sam 19 juin 2021 - 11:06

Tempus fugit : Ordo ab Chao

J’étais en Loge hier soir, et comme nous avions une Tenue administrative, j’ai trouvé le temps long, très long. Il faut dire que les bilans comptables, rapports moraux et autres formalités bureaucratiques ne me passionnent pas vraiment. J’ai donc repensé à une conversation que j’ai eue au dojo où je vais m’entraîner avec ma partenaire d’arts martiaux K, avec qui nous avons parlé du temps et de ses déclinaisons.

Remontons aux Egyptiens anciens. Traditionnellement, ils disposaient d’un modèle de lecture du temps qui passe : la règle à 24 divisions, encore utilisée dans nos Loges, qui symbolise les 24 portes que franchit la barque du dieu Râ.
Plus proche de nous, les grecs anciens avaient plusieurs perceptions du temps, symbolisées par différents dieux primordiaux (antérieurs aux Titans). Il y avait ainsi Chronos, dieu du temps en tant que temps linéaire et limité (passé, présent et avenir), traditionnellement représenté sous forme d’un vieillard ailé équipé d’une faux et d’un sablier (à ne pas confondre avec le Titan Cronos, fils d’Ouranos). A Chronos est associé Kairos, le temps opportun, dieu représentant l’instant à saisir. La troisième représentation du temps est Aion ou Eon, dieu de l’Eternité. Contrairement à Chronos, Aion n’a ni commencement ni fin.
L’existence de plusieurs dieux pour le même concept montre combien il est difficile de définir ou d’appréhender le temps. Néanmoins, il me paraît important à ce stade de préciser que la notion est propre à chaque civilisation : les civilisations des autres continents ont des notions du temps très différentes de nos notions occidentales, et ne s’en portent pas si mali. Le temps en Chine ou en Afrique est très différent du temps européen. Mais c’est une autre histoire.

Plus proche de nous, en Europe, les horlogers ont rivalisé d’inventivité pour créer des indicateurs de temps : cadrans solaires, montres, horloges, sabliers, clepsydres, chronomètres, etc. Mais chacun de ces appareils ne fait que donner une information, elle-même déduite de mouvements mécaniques. Ainsi, ma montre me donne une heure, qui est en fait une information relative : je lis la position des aiguilles que j’interprète comme une date et une heure, mais rien ne me garantit qu’il ne s’agisse de l’heure exacte. Je ne fais que lire la position sur un cadran de 2 aiguilles, dont le mouvement précis vient lui-même des propriétés piézoélectriques d’un cristal de quartz. De même, sur une horloge comtoise, l’heure affichée n’est que la lecture d’un mouvement issu d’un mécanisme subtil de mouvements de poids et de contrepoids. En fin de compte, c’est moi qui donne à ces horloges le sens de l’heure qu’il est.

Dans le fond, qu’est-ce que le temps ? Une date ? Une durée ? Une mesure ? La question est très difficile à résoudre. En fait, ce que nous appelons temps dans le sens de durée est la perception de l’évolution de notre organisme et de son environnement : naissance, croissance, déclin, mort de l’organisme et transformation de la matière associée. La perception durée pourrait être la perception de d’un ensemble très complexe de phénomènes physico-chimiques irréversibles. Nous avons la sensation de trouver le temps long parce que notre système nerveux est fait pour agir. L’inaction nous pèse en raison de cette configuration de système nerveux. Pour ceux que ça intéresse, je vous encourage à lire le célèbre Eloge de la Fuite du professeur Henri Laborit, ou à défaut, d’en visionner l’adaptation cinématographique Mon oncle d’Amérique, d’Alain Resnais, avec le jeune Gérard Depardieu. Considérons donc l’hypothèse suivante : le point faible de l’humain est qu’il ne supporte pas l’ennui.

Vers la fin du XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, l’ingénieur Frédérick Taylor propose d’organiser scientifiquement le travail, en vue d’obtenir un rendement maximal. On résume très simplement ce paradigme : time is money. Il est possible que notre rapport au temps ait évolué à ce moment là : le temps est devenu ressource, voire monnaie d’échange. Il est intéressant de noter que les horloges de ville montées vers la fin du Moyen-âge, durant les grandes réformes de Frédéric II étaient financées par les marchands. De là à penser que la division du temps est un outil destiné au service du capital, il n’y a qu’un pas. Je vous invite à lire les travaux de David Graeber à ce sujet.
L’homme occidental met donc un point d’honneur à mesurer, quantifier et occuper utilement le temps. Il y a en effet un fait de civilisation : on considère dans l’occident judéo-chrétien que l’oisiveté est la mère de tous les vices. Ce fait social peut expliquer l’obsession des représentants du patronat ou les détenteurs du capital à toujours vouloir faire travailler tout le monde, avec les injonctions paradoxales que cela engendre, mais c’est une autre histoire. Gloire au travail ? Mon œil !

Depuis le XXe siècle, nous savons grâce aux travaux d’Albert Einstein et de sa femme Mileva que le temps est un phénomène relatif : son écoulement varie avec la vitesse du corps en mouvement. La contraction du temps ne nous concerne pas dans la vie de tous les jours, il faut être à des vitesses phénoménales pour le percevoir. On peut toutefois retenir l’idée qu’il n’existe pas de temps ou de date absolue dans l’univers.
A propos de relativité, il est vrai qu’en Loge, le temps peut être très long. Même si nous vieillissons ensemble du temps passé en Loge, la perception de ce temps varie grandement selon la subjectivité de chacun. Une même Tenue peut être perçue comme courte quand 2 heures se sont écoulées par l’un et comme très longue par un autre…

Désormais, dans notre monde, le temps disponible est devenu une ressource rare et précieuse. Et comme toute ressource, elle est convoitée. On se souvient de l’ancien dirigeant de TF1 qui affirmait sans rire vendre à une célèbre marque de soda du « temps de cerveau disponible » (d’où la qualité des programmes…). Actuellement, notre temps nous est volé soit par le travail sous forme de temps de transport, soit sous forme de sollicitations diverses : notifications, mails, vidéos putaclicks, publicités sans cesse plus envahissantes pour nous faire acheter des choses superflues mais auxquelles nous nous sentons obligés de répondre, dans le sentiment d’urgence que nous laissons s’installer. Le hic est que ces urgences (qui dans le fond, n’en sont pas) nous éloignent de l’essentiel ou de l’important : prendre du temps pour soi, se poser, penser.
Ainsi, toutes ces sollicitations constituent un véritable chaos, qui nous rend prisonniers de nous-mêmes : nous régressons vers le stade oral de l’intelligence. Je clique, j’appuie, je sollicite, je dois donc être servi immédiatement. Toujours ce paradigme d’occupation, qui devient aussi, dans une certaine mesure, du vol d’attention, voire du vol de temps.

Tous nos gestes et nos comportements sont minutés, afin d’être toujours plus efficaces. Ainsi, dans le cas du soin, les soins apportés au patient doivent être minutés, calibrés, comme sur une chaîne de montage. Le soignant doit accomplir sa tâche en temps limité, comme un ouvrier et passer à la tâche suivante. Le problème très simple et pourtant à l’origine de la très grave crise que traversent nos institutions de soin des plus fragiles, c’est que le soignant doit avoir l’efficacité d’un robot et que le patient (ou sujet) n’est plus qu’un objet. Or, transformer un sujet en objet est une définition de la violence. C’est de cette façon que l’institution de soin, par mesure d’efficacité et d’économie, transforme son personnel soignant en robots, qui sont censés prendre soin des patients, eux-mêmes devenus de facto objets. Si ce n’est pas une institutionnalisation de la violence, ça en a l’aspect. Les dirigeants d’institutions ont, je le crains, oublié la dimension majeure du soin : le temps. Le soin, ce n’est pas changer des pansements, poser un cathéter, ou faire la toilette à vitesse supraluminique. Le soin, c’est aussi prendre le temps d’écouter le patient, d’où le terme patient, notons-le. Les psychanalystes ne s’y sont pas trompés : la première éthique de la psychanalyse, c’est l’écoute. Le problème est qu’écouter prend du temps, et donc de l’argent… C’est peut-être là le nexus du problème : l’application d’un paradigme industriel à une institution humaine et la recherche de rentabilité dans un secteur qui n’a aucunement à l’être. Peut-être est-il temps de cesser d’appliquer le taylorisme à l’hôpital avant que d’autres dramesii ne surviennent…

Ce qui est valable pour le soin l’est aussi pour d’autres domaines : pourquoi vouloir tout faire toujours plus vite, alors qu’il existe une limite physique au temps et à la matière ?

L’avantage que nous procure l’Initiation est de nous recentrer, dans la Loge qui est un espace hors du temps (même si le temps peut paraître long). Peut-être est-ce là la vraie maîtrise : être capable d’ordonner nos priorités dans le chaos que constitue notre monde malade de ses trop nombreuses connexions ? Dans le fond, peut-être est-il temps d’apprendre à reprendre le temps ?

J’ai dit

i Petite anecdote à ce propos : lorsque les sud-américains descendants des peuples autochtones passaient les tests de QI occidentaux, ils les rataient systématiquement, se faisant cataloguer comme idiots. Idiots, vraiment, les descendants d’un peuple d’astronomes et de mathématiciens ? En fait, non. La raison était que les sud-américains traditionnels ne connaissaient pas la notion d’exercice en temps limité… et n’étaient donc pas préparés aux exercices d’évaluation du QI. Ethnocentrisme, quand tu nous tiens !

ii Références aux cas de maltraitances institutionnalisées dans les EPAHD ou dans les hôpitaux régulièrement recensés dans la presse.

Josselin Morand
Josselin Morand
Josselin Morand est ingénieur de formation et titulaire d’un diplôme de 3e cycle en sciences physiques, disciplines auxquelles il a contribué par des publications académiques. Il est également pratiquant avancé d’arts martiaux. Après une reprise d’études en 2016-2017, il obtient le diplôme d’éthique d’une université parisienne. Dans la vie profane, il occupe une place de fonctionnaire dans une collectivité territoriale. Très impliqué dans les initiatives à vocations culturelle et sociale, il a participé à différentes actions (think tank, universités populaires) et contribué à différents médias maçonniques (Critica Masonica, Franc-maçonnerie Magazine). Enfin, il est l’auteur d’un essai : L’éthique en Franc-maçonnerie (Numérilivre-Editions des Bords de Seine).

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