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Lille et la Franc-maçonnerie : une histoire de lumière, de raison et de transformation

De notre confrère lille-ancien.com

La Franc-maçonnerie à Lille est bien plus qu’une simple page d’histoire : c’est un récit fascinant qui tisse ensemble les fils de la philosophie des Lumières, les ambitions architecturales, les bouleversements révolutionnaires et les engagements républicains. Depuis le XVIIIe siècle, cette confrérie a laissé une empreinte indélébile sur la ville, influençant ses élites, ses édifices et son évolution sociale.

Retraçons cette saga à travers les siècles, en explorant les origines des loges lilloises, les figures marquantes comme François Verly et Charles Debierre, les symboles architecturaux, et l’héritage vivant qui perdure aujourd’hui.

Les origines des Loges lilloises : une émergence au siècle des lumières

Portrait de François Verly. Lithographie de Boldoduc d’après Bouchardy. (Source lille-ancien)

Le 6 novembre 1744 marque un tournant dans l’histoire locale avec la fondation de la première loge lilloise, baptisée initialement « Loge de Saint-Jean« , puis renommée « Ancienne de Saint-Jean« . Cette création s’inscrit dans un mouvement plus large qui traverse l’Europe au XVIIIe siècle, où des intellectuels, inspirés par les encyclopédistes comme Diderot et Voltaire, se réunissent pour promouvoir le progrès des sciences, les libertés économiques et une éducation vertueuse fondée sur la raison. À Lille, comme dans d’autres villes provinciales, ces assemblées réunissent notables, militaires, aristocrates, quelques femmes audacieuses et même des membres du clergé, tous unis par des rites symboliques et un désir de réfléchir au bien public.

D’autres loges voient rapidement le jour : « l’Union Indissoluble » en 1746, « la Fidélité » en 1761, « la Vertu Triomphante » en 1764, et « les Amis Réunis » en 1766. Ces cercles deviennent des lieux de débat où l’on discute des formes nouvelles de gouvernement et des idéaux humanistes. En 1774, l’ »Ancienne de Saint-Jean » et la « Vertu Triomphante » fusionnent pour former la loge « Heureuse Réunion« , qui cesse ses activités en 1785, année où naît « La Modeste ». Ces loges, bien que modestes en nombre, reflètent une effervescence intellectuelle qui prépare le terrain aux bouleversements à venir.

Vue du Beffroy et du Prytanée (salle d’assemblée pour les représentants du Peuple).

Une étape significative survient en 1785 avec la création du « Collège des Philalèthes« , une assemblée restreinte de quarante membres issus de diverses loges. Ce cercle, réuni dans l’hôtel du Maréchal de Soubise – alors gouverneur de la province –, ambitionne d’ouvrir les loges à des bourgeois profanes mais cultivés, ainsi qu’à des personnalités influentes de Lille. Leur objectif ? Transformer les loges maçonniques en cercles académiques dédiés aux progrès des arts, de l’industrie et de l’humanité. Comme l’écrit Louis Trenard, ces membres souhaitaient « être agréable au genre humain, les éclairer par la raison et les guider par les sciences ». Cependant, la tourmente révolutionnaire de 1789 met fin à cette expérience prometteuse, marquant une pause dans l’essor maçonnique local.

La révolution et la renaissance des loges sous la république

Projet de François Verly pour la place de la Reconnaissance (1794).

Après les soubresauts de la Révolution, la franc-maçonnerie connaît un renouveau sous les premières administrations de la République, du Consulat et de l’Empire. Les loges se reconstituent aux côtés d’autres associations et sociétés savantes, retrouvant une vitalité qui perdure tout au long du XIXe siècle. Parmi les figures influentes de cette époque, Louis-Marie, comte de Brigode, maire de Lille de 1803 à 1815, se distingue en tant que membre de la loge « les Amis Réunis« . Son engagement illustre l’intégration des francs-maçons dans les sphères politiques et administratives de la jeune République.

C’est également à cette période que s’illustre François Verly, un architecte lillois entré en franc-maçonnerie, dont la carrière traverse les régimes avec une remarquable adaptabilité. Servant successivement le Roi, la Révolution, le Consulat, l’Empire, puis terminant sa vie à Bruxelles comme architecte du Gouvernement et du palais de Guillaume d’Orange – dont le fils fut Vénérable d’une loge bruxelloise, « l’Espérance » –, Verly incarne la flexibilité des francs-maçons face aux mutations politiques. Sa gloire posthume repose toutefois sur des projets visionnaires pour Lille, conçus après les bombardements autrichiens de 1792. En l’An II de la République, la commune lui confie l’aménagement de la ville, bien que ces plans ambitieux ne soient jamais réalisés.

Projet de François-Joseph Belanger pour un grand théâtre des Arts, à Paris, présenté en mars 1789. On peut estimer que cette vue perspective influença le travail de Verly.

Parmi ses idées, un prytanée flanqué d’un beffroi, un théâtre du Peuple, des thermes publics et une place de la Reconnaissance ornée d’un Mémorial National auraient pu transformer Lille en une vitrine des idéaux des Lumières, hérités de la franc-maçonnerie. Son projet pour la place de la Reconnaissance (1794) et son inspiration possible auprès du grand théâtre des Arts de François-Joseph Bélanger, présenté à Paris en mars 1789, témoignent d’une vision où l’architecture devient un vecteur de progrès social. Les colonnes, éléments centraux du symbolisme maçonnique – reliant le monde d’en haut et d’en bas, les ténèbres à la lumière –, auraient pu structurer ces espaces, incarnant les valeurs d’élévation spirituelle prônées par l’Ordre.

L’épanouissement au XIXe Siècle : laïcité, républicanisme et architecture

Les colonnes sont un élément essentiel du symbolisme maçonnique, entre monde d’en haut et monde d’en bas, entre ténèbres et lumière.

Au fil du XIXe siècle, les loges lilloises évoluent, mêlant réflexions philosophiques à des actions de secours et de bienfaisance. Un tournant décisif survient en 1877, lors du convent maçonnique, où l’obligation de croire en Dieu est supprimée. Cette décision marque l’émergence d’un nouvel esprit, axé sur la défense de la laïcité et de la République, souvent teinté d’anticléricalisme. Les francs-maçons se rapprochent alors des organisations ouvrières, tandis que les milieux catholiques s’alignent sur les droites monarchistes et bonapartistes. Cette polarisation culmine lors de l’affaire Dreyfus, où les deux camps s’affrontent avec virulence.

La loge « La Lumière du Nord », fondée en 1893, incarne cette transformation. En 1899, elle élit Charles Debierre (1853-1932) comme Vénérable, un poste qu’il occupera jusqu’à sa mort – un cas exceptionnel dans l’histoire de l’Ordre. Médecin militaire et titulaire de la chaire d’anatomie à Lille, Debierre fonde en 1920 l’Université Populaire de Lille et engage la loge comme membre fondateur du parti radical socialiste le 21 juin de la même année. Adjoint au maire de Lille et sénateur du Nord de 1911 à 1932, Grand Maître du Grand Orient de France de 1911 à 1913 puis en 1920, il exprime une vision claire : « La République est une création continue. Son plus noble objectif, c’est l’affranchissement des esprits et de la conscience, prélude nécessaire, indispensable de l’émancipation économique des travailleurs. La Démocratie doit marcher appuyée d’un côté sur la raison cultivée et de l’autre sur le droit et la justice, si elle veut éviter de choir quelque jour dans les fondrières de la Dictature et de la Démagogie. Si nous voulons redresser la Démocratie, commençons par faire des démocrates, c’est-à-dire des hommes cultivés, des hommes de caractère, conscients davantage peut-être de leurs devoirs que de leurs droits » (cité par Daniel Morfouace).

6, rue de Valmy

En 1910, Debierre initie la construction du bâtiment de la loge, inauguré le 5 juillet 1914 au 2, rue Thiers, sous la direction de l’architecte Albert Baert (1863-1951), premier surveillant de la loge et Vénérable provisoire durant l’occupation de la Première Guerre mondiale. La façade, ornée d’une loge à l’antique surmontée d’un bas-relief – sphinx (secret), pyramide (élévation de l’esprit), soleil d’or (lumière) et déesse profane avec miroir – reflète l’esthétique maçonnique. Le temple intérieur, classé monument historique et parfois ouvert lors des Journées du Patrimoine, offre un espace où les séances se déroulent sous une verrière, avec les frères disposés selon leur grade entre les colonnes des apprentis et des compagnons, encadrées par les surveillants près de l’autel orné d’outils symboliques.

Une autre loge, située au 24, rue de Lens (architecte F. Roussel), se distingue par sa porte monumentale encadrée de deux colonnes de 9 mètres, inspirées des colonnes du temple de Salomon décrites dans la Bible par l’architecte Hiram. Les grilles des soupiraux, ornées d’un soleil levant rayonnant, reprennent un motif que Baert intègre également à la piscine bains-douches de Roubaix (1927-1932), aujourd’hui musée d’art et d’industrie André Diligent. Là, des demi-rosaces monumentales orientées est-ouest illuminent le bassin, tandis qu’une tête de « Grand Architecte de l’Univers » déverse l’eau, évoquant les rituels d’initiation. En 1924, Baert conçoit son agence au 6, rue de Valmy, dont la façade arbore un bas-relief aux outils maçonniques en béton façonné comme du grès des Vosges.

Émile Dubuisson (1873-1947), autre architecte majeur, transforme Lille entre les deux guerres. Son hôtel de ville (1922-1932), avec son beffroi de 105 mètres illuminant la ville chaque nuit, reste son chef-d’œuvre. Proche des maires Gustave Delory et Roger Salengro, tous deux francs-maçons, Dubuisson accède au grade d’inspecteur du Grand Collège des Rites. Ses écoles, équipements publics et habitations à bon marché arborent des fleurs de lys au fronton, symboles du blason lillois mais aussi allusion aux ornements du temple de Salomon.

L’hôtel de ville de Lille et son beffroi, oeuvres d’Emile Dubuisson.

L’héritage dans la pierre et au cimetière de l’est

Le cimetière de l’Est conserve des traces tangibles de cet héritage. La tombe d’Alphonse Bianchi (1816-1871), journaliste républicain, porte un sceau maçonnique (C 10 face C 12). Celle d’Eugène Jacquet (K 6 face K 7), fusillé en 1915, conçue par Baert et Albert Bührer, regorge de signes maçonniques. Les tombes de Debierre et Baert, face à face (W 30 face X 29), symbolisent leur lien indéfectible, tandis que la stèle discrète de Dubuisson (G face G 3) affiche un compas, une équerre et un rapporteur, mêlant outils professionnels et symboles rituels.

Un héritage vivant

Aujourd’hui, la franc-maçonnerie lilloise reste active, poursuivant sa mission d’affranchissement des esprits. Ses trois secrets – d’appartenance, de rites, de délibérations – alimentent l’imaginaire collectif, souvent amplifié par des récits exagérant son influence historique sous le Directoire, le Consulat, l’Empire ou la IIIe République. Pourtant, elle continue d’incarner une quête de raison et de justice, ancrée dans les pierres et les mémoires de Lille.

Sources :

  • Daniel Ligou (dir.),
  • Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie (1974) ;
  • Louis Trenard, Le Collège des Philalèthes de Lille, 1785-1789 ;
  • Daniel Morfouace, Chronique d’une loge lilloise, 1893-1940. Disponible dans notre bulletin d’octobre 2005, rue de la Monnaie.

Le Château des Templiers de Gréoux-les-Bains : Un Joyau Médiéval Révélé au Public

De notre confrère La Provence – Par Marie-Noël Paschal

Imaginez un site perché sur les hauteurs de la Provence, où les vents du Verdon murmurent les secrets d’un passé millénaire. C’est ici, à Gréoux-les-Bains, que le Château des Templiers a ouvert grand ses portes lors de la 42e édition des Journées européennes du Patrimoine, les 20 et 21 septembre derniers. Sous le thème fédérateur du « patrimoine architectural », ce monument emblématique de la région a dévoilé son histoire fascinante au public, effaçant les ombres du temps pour laisser place à la lumière des découvertes.

Chateau templiers de Gréoux les Bains

Un événement organisé par la commune, en partenariat avec l’office de tourisme et des congrès du Pays de Manosque, qui a attiré des centaines de visiteurs avides de voyage dans le temps.

Une légende tissée de pierre et de mythes

Le Château des Templiers n’est pas seulement un nom évocateur ; c’est un témoignage vivant de l’architecture provençale médiévale. Datant de 1325 – une précision confirmée par la dendrochronologie de sa charpente en bois –, il fut fondé par Arnaud de Trian, neveu du pape Jean XXII, sous l’égide de l’Église avignonnaise. Perché sur un promontoire dominant la vallée, ce bastion seigneurial évoque les grandeurs d’un passé où la Provence était un carrefour de pouvoirs spirituels et temporels. Pourtant, son histoire est bien plus ancienne : les lieux abritaient déjà un modeste vicus romain à l’Antiquité, avant que les populations, fuyant les invasions, ne migrent vers ces hauteurs protectrices.

Au fil des siècles, le château s’est enrichi de strates architecturales. Au début du XVIIIe siècle, deux galeries superposées y ont été ajoutées, témoignant d’une adaptation aux besoins d’une noblesse en déclin. Mais le temps a été impitoyable : au dernier inventaire avant la Révolution française, il n’était plus qu’une semi-ruine, livrée au pillage et à l’oubli. Au début du XXe siècle, son état de dégradation était tel qu’il semblait condamné à l’effacement. Heureusement, la légende des Templiers – cette association romantique avec l’ordre militaire du Temple – a su entretenir le mystère. Attention toutefois : comme l’ont rappelé les experts lors des Journées du Patrimoine, cette connexion n’est qu’une « légende tardive », née au XVIIIe siècle. Aucune trace historique ne lie les moines-guerriers à la construction ou à la propriété du site. Un mythe qui, loin d’altérer l’authenticité, ajoute une couche de poésie à ces pierres provençales.

Des visites guidées qui font revivre l’histoire

L’accès libre au château a été le clou du spectacle. Dans la cour pavée, baignée de soleil automnal, une conférence captivante a réuni le public autour de passionnés du patrimoine. Sandrine Claude, archéologue et conservatrice, autrice du livre Le Château de Gréoux-les-Bains, une résidence seigneuriale du Moyen Âge à l’époque moderne, a guidé les pas des visiteurs à travers les phases de construction. Avec une éloquence qui fait vibrer les murs, elle a décrit comment Arnaud de Trian, sous l’ombre bienveillante de son oncle pontife, érigea ce bastion comme un rempart contre l’incertitude des temps. À ses côtés, l’historien Régis Bertrand a démystifié la légende templière, invitant à une lecture plus nuancée de l’histoire.

Gravure du château de Gréoux-les-Bains en 1838.

Renzo Wieder, architecte du patrimoine, a complété ce tableau vivant en dévoilant les coulisses des travaux de restauration. La première phase, achevée récemment, a permis la mise en sécurité du site : doublage du mur extérieur, restitution de la couverture de la tour Ronde et consolidation de l’escalier principal. Des gestes salvateurs qui redonnent vie à un édifice classé parmi les trois plus grands châteaux de Provence, après le majestueux Palais des Papes d’Avignon et le Château de l’Emperi à Salon-de-Provence. Paul Audan, maire de Gréoux-les-Bains, n’a pas manqué de souligner l’engagement collectif : « L’État, le Département et la Région nous accompagnent financièrement pour que ce joyau ne soit plus un fantôme du passé, mais un lieu de vie. » Une seconde phase de travaux est d’ores et déjà programmée pour 2026, promettant une renaissance complète.

Les visiteurs, familles, historiens amateurs et curieux de tous âges, ont déambulé entre les vestiges, touchant du doigt des éléments qui, hier encore, étaient inaccessibles. Des anecdotes sur les pillages révolutionnaires aux échos des galeries du XVIIIe siècle, chaque pierre raconte une page d’histoire. L’événement a non seulement éduqué, mais aussi émerveillé, transformant une simple visite en une immersion sensorielle dans l’âme de la Provence.

Vers un avenir radieux pour un patrimoine vivant

Les Journées du Patrimoine ont rappelé avec force que le Château des Templiers n’est pas un reliquat figé, mais un patrimoine en mouvement. Grâce à ces initiatives, Gréoux-les-Bains réaffirme son rôle de gardienne des trésors provençaux, invitant le public à redécouvrir ses racines. Que vous soyez un passionné d’archéologie ou un amoureux des légendes, ce site offre une expérience unique : un mélange de rigueur historique et de mystère enchanteur.

En cette fin septembre 2025, alors que l’automne colore les collines environnantes, il est temps de planifier votre prochaine escapade. Le château attend, restauré et prêt à partager ses secrets. Car, comme l’a si bien dit Sandrine Claude, « ces murs ne sont pas muets ; ils attendent simplement qu’on les écoute. » Rendez-vous à Gréoux-les-Bains pour une rencontre inoubliable avec l’histoire vivante de la Provence.

La Transgression en Franc-maçonnerie : un acte initiatique entre nature et culture

La transgression, ce concept audacieux et souvent mal compris, résonne comme un écho troublant dans les Temples voûtées de la Franc-maçonnerie. Perçue comme un acte de franchissement des limites imposées par la société, la culture ou la morale, elle incarne à la fois un défi et une promesse. En Franc-maçonnerie, où l’initiation invite à dépasser les apparences pour atteindre une vérité intérieure, la transgression n’est pas une rébellion gratuite, mais un outil de transformation spirituelle et intellectuelle.

Explorons ensemble cette idée fascinante, en distinguant ce qui relève de la nature – immuable et sans limites – de ce qui appartient à la culture – fragile et normatif – tout en illustrant son rôle à travers des exemples historiques et contemporains au sein de l’Art Royal.

Transgression et nature : une harmonie sans frontières

Fil a plomb au dessus du Pavé moisaïque

La nature, dans son essence, ignore la transgression. Si l’on accepte la théorie darwinienne de l’évolution, avec son pouvoir de sélection et d’optimisation, la vie progresse sans violer les lois universelles – gravité, cycles, adaptation. Quel sera l’homo sapiens, sapiens d’un futur lointain, dans des millions ou milliards d’années, s’il survit à ses propres excès ? Nul ne le sait. Cependant, l’émergence de l’intelligence artificielle, appliquant ses algorithmes aux intelligences humaine, animale et végétale, redéfinit ce paradigme. Elle introduit une transgression artificielle, où l’information devient un champ de bataille, modifiant les règles naturelles par des téléologies humaines.

En Franc-maçonnerie, les symboles du premier degré – équerre, compas, fil à plomb – reflètent cette harmonie naturelle, alignée sur les lois cosmiques. La transgression y est absente dans son sens brut : le maçon ne défie pas la gravité, mais l’utilise comme guide. Pourtant, l’introduction de technologies modernes (sites web, applications) dans les loges pose une question : la transgression artificielle, en brouillant les frontières entre nature et culture, ne risque-t-elle pas de détourner l’initiation de son essence universelle ?

Transgression et culture : Le défi des normes humaines

Si la nature échappe à la transgression, la culture, elle, en est le terrain privilégié. Elle naît des interdits – les commandements du Deutéronome (chapitre 5), par exemple, qui codifient la morale sociale – et la transgression devient alors désobéissance. Mais cette désobéissance n’est pas toujours négative. Comme le souligne Georges Bataille, « la transgression ne nie pas l’interdit, elle le dépasse et le complète ». Elle est une force dynamique, essentielle au progrès humain, oscillant entre conflit et renouveau.

Voltaire

En Franc-maçonnerie, cette tension est centrale. Historiquement, les maçons ont transgressé les normes culturelles de leur époque. Prenons les Lumières : Voltaire, initié à la loge des Neuf Sœurs, défia l’Église et l’absolutisme avec ses écrits, incarnant une transgression culturelle qui propulsa les idées de liberté et de laïcité. De même, Giuseppe Garibaldi, franc-maçon italien du XIXe siècle, dépassa les lois sociales de son temps en menant des révolutions pour l’unification de l’Italie, brisant les chaînes féodales au nom d’un idéal universaliste.

Maria Deraismes

Pourtant, la culture maçonnique elle-même établit des interdits – rituels, grades, serments – que la transgression individuelle peut remettre en question. L’émergence de loges mixtes au XXe siècle, comme le Droit Humain fondé par Maria Deraismes en 1893, fut une transgression sociale majeure, défiant la tradition exclusivement masculine. Ce dépassement, bien que source de débats, a enrichi la maçonnerie en élargissant sa vision de la fraternité.

Transgression et justice : un arbitraire à surmonter

La justice, fruit de la culture, tente d’harmoniser les transgressions en établissant des règles. De la loi du Talion (« œil pour œil ») à la justice distributive moderne, elle évolue, mais reste arbitraire, fondée sur des barèmes préétablis. En franc-maçonnerie, la justice est symbolisée par l’équerre, outil d’équité entre frères. Pourtant, elle peut devenir un frein : l’application stricte des règlements obédientiels risque de figer l’initiation en un conformisme, étouffant la transgression créatrice.

Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet

Prenons l’exemple le Grand Orient de France (GODF) au XVIIIe siècle : des maçons comme le marquis de Condorcet transgressèrent les limites imposées par l’obédience en soutenant l’abolition de l’esclavage, défiant les intérêts économiques de l’époque. Cette transgression morale, bien que controversée, fut un moteur de progrès, dépassant la justice conventionnelle pour aligner la maçonnerie sur une vérité universelle.

Transgression culturelle, sociale et morale : des champs de bataille initiatiques

La transgression se manifeste dans divers domaines, chacun offrant un miroir à la maçonnerie. Culturellement, le dadaïsme ou le surréalisme ont brisé les cadres artistiques, comme certains maçons ont défié les dogmes religieux avec des rituels symboliques. Socialement, Mai 68 fut une transgression collective contre les normes établies, rappelant les soulèvements maçonniques contre les monarchies absolues. Éthiquement, des figures comme Socrate ou Galilée, sacrifiées pour la vérité, trouvent un écho chez des maçons comme Giordano Bruno, brûlé pour ses idées hérétiques mais initiatiques.

Henri Bergson

La transgression morale, en particulier, enflamme les esprits. Elle touche l’« élan vital » de Bergson, cette pulsion intime qui pousse l’être à se dépasser, malgré l’aporie d’une vie responsable. En maçonnerie, elle se vit dans la quête de sa propre vérité : un apprenti qui remet en question un rituel figé ou un maître qui propose une interprétation nouvelle du mythe d’Hiram transgresse pour grandir, au risque de choquer.

La transgression en Franc-maçonnerie : une vertu initiatique

En Franc-maçonnerie, la transgression n’est pas une révolte anarchique, mais un acte initiatique. Elle consiste à dépasser les interdits culturels – qu’ils soient religieux, sociaux ou obédientiels – pour s’aligner sur une vérité universelle, reflet des lois naturelles. Le mythe d’Hiram, assassiné pour avoir refusé de trahir les secrets, incarne cette transgression : sa mort symbolise le sacrifice pour une vérité supérieure, prélude à une palingénésie éternelle.

Jacques Ellul en 1990

Aujourd’hui, la maçonnerie contemporaine doit encore transgresser. Face aux défis modernes – uniformisation, technologie envahissante –, elle peut s’inspirer d’Ellul, qui appelait à une conscience critique contre la propagande. Transgresser les routines techniciennes des loges, ouvrir des débats sur l’intelligence artificielle ou repenser la fraternité au-delà des genres sont des transgressions nécessaires pour rester fidèle à son idéal.

Transgresser pour renaître

La transgression en Franc-maçonnerie n’est pas un péché, mais une vertu. Elle dépasse les interdits culturels pour rejoindre l’harmonie naturelle, comme le fil à plomb s’aligne sur la gravité. Des figures comme Voltaire, Garibaldi ou Deraismes l’ont illustrée, prouvant que briser les chaînes sociales ouvre la voie à la lumière. Dans un monde figé par des normes, le maçon transgressif devient un architecte de renouveau, taillant sa pierre brute avec audace.

Que chaque loge ose cette audace – non pour détruire, mais pour renaître !

Jacques Ellul : penseur de la technique et de la propagande face au défi de la modernité

Dans un monde saturé d’informations, où la technique semble dicter nos choix et où la propagande imprègne nos démocraties, la pensée de Jacques Ellul émerge comme un phare critique, à la fois lucide et prophétique. Théologien protestant, sociologue, historien du droit et philosophe anarchiste, Ellul (1912-1994) a consacré sa vie à disséquer les mécanismes invisibles qui asservissent l’humain sous couvert de progrès.

Jacques Ellul en 1990

Sa critique radicale de la technique – ce milieu autonome qui engloutit la liberté – et de la propagande – ce conditionnement omniprésent des consciences – résonne particulièrement aujourd’hui, dans une ère de fake news, d’algorithmes omnipotents et de crises identitaires. Mais au-delà de la dénonciation, Ellul offre une voie d’espérance : celle d’une conscience critique, nourrie par une éthique personnelle et spirituelle, capable de résister à l’idéologie dominante.

Cet article vise à explorer en profondeur la pensée ellulienne, en commençant par un préambule biographique pour mieux appréhender l’homme derrière l’œuvre. Nous nous appuierons sur une présentation emblématique de ses idées sur la propagande, tirée d’une vidéo pédagogique récente (disponible sur YouTube, où un conférencier décortique Propagandes, son ouvrage majeur de 1962). Enfin, nous tracerons des parallèles avec la franc-maçonnerie, cette institution initiatique qui, comme Ellul, cherche l’émancipation par la raison et la vigilance, tout en luttant contre ses propres tentations techniciennes et propagandistes. Car si la maçonnerie prône la lumière de la connaissance, elle n’échappe pas aux pièges que dénonce Ellul : l’illusion d’une autonomie collective face à un monde technique totalitaire.

Jacques Ellul, un itinéraire intellectuel et spirituel foré par les tempêtes du XXe siècle

Jacques César Émile Ellul naît le 6 janvier 1912 à Bordeaux, dans une famille cosmopolite marquée par l’exil et la précarité. Fils de Joseph Ellul (1869-1941), employé de négoce d’origine maltaise, élevé dans un orthodoxisme déiste teinté de voltairianisme, et de Marthe Mendès (1874-1963), protestante non pratiquante d’ascendance portugaise et française, Ellul grandit dans un milieu bourgeois déchu. Sa famille, aux racines juives lointaines, incarne les tensions européennes : Joseph, citoyen autrichien et sujet britannique, est interné et déporté en 1940 pour sa nationalité ; Marthe, artiste, soutient le foyer par l’enseignement du dessin. Cette enfance instable forge chez le jeune Jacques un regard critique sur les illusions du progrès social et économique.

Bernard Charbonneau, chez lui à Saint-Pé-de-Léren (64), en 1994.

Études brillantes au lycée Montaigne de Bordeaux (baccalauréat en 1929), Ellul s’oriente vers le droit à la faculté de Bordeaux, obtenant sa licence en 1932. Influencé par ses lectures de Marx et sa rencontre avec Bernard Charbonneau, il s’engage dans la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants et anime, de 1934 à 1939, un groupe non-conformiste lié à la revue Esprit d’Emmanuel Mounier. Ses premiers articles, comme « Le personnalisme, révolution immédiate » (1934) ou « Fatalité du monde moderne » (1936), dénoncent le taylorisme et le fordisme comme des aliénations modernes. En 1936, sa thèse de doctorat, Étude sur l’évolution et la nature juridique du Mancipium, explore les institutions romaines, préfigurant son intérêt pour l’histoire des institutions.

La Seconde Guerre mondiale bouleverse son parcours. Chargé de cours à Strasbourg (repliée à Clermont-Ferrand en 1940), il est révoqué en 1940 pour « fils d’étranger » après un discours antifasciste. Exilé sur une ferme à Martres (Gironde), il rejoint la Résistance : faux papiers, accueil de Juifs et d’évadés, aide à la zone libre. Reconnu « Juste parmi les nations » par Yad Vashem en 2001, il incarne une résistance non violente, éthique. À la Libération, secrétaire général régional du Mouvement de libération nationale, il participe à l’épuration modérée, mais démissionne vite de ses fonctions politiques (adjoint au maire de Bordeaux en 1944), déçu par la bureaucratie.

Affiche américaine de la Seconde Guerre mondiale appelant à augmenter les cadences de production. Selon Ellul, le problème majeur n’est pas le capitalisme mais ce qui l’englobe : le productivisme.

Après-guerre, Ellul enseigne l’histoire des institutions et sociale à Bordeaux jusqu’en 1980, et à l’Institut d’études politiques (IEP) dès 1948. Engagé au sein de l’Église réformée de France (1956-1971), il tente une réforme active, en vain. Politiquement anarchiste personnaliste, il critique le fascisme comme « fils du libéralisme » (1937) et refuse les partis. Avec Charbonneau, il fonde en 1973 le Comité de défense de la côte aquitaine, précurseur de l’écologie politique et de la décroissance. Candidat UDSR en 1945, il prône une « révolution politique » individuelle. Marié à Yvette Lensvelt (1912-1991), d’origine néerlandaise, il a quatre enfants : Jean (1940-2023), Simon (décédé en 1947), Yves (1945) et Dominique (1949).

Ellul construit sa critique sociale sur une réactualisation de la pensée de Marx. Il lui consacrera tout un cursus à l’IEP de Bordeaux, de 1947 à 1979.

Convertie au protestantisme en 1930 après une crise spirituelle, sa foi – influencée par Kierkegaard, Barth et Marx – imprègne son œuvre : il voit le christianisme comme « la pire trahison du Christ » (1992), subverti par le pouvoir. Ellul publie plus de 50 livres et 500 articles, traduits mondialement. Mort le 19 mai 1994 à Pessac, il laisse un héritage : critique de la technique (La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954), de la propagande (Propagandes, 1962), et une théologie de la non-puissance (La Subversion du christianisme, 1984). Influences : Marx (économie), Barth (théologie dialectique), K. Balthasar (résistance). Héritage : inspire écologistes (décroissance), anarchistes et critiques technologiques (Kaczynski cita La Technique). Les Cahiers Jacques Ellul (depuis 1980) perpétuent son œuvre, soulignant son appel à une « révolution locale » par la conscience.

La pensée d’Ellul sur la propagande : une analyse systémique

Ouvriers d’une usine de verre, XIXe siècle, Indiana. Ellul se focalise moins sur les mécanismes du capitalisme que sur les raisons ayant conduit les humains à ériger le travail en valeur et qui, selon lui, constituent les fondements du productivisme – Source Wikipedia

L’œuvre d’Ellul sur la propagande, cristallisée dans Propagandes (1962), est une dissection impitoyable des mécanismes qui conditionnent les masses modernes. Inspiré par sa vidéo de présentation (où un expert décortique le livre en une heure captivante), nous structurons cette section autour des thèmes clés : distinctions, formes, paradoxes, rôles techniques, illusions, convergences et résistances. Ellul y révèle la propagande non comme un outil sporadique, mais comme un phénomène sociologique total, inévitable dans une société technique.

La distinction entre propagande politique et sociologique

Ellul distingue la propagande politique – sporadique, électorale, visant à mobiliser pour un régime ou un parti (ex. : discours de Hitler) – de la propagande sociologique, continue et diffuse, qui imprègne toute la société pour maintenir l’ordre technique (ex. : publicité, médias). La première est visible et contestable ; la seconde, invisible, fabrique des « besoins » et des normes. Dans la vidéo, l’orateur cite Ellul : « La propagande politique est un épisode ; la sociologique, un état permanent. » Parallèlement, en franc-maçonnerie, cette dualité évoque la tension entre rituels initiatiques (politiques, structurants) et culture fraternelle quotidienne (sociologique, normalisante). Les loges, risquent une propagande sociologique interne : l’idéal d’égalité masque une uniformisation technique des débats, étouffant la dissidence traditionaliste.

Les différentes formes d’influence : agitation, intégration, verticale, horizontale, rationnelle et irrationnelle

Karl Kautsky, selon qui les bolcheviks n’avaient nullement institué une révolution marxiste mais une dictature de type blanquiste.

Ellul décortique les modes d’influence. L’agitation excite les passions pour un changement immédiat (révolutionnaire) ; l’intégration apaise et intègre dans le système (consumériste). La propagande verticale descend des élites (gouvernements) ; horizontale, elle émane des pairs (réseaux sociaux). Rationnelle, elle argumente (éducation) ; irrationnelle, elle manipule émotions (publicité). La vidéo illustre : l’agitation nazie vs l’intégration américaine post-1945. En maçonnerie, l’intégration horizontale se voit dans les tenues conviviales, qui lient les frères par des affects irrationnels (serments émotionnels), tandis que la verticale (grands maîtres) impose une rationalité rituelle. La crise portugaise ? Une agitation traditionaliste (départs massifs) face à une intégration progressiste (décret d’inclusion), risquant une propagande irrationnelle qui divise au nom de l’unité.

Le paradoxe de l’éducation : préparation à la propagande

L’éducation, loin de libérer, conditionne à la propagande, selon Ellul. Elle enseigne l’obéissance technique – efficacité, adaptation – plutôt que la critique. La vidéo cite :

« L’école forme des ingénieurs de l’âme, pas des penseurs libres. »

Ce paradoxe mine l’autonomie. En franc-maçonnerie, les grades (apprenti à maître) éduquent à la symbolique, mais risquent de devenir propagandistes : l’initiation, censée éclairer, intègre à un système hiérarchique technique, où l’efficacité rituelle prime sur la subversion personnelle. Comme Ellul, les maçons doivent veiller : l’éducation maçonnique, si figée, prépare à une propagande sociologique interne, étouffant la palingénésie individuelle.

Le rôle de la technique et de la recherche d’éfficacité dans la nécessité de la propagande

Pour Ellul, la technique – milieu autonome d’efficacité – exige la propagande pour s’imposer. Toute société technique doit « humaniser » ses outils (IA, médias) par une communication continue.

« La propagande est le lubrifiant de la machine technique. »

Sans elle, l’humain résisterait. En maçonnerie, la technique moderne (sites web, apps pour loges) accélère cette nécessité : l’efficacité administrative (cotisations en ligne) propage une norme sociologique d’uniformité, menaçant l’esprit initiatique. Cela masque une propagande verticale qui ignore les rythmes humains des rites traditionnels.

L’illusion d’autonomie et de liberté dans laquelle nous vivons

Ellul dénonce l’illusion d’autonomie : nous croyons choisir librement, mais la propagande préfabrique nos désirs (consommation, opinions). La vidéo : « La liberté technique est une servitude volontaire. » En maçonnerie, ce piège guette : les frères se voient autonomes dans leur quête de lumière, mais les structures obédientielles propagent une illusion collective, où la « fraternité » masque une intégration sociologique.

La convergence des méthodes qui crée un environnement psychologique total

Toutes les propagandes convergent – politique, publicitaire, éducative – en un « milieu psychologique » total, où l’individu est saturé sans échappatoire. Comme le rappelle Ellul : « C’est un bain continu, pas une averse. » Ellul prédit un totalitarisme doux. En maçonnerie, cette convergence se voit dans les influences croisées : rituels (irrationnels), débats sociétaux (rationnels), et outils numériques (horizontaux), créant un environnement totalitaire interne.

« Tout est technique ? » : slogan de l’association Technologos, créée en 2012 et d’inspiration ellulienne.

Les limites mais aussi les possibilités d’une conscience critique face à ce phénomène

La propagande a des limites : elle ne crée pas de valeurs, seulement les amplifie ; elle fatigue les consciences. Ellul propose une résistance : conscience critique, ancrée dans la foi ou l’éthique personnelle. La vidéo conclut : « Seule la subversion intérieure résiste. » En maçonnerie, cette conscience est le cœur initiatique : le travail sur soi, affranchi de la technique, permet une critique radicale. Comme Ellul, les maçons peuvent subvertir :

en loges, cultiver une vigilance fraternelle contre la propagande sociologique, favorisant une palingénésie collective face à la crise.

Ellul et la Maçonnerie, alliés dans la subversion ?

Le Serment du jeu de paume par David, musée Carnavalet. Toutes les révolutions, estime Ellul, servent en premier lieu les intérêts d’une classe dominante, et consolident l’appareil d’État, lui-même fondement de l’idéologie technicienne. Wikipedia

Jacques Ellul nous invite à une vigilance éternelle : la propagande, née de la technique, n’est pas fatale si nourrie par une conscience critique. En Franc-maçonnerie, ses idées résonnent comme un appel à purifier l’Art Royal des illusions modernes – uniformisation technique, propagande interne. Les diverses crises, avec ses tensions entre ouverture et tradition, incarne ce défi :

choisir la subversion ellulienne, non pour diviser, mais pour libérer. Comme Hiram ressuscité, le maçon ellulien renaît par la critique, aligné sur une liberté authentique.

Les 6e Cahiers de République Universelle, Loge d’Études et de Recherche du GODF

Parus en juillet 2025, les Cahiers, numéro six, nous parviennent avec un souffle qui porte encore les voix fraternelles. Nulle emphase, nulle érudition gratuite, mais la résolution d’habiter la République en maison vivante à rebâtir jour après jour. Le vaste chantier s’étend, la pierre résiste, la patience affine la main.

Nous lisons ces pages avec l’impression d’une tenue où la pensée prend la parole, puis cède le pas à l’écoute, puis reprend souffle, et s’essaie à désigner ce qui blesse notre époque sans renoncer à ce qui l’élève. L’ouvrage assemble des écritures qui ne rivalisent pas, elles se répondent. Une musique discrète architecture morale obstinée habite la totalité. Ce n’est pas un sommaire qui nous guide, c’est une étoile fixe l’universel comme promesse.

Nous avançons parmi des analyses qui refusent l’incantation.

Christophe Devillers déplie le miroir numérique de la recherche savante et nous révèle une cartographie des usages intellectuels de la République universelle. Une telle démarche nous avertit la circulation des idées n’est pas leur vérité, elle n’est que leur ombre portée. L’ouvrage appelle alors une méthode patience de l’examen, refus du slogan, fidélité au réel. Stéphane Corcos nomme la fin des illusions et nous ramène à une hygiène de l’esprit. Il ne s’agit pas de désespérer, il s’agit de cesser de rêver sur des mots émoussés.

Christophe Bourseiller

Renée Fregosi s’avance plus loin et prend à bras le corps la dimension victimaire qui travaille les idéologies meurtrières. Nous comprenons qu’une République qui n’ordonne plus les affects se défait de l’intérieur. Parler de victime sans penser la responsabilité, c’est préparer le lit des terreurs nouvelles.

Christophe Bourseiller rappelle les généalogies de familles politiques qui se prétendent nouvelles. Leur vocabulaire change, leur volonté d’hégémonie demeure. Éric Poulliat observe l’activisme violent comme un défi concret. Nicolas Pomiès démonte la fabrique de la discorde et nous avertit l’ennemi n’est pas seulement à nos portes, il se tient dans notre manière de ne plus vouloir faire corps. Ce faisceau de textes n’écrit pas une théorie des radicalisations, il propose une discipline de lucidité.

Catherine Kintzler

La République qui se dessine ici ne se laisse pas réduire à une mécanique institutionnelle. Catherine Kintzler parle d’un chantier, non d’un monument figé. Nous sentons aussitôt la proximité avec notre lexique initiatique. Une République qui ne se répare pas se dégrade. Une République qui ne se pense pas s’abandonne. Renaud Large regarde l’esthétique contre les ultras et nous apprend que l’œil est un lieu de souveraineté. Ce que nous trouvons beau, ce que nous jugeons digne d’être exposé, ce que nous laissons envahir l’espace public, tout cela finit par éduquer nos réflexes. Nadia Geerts démonte l’obsession de la représentativité quand elle devient pure comptabilité. Elle rappelle qu’un peuple n’est pas une somme de cases. Dominique Lamoureux déplace la question de la réparation et de la spoliation vers un horizon de justice qui n’humilie pas. Nous retrouvons là les deux instruments de notre loge intérieure une équerre qui redresse, un compas qui ouvre, jamais l’un sans l’autre.

L’ouvrage sait ménager des respirations. Non des pauses décoratives, des espaces où l’âme se remet d’accord avec elle-même. La musique traverse ces pages comme une fraternité invisible. Thierry Geffrotin s’interroge sur l’universalité de Wolfgang Amadeus Mozart et Philippe Hui pense l’universalisme par l’orchestre. La musique ne crée pas l’universel par magie. Elle l’exige de nous. Elle propose un régime d’écoute où les différences se superposent sans s’écraser, où le motif le plus ténu trouve sa place dans une polyphonie. Nous reconnaissons là un exercice initiatique. Écouter un quatuor ou conduire un rituel suppose la même délicatesse laisser chaque voix se dire sans perdre le chœur. Dominique Papon invite au détour par l’autre. Ce détour n’est pas un détour en vérité, c’est la ligne droite de toute éthique. Ce que nous ne sommes pas éclaire ce que nous croyions être. La République universelle ne parle pas de l’autre comme d’une curiosité, elle lui ouvre une chaise à la table commune.

Philippe FOUSSIER
Philippe FOUSSIER

D’autres contributions resserrent l’ouvrage vers le nerf des conflits présents. David Ennouchi nomme les trames du complotisme contre la République. Il ne suffit pas de démentir il faut comprendre la faim de certitude qui nourrit ces récits, puis la convertir en goût de vérité. Emilie Frèche rappelle le poids des gestes, ces petites décisions quotidiennes qui valent politique quand elles s’additionnent. Philippe Foussier convoque la figure du chevalier de La Barre et, par ce rappel, nous fait mesurer combien la liberté de conscience n’est jamais acquise. Elle se paie de courage. Elle se mesure à ce que nous tolérons de l’intolérable. Ce texte agit comme une pierre d’angle. La République n’est pas un contrat mort, elle est un serment à reprendre voix basse, maillet ferme.

Ce volume refuse les oppositions paresseuses. Il n’idéalise ni le passé ni le présent. Il ne sacralise ni la transgression ni l’ordre. Il nous met au travail. Les auteurs, chacune et chacun, signent moins des thèses que des stations de pensée. Le livre s’avance de la polémique vers le juste. Les formules ne claquent pas, elles durent. La langue demeure nette, souvent belle, parfois tranchante, jamais cynique. Nous y retrouvons cette manière d’être à la fois laïque et ardente. L’universel n’a pas ici la pâleur d’un principe abstrait, il prend le visage d’une exigence partagée. Les textes parlent de violence, d’idéologie, de mémoire, de musique, de droit, de citoyenneté. Leur unité ne tient pas à un programme, elle tient à une manière de respirer. Nous refermons l’ouvrage avec l’impression d’avoir assisté à la réparation d’une charpente on a changé des pièces, ajusté des tenons, resserré des chevilles, et voilà que la maison tient mieux.

Logo de la République française
Logo de la République française

Nous reconnaissons dans cette entreprise un écho précis à la démarche initiatique. Travailler la République, c’est travailler notre temple intérieur. La pierre n’est pas seulement le monde, elle est notre cœur. Les analyses de Christophe Bourseiller, de Renée Fregosi, d’Eric Poulliat ou de Nicolas Pomiès ne nous laissent pas spectateurs. Elles nous rendent responsables de l’angle avec lequel nous regardons l’époque. Les lectures de Catherine Kintzler, de Renaud Large, de Nadia Geerts ou de Dominique Lamoureux ne décorent pas le discours, elles le gouvernent. Les méditations de Thierry Geffrotin, de Philippe Hui et de Dominique Papon ne fuient pas la cité, elles y reconduisent la beauté comme une ascèse. Les alertes de David Ennouchi, d’Emilie Frèche et de Philippe Foussier ne dramatisent pas la scène, elles posent des seuils. L’ensemble compose un atelier où la République n’est plus un mot fatigué. Elle redevient une tâche, donc une joie.

Nous sentons enfin la main discrète qui règle les distances et veille à l’harmonie. Jean-Noël Amadei circule comme un maître d’œuvre qui connaît les poutres et les failles. Grâce à cette main, la polyphonie ne se disperse pas. Elle tient. Le livre n’offre pas une sortie de crise. Il propose mieux un exercice de tenue intérieure au milieu des tempêtes. Nous ne cherchons plus un abri, nous apprenons à habiter. C’est la promesse la plus rare de ce volume. Il n’endort pas, il veille. Il ne flatte pas, il relève. Nous en sortons avec le désir d’accorder notre vie à la dignité de ses pages.

GODF – Loge République Universelle

Rappelons que la Loge d’Études et de Recherche République Universelle, au sein du Grand Orient de France, s’est donnée pour vocation d’explorer les conditions concrètes d’un universalisme vivant. Elle réunit des chercheurs, des praticiens de la chose publique, des écrivains, des musiciens, des juristes, qui mettent en commun des travaux pour éprouver, année après année, ce que la République exige des consciences et des institutions. Les Cahiers, parus régulièrement depuis plusieurs années, constituent la trace de ce patient compagnonnage intellectuel et spirituel. Ils publient des textes originaux, des enquêtes, des méditations, avec une fidélité constante à la liberté de conscience et à la laïcité. Les volumes précédents ont déjà abordé les liens entre critique et émancipation, les formes contemporaines de la citoyenneté, les pédagogies de la liberté, les usages publics de la culture. Ce sixième volume prolonge la série en accentuant un geste unir la rigueur et la ferveur, nourrir une vigilance qui ne désespère pas, tenir ensemble la pierre et la lumière.

Éditions Matériologiques

Les Cahiers de République Universelle

Une Loge d’Études et de Recherche du Grand Orient de France

Éditions Matériologiques, 2025, 156 pages, 13 € – version numérique 9 € sur Cairn

Éditions Matériologiques, le site

Exécution partielle et provisoire

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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

L’initiation est non seulement une quête de sens mais aussi une mise en harmonie de soi-même avec le sens profond de la vie, ainsi qu’une mise en œuvre de forces cohésives dans le monde. C’est donc une recherche commune à une très large humanité, mais alors par une voie intérieure choisie qui promet ou promettrait une réalisation plus ample, plus lucide et plus haute.

À l’inverse, la vie profane, condamnée à errer dans les ténèbres, c’est-à-dire dans un tohu-bohu de contradictions, se déroule avec beaucoup d’inconséquence au regard du destin de l’humanité, l’égoïsme le disputant constamment à la partialité.

L’initié, quant à lui, connaît la diversité du vivant qui se manifeste aussi chez l’Homme par la pluralité des cultures, des croyances, des opinions et des comportements. Pour autant, comme il en est du Yin et du Yang, avec peut-être des proportions moins tranchées, il oscille, dans sa vie, entre des vérités qu’il cherche obstinément, concédons-le lui, et des réalités où il cherche, malgré tout, des satisfactions plus immédiates, ne serait-ce que par souci de sécurité personnelle. Bref, l’initié n’est pas un saint, c’est-à-dire qu’au mieux, il n’incarne la pureté et la perfection qu’en pointillé plus ou moins espacé. Sur le chemin, il est censé se perfectionner, ce qui est une vue raisonnable – et c’est tout ce qu’on espère. J’en connais, en effet, chez qui j’ai constaté des progrès, au fil des années. Reste à savoir s’ils le pensent également à mon égard…

Ainsi, qu’est-ce qu’une vie, une vie qui ne soit pas tournée vers l’absurde, mais vers une tentative d’espérance et d’unité ? Quelle qu’elle soit alors, si l’on en regarde la toile, il y a fort à parier que l’on y voit un méli-mélo de convictions et d’attitudes allégeant par le haut une petite démence de formes et de couleurs. C’est ça, la vie, après tout.

Quant au sens profond d’un Ordre plus grand que soi, enfoui dans le chaos de l’Histoire et de nos minuscules destinées, toute existence n’en est jamais, à tout prendre, qu’une exécution partielle et provisoire[1].


[1] Clin d’œil à l’actualité, mais dans une perspective et avec un sens tout autres, évidemment. Clin d’œil à l’actualité, assez lourd tout de même, que je ne pouvais accompagner ici d’un  regard plus direct qui aurait outrepassé le cadre de cette tribune. Il n’empêche que, sans aucune remise en cause d’une décision de justice sur le fond, cette allusion transparente suggère une grave interrogation. En effet, je suis peu enclin à admettre le principe de l’exécution provisoire, quand il n’y a ni risque de récidive ni risque de fuite. La garantie d’un second degré de juridiction doit s’accompagner alors d’une présomption d’innocence effective, pour le condamné qui fait appel. Comment un présumé innocent ne présentant aucun danger pour la société peut-il se voir appliquer tout ou partie de la sanction qu’il conteste judiciairement ? L’interjection peut-elle à ce point devenir douloureuse,  en étant en tout ou partie vidée de sa portée ? À cet égard, il me semble que, quelle que soit leur couleur politique, tous les justiciables devraient s’accorder sur une telle exigence – à mon avis, minimale dans un État de droit qui se respecte, une France qui voudrait continuer à se proclamer « la patrie des droits de l’homme ». En outre, ne voit-on pas souvent que les juges de première instance cherchent à tordre le bras de leurs collègues en appel, en incitant ainsi ces derniers à prononcer au moins les peines d’ores et déjà exécutées ? Étrange et singulière conception : décidément, la France est un cas à part, dans sa compréhension de la Justice…

Grand Prieuré Rectifié de France – Saint-Michel 2025, Chevaliers fantômes

Il arrive que la fête, lieu de cohésion, révèle par sa vacuité l’état du chantier. La Saint-Michel 2025 du Grand Prieuré Rectifié de France (GPRF), célébrée le samedi 27 septembre dans le Grand Temple Jean Mons de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), a eu la pâleur d’un écu terni.

Nous y avons vu moins une célébration qu’un miroir : l’épure d’une crise devenue forme, où le Rite ne parvient plus à tenir l’âme. Les absences y parlaient plus fort que les présences ; la liturgie, réduite à l’ossature, n’a guère dépassé une heure.

Dans les travées, une assistance clairsemée, une quarantaine de Chevalier Bienfaisance de la Cité Sainte (CBCS) et d’Écuyer Novice (EN). pour une juridiction qui en compte cinq cents : autant dire une garde en demi-maillets.

Croix CBCS

L’absence la plus éloquente fut celle de la Grande Loge Nationale Française — silence lourd de sens. Aucun délégué, et, en filigrane, l’évidence d’un lien distendu. Faut-il y lire un message à peine voilé : « remettez de l’ordre, et nous reviendrons » ?

La plupart des juridictions de hauts grades avaient, elles aussi, renoncé au déplacement. Les colonnes paraissaient orphelines, comme si la voûte étoilée elle-même hésitait à se laisser allumer. Nous savons pourtant ce que signifie l’archange Michel pour le Régime : figure de psychostasie, équilibre de l’acier et de la plume, défense du Sanctuaire intérieur. Ici, la balance symbolique ne trouvait plus son contre-poids.

Nous ne feindrons pas de découvrir la cause de cette désaffection : depuis des semaines, le GPRF traverse une tourmente publique où se mêlent griefs de gouvernance, documents contestés et démissions. Deux enquêtes de 450.fm ont détaillé les étapes et les responsabilités alléguées ; elles ont nourri le débat maçonnique, mais elles ont surtout creusé une fracture de confiance dont la Saint-Michel a offert la matérialité : des places vides.

Le cérémonial s’est donc déroulé comme un rite sous perfusion. Quelques Grands Prieurés amis avaient tenu parole ; d’autres, annoncés, n’étaient pas au rendez-vous. L’épisode ivoirien, lui, a laissé perplexe : annoncé empêché, le Grand Prieuré de Côte d’Ivoire a tout de même fait entendre une voix chaleureuse, remerciant l’assistance et rappelant la fraternité des liens, tout en indiquant poursuivre sa route vers Nice pour une réception à la Grande Profession. Or nous savons, par l’usage du monde Rectifié, que la Profession et la Grande Profession ne se publient ni ne se revendiquent dans les discours ; elles se reçoivent dans la discrétion qui est l’âme même de leur grâce. Les nommer ainsi en scène publique, c’est faire vaciller le voile qui protège la chambre la plus intérieure.

Cette Saint-Michel, au lieu d’être l’armure qui rassemble, aura donc été une éprouvette : elle a mesuré la densité fraternelle présente, et le résultat est apparu trop léger. L’absence assumée de la GLNF, l’évaporation de nombreuses juridictions, le format réduit de la tenue et sa brièveté, tout cela compose un signal : le Régime ne peut vivre de mots si la main fraternelle se retire. Le glaive de Michel n’est tranchant que si la communauté accepte d’en être le fourreau ; sans fourreau, l’acier s’émousse.

Baucent

Pourtant, rien n’interdit la rémission. Le Rectifié demeure une école de droiture. Il enseigne que l’Ordre extérieur n’a de sens que s’il obéit à l’Ordre intérieur. Réparer, ici, ne sera pas affaire de communication mais de vérité : vérité des actes, vérité des procédures, vérité des signatures et des responsabilités. La fraternité ne se décrète pas par communiqué ! Elle se reconquiert au prix d’un examen de conscience collectif, d’une restitution des rôles à leur juste place, d’un renoncement aux arguties pour retrouver l’esprit du vœu. Les leçons tirées des dernières révélations publiques doivent être entendues, point par point, sans hâte défensive ni posture d’orgueil.

Préparatif de la St-Michel une assistance très très clairsemée…

Nous avons vu un Temple où la lumière circulait mal ; nous souhaitons un Temple où elle respire à nouveau. La Saint-Michel, dans le calendrier du Régime, n’est pas seulement une date : c’est une métaphore du discernement. Peser, séparer, remettre chaque chose à sa juste mesure, puis relever l’épée non pour frapper, mais pour protéger le faible et la vérité. Que cette fête manquée soit prise non comme une humiliation, mais comme une injonction : revenir à l’esprit chevaleresque, préférer la rectitude à la ruse, le service à la manœuvre, la règle vécue à la règle brandie.

À ceux qui ont tenu être présents malgré la dispersion des forces, nous adressons une parole de fraternité lucide. À ceux qui se sont abstenus, une invitation…

Si la crise vous a fait douter, dites-le  !

Si elle vous a blessés, qu’on vous entende  !

Si elle vous a révulsés, qu’on vous répare !

Et si elle vous a simplement fatigués, qu’on vous laisse le temps de revenir !

Le Rectifié n’est pas un parti ; c’est une ascèse. Il n’appartient à personne, pas même à ceux qui le dirigent temporairement ; il appartient à la promesse qu’il nous fait faire : devenir des hommes droits, jusque dans l’inconfort de la vérité.

Ce samedi 27 septembre, la fête de l’Archange a montré un vide mais, demain, elle peut redevenir une montée. Que l’on éteigne les querelles, que l’on rallume la lampe. Alors, peut-être, l’année prochaine, la Saint-Michel ne sera plus un sabre sans lame, mais une épée polie par la main de tous.

Illustrations : Facebook – Chapitre prieural de la Saint-Michel 2025

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« Adelphité » : une Loge qui met des mots neufs sur une vieille promesse

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Mixité, universalité, laïcité : à La Réunion, la Grande Loge Mixte Universelle (GLMU) allume les feux d’Adelphité, le 2 octobre 2025, à l’Orient de La Possession. Un nom-programme pour une œuvre d’aujourd’hui : élargir la chaîne d’union au-delà des genres, des appartenances et des rivage.

Il est des mots qui rouvrent des portes anciennes. Adelphité en fait partie. Sous la voûte étoilée de l’île intense, La Possession – ce beau toponyme, mémoire d’une implantation dès le XVIIᵉ siècle au bord de la Ravine à Marquet – devient le théâtre d’un commencement : un allumage des feux, donc un serment de lumière, où la mixité n’est pas un compromis mais une évidence principielle, et où la laïcité n’oppose rien, elle rend possible.

Blason de La Possession – De gueules au dodo d’argent, au chef d’azur chargé de deux hache adossées d’or..png

Adelphité : le mot accueille « frère » et « sœur » dans une même hospitalité.

Nous y entendons Homère et la cité, le sein maternel comme archétype du lien, les fraternités de métiers et les solidarités de modernité. Le terme, plus neutre et inclusif que « fraternité » ou « sororité », désigne la solidarité entre semblables sans assignation de genre. Il ne s’agit pas de repeindre la devise républicaine, mais de réapprendre sa portée : liberté de chercher, égalité de dignité, fraternité qui se fait adelphité quand elle s’ouvre à toutes et tous.

Bernard-Dekoker-Suarez-Grand-Maitre-de-la-Grande-Loge-Mixte-Universelle

Ici, la démarche de la Grande Loge Mixte Universelle trouve une résonance précise avec son histoire : une obédience née d’un désir de démocratie interne, de mixité assumée, d’universalisme concret, dans la lignée d’Éliane Brault et d’une tradition libérale et progressiste. Le triptyque maison – Universalité, Mixité, Laïcité – n’est pas slogan, c’est une méthode : travailler à l’humain, sans dogme imposé, dans un cadre républicain et apaisé. Nommer une Loge Adelphité, c’est proposer un rite d’alliage : souder le Soufre de l’ardeur et le Mercure de la relation, pour que la Pierre cesse d’être seulement « fraternelle » et devienne commune.

À l’Orient de La Possession, nous voyons déjà la chaîne d’union se tendre comme un pont entre terres et mers, entre compagnons de jadis et citoyennes de demain. L’adelphité redonne souffle au vieux vœu maçonnique : « d’honnêtes gens, répandus sur la surface de la Terre, s’unissent pour mieux se connaître et s’aimer ». Elle le fait avec les mots du XXIᵉ siècle, sans renier l’atelier des Anciens.

Dans le Temple, elle change subtilement notre manière de tenir les outils. L’équerre n’est plus l’instrument d’un seul « frère », elle garantit la justesse d’une relation symétrique. Le compas ne circonscrit pas une identité, il trace la communauté du soin. La colonne du Nord n’est plus l’ombre des « non-initiés », elle devient la patience de celles et ceux qui entrent, différemment, dans la lumière. La chaîne ne se rompt pas quand les prénoms changent, elle s’agrandit.

Au dehors, l’adelphité a des usages très simples : accueillir sans assigner, préférer la rencontre au mot d’ordre, rendre la parole à celles et ceux qu’on ne voyait pas. Les frères et sœurs de la nouvelle loge en feront l’apprentissage discret : dans la tenue, par l’attention; dans la cité, par la présence; dans l’île, par l’écoute des mémoires créoles et des vents de l’océan. Alors le maillet ne frappe pas plus fort, il frappe plus juste.

Nous saluons cet allumage comme un acte de fidélité créatrice : fidèle à l’esprit d’une maçonnerie libre et laïque, créatrice parce qu’elle ose le mot juste pour dire une même promesse. À La Réunion, le Temple s’ouvre en archipel : Adelphité n’est pas un effet de mode, c’est un art de relier. Et si demain la devise républicaine ne change pas de mots, elle gagnera peut-être en respiration grâce à ces ateliers qui, sans bruit, la vivent autrement.

La Possession – panorama

Repères : allumage des feux : Respectable Loge Adelphité, Orient de La Possession (La Réunion), jeudi 2 octobre 2025. Annonce officielle GLMU. Obédience : Grande Loge Mixte Universelle (créée en 1973 ; orientation libérale, mixte et laïque).

Grande-Loge-Mixte-Universelle-–-Mixité-Universalité-Laïcité

« Alpina », le mag de la GLSA : une Sagesse vivante

Nous ouvrons ce numéro d’Alpina, magazine de la Grande Loge Suisse Alpina (GLSA) – Obédience dite « régulière et de tradition », reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA) –, comme on entrouvre une porte basse.

La main ne cherche pas un simple périodique. Elle tâtonne la pierre d’un Temple mobile où la Sagesse ne commande pas, elle respire. Il convient d’abord de rappeler la source qui alimente cette voix. Fondé en 1874, Alpina s’est donné pour vocation de créer un lieu de discussion et d’information consacré à la Franc-maçonnerie vécue. Trilingue et associatif, le journal s’adresse aux Frères membres de la GLSA tout en demeurant ouvert aux lecteurs d’autres Obédiences ainsi qu’aux profanes.

Son cap tient à l’universalité maçonnique telle qu’elle se vit au sein de la GLSA. Le symbolisme, la philosophie, l’histoire et la spiritualité y avancent de concert. La revue informe sur l’activité de la GLSA et de ses Loges, elle soutient leur cohésion et offre à chacun un miroir de travail.

ALPINA SEPT 2025

Dès les premières pages, le ton s’installe avec douceur décidée. La Sagesse apparaît comme un premier pilier qui appelle la Force et la Beauté non pour trôner mais pour tenir en équilibre l’ouvrage intérieur. Nous recevons l’invitation à quitter l’érudition sèche pour une gnose vécue. La Sagesse devient un travail d’écoute et d’allègement de l’ego. Elle se cherche elle-même derrière les phénomènes et se reconnaît dans l’instant vivant. Nous percevons la ligne générale de l’ensemble et nous l’acceptons comme une orientation claire.

Nous marchons ensuite entre les colonnes d’articles qui se répondent comme des stations d’un même itinéraire.

Lorsque le Frère Didier Planche interroge la Sagesse par la responsabilité, nous ressentons un appel à ne rien déléguer de notre propre mesure. La Sagesse ne plane pas au-dessus de la vie. Elle se vérifie dans l’axe qu’elle confère aux actes. Elle exige la taille continue d’une pierre qui résiste à la complaisance. Ce fil grave et fraternel installe la couleur du dossier. Nous y lisons une éthique d’attention qui ne cherche pas l’effet mais la justesse.

Loge Les Amis Fidèles Genève

Nous nous attardons devant une table où l’initiation est questionnée non pour la fragiliser mais pour en reconduire la nécessité. Le Frère P. B. de la Loge Les Amis Fidèles à l’Orient de Genève rappelle que la voie maçonnique naît d’une expérience qui se transmet moins par information que par transformation. Le VITRIOL ne vaut pas formule. Il fait descendre le regard au sol qui porte nos pas. La visite de l’intérieur ne signifie pas repli. Elle fonde la sortie vers l’œuvre. Nous accueillons l’argument qui refuse la nostalgie et qui réhabilite la persévérance dans un monde pressé. La pierre ne se polit pas à coups d’effets d’annonce. Elle boit la patience des jours.

Nous changeons alors de langue pour mieux entendre l’unité de la quête. La loge suisse parle en italien de l’harmonie comme ciment. Nous reconnaissons ce mot ancien. Il ne signifie pas la paix molle d’une compagnie confortable. Il nomme la tension réglée qui assemble les contraires et tient le chantier ouvert. À Manno – commune du canton du Tessin située dans le district de Lugano –, des Chevaliers du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) rassemblent philosophie, nature, architecture, musique et rituel. Nous suivons cette polyphonie et nous comprenons que l’harmonie ne clôt jamais. Elle demeure méthode de rectification continue. Elle sait que la fraternité s’éprouve dans le service et dans la tenue du cadre.

Nous retrouvons aussi la langue de l’âme lorsqu’un Frère témoigne d’un long voyage vers le vrai soi. Le récit ne cherche pas l’autorité d’un maître extérieur. Il honore le silence et la sobriété des signes. La véracité surgit d’une présence plus que d’une thèse. Nous goûtons cette pudeur qui sauve la spiritualité de la rhétorique et qui rattache la démarche personnelle aux outils reçus en loge. Le livre que ce Frère a écrit se fait alors miroir. Il renvoie chacun à sa part d’ombre et de lumière. Nous quittons cette lecture sans slogans. Nous en sortons avec un désir de pratique.

colonnes

Nous avançons encore vers l’entrée du Temple. Deux colonnes nous regardent. Jachin établit. Boaz accueille. L’exposé qui leur est consacré refuse les simplifications. Il rappelle le jeu vivant de la dualité. La verticalité ne s’oppose pas à la tendresse. La stabilité ne congédie pas la miséricorde. Nous reconnaissons la beauté sobre d’une anthropologie maçonnique. Construire le Temple intérieur demande la fermeté d’une base et l’élan d’une compassion. Nous sentons que cette page ne parle pas d’objets symboliques. Elle propose des attitudes à incorporer. Nous en sortons plus attentifs au seuil et à la manière d’y passer.

Nous aurions pu nous perdre dans l’abondance des nouvelles et des échos. L’ensemble tient pourtant par une architecture discrète. À travers les annonces, les comptes rendus, les regards posés sur la tradition, la revue maintient un diapason. Elle ne cède pas à l’agitation extérieure. Elle reçoit le temps dans une respiration réglée. La Sagesse reprend son sens originel. Elle n’impose pas. Elle éclaire. Elle ne séduit pas. Elle oriente. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle met au travail. Nous refermons ce numéro comme on éteint une lampe à huile après usage. Une flamme demeure derrière la paupière. Nous saurons la retrouver au prochain chantier.

Drapeau de la Suisse
Drapeau de la Suisse

Nous saluons enfin la main qui a coordonné ces voix. Didier Planche apparaît ici comme rédacteur pour la langue française. Sa plume sait ce que parler veut dire lorsqu’il s’agit d’Art Royal. Elle préfère la sobriété à l’emphase. Elle place la Sagesse au rang d’une recherche et non d’un trophée. Sur le plan biographique, nous retenons l’homme de métier engagé dans l’animation éditoriale d’Alpina et soucieux de relier pensée et pratique. La bibliographie essentielle qui nous relie à sa contribution tient en un texte que nous estimons programmatique. Nous pensons à La Sagesse par la responsabilité. Nous ajoutons un éditorial où la Sagesse se définit comme gnose vécue et conscience de soi à reconquérir. Cela suffit à situer un auteur qui travaille les mots comme un compagnon travaille la pierre.

Nous sortons de cette lecture avec une conviction tranquille. Ce numéro ne flatte pas l’époque. Il lui propose un soin. La Franc-Maçonnerie y apparaît pour ce qu’elle est lorsqu’elle consent à sa vocation. Une école de lenteur juste. Une communauté d’exigence et de consolation. Une langue qui relie des terres et des idiomes sans perdre son souffle. Nous emportons trois gestes simples. Recevoir. Discerner. Rectifier. Le reste suivra si nous traitons la Sagesse comme une lumière qui n’existe qu’à la mesure de notre disponibilité.

logo-GRA-Alpina
Blason du GRA
Didier Planche

Nous retenons Didier Planche – membre du Groupe de Recherche Alpina (GRA) – comme rédacteur français d’Alpina et voix récurrente d’une pensée fraternelle attentive au réel. Sa signature unit rigueur et intériorité. Dans ce numéro, nous lisons un éditorial qui installe la Sagesse comme axe de travail et un article qui en explore la responsabilité concrète. Nous y voyons la pierre de touche d’un apport à la pensée initiatique qui préfère l’expérience à la posture et la continuité du labeur à la fulgurance sans lendemain.

Nous fermons la revue. Nous gardons l’outil. La trace sur la paume nous rappelle que la Sagesse n’est pas une idée. Elle est une tenue. Elle commence maintenant.

Alpina – Magazine de la Grande Loge Suisse Alpina

GLSA, N° 5, septembre 2025, 52 pages / Paraît 6 fois par an ; abonnement CHF 60 (64,18 €)

Il est possible d’acquérir un numéro ou de s’abonner en s’adressant à kanzlei@grossloge-alpina.ch.

Justice ou Justesse : le prisme maçonnique répond à cette question

Dans la quête maçonnique de la lumière, où chaque symbole et chaque geste vise à aligner l’individu sur les vérités universelles, la distinction entre justice et justesse éclaire une tension fondamentale entre les systèmes sociaux et les lois de l’univers. La justice, ancrée dans les codes moraux et les textes législatifs du pouvoir, est une construction humaine, souvent déformée par les intérêts des dominants. La justesse, elle, est une qualité universelle, un geste ou une pensée en parfaite synchronie avec les forces naturelles – gravité, lumière, cycles de palingénésie.

En Franc-maçonnerie, où les outils (équerre, lune – soleil, compas, fil à plomb…) incarnent ces lois cosmiques, cette distinction prend une résonance particulière. Alors que la justice enferme dans des jugements moraux, la justesse libère par l’harmonie avec l’univers. Cet article explore ces concepts, leur opposition au bien/mal, et les interférences religieuses qui freinent le génie émancipateur de l’Art Royal.

La justice : une construction morale et sociale

Machiavel

La justice est un concept profondément humain, enraciné dans les systèmes sociaux et les textes législatifs qui régissent les relations collectives. Comme l’analyse Machiavel dans Le Prince, la justice est un outil du pouvoir : le prince édicte des lois pour maintenir l’ordre, mais leur application se plie aux intérêts des dominants. Qu’il s’agisse de la justice distributive (partage des ressources, comme chez Aristote) ou corrective (réparation des torts), elle repose sur des normes morales et des codes écrits – la Constitution, le Code pénal, ou, dans une loge, les règlements. Ces textes, souvent sacralisés comme un « livre » immuable, dictent ce qui est « légal » ou « illégal« , mais leur rigidité les rend aveugles aux dynamiques du réel.

Dans le contexte maçonnique, la justice s’incarne dans l’équerre, symbole d’équité et d’honnêteté dans les rapports fraternels. Mais elle reste prisonnière des conventions sociales. Par exemple, la crise portugaise, rapportée par CNN Portugal le 26 septembre 2025, montre comment l’admission des femmes au GOL est vue comme une exigence de justice – l’égalité des genres, conforme à la Constitution portugaise de 1976 et à l’idéal de fraternité universelle. Pourtant, cette justice, imposée par le décret de Fernando Cabecinha, est contestée par des traditionalistes qui y voient une distorsion de la tradition maçonnique. Pourquoi ?

Parce que la justice, en tant que concept moral, est subjective : elle dépend des valeurs du moment, manipulées par ceux qui détiennent l’autorité – ici, le grand maître ou la majorité de la Dieta.

le prince de Machiavel

Cette subjectivité révèle la faiblesse de la justice : elle ne s’aligne pas sur les lois universelles, mais sur des conventions humaines. Machiavel l’avait compris : le prince peut tordre la justice pour asseoir son pouvoir, comme Salazar l’a fait en réprimant la maçonnerie sous l’Estado Novo. En loge, la justice peut devenir un outil de contrôle, où l’obéissance aux statuts prime sur la quête de vérité, éloignant le maçon de l’harmonie universelle.

La justesse : une synchronie avec les lois de l’univers

À l’opposé, la justesse transcende les cadres humains pour s’aligner sur les lois immuables de l’univers – gravité, lumière, attraction-répulsion, cycles de vie et de mort. Elle est l’acte, la pensée ou le geste qui « tombe juste« , non pas parce qu’il respecte un code moral, mais parce qu’il résonne avec la réalité dans l’instant présent. Le fil à plomb, outil maçonnique du premier degré, en est l’emblème parfait : il répond à la gravité, une force universelle, indifférente aux conventions humaines. Une parole juste, un rituel exécuté avec précision, une décision en harmonie avec le contexte – tout cela incarne la justesse, qui n’a besoin d’aucun texte législatif pour exister.

En Franc-maçonnerie, les outils symboliques – équerre, compas, fil à plomb – sont des instruments de mesure des lois cosmiques. Le compas trace des cercles, symboles de l’éternité, de l’immatériel et des cycles de palingénésie ; l’équerre mesure l’angle droit, reflet de l’ordre géométrique de l’univers ; le fil à plomb incarne la verticalité, l’alignement avec la gravité. Ces outils ne jugent pas : ils constatent, ils mesurent, ils guident vers l’harmonie. La justesse maçonnique, c’est l’initiation elle-même : apprendre à agir en synchronie avec ces forces, à l’image du mythe d’Hiram Abiff, qui, par sa mort et sa résurrection symbolique, enseigne la régénération perpétuelle, un cycle universel indépendant des morales humaines.

Dans la crise du GOL, les traditionalistes revendiquent cette justesse : ils soutiennent que les rituels masculins, ancrés dans une symbolique spécifique (Hiram, le temple de Salomon), sont en phase avec une vérité initiatique intemporelle. Admettre les femmes, disent-ils, briserait cette synchronie, non par misogynie, mais par incohérence avec le « moment présent » des rites. Leur argument, bien que conservateur, touche à une vérité universelle : la justesse exige de respecter le contexte, ici celui d’une tradition codifiée. Mais leur attachement à une forme figée trahit une confusion :

la justesse n’est pas statique, elle s’adapte au flux de l’univers, qui inclut l’évolution des sociétés.

Bien et Mal vs Juste et Non Juste : une opposition fondamentale

nous pesons le bien et le mal en permanence

Cette distinction entre justice et justesse reflète une opposition plus profonde : celle entre bien/mal (moral, social) et juste/non juste (universel, physique). Le bien et le mal sont des catégories religieuses et sociales, forgées par les pouvoirs dominants pour contrôler les comportements. Les religions, notamment le christianisme, ont cristallisé ces notions dans des dogmes – péché, rédemption, jugement divin – qui reposent sur des sophismes, des récits mythiques pris pour des vérités absolues. La justice, en tant que prolongement de ces catégories, est une extension de ce carcan : elle juge selon des normes morales, souvent au service du prince ou de l’Église, comme le montre Machiavel.

Spinoza

Le juste et le non juste, en revanche, sont amoraux. Une action juste est celle qui s’aligne sur les lois universelles : un fil à plomb qui pend verticalement est juste, non parce qu’il est « bon« , mais parce qu’il obéit à la gravité. Une parole juste en loge – par exemple, reconnaître les craintes des traditionalistes tout en plaidant pour l’inclusion – est vraie car elle reflète le réel, sans juger moralement. Spinoza, dans L’Éthique (IV, prop. 54), renforce cette idée : les passions tristes, comme la culpabilité ou la vengeance (sous-jacentes à la justice), sont des obstacles à la liberté. La justesse, au contraire, naît de la compréhension des causes, libérant l’individu des chaînes morales.

3 mauvais Compagnons

La Franc-maçonnerie, dans son génie, s’affranchit de ces carcans religieux. Contrairement aux dogmes chrétiens, qui imposent un cadre moral figé, l’Art Royal invite à contempler les lois de l’univers – cycles, harmonie, transformation – à travers ses symboles. Le mythe d’Hiram, par exemple, n’est pas un récit de péché ou de rédemption, mais une célébration de la palingénésie : la mort n’est pas une fin, mais un passage, comme les saisons ou les orbites célestes. Cette universalité libère le maçon de la foi religieuse, lui offrant une voie d’harmonie par la raison et l’action juste.

Les interférences religieuses : une perte de justesse et d’indépendance de l’esprit

Pourtant, ce génie maçonnique est souvent perverti par des interférences religieuses. Trop de maçons, attachés à des croyances chrétiennes, projettent des notions de bien et de mal sur les rituels, transformant l’initiation en un placage cosmétique de la religion. Ils confondent la justice (morale, hiérarchique) avec la justesse (universelle, égalitaire), et importent des schémas religieux dans la loge. Cette confusion se reflète dans la hiérarchie maçonnique, qui, malgré ses prétentions égalitaires, reproduit parfois des structures cléricales : vénérables, grands maîtres, conseils d’ordre évoquent l’organisation ecclésiastique, où l’autorité prime sur la vérité. Chassez le naturel, il revient au galop : le conditionnement religieux empêche certains maçons de s’émanciper pleinement.

Dans la crise portugaise, cette interférence est palpable. Les traditionalistes, souvent influencés par le catholicisme résiduel du Nord (Porto, Braga), s’accrochent à une vision morale de la maçonnerie, où l’exclusion des femmes est « juste » au sens moral, car conforme à une tradition perçue comme sacrée. Leur résistance reflète une peur de perdre une identité religieuse, plus qu’une quête de justesse universelle. Les progressistes, eux, cherchent une justice sociale (égalité des genres), mais leur décret imposé manque parfois de justesse : il ignore le contexte rituel, provoquant des scissions. Une approche véritablement maçonnique, affranchie des dogmes, aurait privilégié la justesse – comprendre les affects des deux camps pour les aligner sur l’évolution inéluctable du monde.

S’affranchir de la justice pour embrasser la justesse

S’affranchir du besoin de justice, est l’aboutissement d’un long travail maçonnique. La justice, avec ses lois et ses jugements, enferme dans des catégories morales – coupable/innocent, bien/mal – qui divisent et figent. La justesse, au contraire, libère : elle demande de s’aligner sur le moment présent, comme le fil à plomb s’aligne sur la gravité.

pierre brute,outils apprenti,ciseau,maillet
pierre brute avec maillet et ciseau

Ce travail, qui passe par la maîtrise des outils symboliques, exige des années d’initiation : tailler sa pierre brute, c’est polir ses passions pour agir en harmonie avec l’univers, respectant l’autre non par obligation morale, mais par compréhension de sa place dans le cosmos.

Dans la crise du GOL, une solution juste ne serait pas d’imposer la justice (inclusion par décret) ni de s’accrocher à une tradition figée, mais de chercher l’harmonie. Par exemple, organiser des tenues mixtes expérimentales, où les femmes et les hommes exploreraient ensemble les rituels, pourrait révéler une nouvelle justesse, respectant à la fois l’évolution sociétale et la vérité symbolique. Comme Spinoza l’enseigne, la liberté naît de la compréhension des causes, non de l’obéissance à des normes. Le maçon, en cultivant la justesse, devient un architecte de l’harmonie, libéré des chaînes de la justice morale.

La voie de l’harmonie maçonnique

La distinction entre justice et justesse est plus qu’une nuance sémantique : c’est une invitation à repenser la mission maçonnique. La justice, prisonnière des textes du prince et des morales religieuses, divise et contrôle. La justesse, alignée sur les lois universelles – gravité, cycles, palingénésie – libère et unifie. En Franc-maçonnerie, où les outils du premier degré guident vers l’harmonie cosmique, la justesse est la clé de l’initiation.

La crise portugaise, avec ses tensions entre égalité (justice) et tradition (justesse), montre que seul un retour aux principes universels peut sauver le GOL. En s’affranchissant des interférences religieuses et des jugements moraux, le maçon peut enfin trouver la liberté : non pas dans la justice imposée, mais dans la justesse vécue, au service de l’autre et de l’univers.

Sources :