-même, de sa pratique, de son idéal ou de sa méthode, peut se considérer et peut être légitimement considéré comme un homme de foi, si l’on accepte de donner à la spiritualité un sens plus étendu que celui qu’elle avait dans l’Antiquité et plus tard aussi, et qui se limitait alors – et se limite parfois encore – à une croyance dogmatique en une religion.

Sur ce dernier plan, je ne doute pas que vous me reconnaissiez ce droit, comme vous le reconnaissez à chacun de vos membres, sachant qu’à l’inverse, ceux-ci respectent – les temps ayant changé – votre pleine liberté de conscience. Quelle que soit ma conviction intime, ce dont je me réjouis, c’est de me retrouver avec vous sur des principes et des valeurs essentielles, dont, d’ailleurs, assez largement, je présume, le contenu du Décalogue, n’est-ce pas ? Et, puisqu’on en est à distinguer les époques, des peuples de langues et de cultures variées, priant des dieux différents, ont coexisté dans l’histoire de l’humanité, pas de façon toujours sereine et durable, certes ; mais il n’en demeure pas moins que la tolérance religieuse et la protection des cultes remontent bien avant l’adoption de la loi sur la laïcité, en l’an 1905 de votre ère chrétienne, et même bien avant cette dernière, avec des compréhensions variables, des fluctuations, des accalmies et des massacres, des accommodements et des humiliations, selon les temps et les lieux. Je rappellerai, enfin, que le judaïsme, proscrivant tout prosélytisme, ne fut cause d’aucune guerre de religions et que la condition diasporique du peuple juif lui-même l’a conduit à cohabiter pacifiquement partout où il l’a pu – à l’exception, peut-être, de la Palestine d’aujourd’hui qui pose de sérieuses questions mais qui ne saurait relever de nos échanges car, vous en serez d’accord, vous ne pouvez, tout de même, pas faire parler les morts, à ce point !

Gustave Doré : Moîse

C’est ainsi que nous approchons du terme de notre entretien. Vous y avez tenu des propos très riches qui dépassent déjà de beaucoup la figure intrépide et austère que l’on retient ordinairement de vous. Vous avez bien voulu accepter d’actualiser votre pensée, à notre intention, dans de très amples proportions. Les conditions de réception de votre message nous ont conduits à l’interpréter extensivement et peut-être même abusivement. Dans ce cas, nous vous prions de bien vouloir nous en excuser, comme nous le faisons auprès de nos lecteurs, vous comme eux nous accordant, nous l’espérons, le bénéfice de la… bonne foi. Pour finir, Moïse, nous souhaiterions que vous nous donniez un résumé de vos recommandations que l’on ne confondra pas avec les Commandements… que vous appelez, du reste, les Dix Paroles.

Réponse. Eh bien, en bref, il ne suffit pas de recevoir la Loi : il faut l’incarner. La transmission n’a de sens que si elle devient transformation ou plutôt transmutation. Là se trouve la vraie verticalité. Car c’est au moment où la matière s’aligne en verticalité que la lumière peut enfin passer au travers. Alors, la Force de l’esprit qui résiste aux passions peut se conjuguer à la recherche de l’harmonie que vous nommez Beauté, pour tracer les voies de la Sagesse.

Dernière scolie vagabonde, à l’instar du nomadisme de Moïse…

Moïse demeure une figure de fondation : il ne séduit pas, il ordonne ; il ne flatte pas, il élève. Il n’en faut pas moins savoir mettre en tension son refus d’une fixité mortifère, avec l’image de statue figée que, paradoxalement, on conserve de lui : un personnage audacieux sous une allure de marbre. Aux maçons qui sont attachés à sa présence symbolique, il rappelle qu’aucun héritage vivant n’est immuable et stéréotypé mais, qu’en dépit des époques et quelle que soit l’obscurité des temps, doit demeurer un haut et même degré d’exigence dans l’appréciation et l’application des responsabilités.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

Avec Christian Doumergue, découvrez une France maçonnique entre histoire, légende et persécution

Avec Histoire de France & franc-maçonnerie, Christian Doumergue déploie une fresque vaste, nerveuse et solidement tenue sur la présence maçonnique dans le destin français. Mais l’ouvrage porte aussi en lui une discrète énigme éditoriale. La couverture annonce Histoire de France & franc-maçonnerie, tandis que la page de titre intérieure reprend Franc-maçonnerie et Histoire de France, formule qui renvoie manifestement au livre paru en 2016 chez le même éditeur.

Cette oscillation n’enlève rien à la force du volume

Elle nous invite au contraire à le lire comme une reprise augmentée, enrichie, approfondie, dont la généalogie mériterait d’être assumée plus nettement, d’autant que ce précédent titre n’est pas répertorié dans la rubrique des livres de l’auteur. Pour le reste, Christian Doumergue livre un ouvrage de transmission, de combat intellectuel et de mise en perspective, où la franc-maçonnerie cesse d’être une silhouette fantasmée pour redevenir une composante vivante, contradictoire et souvent décisive de l’histoire de France.

Il faut d’abord reconnaître à Christian Doumergue un mérite rare

Il ne traite pas la franc-maçonnerie comme un sujet marginal réservé aux initiés, ni comme une machine obscure destinée à alimenter les fabriques du soupçon. Il la replace dans le temps long national. Il la suit au plus près de la matière française, dans ses espérances, ses fractures, ses tentations, ses crises, ses fidélités et ses renaissances. Le projet est vaste, et il est mené avec une réelle efficacité narrative. Ce qui se dessine au fil des pages, c’est moins une histoire parallèle de la France qu’une histoire tressée à la sienne, tantôt visible, tantôt souterraine, tantôt prestigieuse, tantôt honnie, mais toujours insérée dans les convulsions du pays.

Le parcours proposé par Christian Doumergue embrasse un arc considérable

Il remonte aux obscurités premières, à ce temps encore brumeux où la franc-maçonnerie surgit au croisement du secret, de la sociabilité choisie, des rites de reconnaissance et des premières projections imaginaires. Très vite apparaissent les motifs fondateurs qui ne cesseront d’accompagner l’Ordre dans l’espace français, l’inquiétude devant l’inaccessible secret, le jeu des deux colonnes, les rapports complexes au clergé, la présence féminine déjà pressentie comme question vive, les lieux fermés au regard profane, la lumière promise ou redoutée, enfin toute cette dramaturgie de l’ombre et de la révélation qui donne à la maçonnerie sa puissance d’attraction autant que sa capacité à cristalliser les peurs.

L’un des intérêts du livre est précisément de montrer que la fascination maçonnique ne relève jamais d’un seul registre.

Elle est à la fois sociale, spirituelle, politique, littéraire, symbolique

Voltaire
Jeton de la loge des Neuf Sœurs (1783).

Avec Voltaire et les Neuf Sœurs, avec la Loge Rouge, avec les rêveries sur les morts, les temples, l’Égypte ou les filiations prestigieuses, Christian Doumergue rappelle combien l’Ordre fut très tôt investi comme un espace de projection. Les uns y cherchèrent un foyer de liberté, les autres un laboratoire de dissolution religieuse, d’autres encore une survivance chevaleresque ou une science cachée. C’est là une réussite du volume. Il fait sentir que la franc-maçonnerie fut sans cesse moins regardée pour ce qu’elle était que pour ce qu’elle permettait d’imaginer.

Le XIXe siècle, chez Christian Doumergue, prend un relief particulier

Victor Schœlcher

Ce n’est plus seulement le temps des songes sur l’origine ou des raffinements de la sociabilité éclairée. C’est le temps où la maçonnerie devient un acteur, un symbole, un repoussoir, un relais d’engagements et une scène de contradictions. George Sand, Lamartine, Victor Schœlcher, le prince Murat, Gérard de Nerval, puis plus loin Maria Deraismes, Madeleine Pelletier, Amélie André-Gedalge, autant de figures qui déplacent le regard. À travers elles, nous voyons une maçonnerie mêlée à la littérature, à l’anticléricalisme, à la République, à la réforme sociale, à l’émancipation féminine, à la pédagogie civique, aux utopies du progrès comme aux fractures du réel. Christian Doumergue a raison de ne pas lisser ce paysage. Il montre une institution traversée d’élans, de rivalités, de transformations profondes.

C’est même là que son livre trouve une de ses lignes de force majeures.

Loin d’un récit d’apparat, il assume les nœuds

Chute du ministère Combes suite à l’affaire des fiches – source Larousse

Il passe par la Commune, par les rouges bannières, par l’école de la République, par l’affaire des fiches, par la grande lutte pacifique, par le lent travail de la lumière dans l’épaisseur des conflits français. Autrement dit, la franc-maçonnerie n’est jamais placée hors du monde. Elle en reçoit les chocs. Elle y prend parti. Elle en partage parfois les illusions, parfois les grandeurs, parfois les déchirements. Ce refus de l’hagiographie donne à l’ensemble une tenue bien plus convaincante que les habituels panégyriques maçonniques. Mais le livre devient encore plus important lorsqu’il aborde le continent de la haine.

Car l’histoire de la franc-maçonnerie française est inséparable de l’histoire de l’antimaçonnisme.

Christian Doumergue le sait, et il y consacre des développements parmi les plus utiles du volume

Léo_Taxil_en 1880

La Synagogue de Satan, Léo Taxil, la mystification, les théories de la contre-Église, la contamination des imaginaires complotistes, Alfred Rosenberg, la persécution vichyste, l’abattage institutionnel et symbolique de la maçonnerie, puis Forces occultes en 1943 comme sommet de la dramaturgie de propagande, tout cela est replacé dans une continuité de long terme. Nous comprenons alors que la haine antimaçonnique ne procède pas seulement de la polémique. Elle fabrique des récits, des images, des mythes de substitution, des simplifications brutales qui deviennent parfois plus puissantes dans la mémoire collective que la réalité historique elle-même.

Christian Doumergue montre également que l’après-catastrophe n’efface rien

La lumière ne revient pas par décret. Il faut renaître après le chaos, panser les déchirures, affronter les persistances du soupçon, composer avec les survivances d’un imaginaire où l’Illuminati, les puissances occultes et les vieux schémas de domination viennent sans cesse recycler les antiques accusations. Les chapitres les plus tardifs du livre ont ainsi le mérite de relier l’histoire longue aux angoisses contemporaines. La franc-maçonnerie n’est pas seulement un objet du passé. Elle demeure une surface de projection pour les inquiétudes du présent.

Il faut aussi insister sur le traitement de la question féminine, car il court à travers l’ensemble du volume de manière significative

Maria-Deraismes

Du combat des femmes aux figures comme Maria Deraismes ou Madeleine Pelletier, Christian Doumergue rappelle que l’histoire maçonnique française est aussi une histoire d’ouverture contrariée, de résistance, d’invention et de déplacement des frontières symboliques. Cette dimension donne au livre une respiration supplémentaire. Elle évite de réduire l’Ordre à une chronique d’hommes, de rites et d’appareils, pour le rendre à ses batailles de reconnaissance et de justice.

La préface d’Alain Bauer mérite, elle aussi, d’être relevée avec attention

Alain-Bauer, by
Astrid-di-Crollalanza

Non pour la signature publique qu’elle représente, mais pour la façon dont elle se présente. Alain Bauer signe simplement « Alain Bauer, franc-maçon ». Cette modestie n’est pas anodine. Elle retire les titres extérieurs, elle efface l’appareil, elle revient à l’essentiel. Ce geste de sobriété contient une leçon implicite. En matière maçonnique, la qualité d’appartenance importe plus que l’étalage de fonctions. En qualifiant le travail de Christian Doumergue de « journalisme érudit éclairant l’histoire », Alain Bauer saisit très justement la nature du livre. Il ne s’agit ni d’une thèse universitaire ni d’un ouvrage de pure vulgarisation. Il s’agit d’une enquête de transmission, mobile, informée, lisible, qui cherche moins à clore le sujet qu’à le rendre intelligible.

Reste cette ambiguïté de titre, que nous ne devons pas laisser passer

Elle est trop visible pour être négligée. La couverture annonce Histoire de France & franc-maçonnerie. L’intérieur porte Franc-maçonnerie et Histoire de France. Cette seconde formulation renvoie très clairement au livre publié en 2016, Franc-maçonnerie & Histoire de France. Tout porte donc à croire que le volume de 2026 n’est pas une création ex nihilo, mais une refonte, un enrichissement, un redéploiement d’un travail antérieur. Or ce précédent ouvrage ne figure pas dans le répertoire final des livres de Christian Doumergue. Cette absence intrigue. Elle ne discrédite en rien le livre présent, mais elle introduit une légère opacité dans son histoire éditoriale. Pour un volume qui entend précisément lever les fantasmes et clarifier les filiations, cette discrétion bibliographique appelle naturellement l’attention.

Nous pouvons cependant retourner cette réserve en qualité de lecture

Car ce flottement révèle peut-être la vérité profonde de l’ouvrage. Christian Doumergue ne recommence pas son sujet, il le reprend. Il le creuse davantage. Il en déploie les ramifications avec plus d’ampleur. Il lui donne une architecture plus vaste et une inscription plus nette dans le temps français. En ce sens, le livre a la densité d’un retour maîtrisé. Il est moins un coup éditorial qu’un approfondissement.

Il convient enfin de replacer ce titre dans le parcours de Christian Doumergue

Passionné par l’histoire, l’ésotérisme et les zones d’interférence entre mémoire collective, légende et croyance, il s’est imposé depuis des années comme un auteur singulier. Ses livres sur Rennes-le-Château, sur les Templiers, sur les théories du complot, sur la France magique ou sur les figures du surnaturel dessinent une œuvre travaillée par les puissances de l’imaginaire occidental. Ce qui fait son intérêt, c’est qu’il ne se contente pas d’exposer des énigmes. Il observe comment elles naissent, comment elles circulent, comment elles contaminent ou révèlent une société. Avec Histoire de France & franc-maçonnerie, cette méthode trouve un terrain particulièrement juste. La franc-maçonnerie, en France, est l’un de ces lieux où l’histoire et le fantasme se combattent sans cesse. Christian Doumergue y entre avec une expérience réelle de ces territoires.

Histoire de France & franc-maçonnerie est donc un livre plus important qu’il n’y paraît d’abord

Parce qu’il raconte. Parce qu’il replace. Parce qu’il relie. Parce qu’il rappelle surtout que la franc-maçonnerie française n’existe ni hors du temps, ni hors du conflit, ni hors de la mémoire nationale. Elle a porté des lumières, subi des ténèbres, traversé des déchirements, suscité des fidélités et des haines.

Christian Doumergue restitue cette profondeur avec une énergie de passeur

Et la petite faille entre le titre de couverture et le titre intérieur, loin d’être insignifiante, nous dit peut-être au fond ce qu’est aussi ce livre, une transmission reprise, une histoire remaniée, une mémoire qui revient sous une forme plus vaste.

Histoire de France & franc-maçonnerie

Christian Doumergue – Alain Bauer (préf.) – Opportun éditions, 2026, 480 pages, 22,90 €

L’éditeur, le SITE

L’éloge du pouvoir… avec un Empire de 65 m2

Ce qui est fascinant dans la Franc-maçonnerie, c’est qu’un jour, un Frère a eu l’idée du maillet pour rappeler à l’ordre les orgueilleux, comme si l’outil lui-même portait en germe la sanction de la tentation. Les esprits freudiens y verraient sans doute, non sans malice, une manifestation phallique mobilisant la testostérone des plus sûrs d’eux-mêmes. Cela expliquerait aussi pourquoi le tablier vient, symboliquement, masquer les parties génitales : l’homme s’y sent alors à la fois protégé, investi, presque consacré, prêt à régner sur son petit empire, son modeste royaume d’apparat de 65 m2.

Mais tout pouvoir a son revers. Car si sa durée semble parfois sans limite, son espace réel, lui, ne dépasse guère la porte de la rue. Le trône s’arrête souvent au seuil du temple, et l’autorité, si elle n’est pas nourrie d’humilité, se dissout dès qu’elle quitte le décor où elle s’exhibe.

La prochaine fois que vous croiserez un dignitaire vaniteux, un grand maître honoris causa qu’il s’est lui-même décerné, ou quelque ancien qui garde le maillet depuis si longtemps que sa main en tremble à force d’habitude, observez bien ces figures de carton-pâte.

Elles sont si avides de se remplir d’elles-mêmes qu’elles s’affublent de superpouvoirs à durée illimitée, comme si le prestige devait compenser l’insécurité, et l’apparat masquer le vide.

Et pourtant, certains apprentis les contemplent avec envie, persuadés qu’un jour, eux aussi, accéderont à ce fauteuil, à ce rang, à ce petit théâtre d’ombre et de lumière. Ce qu’ils n’ont pas encore compris, c’est que le vrai pouvoir dans la Loge est souvent celui qu’on voit le moins : celui du couvreur. Lui a su faire vivre sa Loge pendant son mandat, puis il a eu la sagesse de retourner à l’Occident, l’épée classique en main, pour laisser mûrir en lui les fruits de ce qu’il a transmis.

Maintenant que vous connaissez la vérité, je vous invite à avoir une pensée pour tous ces malades qui nous gouvernent sans sagesse. Il faut les entourer de notre amour, car ils en ont besoin plus qu’ils ne l’admettent. Ils se sentent tellement seuls.

Légendes de France ou d’ailleurs : La Santa Compaña ou le cortège des ombres sur le chemin de Compostelle

Sur les chemins de Galice, lorsque la nuit tombe sur les pierres, les forêts et les vieux cruceiros (croix de chemin ou croix monumentale en pierre), le pèlerin n’avance plus seulement vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Il marche aussi vers les profondeurs de lui-même. Parmi les légendes les plus sombres de cette terre de brume et de ferveur, la Santa Compaña (Sainte Compagnie) demeure l’une des plus saisissantes.

Cortège d’âmes errantes, procession nocturne, avertissement de mort prochaine, elle rappelle au voyageur que tout chemin initiatique passe par l’épreuve de l’ombre avant d’atteindre la lumière.

Le chemin de Compostelle constitue un vaste réseau de routes de pèlerinage conduisant à Santiago, dont plusieurs itinéraires du nord de l’Espagne sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Il est des routes qui ne se contentent pas de conduire d’un lieu à un autre

Elles déplacent l’être. Elles l’arrachent à ses certitudes, l’allègent de ses pesanteurs, le font passer de la marche extérieure à la marche intérieure. Le chemin de Compostelle appartient à cette famille de voies où la poussière des pas devient matière spirituelle, où la fatigue du corps ouvre parfois une brèche dans l’âme.

En Galice, cette brèche prend souvent la forme d’un murmure

Le paysage y semble garder mémoire de tout. Les pierres parlent bas. Les croix de chemin veillent. Les forêts respirent comme des sanctuaires anciens. Les villages portent dans leurs murs la trace d’une foi mêlée de peurs, d’espérance et de récits venus d’un temps où le visible et l’invisible n’étaient pas séparés. La Galice aime ses légendes, et le tourisme des Rías Baixas rappelle combien la mythologie populaire demeure liée aux traditions, aux croyances et aux manières d’expliquer les phénomènes mystérieux.

Parmi ces récits, la Santa Compaña occupe une place singulière

Elle serait une procession d’âmes perdues, vêtues de sombre, avançant au cœur de la nuit. Les traditions galiciennes la décrivent comme un cortège funèbre traversant chemins, villages et abords de cimetières, parfois précédé d’une silhouette spectrale, l’Estadea, tandis que les âmes portent des cierges et que le bruit des chaînes, d’une clochette ou de chants inquiétants accompagne leur passage.

La croyance veut que rencontrer la Santa Compaña ne présage rien de bon

Elle annoncerait une mort prochaine, celle du témoin ou celle d’un proche. Certains récits évoquent la terrible charge imposée au vivant qui croise le cortège, porter la croix en tête de la marche jusqu’à ce qu’un autre malheureux prenne sa place. D’autres traditions populaires affirment qu’il faudrait se protéger en traçant un cercle au sol, en évitant de regarder le cortège ou en se réfugiant près d’un cruceiro, ces croix de pierre si présentes dans le paysage galicien.

Mais la force de cette légende ne tient pas seulement à son pouvoir d’effroi

Elle tient à ce qu’elle révèle de nous. Le pèlerin qui marche vers Compostelle avance vers un tombeau, celui de l’apôtre Jacques selon la tradition chrétienne. Il se dirige donc vers une présence fondatrice qui est aussi une absence, vers un lieu de mémoire où la mort n’est pas effacée mais transfigurée. L’UNESCO rappelle que la découverte au IXe siècle d’un tombeau tenu pour celui de saint Jacques le Majeur donna naissance à l’un des grands pèlerinages de la chrétienté médiévale.

Dans une lecture maçonnique, la Santa Compaña devient bien davantage qu’une superstition rurale.

Elle figure le cortège de nos morts intérieurs, de nos renoncements inachevés, de nos peurs non traversées

Elle marche la nuit parce que c’est dans l’obscurité que se lèvent les vérités que nous avons repoussées. Elle porte des cierges parce que même l’ombre transporte une parcelle de lumière. Elle avance en procession parce que nul être humain ne chemine seul avec ses fantômes.

Le franc-maçon reconnaît ici un langage familier

L’initiation n’est jamais simple ornement de l’existence. Elle est passage. Elle est dépouillement. Elle est confrontation avec ce qui meurt en nous pour que quelque chose de plus juste puisse naître. La Santa Compaña rappelle que le profane aussi avance entouré de spectres, illusions, ambitions, rancunes, paroles non tenues, serments oubliés. Le chemin n’est vraiment chemin que lorsque ces ombres cessent de nous suivre en silence et commencent à nous instruire.

Le cruceiro, dans cette perspective, devient un symbole majeur

Croix de pierre dressée au bord du chemin, il marque un seuil, une halte, un point d’orientation. Pour le chrétien, il renvoie au mystère de la Passion et de la Résurrection. Pour le lecteur symboliste, il indique la rencontre de l’horizontale et de la verticale. L’horizontale est celle du voyage, de la fraternité des marcheurs, de la terre parcourue pas à pas. La verticale est celle de l’élévation, de l’axe intérieur, de la lumière cherchée au-delà des brumes.

Nous comprenons alors pourquoi la légende conseille de s’y accrocher

Ce n’est pas seulement une protection magique. C’est une leçon spirituelle. Face au cortège des peurs, il faut retrouver l’axe. Face aux puissances de dissolution, il faut se tenir debout. Face au tumulte des morts qui passent, il faut s’appuyer sur ce qui relie la terre au ciel.

Le cercle de sel, lui aussi, parle au franc-maçon. Il dit la limite, la mesure, la circonférence protectrice.

Dans bien des traditions, le cercle sépare l’espace ordinaire de l’espace consacré

Il dessine une enceinte. Il rappelle que l’être doit parfois tracer autour de lui une frontière intérieure pour ne pas être emporté par les forces qui le traversent. Le sel, matière de conservation et de purification, ajoute à cette image une dimension alchimique. Il n’éloigne pas seulement le mal. Il fixe, il préserve, il empêche la corruption symbolique.

Ainsi la Santa Compaña n’est pas seulement le cortège des morts

Elle est le miroir de notre propre inachèvement. Elle apparaît à celui qui, marchant dans la nuit, découvre que le chemin extérieur ne suffit pas. Aller à Compostelle ne consiste pas seulement à atteindre la cathédrale. Il faut encore entrer dans sa propre cathédrale intérieure. Il faut reconnaître les cryptes, les chapiteaux brisés, les chapelles obscures, les tombeaux sans nom. Il faut accepter que toute lumière conquise passe par une descente.

Les anciens bâtisseurs savaient que la pierre ne devient œuvre qu’après taille, choc et patience

Le pèlerin de Galice apprend la même loi. La légende lui dit que la mort marche parfois devant lui. Mais l’initiation lui répond que cette mort peut devenir passage. La peur devient vigilance. La nuit devient enseignement. Le cortège devient appel à se réveiller.

Au fond, la Santa Compaña rappelle une vérité essentielle

Nous ne sommes pas seulement accompagnés par les vivants. Nous marchons avec nos morts, avec nos maîtres disparus, avec les générations qui ont tracé la route avant nous, avec les mémoires qui nous obligent. Le chemin de Compostelle, comme le chemin maçonnique, n’est pas une fuite hors du monde. Il est une manière de mieux habiter le monde, en sachant que chaque pas engage plus que nous-mêmes.

Si, une nuit de Galice, le pèlerin croit entendre derrière lui le frôlement d’un cortège invisible, qu’il ne se contente pas d’avoir peur. Qu’il écoute. Peut-être la Santa Compaña ne vient-elle pas seulement annoncer la mort. Peut-être vient-elle rappeler que toute initiation véritable commence lorsque l’homme accepte de rencontrer ses ombres, afin de ne plus marcher courbé sous leur poids, mais debout, enfin, vers l’Orient de sa propre lumière.

Partout où vous vivez, partout où vous voyagez, vous avez l’oreille et l’œil. Une histoire murmuré au comptoir, un nom de lieu qui sonne comme une énigme, une roche fendue que l’on dit habitée, une source à laquelle on prête une mémoire, un animal fabuleux blotti dans le folklore d’un village… Vous repérez ces récits que beaucoup entendent sans les écouter.

À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

Au Père-Lachaise, la République marcha vers le Mur des Fédérés

Vendredi 1er mai 2026, sous un soleil clair, une foule fraternelle et remarquablement nombreuse s’est rassemblée au cimetière du Père-Lachaise, à l’appel du Grand Orient de France, pour le 155e anniversaire de la Commune de Paris.

De Raoul Urbain à Arthur Ranc, de Raspail à Massol, du mausolée de Thiers au Mur des Fédérés, cette marche mémorielle fut bien davantage qu’un hommage. Elle fut une leçon de République, de laïcité, de justice sociale et de dignité humaine.

Dès 9 h 30, autour du centre du Columbarium du cimetière du Père-Lachaise, on sentit que ce 1er mai 2026 ne serait pas un rassemblement ordinaire

Le soleil donnait à la pierre cette douceur grave des matins de mémoire. Les Frères et les Sœurs arrivaient en nombre, rejoints par des citoyennes et des citoyens venus dire, par leur seule présence, que le souvenir de la Commune n’est pas une relique du XIXe siècle, mais une braise toujours vive sous les cendres de notre temps.

Certains le disaient avec émotion, presque avec étonnement heureux

Nous sommes plus nombreux que l’an dernier. Plus nombreux encore que l’année d’avant. Ce constat, repris de bouche en bouche, disait le succès remarquable de ce rassemblement, mais aussi quelque chose de plus profond. Quand les temps se troublent, quand les discours de repli gagnent, quand l’universel vacille sous les coups des passions tristes, les femmes et les hommes libres savent retrouver le chemin des lieux où l’histoire parle encore.

À cette densité fraternelle s’ajoutait une présence institutionnelle particulièrement significative

Widows-Sons, toujours présents
Georges Sérignac

Aux côtés de Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, l’événement se déroulait également en présence de trois anciens Grands Maîtres, Jean-Michel Quillardet, Grand Maître de 2005 à 2008, Georges Sérignac, Grand Maître de 2021 à 2023, et Guillaume Trichard, Grand Maître de 2023 à 2024. Leur présence donnait à cette marche une profondeur supplémentaire. Elle inscrivait le rassemblement dans une continuité vivante, celle d’une obédience qui ne sépare pas la mémoire républicaine de la responsabilité présente, ni l’hommage aux morts de l’engagement des vivants.

L’invitation signée par Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, et les membres du Conseil de l’Ordre, annonçait un parcours symbolique

Raoul Urbain, Pierre Tirard, François-Vincent Raspail, Alexandre Massol, Arthur Ranc, puis le Mur des Fédérés. Cinq stations, cinq figures, cinq manières de tenir debout devant l’histoire. Le livret distribué aux participantes et participants portait un titre à lui seul programme de mémoire et d’espérance. « Rassemblement pour la République et la laïcité, 155e anniversaire de la Commune de Paris, Chant de révolte et d’espoir ».

On y retrouvait, entre autres, Le Drapeau rouge, La Canaille, Le Chant des ouvriers, La Semaine sanglante, Le Capitaine au mur, Le Temps des cerises, La Marseillaise et L’Internationale. La cérémonie n’était donc pas seulement faite de discours. Elle était faite de voix, de chants, de pas, de corps rassemblés, comme si la mémoire devait être portée autant par le souffle que par la raison.

L’ouverture donna le ton. Une évocation vivante fit surgir les communards eux-mêmes, comme revenus à travers les siècles pour transmettre « un héritage qui est aussi votre avenir ».

La parole fut ensuite donnée à Éric Pliez, maire du 20e arrondissement de Paris, dont l’intervention rappela avec justesse que le Mur des Fédérés n’est pas un lieu de nostalgie mais un lieu d’obligation.

Au premier plan, Éric-Pliez,-maire-du-20e-arrondissement-de-Paris

Il rappela que les conquêtes sociales et démocratiques ne sont jamais acquises, que la mémoire des fédérés nous engage à poursuivre l’exigence de justice, à refuser la résignation et à défendre une République sociale et universelle.

Pierre Bertinotti plaça ensuite la cérémonie dans sa pleine dimension maçonnique et républicaine

Pierre Bertinotti, devant le crématorium-columbarium du Père-Lachaise

Il rappela que cette commémoration du 1er mai au Père-Lachaise est devenue une tradition du Grand Orient de France, non comme rituel de conservation, mais comme acte d’affirmation. La liberté de conscience, la liberté d’expression, la justice sociale, la lutte contre les inégalités, la dignité humaine, tout cela fut rappelé comme le cœur même du combat maçonnique. Il ne s’agissait pas seulement d’honorer celles et ceux qui se sont battus pour la République et la laïcité. Il s’agissait de redire que leur combat demeure actuel.

Le cortège s’ébranla alors vers les sépultures choisies

Première halte devant Raoul Urbain. Figure parfois oubliée, il fut restitué dans toute sa complexité. Élu de la Commune, engagé dans la Garde nationale, membre de commissions, déporté en Nouvelle-Calédonie, il revint après l’amnistie de 1880 et consacra une partie de ses dernières années au mouvement coopératif.

Son parcours maçonnique fut rappelé avec précision, notamment son rôle dans la Grande Loge symbolique écossaise maintenue et mixte, dont il fut le premier grand maître en 1901. Cette obédience, loin d’être anecdotique, devait initier Louise Michel en 1904.

Le choix de ces figures disait l’intelligence du parcours

Il ne s’agissait pas seulement de célébrer les grands noms consacrés, mais de faire revenir à la lumière celles et ceux que l’histoire a parfois laissés dans l’ombre. Le propos prononcé près de la tombe de Raoul Urbain l’exprima fortement. Le but de ces promenades n’est pas d’établir un « applaudimètre de l’histoire », mais de recréer une époque, un monde disparu, et de faire revivre l’espace d’un instant des noms qui ne nous rappellent plus grand-chose.

François-Vincent Raspail apparut ensuite comme l’un des grands traits d’union entre science, République et émancipation populaire

Initié en 1818 à la loge Les Amis de la Vérité, proche des milieux carbonari, savant, médecin, homme de presse et militant, il fut présenté comme celui qui voyait dans la médecine, la chimie et l’histoire naturelle des instruments d’émancipation pour les classes ouvrières. Chez lui, la science n’était pas enfermée dans un laboratoire. Elle descendait dans le peuple. Elle devenait hygiène, savoir, défense contre l’ignorance et contre la misère.

Alexandre Massol donna au parcours sa profondeur philosophique

Sur sa tombe, l’équerre et le compas se devinent discrètement, comme si la pierre elle-même voulait suggérer que la vraie force initiatique n’a pas besoin d’ostentation. Saint-simonien, franc-maçon, homme de pensée et de combat, Alexandre Massol porta au sein du Grand Orient de France une idée décisive, celle d’une morale indépendante de la religion, universelle, fondée sur la liberté et la responsabilité humaines. Il fut aussi de ceux qui résistèrent à la mainmise du pouvoir impérial sur la maçonnerie. Sa vie rappelle que la laïcité n’est pas seulement une architecture juridique. Elle est une discipline de l’esprit, une rectitude intérieure, un refus de soumettre la conscience à quelque puissance que ce soit.

Le moment le plus inattendu, le plus mordant aussi, fut sans doute l’arrêt devant le mausolée d’Adolphe Thiers

Le cortège fit halte, pour la première fois semble-t-il dans l’histoire de ces commémorations, devant celui que la mémoire communarde n’a jamais cessé de regarder comme le bourreau de la Commune. Le propos prononcé alors fit entendre un sarcasme républicain assumé.

Adolphe Thiers y fut rappelé comme celui qui accomplit « le rêve de tous les tyrans », massacrer le peuple révolutionnaire. La foule hua longuement. On parla de gerbes, et certains, dans l’humour brutal des cortèges populaires, firent aussitôt glisser le mot vers un autre verbe. Mais au-delà du trait, l’arrêt avait un sens. On ne traverse pas le Père-Lachaise sans regarder aussi en face la mémoire versaillaise. La République sociale n’oublie pas ceux qui l’ont écrasée.

Arthur Ranc, enfin, permit de lier la Commune à toute la chaîne républicaine qui va du combat contre le césarisme à l’affaire Dreyfus

Son engagement contre le boulangisme, sa participation à la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen, son rôle parmi les premiers défenseurs de l’innocence d’Alfred Dreyfus, son lien avec L’Aurore et avec Clemenceau, tout cela fut rappelé devant une tombe bien plus discrète que l’importance historique de l’homme. La mémoire maçonnique, ici, réparait un oubli.

Puis le cortège atteignit le Mur des Fédérés

Là, la cérémonie changea de densité. On rappela la Semaine sanglante, l’entrée des Versaillais dans Paris le 21 mai 1871, les derniers combats dans le cimetière, la nuit terrible entre les tombes, puis les 147 fédérés alignés contre le mur et fusillés au matin du 28 mai. Le récit fit entendre la violence nue de l’exécution et la brutalité sommaire d’un ordre revenu par le sang.

Les prises de parole des responsables obédientiels donnèrent alors à ce rassemblement toute sa portée interobédientielle

Félix Natali, Grand Maître de la Grande Loge Mixte de France, rappela que la République est l’un de nos biens communs les plus chers et qu’elle se trouve aujourd’hui attaquée. Il invita les francs-maçons à ne pas garder dans les temples ce qu’ils y travaillent, mais à porter leurs valeurs dans la vie quotidienne, au travail, dans les associations, dans les conseils de classe, partout où la société se tisse. « La maçonnerie, c’est tous les jours », affirma-t-il dans une formule qui résume à elle seule le passage de l’initiation à l’action.

Liliane Mirville, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France, rappela la place des femmes et des hommes de la Commune dans l’histoire de la justice, de la laïcité, de l’école, de l’égalité et de la dignité

Elle souligna que la laïcité n’est pas un acquis définitif, qu’elle se défend chaque jour, et que la liberté de conscience demeure la première des libertés. Dans un contexte marqué par l’antimaçonnisme, l’antisémitisme, les haines et les obscurantismes, son appel fut clair. Il faut oser s’engager, oser se défendre, oser tenir debout.

Maurice Leduc, Grand Maître national de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, inscrivit son intervention dans une inquiétude plus large.

Racisme, antisémitisme, eugénisme, populisme, impérialisme, totalitarisme, fascisme furent nommés comme autant de maux menaçant la démocratie, l’État de droit et les valeurs humanistes. Son propos lia la mémoire des fédérés aux victimes contemporaines des guerres, des haines et des violences. Il invita à devenir défenseurs de la République et bâtisseurs de paix et de fraternité.

Pierre Bertinotti conclut avec une parole de haute tenue symbolique

Devant le Mur, dans la 76e division du Père-Lachaise, il demanda que l’on voie autre chose qu’un vestige de mort. Le temps, dit-il en substance, a rendu ce mur puissant, ces fédérés héroïques et nous a rendus fiers d’eux. La République fut alors définie non comme une simple forme institutionnelle, mais comme une exigence, une construction patiente, une promesse d’égalité, de liberté et de fraternité. Face aux replis identitaires, aux discours simplificateurs, aux tentations autoritaires, il rappela que la République ne trie pas. Elle rassemble.

Cette parole trouvait un écho évident dans le thème même du rassemblement

4e de couv du livret Chants de révolte et d’espoir

Refonder le pacte social. Non pas revenir au passé comme on se réfugie dans un musée de la défaite, mais prendre dans la mémoire des vaincus une force pour aujourd’hui. La Commune ne fut pas seulement un épisode tragique. Elle fut l’une de ces tentatives où le peuple voulut faire descendre la République dans la rue, dans l’école, dans l’atelier, dans la dignité des femmes et des hommes. Elle voulut que les mots liberté, égalité, fraternité ne restent pas gravés sur les frontons sans devenir chair sociale.

C’est pourquoi la présence maçonnique au Père-Lachaise a un sens particulier

La franc-maçonnerie n’y vient pas pour confisquer la mémoire communarde. Elle y vient pour s’y mesurer. Elle y vient comme on se place devant un miroir exigeant. Les communards rappellent aux francs-maçons que l’initiation n’est pas un refuge confortable, que la lumière reçue ne vaut que si elle éclaire le monde, que le Temple intérieur ne saurait dispenser de bâtir la cité juste.

Quand, en fin de cérémonie, les voix reprirent Le Temps des cerises, il ne s’agissait plus seulement d’un chant connu

C’était une offrande. Jean-Baptiste Clément n’était plus seulement un nom sur une page de livret. Il devenait ce fil rouge qui relie la douleur à l’espérance, l’échec apparent à la promesse, les morts du mur aux vivants du cortège.

Puis vint La Marseillaise, non comme un hymne convenu, mais comme le rappel vibrant que la République demeure une conquête, une exigence, une fidélité à défendre. Enfin, L’Internationale fit monter une autre fraternité, plus vaste encore, celle des peuples, des travailleurs, des vaincus de l’histoire et de tous ceux qui refusent que la justice soit remise à demain.

Il faut aussi rendre hommage à la troupe théâtrale qui, tout au long du parcours, donna chair et voix à cette mémoire

Par ses évocations, ses chants, ses interpellations et cette manière de faire revenir les communards parmi nous, elle transforma la déambulation en véritable cérémonie populaire et initiatique. Grâce à elle, les tombes n’étaient plus seulement des lieux de recueillement. Elles devenaient des stations de parole, des seuils de transmission, des pierres dressées dans le grand Temple républicain de la mémoire.

Au Père-Lachaise, ce 1er mai 2026, les francs-maçons n’ont pas seulement marché entre des tombes

Ils ont traversé un chantier de mémoire. Ils ont rappelé que la République n’est jamais donnée une fois pour toutes, que la laïcité est une vigilance, que la fraternité est un acte, que la dignité humaine demeure le vrai maillet de toute construction sociale. Devant le Mur des Fédérés, sous le soleil d’un matin de printemps, une certitude s’est levée avec les chants.

Tant que des femmes et des hommes viendront ici rassembler ce qui se disperse, l’espérance républicaine ne sera pas vaincue.

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

Pourquoi parle-t-on toujours de la Franc-maçonnerie de 39/45, mais jamais de celle de 1914-1918 ?

Si l’on interroge les francs-maçons français sur l’histoire de leur obédience au XXe siècle, deux périodes reviennent presque systématiquement : la persécution sous le régime de Vichy et l’Occupation allemande (1940-1944), et parfois la IIIe République triomphante. En revanche, la Première Guerre mondiale (1914-1918) reste étrangement dans l’ombre. Pourtant, cette période a profondément marqué la franc-maçonnerie française, tant sur le plan humain que spirituel et idéologique.

Une institution à son apogée en 1914

À la veille de la Grande Guerre, la franc-maçonnerie française est à son zénith. Le Grand Orient de France (GODF), principale obédience, compte environ 31 000 membres répartis dans plus de 450 loges. La Grande Loge de France (GLDF) rassemble quant à elle près de 8 400 frères dans 144 ateliers. Le Droit Humain, obédience mixte, est encore modeste avec environ 1 000 membres. Puissante, influente, très liée aux milieux radicaux et socialistes, la maçonnerie incarne alors l’esprit de la IIIe République : laïcité combative, défense des droits de l’homme, progrès social et foi dans la raison. Beaucoup de parlementaires, ministres et hauts fonctionnaires sont frères.

René Viviani, futur président du Conseil des ministres de la République française.

L’Union Sacrée : les maçons marchent au canon

Dès les premiers jours d’août 1914, les obédiences maçonniques françaises se rangent sans hésitation derrière l’Union Sacrée proclamée par le gouvernement. Le Grand Orient de France adresse un télégramme de soutien total au président du Conseil René Viviani (lui-même franc-maçon). Les loges suspendent ou réduisent drastiquement leurs travaux rituels. De nombreuses tenues sont annulées, les effectifs s’effondrent : une grande partie des frères en âge de combattre est mobilisée.

Les maçons participent activement à l’effort de guerre :

  • Mise à disposition de locaux pour des hôpitaux auxiliaires ou des œuvres de soutien aux familles de mobilisés.
  • Organisation d’œuvres caritatives, collecte de colis, aide aux réfugiés.
  • Engagement massif sur le front : on estime que près de la moitié des francs-maçons français ont été appelés sous les drapeaux.

Le tribut humain fut lourd. Selon les estimations les plus sérieuses, un franc-maçon sur sept environ est mort au champ d’honneur entre 1914 et 1918 – une proportion au moins égale, voire légèrement supérieure à la moyenne nationale. Pour le Grand Orient de France seul, on recense près de 6 000 frères manquants à l’appel à la fin de la guerre (morts, disparus ou invalides graves). Ce saignement démographique marquera durablement l’obédience.

L’idéal universaliste face à l’épreuve

La Grande Guerre constitue un choc violent pour l’idéal maçonnique de fraternité universelle. Avant 1914, malgré des tensions, des relations existaient encore entre les maçonneries française et allemande. Dès la fin de l’année 1914, le Grand Orient rompt officiellement tout lien avec les obédiences des Empires centraux, qu’il accuse d’avoir trahi les principes maçonniques en soutenant la guerre d’agression.

Cette rupture symbolise le déchirement intérieur vécu par de nombreux maçons : comment concilier l’amour de l’humanité et le devoir patriotique ? Si quelques voix pacifistes se font entendre (notamment en 1917), elles restent très minoritaires. La grande majorité des frères choisit le camp de la nation en guerre.

Une histoire moins « spectaculaire » que celle de 1939-1945

On comprend mieux pourquoi la période 1914-1918 est si peu évoquée aujourd’hui par rapport à la Seconde Guerre mondiale :

  • Sous l’Occupation (1940-1944), la franc-maçonnerie française a été explicitement persécutée : interdite par le régime de Vichy, fichée, spoliée, avec des centaines de maçons arrêtés, déportés ou exécutés. Cette persécution ciblée a créé un récit dramatique et mémoriel fort.
  • En 1914-1918, les maçons français ont simplement été patriotes comme les autres. Ils n’ont pas été visés en tant que maçons par l’ennemi. Leur histoire est donc plus « classique », moins tragique au sens symbolique, et donc moins mémorable.

On retient davantage la figure du maçon résistant pourchassé par Vichy que celle du maçon poilu mourant dans les tranchées de Verdun ou de la Somme.

Le président de la République Alexandre Millerand, contraint à la démission par le cartel des gauches.

Une sortie de guerre difficile

En 1919, la franc-maçonnerie française sort affaiblie. Les pertes humaines, les difficultés financières de nombreuses loges et le traumatisme collectif pèsent lourd. Pourtant, elle va rapidement reprendre son rôle d’influence idéologique dans les années 1920 : soutien à la Société des Nations, participation au Cartel des gauches en 1924, défense intransigeante de la laïcité.

Mais quelque chose a changé. L’idéal universaliste a été ébranlé. La foi naïve dans le progrès indéfini de l’humanité a reçu un coup sévère. La Grande Guerre marque, à bien des égards, le début du déclin relatif de l’influence maçonnique dans sa forme « républicaine triomphante » du début du siècle.

En guise de conclusion

La franc-maçonnerie française de 1914-1918 n’a pas connu la persécution spectaculaire de 1940-1944, mais elle a payé un lourd tribut humain et subi un profond ébranlement moral. Elle a suspendu une grande partie de ses travaux, soutenu l’effort de guerre, et vu mourir des milliers de ses frères dans les tranchées.

Si nous parlons beaucoup plus de la Seconde Guerre mondiale, c’est parce que celle-ci offre un récit clair : persécuteurs contre persécutés, collaboration contre résistance. La Grande Guerre, elle, présente une image plus trouble : celle d’une institution idéaliste confrontée à la réalité brutale du nationalisme et de la barbarie moderne.

Peut-être est-il temps de rééquilibrer la mémoire maçonnique et de rendre enfin hommage à ces milliers de frères qui, entre 1914 et 1918, ont cru servir à la fois leur patrie et l’idéal universel qu’ils portaient.

Leur sacrifice discret mérite lui aussi d’être mieux connu et médité.

Paris, l’athanor sous les pavés

Et si la capitale n’était pas seulement la ville des révolutions, des cathédrales et des souvenirs, mais aussi celle d’un feu plus secret, plus ancien, plus intérieur. Avec Le Paris alchimique, Émilie Meillerais Gallois et Nicolas Meillerais Gallois nous rendent une ville chargée de signes, de bêtes symboliques, de pierres parlantes et de chemins de transmutation. Sous le tumulte des rues affleure alors un autre Paris, hermétique, initiatique, presque liturgique, où chaque façade peut devenir une leçon de métamorphose.

Le Paris alchimique d’Émilie Meillerais Gallois et Nicolas Meillerais Gallois est de ces ouvrages qui déplacent la marche elle-même

Il ne se contente pas d’accompagner un regard dans Paris. Il le convertit. La ville que nous pensions connaître se dérobe peu à peu à sa propre évidence monumentale pour redevenir ce qu’elle fut sans doute pour quelques veilleurs, un corps couvert de signes, une peau de pierre où l’esprit a laissé des traces, un immense athanor dispersé dans les rues, les façades, les églises, les sculptures, les vitraux et les bêtes silencieuses qui gardent encore la mémoire d’un autre savoir. Ce livre a l’intelligence rare de ne pas dissocier l’hermétisme de la déambulation. Il rappelle que l’ésotérisme n’est pas seulement affaire de doctrine mais aussi d’attention, d’acuité, de rectification du regard. Paris cesse alors d’être une capitale saturée d’images pour redevenir un livre de pierre, fermé pour la foule, mais entrouvert pour qui consent à lire selon la patience initiatique.

Émilie Meillerais Gallois et Nicolas Meillerais Gallois n’écrivent pas en érudits retranchés derrière l’accumulation des références

Leur démarche procède d’une fréquentation intérieure des lieux, nourrie par un long compagnonnage avec les sciences énergétiques, le magnétisme, la géobiologie et cette approche de l’espace qui cherche moins à inventorier qu’à comprendre les résonances. Elle donne au texte une tonalité singulière, à mi-chemin du guide de quête, de la méditation hermétique et de l’arpentage symbolique. Leur itinéraire éditorial confirme cette orientation. Avec Carnac – Haut lieu d’énergie et de spiritualité

puis Cathédrale de Poitiers – Voyage initiatique dans le secret des bâtisseurs, ils avaient déjà montré qu’un lieu n’est jamais réduit à sa matérialité visible et qu’il porte dans ses lignes, ses tensions, ses figures et ses orientations une part de doctrine muette. Le présent volume prolonge cette recherche en l’installant dans Paris, dans un espace où l’histoire religieuse, l’imaginaire royal, la mémoire artisanale et l’héritage hermétique s’entrelacent avec une densité rare.

La grande force de ce livre tient à ce qu’il refuse de réduire l’alchimie à la caricature du laboratoire enfumé ou à la naïveté de la chasse au trésor

Le-Grand-Œuvre-selon-Dom-Pernety.

Ce que les auteurs restituent avec une constance convaincante, c’est la dimension spirituelle du Grand Œuvre. Derrière le plomb et l’or, derrière les lions, les dragons, les salamandres, les vierges noires, les fontaines ou les énigmes sculptées, c’est toujours l’homme qui est travaillé. Le Paris alchimique rappelle que la matière n’est jamais seulement matière et que la ville elle-même peut être reçue comme un miroir de l’athanor intérieur.

L’athanor,-Jean-Luc-Leguay,-Coll.-particulière-DR

Nous retrouvons là une intuition familière à la pensée initiatique et maçonnique. Le temple véritable n’est pas séparé du monde. Il s’y cache, il s’y annonce, il s’y voile. Les pierres de la cité deviennent alors les pierres de nous-mêmes, encore brutes, encore obscurcies, mais déjà sollicitées par une lumière de transmutation.

À cet égard, le livre touche juste lorsqu’il met en relation le bestiaire, les grands édifices, Nicolas Flamel, les façades d’immeubles et les œuvres plus discrètes qu’un passant pressé ne verrait même pas. Il y a dans cette composition une leçon presque opérative.

Le symbole n’habite pas seulement les sommets officiels du sacré

Il circule aussi dans les marges, dans les interstices, dans l’ornement, dans le détail que le regard profane tient pour secondaire. Cette pédagogie du signe disséminé n’est pas sans affinité avec l’initiation maçonnique, qui nous apprend à reconnaître dans les formes les plus modestes les appels de la plus haute pensée. Ainsi la ville n’est plus seulement visitée. Elle est éprouvée comme un ensemble de correspondances. L’espace urbain devient un tissu analogique où le minéral, l’animal, le végétal et le spirituel entrent en conversation secrète.

Les pages consacrées aux programmes alchimiques comptent parmi les plus fécondes, parce qu’elles affrontent trois ensembles majeurs où l’image devient véritablement méthode de connaissance.

La cathédrale de Paris, La Dame à la Licorne et les vitraux de l’église Saint-Étienne-du-Mont ne sont pas traités comme de simples curiosités iconographiques

Ils apparaissent comme des dispositifs de lecture de l’âme humaine, de ses chutes, de ses purifications, de ses tensions et de ses passages. Le jeu des vices et des vertus, le travail des sens, la question du désir, de la purification, de l’offrande, de la voie intérieure, tout cela compose un itinéraire qui rejoint profondément les anciens langages de l’ascèse et de la régénération. Là encore, nous sommes loin du commentaire touristique. Ce qui est en jeu, c’est une véritable anthropologie spirituelle. Les images n’ornent pas le monde. Elles l’ordonnent selon une dramaturgie du relèvement.

Il faut aussi saluer le soin apporté à la matérialité même de l’ouvrage, car elle participe pleinement du projet

La deuxième de couverture déploie, en manière de condensé hermétique, les grands programmes alchimiques que sont la cathédrale de Paris, La Dame à la Licorne et les vitraux de l’église Saint-Étienne-du-Mont. Ce choix n’a rien d’accessoire. Il annonce que le livre veut donner au lecteur non seulement des lieux mais aussi des clefs. Quant à la troisième de couverture et à son rabat dépliant, ils offrent un plan de Paris où les différents lieux alchimiques se répondent selon une cartographie active.

Maison dite de Nicolas Flamel
Maison dite de Nicolas Flamel

Façades d’immeubles, bestiaire, Nicolas Flamel, églises et autres œuvres y composent une géographie de la présence secrète. Ce déploiement visuel prolonge heureusement la démarche du livre. Il ne s’agit plus seulement de lire Paris mais de le porter avec soi comme une carte de résonances.

Ce que nous retenons surtout de cette lecture, c’est qu’Émilie Meillerais Gallois et Nicolas Meillerais Gallois proposent moins une somme qu’une disposition de l’âme. Ils rappellent que l’hermétisme n’est vivant que s’il réapprend à habiter les lieux, à traverser les apparences, à unir la culture, la contemplation et l’exercice intérieur.

La_Dame à la _licorne), détail, Musée_de_Cluny

Dans une époque qui regarde beaucoup et voit peu, Le Paris alchimique rend à la ville sa profondeur verticale. Il y a dans ces pages une invitation à reprendre possession du visible par la lenteur, par la symbolisation, par l’effort interprétatif, autrement dit par tout ce qui s’oppose à la consommation distraite du patrimoine. Le livre devient alors bien davantage qu’un ouvrage sur Paris. Il se fait viatique pour celles et ceux qui savent que la pierre parle encore, que les œuvres ont une postérité initiatique et que la cité terrestre peut, par éclairs, laisser pressentir la cité intérieure.

Ce livre nous rappelle avec force qu’une ville n’est jamais seulement un assemblage de monuments et de trajets. Elle peut aussi devenir un miroir du travail intérieur, un livre de pierre offert à celles et ceux qui savent lire avec les yeux de l’esprit. Paris redevient ici ce qu’il fut pour quelques chercheurs de lumière, un athanor vivant où la matière, l’âme et le symbole poursuivent encore leur lente transfiguration.

Le Paris alchimique

Émilie et Nicolas Meillerais Gallois – Édition TrajectoirE, 2026, 176 pages, 17 €

L’éditeur, le SITE

Un autre regard ou jusqu’où tendre le miroir ?

Christian Roblin
Christian Roblin

N.D.L.R. : L’article « FM et RN, derrière l’argument républicain, l’épreuve de la cohérence initiatique », publié dans ces colonnes, a suscité, en commentaires, des réactions diverses. Il a, par ailleurs, nourri une conversation personnelle avec le signataire de l’article ci-dessous. J’ai demandé à cet ami et, néanmoins, frère, comme on dit plaisamment, de bien vouloir nous livrer son regard. Membre de la GLNF, il n’y exerce, pas plus qu’il n’y a jamais exercé, de responsabilités obédientielles. Ce papier ne reflète que sa position et ne fait que répondre à mon invitation. Je l’en remercie et j’en profite pour encourager celles et ceux qui souhaiteraient, en maçons, enrichir nos réflexions à nous adresser leurs contributions, sereines et argumentées.
Christian Roblin, directeur d’édition.

L’article réactif ci-dessous est une contribution du Frère Jean G.


Le texte publié le 25 avril 2026 dans vos colonnes par Alice Dubois sur la compatibilité entre l’engagement politique et l’exigence maçonnique, pose une question réelle, et même sensible : celle de la cohérence entre les opinions que chacun peut porter dans la cité et l’idéal qu’il poursuit en loge.

Je ne prétends pas y répondre au nom de l’institution mise en cause. Je ne parle ici qu’en frère de la Grande Loge Nationale Française, à partir de ce que j’ai compris — et parfois éprouvé — de notre pratique.

Si j’ai choisi la GLNF, c’est précisément en raison du cadre qu’elle propose : celui d’une maçonnerie qui refuse de faire de la loge un lieu politique. Ce choix de l’apolitisme n’est pas une neutralité de façade ; c’est notre méthode de travail.

Avec le temps, j’ai pu mesurer ce que cela permettait. J’ai vu des frères glisser vers des considérations politiques ou religieuses et j’ai vu aussi la règle, patiemment mais fermement rappelée, non pour contraindre des opinions, mais pour préserver un espace commun. Un espace où il devient possible de travailler ensemble malgré des désaccords qui, ailleurs, auraient suffi à séparer : un espace sacré.

C’est cette expérience qui me conduit à m’interroger sur le raisonnement proposé par Alice Dubois. Le texte évoqué affirme en effet que « la vieille excuse du parti légal et républicain ne tient plus » et appelle à examiner la « cohérence initiatique » face à certaines proximités politiques, en visant particulièrement le Rassemblement national. Il laisse également entendre que tolérer ces situations ne protégerait pas la fraternité mais « protège surtout son embarras ».

Je comprends l’inquiétude qui peut sous-tendre ces formules, mais la question mérite d’être posée autrement. Car si la loge, par principe, s’interdit de connaître et de juger les opinions politiques de ses membres dans son propre espace, comment pourrait-elle, sans se contredire, en faire un critère d’accueil ou de progression ?  On ne peut à la fois être apolitique et juger les frères d’après leurs opinions. Des opinions qui, au demeurant, ont pu, depuis leur réception, évoluer à l’aune du pays. Et ponctuellement flirter, ici, avec les extrémismes de droite ou, là, avec ceux de gauche.

C’est alors, à mes yeux, que quelque chose se déplace. Il est suggéré de quitter le registre des comportements observables — ceux que la règle en douze points encadre clairement — pour naviguer dans l’incertitude des convictions intérieures. Or la maçonnerie régule les paroles et les actes, mais ne prétend pas gouverner les consciences.

L’initiation ne consiste pas à reconnaître des hommes déjà conformes à un idéal, mais à offrir un cadre dans lequel chacun peut être mis en travail.

Ou, pour préciser autrement la formule, l’initiation n’est pas la reconnaissance d’une pensée conforme ; elle offre, au contraire, l’épreuve d’une transformation.

Il ne s’agit évidemment pas d’ignorer les tensions que certaines positions peuvent susciter. Elles existent. Mais la réponse maçonnique, telle que je l’ai observée, n’a jamais consisté à trancher ces tensions en amont, par une sélection des opinions. Elle a consisté à en suspendre l’expression dans l’espace du travail, afin de préserver ce qui doit l’être.

À défaut, le risque me semble réel de voir la loge évoluer d’un lieu de transformation vers un espace de sélection, d’entre-soi. D’un lieu où l’on apprend à travailler avec la diversité des hommes vers un lieu où l’on exclut ceux qui ne nous ressemblent pas.

Une fraternité conditionnée ne cesse-t-elle pas d’être universelle ?

Je n’ignore pas que cette position peut laisser subsister une part d’incertitude. Rien ne garantit que le travail initiatique produise ses effets chez tous et que leurs opinions quittent les rives extrêmes. Mais la franc-maçonnerie, telle que je la comprends, ne repose pas sur une garantie de résultat. Elle repose sur une confiance dans la capacité de l’homme à se perfectionner, dès lors qu’il est placé dans les conditions qui rendent ce travail possible. 
Et c’est peut-être cette confiance que n’a pas, ou n’a plus, l’auteure du texte discuté. Qu’il me soit permis, pour conclure, de formuler de la manière suivante ce que tout cela m’inspire :
La lune n’est pas le soleil, mais elle m’éclaire par lui. Je ne cherche pas un jumeau, mais un frère. Je ne veux pas que tu sois à mon image, mais que ton image ne soit plus seulement toi, toi, toi. C’est mon seul désir.

Un jour peut-être quitteras-tu ton reflet pour orienter ce miroir vers un Frère, afin qu’il y trouve la Lumière.

Si tu te cherches, contemple le miroir du Grand Architecte que je te tends. Laisse-moi être ton miroir, mon Frère.

Jean G.

« L’Affaire Tournesol », le Verbe brisé par la science sans conscience

L’Affaire Tournesol se lit comme l’un des grands récits moraux de Georges Remi, dit Hergé. Sous l’apparence d’un thriller d’espionnage, l’album interroge la responsabilité du savant, la convoitise des États, la fragilité du secret et cette frontière invisible où la connaissance peut devenir lumière ou instrument de domination.

L’Affaire Tournesol occupe une place singulière dans l’œuvre d’Hergé

Dix-huitième aventure de Tintin, prépubliée dans le journal Tintin entre décembre 1954 et février 1956, puis publiée en album chez Casterman, elle surgit au cœur de la guerre froide, dans un monde où la science n’est plus seulement promesse de progrès, mais puissance capturable par les appareils militaires et les régimes de surveillance.

La récente mise en lumière de la version du journal Tintin rappelle combien cette aventure fut d’abord pensée dans le mouvement de la publication périodique, avec une tension narrative de feuilleton, une respiration graphique ample et, dans ses dernières planches, une spectaculaire ouverture à l’italienne.

Georges Remi naît à Etterbeek en 1907, reçoit très tôt l’empreinte du scoutisme, signe Hergé en inversant ses initiales, puis donne naissance à Tintin et Milou en 1929 dans Le Petit Vingtième.

De Tintin chez les Soviets au Lotus bleu, de L’Étoile mystérieuse aux Sept Boules de cristal, d’Objectif Lune à Tintin au Tibet, son œuvre devient peu à peu une cartographie morale du XXe siècle.

La rencontre avec Tchang Tchong-Jen en 1934 marque un tournant décisif, car Georges Remi découvre alors que l’aventure dessinée peut devenir connaissance du monde, exigence documentaire, fidélité aux peuples rencontrés et non plus seulement mécanique du rebondissement. Il meurt en 1983, laissant Tintin et l’Alph-Art inachevé, comme si la dernière case devait rester suspendue dans l’atelier intérieur du lecteur.

Avec L’Affaire Tournesol, cette exigence atteint une maturité rare

Les premières planches font entendre Moulinsart comme une maison traversée par une force invisible. Le téléphone sonne, l’orage gronde, les vitres éclatent, les miroirs se brisent, la porcelaine vole en éclats, et le monde familier devient soudain vulnérable. Le lecteur n’assiste pas seulement à une série de phénomènes étranges. Il perçoit une rupture de l’ordre sensible, une crise de la vibration, une inquiétude du Verbe. Dans une lecture initiatique, le verre brisé n’est jamais anodin. Il dit la fragilité de la transparence, la menace portée contre la clarté, la possibilité que la lumière elle-même soit blessée.

Le professeur Tryphon Tournesol, que la série avait souvent livré à la tendresse comique de sa surdité, devient ici un personnage d’une gravité insoupçonnée.

Il a touché à une force qui dépasse son usage immédiat

Son invention fondée sur les ultrasons appartient à ce domaine redoutable où l’invisible agit sur la matière. Tout est là, dans cette puissance qui ne se voit pas, qui ne se possède pas sans danger, qui traverse les murs et fait éclater les formes. Pour une conscience maçonnique, le symbole est saisissant. La parole non maîtrisée, la vibration détournée, la connaissance séparée de la sagesse deviennent des armes. Tournesol n’est pas coupable d’avoir cherché. Il serait coupable seulement de laisser sa découverte tomber entre des mains qui n’ont pas travaillé leur propre pierre.

La Syldavie et la Bordurie, nations imaginaires déjà présentes dans l’univers tintinesque, ne sont pas de purs pays de fiction

Elles condensent les tensions d’un siècle qui a vu les idéologies transformer les peuples en rouages, les frontières en pièges, les savants en proies. La Bordurie, avec son culte du chef, ses signes obsessionnels, sa police, ses uniformes et son langage d’autorité, porte l’ombre des totalitarismes. L’album devient alors une fable politique d’une précision redoutable. Hergé n’assène pas. Il montre comment le pouvoir cherche moins la vérité que la possession du secret. Or, dans la tradition initiatique, le secret n’est pas ce que nous confisquons. Il est ce qui nous oblige. Il n’élève que celui qui accepte de ne pas l’utiliser contre l’humain.

Tintin, dans cette aventure, n’est pas un héros triomphant au sens profane

Il est un veilleur. Il lit les signes, suit les traces, traverse les fausses identités, les enlèvements, les filatures, les hôtels, les ambassades, les avions détournés, les postes frontières. Sa force n’est pas de dominer le monde, mais de rester fidèle à l’ami menacé.

Le capitaine Haddock, lui, apporte cette humanité rageuse sans laquelle la justice deviendrait abstraite. Sa colère, ses chutes, son sparadrap, ses jurons, son épuisement même, maintiennent le récit dans la chair. L’initiation n’est pas un détachement glacial. Elle passe par le corps, par le ridicule, par les impatiences, par tout ce que la vie impose à celui qui prétend marcher droit.

Séraphin Lampion mérite aussi une attention plus profonde que celle accordée d’ordinaire au casse-pieds magnifique qu’il incarne

Il est le bruit profane qui s’installe dans Moulinsart, la sociabilité envahissante, la parole qui occupe l’espace sans écouter. Face au silence de Tournesol, Lampion représente l’excès inverse, la parole déliée de toute intériorité. Entre le savant presque sourd et l’assureur intarissable, Hergé compose une méditation comique sur l’écoute. Qui entend vraiment dans cet album. Qui comprend. Qui déchiffre. Qui transforme le tumulte en discernement. La question est profondément maçonnique, car l’art royal commence peut-être moins par la parole que par l’écoute juste.

Le parapluie, objet apparemment dérisoire, devient l’un des plus beaux symboles de l’album Il abrite le secret, il circule, il se perd, il revient, il trompe les puissants par sa modestie même. L’objet humble porte la charge invisible du destin. Nous retrouvons ici une loi hermétique chère aux traditions symboliques. Ce qui paraît négligeable peut contenir le feu. Le vase banal peut devenir athanor. La chose quotidienne peut recevoir une mission sacrée. Chez Hergé, le génie réside dans cette capacité à faire du comique un voile posé sur le sérieux le plus aigu.

La grande leçon de L’Affaire Tournesol tient dans le geste final du professeur

Il détruit les plans. Ce renoncement n’est pas une défaite de la science. C’est son accomplissement moral. Tournesol comprend que tout savoir n’a de valeur que s’il demeure soumis à une conscience. Là se trouve la portée initiatique majeure du livre. Le vrai secret n’est pas le microfilm caché dans un parapluie. Le vrai secret est la décision intérieure de ne pas livrer au monde ce que le monde n’est pas encore digne de recevoir. Cette sagesse n’a rien d’une fuite. Elle relève de la maîtrise. Elle affirme que la connaissance doit être gardée, non par peur, mais par amour de l’humain.

Ainsi L’Affaire Tournesol dépasse largement le récit policier

L’album devient une chambre d’échos où résonnent la guerre froide, l’éthique du chercheur, la tentation totalitaire, la fragilité du langage, la puissance de l’invisible et la nécessité de garder la lumière hors de portée des mains prédatrices. Hergé, y atteint une limpidité presque alchimique. Tout paraît clair, rapide, lisible. Pourtant tout travaille en profondeur. Sous la poursuite, il y a la quête. Sous le rire, il y a l’angoisse. Sous le secret scientifique, il y a le secret initiatique.

L’Affaire Tournesol nous rappelle que la vraie lumière ne réside pas dans la puissance de faire éclater le verre, mais dans la sagesse de préserver la coupe où l’humanité peut encore boire sans trembler.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Les aventures de Tintin – L’Affaire Tournesol

HergéCasterman, 1993, 62 pages, 12,50 €