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L’esprit fraternel (Par Michel Maffesoli)

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L’invention de l’Individu fut l’essentielle caractéristique des temps modernes. Et l’on a pu voir, tout au long des trois siècles qui viennent de s’écouler, s’imposer peu à peu l’atomisation et le subjectivisme. Le tout culminant dans cette grégaire solitude qui est la marque primordiale des mégapoles contemporaines. Mais dans la lente agonie du bourgeoisisme — n’est-ce point cela la Crise ? — un tel individualisme épistémologique est en train de passer la main.

À quoi ? À qui ? Il faut, pour le moment, user de métaphores pour dire ce qui est en gestation. C’est-à-dire transporter des images prises en un contexte culturel passé, mais permettant de comprendre un enjeu contemporain. C’est ainsi que, pour ma part, j’avais parlé du Temps des tribus [1]. Peu importe le terme. Il suffit, dans le devenir spiralesque du monde, que l’on soit à même de reconnaître l’émergence d’un nouveau paradigme : le (re)nouveau d’un vivre-ensemble privilégiant l’idéal communautaire, l’afrèrement ou autre manière de n’exister que par et en fonction de l’autre. L’être-avec, en effet, est à l’ordre du jour. Et c’est cela qu’il convient de penser. Toujours et à nouveau.    

Quête n’étant jamais achevée. En particulier en un moment où l’opinion des « sachants » serine, à qui mieux mieux, des phrases vides de sens — n’est-ce point-là leur spécialité ? — telle celle-ci : « compte tenu de l’individualisme contemporain ». Ce en quoi l’élite déphasée montre bien qu’elle est obsolète. Car il suffit d’ouvrir les yeux pour observer, dans nos rues, que pour le meilleur et pour le pire, les tribus sont de retour. Et ne fût-ce qu’allusivement, il faut relever l’importance des sites communautaires, le rôle des forums de discussion et autres expressions de la cyberculture pour se rendre compte que ce qui prévaut est bien le principium relationis. L’on est toujours en relation. La reliance est bien l’élément essentiel du moment.

Mais rappelons à ceux, nombreux, qui se contentent des opinions courtes, ce qu’est la radicalité de la vraie pensée. La recherche des racines nous conduit fort loin dans la mémoire donnée par la tradition. Tradition montrant qu’il existe une poétique de la fraternité. C’est cela que l’on retrouve dans la F.M authentique. C’est cela qui peut nous aider à répondre au défi lancé par la socialité postmoderne.

On avait oublié une telle composante ! La conjonction du progressisme et du rationalisme avait considéré que tout cela était, dialectiquement, « dépassé ». Et que la société parfaite à venir ne reposerait que sur les fondements assurés de la raison souveraine. Et ne voilà-t-il pas que la progressivité humaniste, et l’émotionnel qui en est le corrélat, ne manquent pas de souligner que les affects restent les pierres de touche permettant de vérifier l’authenticité de toute vie en commun !

 Or ce sont les mots qui, utilisés à bon escient, peuvent devenir des paroles fondatrices. Très précisément en ce qu’elles disent, avec justesse, ce qui est vécu. Et, de ce point de vue, il est certain que l’empathie redevient, sous des vocables divers, un instrument de choix pour comprendre, en profondeur, tous les afoulements contemporains : musicaux, religieux, politiques, sportifs, ponctuant la vie de nos sociétés.

Aussi, pour en comprendre la pertinence, peut-être n’est-il pas inutile de revenir à cette pierre d’attente maçonnique qu’était le compagnonnage pour les maçons opératifs sur lequel se sont souchées, à partir du XVIIe siècle, les diverses constitutions ordonnant la démarche initiatique. En particulier pour ce qui concerne l’antique et traditionnelle notion de « sodalité », devenant par après « fraternité », ce que je nomme « afrèrement » afin de lui restituer sa dimension affectuelle.

En ces termes s’exprime la méfiance de ce qui vient de haut, la politique déductive. Ce à quoi s’oppose l’esprit fraternel qui est, lui, fondamental : venant du bas. Esprit fraternel cause et effet d’une méthode inductive renvoyant à l’expérience, c’est-à-dire à la vie vécue et non, simplement, à la rationalisation de celle-ci en des systèmes abstraits dont l’obsolescence n’est plus un mystère pour qui que ce soit. Ou à tout le moins pour ceux qui, avec lucidité, se sont purgés des théorisations désuètes fleurant, plus ou moins bon, un XIXe siècle n’achevant pas de s’achever. Certains, empruntant ce que Jean Baylot nommait « la voie substituée »[2] continuent à confondre F.M et partis politiques ou syndicats, et oublient, de ce fait la composante affectuelle de toutes les relations à l’Altérité. Que cet Autre soit celui de la tribu, celui de la nature, voire celui du sacré.

En ce sens, l’afrèrement c’est être en constante sympathie avec tous les êtres. Être en relation avec la vie en général.

Est-ce totalement dénué de fondement que de voir là ce qui constituait pour Auguste Comte le « Grand-Être » ? Expression exprimant bien pour l’inventeur de la sociologie le mouvement perpétuel unissant les vivants et les morts en une concaténation sans fin et une réversibilité constante. Sa « Religion de l’Humanité » en est la résultante qui, justement, s’employait à décrire l’interaction permanente existant entre tous les éléments, actuels ou passés de ce qui constituait l’existence humaine.

J’émets l’hypothèse que la communauté des frères, cette grande thématique de la fraternité est, dans la sagesse maçonnique, la manière d’exprimer ce mécanisme de reliance, physique et spirituel, grâce auquel se poursuit, d’une manière obstinée, la construction du temple. Que celui-ci soit individuel ou collectif. L’afrèrement n’est donc rien d’autre que la prise en compte de l’amour comme élément fondateur de tout vivre-ensemble.

Reprenons pour dire cela l’expression de Max Scheler : « ordo amoris », ou ce que j’ai nommé « la loi des frères ». Peu importe. Il suffit de souligner que le (re)nouveau de l’ordre symbolique, celui de l’interaction, de la réversibilité, de la complémentarité etc., rappelle l’importance de l’immatériel ou du spirituel dans la vie de toute société. Un tel ordre symbolique est, parfaitement, illustré dans la « chaîne d’union » concluant les tenues maçonniques. Chaîne symbolisant la continuité de l’espèce humaine par la sédimentation des affects, le partage des émotions, et la réversibilité qui, tout au long des âges, assurent la solidité de la vie en commun.

 Les épreuves ponctuant l’initiation, tout comme l’apprentissage de la mort symbolique, en bref l’affrontement au destin, ne sont pas, comme ce fut le cas durant la modernité, le fait de l’individu isolé. La tradition et le travail rituélique rejouent, au sein de la postmodernité, ce qui fut une spécificité de la pré-modernité : une démarche communautaire. À l’opposé de l’individu égalitaire, ce qui est en jeu est bien plutôt l’affirmation d’une singularité aristocratique. Le rituel, en sa constante référence à la mémoire sédimentée de la chaîne du temps, la chaîne d’union, ne peut se vivre qu’à plusieurs : entre frères.

En ce sens, l’afrèrement consiste à s’ennoblir mutuellement. Montrant, ainsi, qu’à l’encontre de ceux qui sont obsédés par la misère du monde, tout n’est pas sentiments bas dans les rapports aux autres, dans les rapports sociaux. Dans la recherche commune de la « parole perdue », les esprits s’épurent réciproquement. Et ce faisant, ils apprennent à ne pas être hypocrites les uns pour les autres. Voilà quel est l’enjeu d’une pensée du destin. Le status gratiae, cet état de grâce issu de la reliance fondamentale unissant tout un chacun à l’altérité : aux autres de la communauté, et à l’autre qu’est le monde.

La démarche maçonnique est une ontologie de la relation !

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Roborative leçon que cette pensée d’un destin affronté, aristocratiquement, à plusieurs, entre frères. Leçon que l’on ne veut pas entendre tant il est vrai que l’intelligence moderne se plaît à être dupe des idées toutes faites et autres théories héritées du XIXe siècle. Siècle qui a donné une forme profane au Dieu tout puissant : l’Être providence, et qui a sécrété un clergé pour le servir : la bureaucratie céleste de la technocratie. Et être prisonnier de ces systèmes obsolètes rend incapable de saisir l’inconscient populaire ou, ce qui revient au même, l’imaginaire du moment. Et du coup devenir ce que notre Frère et ami Bruno Etienne nommait des « clubs » politiques ayant perdu le racinement symboliste. Ce qui est l’essence même de la F.M [3].

C’est, en effet, être extravagué que de continuer à seriner de minables homélies progressistes. Il est bien plus pertinent de repérer le trésor de la « philosophie progressive » :

La vraie vie n’est pas en moi mais dans l’autre. Ou pour le dire autrement (qu’il comprenne celui qui le peut) : « Mes frères me reconnaissent comme tel. »

Il est des banalités de base qu’il faut dire et répéter. Ces faits d’expérience que l’opinion des sachants s’obstine au pire à dénier, au mieux à réfuter. C’est ce que les esprits libres nomment : « archétypes », « structures anthropologiques » (Gilbert Durand). En la matière : être-ensemble pour être ensemble. Voilà quel est le cœur battant de l’afrèrement maçonnique. Voilà également la caractéristique essentielle de « l’idéal communautaire » qui lui est conjointe. En un mot, un « être-avec » sans finalité ni emploi, sinon pour le simple plaisir d’être.

Michel Foucault

Mais comme il est bien difficile d’assumer un tel plaisir d’être avec l’autre, il est fréquent, pour le dire trivialement, de « rajouter de la sauce ». C’est cela l’idéologie : corpus d’idées s’employant à légitimer, rationaliser, le fait brut. Celui de l’amour, l’amitié ; celui d’être-avec. Par exemple l’afrèrement instinctif devient la fraternité idéologique. En soi rien que de très normal. C’est une spécificité de notre espèce animale que de dire ce que l’on vit : les « mots et les choses » (Michel Foucault). Encore faut-il que cette « verbalisation » ne fasse pas oublier l’instinct primaire qui lui, reste primordial. En effet, les idéologisations deviennent, rapidement, caduques. Le substrat émotionnel, quant à lui, reste pérenne.

C’est là où le symbolisme maçonnique est toujours fécond en ce qu’il rappelle, au cours des âges, que ce qui fait la vertu, c’est-à-dire la force initiale du vivre-ensemble, est bien l’afrèrement fondamental. Et que c’est à partir de celui-ci que s’élaborent les diverses formes de solidarité et de générosité assurant le fil rouge de ce qu’une pensée authentique appellera « socialité ». C’est-à-dire la résultante de tous les affects : émotions et passion, et des raisons étant à la base de toute les civilisations. Ce que l’on peut résumer par l’oxymore de la « raison sensible ». Il faut accepter l’aspect géminé de notre humaine nature : la raison et les sens. Peut-être même d’abord les sens puis la raison. Archétypes et idéologies. La pensée et l’action tissant les liens secrets de l’être-avec. La sodalité, la solidarité, voire pour le dire avec un terme issu de la sagesse maçonnique, « l’égrégore », voilà les trois points fondamentaux d’une pensée du destin humain. Un affrontement au destin où le « nous » se substituant au « je » permet de comprendre, sur la longue durée, la perdurance de l’espèce.

La loi des frères postule, ou plutôt reconnaît, qu’avec bien sûr des exceptions notables, ce n’est pas la haine qui lie fortement les hommes, mais la bénévolance. Certes, le quantitatif, sous ses formes économiques ou politiques, existe bien. Parfois même, ce fut le cas lors du bourgeoisisme moderne, il prévaut. Mais il est quelque chose de plus « archaïque », dans son sens étymologique : « ce qui est premier et fondamental », c’est le souci du qualitatif. Préoccupation fondamentale de l’être-avec accordant la priorité aux valeurs spirituelles : philosophiques, éthiques, intellectuelles, dont est constitué l’imaginaire d’une époque donnée.

C’est cela le merveilleux « secret » de la sagesse ésotérique que l’on trouve dans la pensée maçonnique, et qui se retrouve dans toute une série de phénomènes exotériques contemporains.

Si l’on n’a pas cela à l’esprit, comment peut-on comprendre la religiosité contemporaine, l’appétence pour les syncrétismes de tous ordres, le développement exponentiel des pratiques mystiques et des multiples démarches initiatiques ? Certes, il y a dans tout cela des formes exagérées, paroxystiques et abâtardies. Il est non moins certain que, Internet aidant, l’on assiste à la marchandisation d’une spiritualité de bazar. Et le succès des nombreux livres d’édification ou de développement personnel souligne les évidents dangers de la vulgarisation à outrance. On ne peut pas nier, non plus, que la profusion de livres de « série B » ayant trait à la Franc-maçonnerie participe, également, de cette orientation dévoyée de la sagesse traditionnelle.

Mais là n’est pas l’essentiel. Ou plutôt on peut considérer ces phénomènes comme étant les manifestations extérieures, et donc quelque peu galvaudées, d’un mouvement de fond autrement plus sérieux. Celui d’un inconscient collectif accentuant ce qui était, jusqu’alors, considéré comme frivole ou d’importance secondaire : la vie de l’esprit.

Celle-ci s’exprimant dans la recrudescence du bénévolat, qu’il faut ici comprendre en son sens plénier. Mais également dans le retour en force du caritatif, sans oublier toutes les formes du « compassionnel » dont l’intérêt réside moins dans leur efficacité que dans la signification profonde qu’elles revêtent, pour ceux qui y participent en donnant du temps, de l’argent et, surtout de l’investissement affectuel.

C’est un tel secret qui, tout en constituant la socialité postmoderne, se racine dans la démarche initiatique. C’est ce secret qui établit une liaison étroite entre l’ordre symbolique et l’ordre sympathique qui, tous deux, constituent l’ossature de l’humanisme intégral. Le qualitatif comme alternative au quantitatif, c’est être attentif aux joies et aux souffrances propres à notre espèce animale. Mais c’est aussi reconnaître la vanité des succès par trop mondains. Sans oublier, bien sûr, que l’on se retrouve, un jour, devant la « fosse finale ».

C’est tout cela que l’on apprend de la sagesse incorporée traditionnelle. C’est tout cela qui conforte l’afrèrement et la solidarité qui en est issue.

C’est tout cela qui fait de l’affrontement au destin un enjeu communautaire. Ce qui est, comme le rappelle mon maître et frère Gilbert Durand[4], le cœur battant de la F.M authentique.


[1] 1M. Maffesoli, Le Temps des tribus, 1988, Rééd. Cerf, 2015

[2]  J. Baylot, La voie substituée, (1985), rééd. Dervy, 2024

[3] B. Etienne, Une voie pour l’Occident, la Franc-Maçonnerie à venir, Dervy, 2000.

[4] G. Durand, Les Mythes fondateurs de la Franc-Maçonnerie (1999), rééd. Dervy, 2024

Ad lucem iterum : avec force et vigueur vers le Grand Œuvre

De notre confrère expartibus.it – Par  Rosmunda Cristiano

C’est précisément en cette période de reprise qu’il faut éviter le piège des objectifs irréalisables, des ambitions théoriques qui nous remplissent la bouche de mots mais pas d’actes. Notre travail ne nécessite pas de mirages utopiques, mais des gestes simples, vrais et constants. Peu mais bon, dit la sagesse populaire.

difficile à réaliser ?

Rien n’est difficile pour ceux qui le veulent vraiment !

Travaillez avec le cœur, pas avec l’ego

(Toulouse) Buste cuirassé de Marc Aurèle agè – Musée Saint-Raymond Ra 61 b

Reprendre le travail signifie aussi mettre de côté sa fierté personnelle et redécouvrir le sens profond de la coopération fraternelle. Aucun franc-maçon n’est isolé. Chaque frère et sœur a un rôle, un temps, une manière de contribuer.

Il n’est pas toujours nécessaire d’être le premier sur la liste : soyez simplement présent, sincère et volontaire. Même un petit coup de ciseau peut rendre la pierre parfaite.

Ce qui n’est pas bon pour la ruche n’est pas bon non plus pour l’abeille.

Marc Aurèle

La Franc-Maçonnerie ne requiert pas de notoriété, mais plutôt une présence silencieuse et constructive, des pensées claires et un cœur ardent. Les titres importent peu, mais plutôt la volonté d’œuvrer dans l’intimité de son cœur et en harmonie avec la Grande Loge Universelle.

Le Temple Universel se construit chaque jour

Nous reprenons notre travail avec force et vigueur. Septembre est le mois de l’éveil de l’âme maçonnique, le mois de l’équilibre, de la lumière qui cède peu à peu la place aux ténèbres, des moissons et des nouveaux commencements. Pour beaucoup, c’est le véritable Nouvel An de l’âme.

C’est le moment de faire le point et de prendre un nouveau départ. Si le monde séculier le vit comme un retour à la routine après les vacances d’été, nous, frères et sœurs maçonniques, l’accueillons avec un esprit renouvelé.

Reprenons notre travail avec force et vigueur.

Cette phrase, qui pourrait sembler être une simple exhortation, capture en réalité l’essence même de notre cheminement initiatique : retourner au Travail avec énergie, clarté et dévouement, non pas comme un acte de labeur, mais comme une expression de service à la Lumière, à la Vérité, au Bien Commun.

Dans le monde maçonnique, septembre marque souvent la réouverture des Loges après le silence laborieux de l’été. Mais ce n’est pas seulement une reprise formelle : c’est un réveil intérieur, un appel au devoir, un appel à l’action.

Omnia mutatur, nos et mutamur in illis.

Toutes choses changent et nous changeons avec elles.

Notre transformation n’est cependant pas aveugle, elle est consciente, consciente, orientée vers la construction du Temple.

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pierre brute avec maillet et ciseau

Septembre appelle. Le mailletattend son coup, l’équerre et le compas attendent leur retour. Finie la pause : il est temps de se remettre au travail. Non par obligation, mais par choix. Non par habitude, mais par amour du travail.

Reprenons donc notre travail avec force et vigueur. Mais aussi avec espoir, confiance et ardeur.

Que Dieu nous guide toujours sur le chemin. Et que chaque pas soit une pierre dans notre Temple, visible et invisible, terrestre et céleste.

Galileo Galilée

Nous oublions souvent que la construction du Temple n’est pas une fable symbolique ou une utopie lointaine : c’est une tâche quotidienne, silencieuse, fatigante mais profondément noble.

C’est dans les petits gestes que l’Universel s’élève. C’est dans la cohérence entre paroles et actes, entre rituel et vie profane, que la Franc-Maçonnerie prend toute sa forme.

On ne peut rien apprendre à un homme ; on peut seulement l’aider à le découvrir en lui-même.

Galilée

Et dans notre quête, nous n’avons pas de maîtres absolus, mais des miroirs, des instruments et des compas. Chaque frère ou sœur, à sa manière et à son rythme, peut et doit être une aide précieuse à l’édification collective.

Recommencer avec passion, pas par habitude

Reprendre le travail ne doit pas être une habitude, mais un acte de passion. Le zèle maçonnique ne se mesure pas au nombre de séances, mais à la qualité de l’assiduité. Si un seul Frère revenait au Temple avec un esprit renouvelé, alors toute l’Œuvre serait relancée.

Âge quod agis.

Faites bien ce que vous faites.

Il ne faut pas exagérer. Il faut agir avec force et vigueur, certes, mais aussi avec vérité et cœur. Septembre est l’occasion de se demander : quel genre de franc-maçon je veux être cette année ? Quelle est ma place, ma pierre, mon véritable engagement ?

L’arbre de la vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal

Ce sujet renvoie à la Genèse, donc à l’Ancien Testament, c’est-à-dire aux racines communes à toutes les religions du Livre (chrétienne, juive, musulmane). On pourrait l’aborder d’une manière «philosophique » et laisser courir sa plume au risque de dire tout et n’importe quoi, tellement le sujet est vaste et riche.

Je préfère vous proposer une « explication de texte », parce que ce texte est fondamental, parce qu’il est unique, parce qu’il a été l’objet de toutes les exégèses depuis plus de 2000 ans. Je n’oublierai pas, toutefois, de parler auparavant, de la lecture de la Bible qui a changée dans le temps. Jusqu’aux premières ébauches des découvertes scientifiques au 15ème et l6ème siècle, toutes les images étaient prises pour réalité.

Il a fallu attendre le 19ème siècle pour que l’Eglise catholique « confesse » qu’on était bien en pleine expression symbolique.

Que dit le Volume de la Loi Sacrée ?

« YAHVE planta alors un jardin à Eden vers l’0rient, et il y plaça l’Homme qu’il avait modelé. YAHVE fit donc pousser de l’humus, toutes sortes d’arbres agréables à voir et bons à manger, et l’Arbre de Vie au milieu du jardin, avec l’Arbre de la connaissance du Bien et du Mal » (Chap. 2, 9)

Il y a beaucoup d’arbres dans l’Eden, Paradis, jardin des délices, (étymologiquement parlant), que YAVHE vient de créer, mais seulement deux d’entre eux sont nommés.

Il faut bien comprendre que l’Arbre de Vie est – peut être – l’arbre de l’immortalité et que l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, représente le pouvoir divin de décider, et lui seul, ce qui est bien ou ce qui est mal.

« Tu peux, dit YAHVE, manger à ton gré de tous les arbres du jardin, mais tu ne mangeras point de l’arbre du discernement du bien et du mal, car le jour où tu en mangerais, tu mourrais certainement » (Chap. 2, 16-17)

L’interdiction semble ne porter que sur l’Arbre de la Connaissance et non pas sur l’Arbre de Vie, que l’homme n’est, d’ailleurs, pas censé connaître, puisque l’immortalité est le privilège exclusif de Dieu.

Mais on peut aussi se demander s’il y a bien deux arbres ainsi que le laisse supposer la traduction (l’Arbre de Vie au milieu du jardin, l’Arbre de la connaissance du Bien et du Mal) ou un seul et même arbre, confondu.

Dans le chapitre 3, le serpent dit à la femme :

« Dieu vous a-t-il vraiment défendu de manger d’aucun arbre du jardin ? » (3,1)

La femme lui répond :

« Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: Vous n’en mangerez point, vous n’y toucherez point, de peur de mourir. » (3,2)

« Non, reprit le serpent, vous ne mourrez pas ; mais Dieu le sait bien, dés que vous en aurez mangé, vous verrez les choses telles qu’elles sont. Vous serez comme lui, capables de savoir ce qui est bien ou mal. »

Il y a bien, à ce stade de la lecture, une ambiguïté : l’Arbre de Vie et l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal pourraient être, en fait, un arbre unique.

La question peut se poser et nous y reviendrons un peu plus loin.

Poursuivons notre lecture. Chapitre 3, ligne 6, il est dit :

« La femme vit que le fruit de l’arbre était bien joli à regarder, qu’il devait être bon et qu’il donnait envie d’en manger pour acquérir un savoir plus étendu. »

Les notions de sensualité, de désir et d’ambition intellectuelle apparaissent ici.

La phrase suivante indique : « Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari qui, était avec elle, et il mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; ils attachèrent ensemble des feuilles de figuier et s’en firent des sortes de pagnes. »

La femme et l’homme ont mangé du fruit défendu ce qui annonce leur expulsion du paradis.

– le serpent devient maudit « entre tous les bestiaux et toutes les bêtes sauvages. »

– quant à la femme, Dieu lui dit :

« Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras de tes fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi. »

– et, à l’homme :

« …tu gagneras ton pain à la sueur de ton front jusqu’à ce que tu retournes à la terre dont tu as été tiré ».

Il s’agit bien là d’une condamnation.

Une condamnation qui laisse entendre, que le destin de l’homme « avant » la faute, était d’être immortel.

Sur le plan philosophique, il y a prise de conscience par l’homme de son propre malheur, d’un malheur dont il est seul responsable : le mal !

Le péché originel est peut être cette double faute de vouloir tout connaître et être immortel.

Aspiration qui caractérise l’être humain.

Or, l’homme ne croit pas en sa propre mort, et c’est bien là tout son drame, (et ou… son charme). Comme l’a démontré le grand psychiatre Sigmund FREUD. « La chute » a été en quelque sorte pour l’homme une « libération ».

Il est devenu libre. Et la preuve en est, très certainement, dans le fait qu’Adam se met à parler à Dieu seulement après avoir mangé du fruit qui était au milieu du jardin. (3,10 à 13)

Avant, il était trop soumis, trop dépendant pour pouvoir s’adresser à lui.

C’est ce qui a fait dire à l’auteur Daniel BERESNIAK dans son ouvrage « Le mythe du péché originel » (Edition au Romer 1997) que « La transgression d’Adam est l’accident fondateur qui marque le passage à la conscience d’exister ».

Si l’on poursuit alors la lecture de la genèse il est dit un peu plus loin (3,21à 24) :

Dieu fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit. Puis Yahvé Dieu dit : « voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous (c’est-à-dire un dieu) pour connaître le bien et le mal. Maintenant prenons garde qu’il n’étende la main et ne prenne aussi du fruit de l’Arbre de Vie, qu’’il n’en mange et vive éternellement. »

Le seigneur Dieu l’expulsa du jardin d’Eden, pour qu’il cultivât la terre d’où il avait été tiré.

Après avoir chassé l’homme, il posta à l’orient du jardin d’Eden les chérubins armés d’un glaive à lame flamboyante pour garder le chemin de l’Arbre de Vie. La réponse à la question que nous nous posions plus haut se trouve là : il y a bien un Arbre de Vie et un Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, distincts l’un de l’autre.

Sur le plan spirituel, cela veut dire que l’objet principal de la doctrine du péché originel est de tendre vers la compréhension de ce mélange de bien et de mal qu’est la conscience individuelle. Ce qui doit finalement conduire à mettre l’accent sur le remède, (« préparé »), au péché originel par un Dieu qui a créé l’homme bon et veut aboutir à ses fins malgré les « déficiences » de sa créature.

C’est ce que Saint Jean révèle, en effet, plus loin dans l’Apocalypse (22,14) : « Heureux ceux qui lavent leurs robes ; ils pourront disposer de l’Arbre de Vie, et pénétrer dans la Cité (la Jérusalem Céleste) par les portes ».

L’Homme doit chercher à revenir à sa situation première dans la Jérusalem Céleste, lavé du péché originel, débarrassé de la glaise dont il est issu.

Nous devons, à la fin des temps, retrouver ce paradis perdu. Pour le chrétien, cela se fera avec un autre « arbre » : la Croix du Christ. Le Christ qui est venu pour « rattraper » cet Arbre de Vie dont les bienfaits ont été perdus par l’homme. Chassé du jardin d’Eden, l’homme attend son sauveur et « l’Arbre – croix », planté au sommet du Golgotha devient pour les chrétiens la médiation entre l’humain (la terre) et le divin (le ciel).

Il y a une transmutation à travers l’être, à travers le pilier, à travers l’Arbre.

Ce symbole de vie, cet axe vertical, montre la perpétuelle évolution de l’homme, son éternelle ascension vers le ciel. C’est pourquoi, il est de tous les symboles, peut être le plus sacré, le plus fréquent dans l’existence humaine, celui autour duquel tournent presque tous les mythes.

Ainsi l’arbre séphirotique, tout naturellement comparé par les kabbalistes à l’Arbre de vie, aide-t-il à élucider les mystères qui conduisent du monde de la transcendance au monde terrestre. Dans la tradition islamique les racines de l’arbre dit « du bonheur », s’élèvent vers le dernier ciel et ses rameaux enveloppent la terre.

Pour Platon, l’homme est une plante renversée, dont les racines s’élèvent vers le ciel et les branches descendent vers la terre. Pour le Franc-maçon, l’acacia est aussi le symbole de la vie ; d’une vie active et féconde. Symbole de l’éternel espoir, de la résurrection, de l’immortalité.

La connaissance du Bien et du Mal que Dieu se réserve n’est pas le discernement moral, mais la faculté de décider soi-même ce qui est bien et ce qui est mal. En l’usurpant, et en portant atteinte à la souveraineté divine, l’homme a renié son état de créature de Dieu. Par sa désobéissance il a perdu les bienfaits de l’Arbre de vie, symbole de l’immortalité qui lui avait été donnée, au commencement, par la grâce divine.

C’est cette première transgression de l’homme qui a entraîné toutes les autres et donc cette nécessité pour lui de devenir habile et intelligent pour croître dans un univers qui n’est plus un paradis. (Et même de moins en moins, si l’on veut en croire les écologistes, précisément à cause de l’homme qui contribue et continue, selon eux, à le détruire par sa recherche effrénée de technicité).

Au terme de la lecture du passage de la Genèse qui nous intéresse, on peut se poser une autre question :

« Puisque c’est l’Arbre de la Connaissance qui est susceptible de donner la Mort ; qu’y a-t-il dans l’Arbre de Vie ? »

Peut-être l’antidote ?

Manger de son fruit redonnerait-il l’Eternité à celui qui la perdue ?

C’est ce que recherche l’initié, par sa recherche constante de la Parole Perdue, Parole de Vie, Parole de la Sagesse suprême, préexistante au monde, Parole par laquelle tout fut conçu et créé, envoyée sur la terre pour y révéler les secrets de la Volonté Divine, Parole de Reconstruction d’une Harmonie perdue où n’existe ni mal ni bien.

En remontant l’Arbre de Vie, Chemin de la Connaissance, l’initié emprunte alors une véritable « échelle de lumière » qui conduit vers cet Univers d’Esprit.

Les origines du christianisme – 8

Si vous n’avez pas lu l’épisode d’hier…

Le véritable tournant dans l’histoire chrétienne primitive n’est pas tant la mort de Jésus que la chute du Temple de Jérusalem en 70 ap. J.-C. Cette chute marque un avant et un après. Avant 70, on trouve les figures de Pierre, Jacques et surtout Paul, qui rédige ses épîtres entre 50 et 60. Après 70, les Évangiles sont mis par écrit, suivis des Actes des Apôtres, qui relatent les premières années du mouvement chrétien.

Importance de la Chronologie et des Sources Primaires

Les épîtres de Paul constituent les premiers textes disponibles, écrits 20 à 30 ans avant les Évangiles. Avant elles, des traditions primitives éclairent cette période obscure. En juxtaposant les lettres de Paul aux informations des Actes, on observe parfois une concordance parfaite, parfois des divergences importantes. Il faut garder à l’esprit que Luc (ou le rédacteur des Actes, selon la tradition) écrit une génération après Paul.

Luc et l’Historiographie Antique

Luc compose une histoire non pas au sens de légendes ou de contes pour enfants, mais une série d’événements dont il cherche à montrer la continuité et le sens profond. Il s’inscrit dans l’historiographie antique, influencée par des auteurs comme Machiavel, visant à offrir une image linéaire des origines de la communauté de Jésus. Les Actes deviennent canoniques vers 200, considérés comme le récit véridique des premières décennies chrétiennes. Il faut admirer Luc pour sa formation grecque et son souci de documents, mais se méfier de sa subjectivité antique, non critiquée à l’époque.

Le Prologue de Luc et le Destinataire Théophile

Au début de l’Évangile de Luc, un texte d’une extrême importance historique, l’auteur explique que, puisque beaucoup ont entrepris (en grec, « epicheirô« , littéralement « mis la main à la pâte ») de composer un récit ordonné des événements, il a lui-même suivi attentivement tout depuis le début pour écrire avec exactitude. Luc écrit avec un point de vue chrétien manifeste, visant à guider Théophile vers la foi, sans la froide distance d’un historien moderne. Il produit une œuvre en deux volets : l’Évangile selon Luc et les Actes, tous deux adressés au « très cher Théophile ».

Théophile pourrait être un personnage historique riche, mécène chargé de diffuser l’œuvre via des copies en scriptorium, pratique courante dans l’Antiquité. Alternativement, il pourrait être fictif, signifiant « ami de Dieu » (en grec), permettant à tout lecteur animé d’amour pour Dieu de s’identifier.

Manuscrits, Datation et Apparition des Actes

Le manuscrit Codex Bezae, conservé à Cambridge et copié vers le Ve siècle, contient une version ancienne des Actes. Cependant, les Actes n’apparaissent dans la littérature chrétienne qu’au milieu du IIe siècle, utilisés à partir de 160. Les écoles théologiques romaines entre 140 et 170 ne les connaissent pas, ce qui est curieux. Les Actes existaient avant 160, sous une forme antérieure.

L’Évangile de Luc montre des traces de la destruction du Temple en 70. Les Actes, écrits après l’Évangile, reprennent ses formulations, excluant une rédaction antérieure sans réécriture. Les Actes ne portent pas de traces nettes de réécriture, contrairement au quatrième Évangile.

Hypothèse sur la Rédaction des Œuvres de Luc

Une première hypothèse: juste avant 70, la rédaction à Antioche d’une base de l’Évangile de Luc à partir du travail de Marc à Rome (environ un quart du livre).
Une autre hypothèse: juste après 70, la rédaction des Actes par Luc, complétant l’Évangile par un récit du ministère de Paul, parallèle à celui de Jésus, symbolique plutôt qu’anecdotique.
Luc forme ainsi un couple d’œuvres (Luc 1 : Évangile ; Luc 2 : Actes), affirmant que l’identité chrétienne ne se comprend pas sans Jésus et Paul – le premier à le dire.

Luc réalise en miniature le premier Nouveau Testament.

Unité d’Auteur entre l’Évangile et les Actes

Malgré des différences (exigence morale radicale dans l’Évangile, piété plus modérée dans les Actes), l’unité d’auteur est évidente : indices grammaticaux, stylistiques et théologiques identiques. Luc a écrit les 28 chapitres des Actes, avec un style homogène, des figures stylistiques et des conceptions théologiques analogues à l’Évangile. Cette unité n’a jamais été remise en doute depuis les Pères de l’Église.

Aucun manuscrit ne conserve l’œuvre originale en deux livres successifs ; tous datent d’après la constitution du canon, associant Luc à d’autres Évangiles. En exégèse, parler du « couple Luc-Actes » manque de fondement documentaire ; les Évangiles furent édités ensemble, les Actes ajoutés secondairement.

L’identité de l’Auteur des Actes

Si le rédacteur de l’Évangile de Luc a écrit les Actes, son identité devrait être précisée. Personne ne peut la nommer avec certitude. La tradition, comme dans le Canon de Muratori (vers 200, de l’Église de Rome), l’attribue à Luc le médecin, compagnon de Paul, basé sur Colossiens 4:14 (« salutations de Luc, notre ami le médecin, et de Démas ») et les Pastorales. Luc accompagnerait Paul lors de son dernier voyage à Jérusalem, de Philippes à Césarée, puis à Rome après deux ans. Paul, ayant subi bastonnades et flagellations, aurait besoin d’un médecin.

Cependant, malgré les travaux de Martin Hengel, cette historicité est douteuse. Au IIe siècle, on cherchait des noms dans le Nouveau Testament ; Luc, mentionné comme médecin, fut promu auteur. Personnellement, on ne peut s’appuyer sur un « Luc médecin », ni sur la tradition ultérieure le faisant peintre (comme dans le tableau de Rogier van der Weyden, où il peint la Vierge avec le taureau symbolique).

Les Passages en « Nous » et leur Interprétation

Quatre passages des Actes sont écrits à la première personne du pluriel (« nous »), suggérant un témoignage oculaire, comme si l’auteur accompagnait Paul. Cela pourrait indiquer un compagnon de Paul, mais ce n’est pas certain. Les descriptions maritimes montrent une familiarité avec les itinéraires, inscrivant l’œuvre dans le voyage de Paul. Le « nous » pourrait être une reprise littéraire d’un élément ancien pour crédibiliser le récit.

Le verbe « parakolouthein » au prologue (Luc 1) signifie littéralement « accompagner » ou figurativement « suivre attentivement ». La plupart des exégètes prennent le sens figuré, comme dans d’autres prologues antiques : « avoir bien examiné l’affaire ». Des raisons déterminantes refusent à l’auteur un statut de compagnon historique : sa connaissance de Paul et de sa théologie est insuffisante.

Divergences avec la Théologie Paulinienne

L’ancienne école de Tübingen (Baur, Strauss) reproche à Luc de n’avoir pas compris la théologie paulinienne. Luc s’en éloigne après un séjour en Palestine, recevant l’enseignement de Jésus. Des traces pauliennes persistent : justification par la foi (Galates, Romains) dans la parabole du fils prodigue, discours de Pierre au concile, de Paul à Milet. Luc simplifie la pensée de Paul (justice de Dieu, conception du Christ, fin des temps) pour un public populaire. La théologie de la Croix paulienne (paradoxale) est absente ; Luc met l’accent sur l’Incarnation et la Résurrection.

La présentation de Paul dans les Actes diffère : plus compromis, moins attaché au titre d’apôtre. Luc n’en fait pas un disciple de Paul ; un compagnon intime ne dépeindrait pas Paul comme défenseur de la loi juive, bon observateur juif, ami des Romains. C’est une reconstruction : Paul destiné aux païens, bâtisseur d’Églises méditerranéennes, exagérée par rapport aux épîtres.

Reconstruction de la Figure de Paul

Luc présente Paul comme le héros missionnaire, éclipsant Pierre et Jacques dès Actes 15. Ce choix exclusif marginalise d’autres figures, oubliées faute de sources. Dans les épîtres, Paul est un apôtre radical (justification par la foi, théologie de la Croix) ; dans les Actes, il est un Juif pieux, respectueux de la Loi, citoyen romain, subordonné à Jérusalem. Ce portrait, édulcoré, légitime le christianisme face au judaïsme (Paul étudiant sous Gamaliel, collaborant avec Juifs) et à l’Empire (citoyen romain, évitant châtiments infamants). Les épîtres contredisent : Paul flagellé, incompatible avec la citoyenneté romaine ; pas d’études à Jérusalem mentionnées.

Luc s’achève à Rome, centre du monde, non en Espagne (projet de Paul). La mission, de Jérusalem à Rome, incarne la continuité providentielle : “témoins jusqu’aux extrémités de la terre” (Actes 1:8). Luc amplifie Paul, mais outrepasse : le Paul des Actes est moins paradoxal que celui des épîtres. Luc n’invente pas la grandeur de Paul mais l’isole.

Valeur Historique et Littéraire des Actes

Les Actes ont un statut historique particulier : document unique sur la mission de Paul, mais divergent des épîtres. Ce n’est pas des archives, mais de la littérature. Les Actes, unique source sur la mission paulinienne, sont une œuvre littéraire, non une chronique. Luc, historien antique, compose une intrigue subjective, harmonisante. Les épîtres, par leur ancienneté, ont plus de crédit, mais le rôle de Paul émerge tardivement (IIe siècle, collecte des lettres). Luc rapporte des traditions orales (Paul artisan textile, citoyen romain), mais diverge des épîtres. Une lecture naïve des Actes comme chronique est erronée ; ils exigent un esprit critique face à leur projet théologique.Historiquement, on ne peut vérifier vrai/faux sans sources externes. Luc harmonise, montrant un christianisme arrangé ; c’est tendancieux, mais indispensable. Les historiens doivent éviter une lecture naïve : ce n’est pas une chronique, mais une démonstration. L’histoire est toujours une intrigue composée, sélective et interprétée ; Luc est subjectif comme tout historien antique.

Luc rapporte des éléments absents des épîtres : Paul citoyen romain (mais fouetté publiquement, impossible pour un citoyen ; tendances masochistes ?), métier textile, citoyen de Tarse (douteux, sans autre attestation). La citoyenneté romaine pourrait légitimer le christianisme face à l’Empire ; Paul étudiant à Jérusalem, montant après sa vocation, choisissant des collaborateurs juifs, pour se légitimer face au judaïsme.

Le Projet de Luc et la Relation au Judaïsme

Le but des Actes : montrer la continuité de Jérusalem à Rome (extrémités de la terre pour Luc, centre du monde).
Jésus ressuscité dit : témoins à Jérusalem, Judée, Samarie, extrémités de la terre. Importance des rencontres avec fonctionnaires romains ; une fois Paul à Rome, le livre s’arrête. Légitimité missionnaire depuis Pierre à Jérusalem jusqu’à Paul à Rome. Multiplie les voyages à Jérusalem contre les épîtres (Galates).

Dans la première partie, expansion de la communauté : à Jérusalem, puis extérieur ; nombreux Juifs croient initialement, puis accueil diminue, païens augmente. Fin : Paul prisonnier à Rome reçoit des responsables de la synagogue, essaie de les convaincre via Moïse et prophètes ; certains croient, d’autres incrédules. Citation d’Isaïe sur l’endurcissement du peuple ; Paul : « le salut de Dieu est envoyé aux païens ».

Revirement : Évangile passe des Juifs aux païens. Luc répète (chapitres 13, 18, 28) : si Juifs n’entendent pas, tournée vers païens. Charge violente, improbable d’un Juif ; construction aux dépens des Juifs. Scénario récurrent : Paul parle aux Juifs, rejeté, expulsé, menacé ; attention de quelques-uns (craignant-Dieu, païens fascinés par judaïsme). Juifs en méchants, mais pas exclusivement ; petits noyaux continuent, s’élargissant aux Grecs.

But : montrer que l’identité chrétienne se comprend via sa racine juive ; repartir de là. Projet : extension de l’Église par l’Esprit Saint, de Jérusalem à Rome (monde entier). Mais pourquoi Paul pour Rome, puisque l’Évangile y était avant (Romains) ? Pas passage simple Juifs-païens-universalisme ; Luc montre que la foi en Christ n’existe pas sans peuple juif.

Écrit vers 80-90, à une chrétienté séparée post-70 ; pas pour convertir Juifs (portrait trop noir), mais rappeler racines dans promesses à Israël. Luc conserve titres de noblesse à Israël, sans les transférer aux chrétiens (contrairement à Jean). Témoin de la fracture post-70 entre courants judaïques ; historien et porte-parole du courant chrétien.

Les Actes, unique source sur la mission paulinienne, sont une œuvre littéraire, non une chronique. Luc, historien antique, compose une intrigue subjective, harmonisante. Les épîtres, par leur ancienneté, ont plus de crédit, mais le rôle de Paul émerge tardivement (IIe siècle, collecte des lettres). Luc rapporte des traditions orales (Paul artisan textile, citoyen romain), mais diverge des épîtres. Une lecture naïve des Actes comme chronique est erronée ; ils exigent un esprit critique face à leur projet théologique.

La chute du Temple redessine le christianisme : avant, un mouvement juif ; après, une identité universaliste. Luc, narrateur providentiel, tisse une continuité de Jésus à Paul, de Jérusalem à Rome, sans rompre avec les racines juives. Sa vision tragique reflète une séparation non désirée, marquée par des violences rhétoriques. Les épîtres de Paul, premières archives, contrastent avec les Actes, œuvre d’un historien antique où la foi guide la plume. Ensemble, ils témoignent d’un christianisme forgé dans la tension entre héritage juif et ouverture aux nations.

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« La Divine Comédie de Dante » enluminée par Jean-Luc Leguay, dit Héraclius

Il est des lieux où le temps s’arrête pour laisser place à l’éternité. L’abbaye cistercienne de Silvacane, qui fête ses 850 ans, ouvre ses pierres à une exposition singulière : La Divine Comédie de Dante, enluminée par l’un des derniers héritiers d’un savoir séculaire, Jean-Luc Leguay, appelé Héraclius.

La Divine Comédie de Dante 
La Divine Comédie de Dante 

Enlumineur initié selon la tradition des maîtres anciens, il perpétue un art transmis de génération en génération comme un fil invisible reliant les siècles. Ses œuvres, loin de n’être que décor ou illustration, sont des portes de lumière. Chaque trait, chaque pigment, chaque éclat d’or ou de lapis est un signe, une clef, une invitation à franchir les degrés de l’élévation spirituelle.

Dante, dans sa Divine Comédie, nous entraîne de l’Enfer aux sphères célestes, du chaos à l’harmonie, du poids de la matière à la légèreté de l’esprit. Ce chemin, si proche de celui que nous connaissons en loge, est celui d’une initiation intérieure : descendre dans les abîmes de soi-même pour mieux remonter vers la lumière.

Les enluminures de Jean-Luc Leguay révèlent cette tension entre obscurité et clarté, entre ignorance et connaissance, entre exil et retour au centre.

La Divine Comédie de Dante 
La Divine Comédie de Dante 

À travers cet art qui unit l’Orient et l’Occident, l’enluminure se fait alchimie visuelle. Le minéral devient feu, la couleur devient souffle, l’image devient verbe. En regardant ces œuvres, nous sommes conviés à un voyage semblable à celui de Dante guidé par Virgile et Béatrice, un pèlerinage qui résonne avec la quête maçonnique : chercher la lumière au cœur des ténèbres, bâtir un temple intérieur dont chaque page enluminée devient une pierre vivante.

Cette exposition constitue une véritable escale initiatique. Elle nous rappelle que, comme les moines de Silvacane qui jadis copiaient et illuminaient les manuscrits sacrés, nous avons nous aussi à transmettre, dans nos gestes et dans nos mots, une lumière qui ne nous appartient pas mais qui nous traverse.

Infos pratiques

Façade de l'abbaye de Silvacane
Façade de l’abbaye de Silvacane

Vernissage : samedi 20 septembre 2025 à 11h, en présence de Jean-Luc Leguay – Héraclius.

Exposition : du 20 septembre 2025 au 15 mars 2026.

Lieu : Abbaye de Silvacane, 183 route de l’abbaye, 13640 La Roque d’Anthéron.

La nef
La nef

Ateliers d’enluminure : samedi 20 septembre de 14h30 à 17h, ouverts à tous. Cet atelier portera sur l’apprentissage du dessin d’une lettrine enluminée, guidé par le maître enlumineur.

Contact / Réservations : Tél. : 04 42 50 41 69 / Mail : abbaye@ville-laroquedantheron.fr

Site : www.abbaye-silvacane.com

Remémoration du Convent de Lausanne (1875-2025) – La Grande Loge de France au cœur de l’idéal universel

La remémoration du Convent de Lausanne, cent cinquante ans après sa tenue fondatrice de 1875, sera célébrée le 14 septembre 2025 à Paris. La manifestation, réservée aux membres de la l’Obédience, s’inscrit comme un jalon lumineux de l’histoire du Rite Écossais Ancien et Accepté et, par conséquent, de la Grande Loge de France. Cet anniversaire ne relève pas seulement de la mémoire, il réactive la portée universelle et spirituelle d’un texte qui continue d’éclairer le chemin initiatique des Frères, aujourd’hui.

Si l’événement principal se déroulera en présentiel dans la capitale, il sera également retransmis en direct dans de nombreux Orients, aux quatre coins de la France, dans les départements d’outre-mer ainsi qu’à l’étranger.

Ainsi, toute la famille écossaise pourra prendre part à cette journée exceptionnelle, unissant dans un même élan Frères et Loges au-delà des distances, dans la fidélité aux principes universels du Convent de Lausanne.

Cette communion élargie souligne que le 150e anniversaire n’est pas seulement une cérémonie de mémoire. Il devient un acte de remémoration au sens initiatique du terme, où le passé s’incarne dans le présent et où la mémoire se fait vivante, redonnant souffle à un idéal universel inachevé.

Blason GLDF
Blason GLDF

Le programme de cette journée, riche et solennel, orchestré par le Suprême Conseil de France et en lien étroit avec la Grande Loge de France, embrasse à la fois l’histoire,

Jacques Rozen, Suprême Commandeur du SCDF
Jacques Rozen, Suprême Commandeur du SCDF

l’universalité et la spiritualité. Dès l’ouverture, Jacques Rozen, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France (SCDF) et président de l’Alliance Internationale Maçonnique Écossaise, placera la rencontre sous l’autorité de ce qui dépasse les frontières : le Rite Écossais Ancien et Accepté comme langage universel d’une fraternité. La projection du film Les prémices de Lausanne ne se contentera pas d’introduire le sujet, elle rappellera que ce Convent de 1875 fut pensé dans un moment de tensions et d’espérances, où les Suprêmes Conseils du monde cherchaient à réaffirmer l’unité d’un Rite devenu planétaire.

William Blake - L'Ancien des jours, 1794, Londres, British Museum
William Blake – L’Ancien des jours, 1794, Londres, British Museum

Les tables rondes qui structurent la journée en dessinent la profondeur symbolique. La première, consacrée au contexte historique, vise à rappeler que le Convent de Lausanne ne fut pas un simple congrès administratif, mais une tentative de mise en forme des principes essentiels d’une voie initiatique. Les voix de Jean-Paul Minsier et de Didier Karkel feront revivre ce moment fondateur où la Déclaration de Principes, toujours lue à l’Apprenti avant son premier engagement, place le parcours de chaque franc-maçon de la Grande Loge de France sous le signe d’un serment universel.

La deuxième table ronde, animée par Jacques Mathieu, a pour ambition d’élargir le regard vers l’histoire contemporaine, montrant que le souffle du Convent ne s’est pas éteint et qu’il continue à irriguer les travaux, tant au plan spirituel qu’au plan institutionnel.

Lors de la troisième table ronde, l’implantation du Rite en Afrique et dans le monde illustrera la dimension universelle de l’idéal de Lausanne. Marcel Dobill pour le Cameroun, Mohammed El Khourouj pour le Maroc et Igor Gordeev pour la Russie viendront témoigner de la vitalité d’un Rite qui a franchi les frontières et les océans, sans jamais perdre l’essence d’un langage spirituel commun. Ainsi, la Grande Loge de France, par ses liens fraternels et sa fidélité aux Constitutions de Lausanne, confirme sa place éminente au cœur d’une constellation maçonnique qui manifeste l’unité de son Rite dans la relative variété de ses expressions.

La quatrième table ronde, enfin, abordera la question décisive : les fondamentaux du Convent de Lausanne sont-ils encore actuels pour notre temps ? Pierre Bories et Pascal Joudiou ouvriront le débat sur la manière dont les fondements spirituels, posés il y a cent cinquante ans, éclairent encore nos consciences dans un monde marqué par l’incertitude, le chaos et la perte de repères, ainsi que par la révolution technologique.

La réponse ne peut être qu’affirmative : car ce Convent fut dès l’origine une invitation à tenir ensemble raison et transcendance, universalisme et respect des diversités, fidélité à la Tradition et ouverture au devenir.

Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la GLDF
Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France

Les interventions de Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France, et de Jean-Raphaël Notton, Grand Maître nouvellement élu, inscrivent cet anniversaire dans la continuité vivante de l’Obédience.

Par leurs paroles, c’est toute la Grande Loge de France qui réaffirme sa place singulière dans l’écosystème maçonnique : gardienne du Rite Écossais Ancien et Accepté dans sa forme la plus authentique, elle en témoigne du premier au troisième degré, le Suprême Conseil de France gérant les « hauts grades » qui développent et complètent les trois premiers degrés.  Elle incarne, par ses loges et par ses Frères, cet esprit de Lausanne qui met l’initiation au service de l’homme et l’homme au service de l’humanité.

La clôture par Jacques Rozen, suivie d’un moment fraternel, ne sera pas un point final, mais l’ouverture d’une nouvelle étape.

Remémorer Lausanne en 2025, c’est rappeler à chacun d’entre nous que nous marchons sur un chemin où la mémoire et l’avenir s’éclairent mutuellement. C’est affirmer que la Grande Loge de France, fidèle à sa vocation spirituelle et humaniste, continue de porter la flamme de l’universalité et du symbolisme écossais.

Cette journée n’est donc pas seulement un hommage rendu à un passé prestigieux, c’est une convocation adressée à notre conscience. En célébrant Lausanne, nous renouvelons notre engagement envers une franc-maçonnerie qui transcende les contingences, une franc-maçonnerie qui choisit la voie de l’esprit et de la lumière. La Grande Loge de France, par sa participation active et son rayonnement, montre qu’elle demeure le temple vivant de cet idéal universel inachevé et qu’elle entend continuer à l’accomplir, dans le silence du travail, la ferveur des loges et la fraternité des cœurs.

Quand le symbolisme n’est pas ornement mais ossature secrète des rites

La revue maçonnique Le Symbolisme des Rites poursuit son chemin avec ce quatrième numéro. Lorsqu’en octobre 2024, 450.fm invitait ses lecteurs à découvrir cette parution, il s’agissait déjà d’annoncer la naissance d’un espace singulier de réflexion, un lieu où l’étude des rites se fait méditation, où le symbolisme n’est pas un exercice de style mais la charpente invisible de l’initiation. (Télécharger le magazine N°4)

Lire ce nouvel opus revient à franchir le seuil d’un Temple de papier où chaque mot se déploie comme une pierre taillée, chaque étude comme une colonne dressée, chaque méditation comme une lumière nouvelle. Ce n’est pas un recueil d’articles épars, mais une cathédrale symbolique, élevée par la patience des auteurs et l’inspiration d’une tradition vivante. Tout y respire l’alliance intime du visible et de l’invisible, du détail historique et du mystère initiatique, de la rigueur érudite et de l’élan spirituel.

Ce qui frappe d’abord, c’est la voix d’Olivier Chebrou de Lespinats, rédacteur en chef, qui rappelle avec force que le symbolisme n’est pas ornement mais ossature secrète des rites. Celui qui fut Grand Maître de la GLMN, historien, essayiste et passeur de lumière, poursuit son œuvre de veilleur attentif. Sa bibliographie témoigne d’une vie consacrée à l’étude et à la transmission de l’ésotérisme maçonnique. Ses écrits, empreints d’une pédagogie discrète, ouvrent des chemins plus qu’ils n’imposent des certitudes, invitant chacun à avancer vers une vérité intérieure.

Les premières pages rendent hommage à des figures trop souvent oubliées, mais essentielles dans le tissu initiatique. Alexandre-Guy Pingré, astronome et chanoine, illustre le dialogue entre science et spiritualité, rappelant que contempler les comètes revient à interroger la destinée de l’âme. Charles-Mathieu Limousin, journaliste républicain et fondateur de L’Acacia, représente une franc-maçonnerie de combat intellectuel, où la plume devient compas et l’écrit un acte d’émancipation. Deux femmes, Lucie Christine et Lucie Félix-Faure Goyau, complètent ce quatuor symbolique. La première, mystique discrète, montre qu’une vie ordinaire peut s’ouvrir à une prière ardente et silencieuse. La seconde, femme de lettres et ésotériste, témoigne du lien entre érudition et intériorité, rappelant que l’expérience féminine enrichit de sa voix propre le grand chant spirituel de l’initiation.

Le chapitre central, consacré à la Loge « Juste et Parfaite », constitue l’axe lumineux de ce numéro. Les pages dédiées aux mots « juste » et « parfait », à leur étymologie et à leur histoire, révèlent une profondeur méconnue. Être « juste » n’est pas simple conformité sociale, mais ajustement intérieur au rythme invisible du cosmos. Être « parfait » n’est pas être figé dans l’achèvement, mais tendre vers un accomplissement en devenir. Quant à la régularité, elle désigne la fidélité à l’axe qui relie la Loge terrestre au Temple céleste. Cette méditation culmine dans l’exploration des nombres trois, cinq et sept, véritables degrés de l’édifice intérieur : trois comme les principes alchimiques soufre, sel et mercure, fondements de toute transmutation ; cinq comme les sens purifiés et l’étoile flamboyante de l’homme debout au cœur du cosmos ; sept comme la plénitude qui unit corps, âme et esprit dans une respiration unique. La Loge devient alors miroir de notre propre être, temple de chair et d’esprit qu’il nous appartient de rendre juste et parfait.

Mais l’ouvrage ne se limite pas à cette architecture numérique et initiatique. Il explore aussi des voies effacées, telles que l’Ordre Sacré des Sophisiens et les Amis du Désert. Ces cercles discrets rappellent que la Maçonnerie n’a pas toujours été celle des temples urbains et codifiés. Les Sophisiens cherchaient la sagesse comme une source cachée, tandis que les Amis du Désert choisissaient l’espace nu et silencieux comme lieu d’union avec le divin. Ces figures attestent d’une Maçonnerie d’exil volontaire et de dépouillement, où le silence devient langage de l’âme et le désert miroir de la vérité.

À cette Maçonnerie du silence répond, en écho contrasté, celle des Loges militaires, également évoquées dans ce chapitre consacré aux Rites. Itinérantes et souvent éphémères, elles portaient la lumière au cœur des camps et des champs de bataille. Leur symbolisme, marqué par la discipline et le service, trouve des échos dans le Rite Français qui sut intégrer certaines de ces influences. Ces loges rappellent que la fraternité ne connaît pas de frontières, et que même au milieu du tumulte des armes, la flamme initiatique a su demeurer vive, transcendant nations et conflits.

Dans une autre perspective, Valérie Sanchez propose une réflexion sur la continuité et la transformation des symboles. Le Temple de la Chapelle des Pots ou la ruche, emblème ancien de l’ordre collectif, deviennent les miroirs d’une humanité en mutation, en tension entre stabilité et changement. Ces analyses montrent que le symbole n’est pas figé mais vivant, respirant au rythme des sociétés et conservant son éternité précisément parce qu’il se transforme.

Enfin, la foire aux questions vient rappeler que la profondeur du symbolisme se cache aussi dans le quotidien des Loges, qu’il s’agisse de l’usage du mot « Frère », du rôle de l’Hospitalier ou de la symbolique des agapes. Rien n’est anecdotique, car tout, jusqu’aux pratiques les plus concrètes, participe de la construction initiatique.

En refermant ce numéro, nous ne quittons pas un recueil d’érudition, mais un Temple où nous avons marché de colonne en colonne, de page en page, comme autant d’étapes d’un voyage intérieur. Nous avons rencontré Pingré scrutant les étoiles, Limousin traçant les lignes d’une émancipation, Lucie Christine et Lucie Félix-Faure Goyau inscrivant leur souffle féminin dans la grande respiration spirituelle. Nous avons traversé les arches invisibles des rites oubliés, entendu la rumeur des camps militaires et vu les symboles évoluer sans se perdre. Mais surtout, nous avons franchi le seuil de la Loge « Juste et Parfaite », et compris qu’elle n’est pas une formule d’usage mais une exigence de l’âme.

Être Juste, c’est accorder sa vie au rythme du cosmos. Être Parfait, c’est avancer dans la tension vers l’accomplissement. Être régulier, c’est demeurer fidèle à l’axe qui relie la terre au ciel. Trois, cinq et sept deviennent les marches d’une ascension intérieure où matière, sens et esprit se réconcilient.

Ainsi, ce numéro est une clef confiée à nos mains, une lumière déposée dans nos cœurs, une invitation à poursuivre la quête. Il nous rappelle que chacun de nous est Temple et qu’il nous appartient de le rendre Juste et Parfait. Il nous enseigne que la Tradition est une constellation, et que chaque étoile, qu’elle brille dans le désert, dans un camp militaire ou dans le silence d’une Loge, contribue à éclairer notre ciel initiatique.

Le Symbolisme des Rites

Olivier Chebrou de Lespinats (dir.)

Éd. De la Mérichère, N°4, septembre 2025, 58 pages, 12 € hors frais de port

Pour tout renseignement et commande, contactez le directeur de la rédaction Olivier Chebrou de Lespinats : olivier.de.lespinats@wanadoo.fr

Pour télécharger le n° 4 :

Liberté, Liberté Chérie : Une manifestation pour célébrer les 120 ans de la laïcité à Paris

Le 8 décembre 2025, la mairie du 9e arrondissement de Paris accueillera une manifestation culturelle et engagée, intitulée Liberté, Liberté Chérie, organisée par Unité Laïque en partenariat avec les associations Le Chevalier de la Barre et De Quoi Demain. Cet événement, qui se tiendra de 17h à 22h dans les salons Aguado et la salle Rossini, célèbre le 120e anniversaire de la loi de séparation des Églises et de l’État, adoptée le 9 décembre 1905.

Cette loi, pilier de la laïcité française, est reconnue comme un fondement essentiel de la République, garantissant la liberté de conscience et l’égalité devant la loi. Voici un aperçu de cette soirée placée sous le signe de la liberté, de la fraternité et de l’engagement républicain.

Une célébration de la laïcité à travers l’art et la réflexion

La soirée Liberté, Liberté Chérie s’articule en deux temps forts, conçus pour rassembler un public varié autour des valeurs de la laïcité. De 17h à 20h, un salon du livre laïque ouvrira ses portes, animé par de jeunes artistes. Cet espace permettra aux visiteurs de découvrir des ouvrages et de rencontrer des auteurs engagés dans la défense des principes républicains. Au cours de cette première partie, le Prix des Hussards Noirs 2025 sera remis, récompensant une contribution notable à la promotion de la laïcité et de l’universalisme.

De 20h à 22h, la seconde partie de la soirée offrira un programme artistique riche et diversifié. Slams, théâtre, musique classique, chansons, rock, lectures, stand-up, arts vivants et dessins en direct se succéderont pour célébrer la liberté d’expression et la créativité. Présidée par Sophia Aram et animée par Élodie Frenck en tant que maîtresse de cérémonie, cette soirée promet d’allier réflexion et émotion, dans un esprit de fraternité et de partage.

La laïcité : un pilier de la République française

La loi de 1905, dont l’anniversaire est au cœur de cet événement, consacre la séparation des Églises et de l’État, garantissant la neutralité des institutions publiques et la liberté de conscience pour tous les citoyens. Unité Laïque, organisatrice de l’événement, souligne l’importance de cette loi comme une « clé de voûte de la République », permettant de concilier liberté individuelle et cohésion sociale. Dans un contexte où les principes laïques sont parfois remis en question, cette manifestation vise à rappeler leur rôle central dans la préservation d’une société égalitaire et inclusive.

Unité Laïque, association reconnue d’intérêt général depuis 2022, s’engage à promouvoir ces valeurs à travers des conférences, débats et initiatives culturelles à destination de tous les publics, du grand public aux enseignants, en passant par les décideurs publics et privés. En s’associant à Le Chevalier de la Barre, qui porte la mémoire du jeune François-Jean Lefebvre, supplicié au XVIIIe siècle pour son refus de se soumettre à l’autorité religieuse, et à De Quoi Demain, Unité Laïque ancre cette soirée dans une démarche à la fois historique et tournée vers l’avenir.

Une soirée pour rassembler et sensibiliser

L’événement du 8 décembre s’inscrit dans un programme plus large proposé par Unité Laïque pour célébrer les 120 ans de la laïcité. À Valence, par exemple, l’association organise six rencontres culturelles tout au long de l’automne 2025, incluant des conférences, des expositions et des spectacles. Parmi ceux-ci, une exposition des œuvres de l’artiste C215, accompagnée de textes de Jean-Pierre Sakoun, président d’Unité Laïque, ainsi qu’un débat intitulé Conquérants de la Liberté prévu le 10 décembre 2025 à la Médiathèque F. Mitterrand. Ces initiatives visent à sensibiliser un large public, notamment les jeunes générations, à l’importance de la laïcité comme vecteur d’émancipation et de liberté.

La soirée Liberté, Liberté Chérie se veut également un moment de réflexion sur les défis contemporains. Dans un monde marqué par la montée des communautarismes et des discours identitaires, Unité Laïque insiste sur la nécessité de défendre un universalisme qui transcende les différences et promeut l’égalité. En mettant en avant des performances artistiques variées, l’événement cherche à illustrer la richesse de la liberté d’expression, un corollaire essentiel de la laïcité.

Informations pratiques

  • Date : Lundi 8 décembre 2025, de 17h à 22h
  • Lieu : Mairie du 9e arrondissement, Salons Aguado et Salle Rossini, Paris
  • Programme :
    • 17h-20h : Salon du livre laïque et remise du Prix des Hussards Noirs 2025
    • 20h-22h : Performances artistiques (slam, théâtre, musique, lectures, etc.)
  • Présidence : Sophia Aram
  • Maîtresse de cérémonie : Élodie Frenck
  • Entrée : Libre, sous réserve de confirmation auprès des organisateurs (contact@unitelaique.org) (Site Web)

Un appel à l’engagement républicain

En célébrant les 120 ans de la loi de 1905, Liberté, Liberté Chérie invite les citoyens à se rassembler autour des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Cette soirée, à la croisée de la culture et de l’engagement civique, offre une occasion unique de réfléchir à l’héritage de la laïcité et à son rôle dans la construction d’une société juste et unie. À travers l’art, la littérature et le dialogue, Unité Laïque et ses partenaires rappellent que la laïcité reste un outil précieux pour préserver la liberté de conscience et promouvoir un vivre-ensemble harmonieux.

Pour plus d’informations ou pour réserver, contactez Unité Laïque à l’adresse : contact@unitelaique.org.

Source : Unité Laïque, Liberté, Liberté Chérie, Paris, 30 juin 2025

Les origines du christianisme – 7

Si vous n’avez pas lu l’épisode d’hier…

L’article aborde un moment clé du christianisme primitif : le concile de Jérusalem (vers 48-49), où Jacques, Pierre et Paul débattent de l’admission des non-Juifs dans le mouvement chrétien.
Un an plus tard, Paul rédige la Première Épître aux Thessaloniciens, considérée comme le texte le plus ancien du Nouveau Testament. Nous examinerons le contexte de cette assemblée, l’authenticité des lettres de Paul, et la controverse autour d’un passage virulent contre les Juifs dans 1 Thessaloniciens 2:14-16, qui soulève des questions sur son authenticité et son impact sur l’antisémitisme chrétien.

Le concile de Jérusalem : une décision fondatrice

Pierre rencontre paul

Vers 48 ou 49, le concile de Jérusalem réunit les figures majeures du christianisme primitif : Jacques (le frère de Jésus), Pierre et Paul. Cette assemblée vise à trancher une question cruciale : quelles sont les conditions d’admission des non-Juifs (païens) dans le mouvement chrétien ? Faut-il leur imposer la circoncision et l’observance de la Loi mosaïque, comme l’exigent certains judéo-chrétiens, ou peuvent-ils être intégrés sans ces obligations ? Cette réunion, décrite dans Actes 15 et Galates 2, marque un tournant en officialisant l’ouverture aux païens, avec un compromis basé sur les lois noachiques (interdiction des viandes sacrifiées aux idoles, du sang et des viandes étouffées).
Jacques, figure dominante à Jérusalem, exerce un droit de regard sur les pratiques missionnaires, tandis que Paul, représentant d’Antioche, plaide pour une ouverture sans ces exigences.
Paul, représentant de l’Église d’Antioche, défend l’idée que la foi en Christ suffit pour le salut, sans nécessité de devenir juif. Cette position, qui s’oppose aux judéo-chrétiens traditionalistes, est validée lors du concile, bien que des tensions persistent, comme le montre l’incident d’Antioche (Galates 2:11-14). Le concile établit une répartition des champs missionnaires : Pierre pour les Juifs, Paul pour les païens, bien que les Actes harmonisent cette division pour minimiser les conflits.

La Première Épître aux Thessaloniciens : le texte le plus ancien

Écrite vers l’an 50, la Première Épître aux Thessaloniciens est considérée par la majorité des exégètes comme le texte le plus ancien du Nouveau Testament.
Adressée à une communauté mixte de Thessalonique, en Asie Mineure, composée de Juifs et de non-Juifs (avec une majorité de païens), cette lettre reflète les débuts du christianisme, une période dite « tunnel » où les sources sont rares. Ce document offre un aperçu précieux des premières communautés chrétiennes, fondées par Paul, et de leurs défis, notamment les persécutions et les tensions internes.

La communauté de Thessalonique, comme d’autres fondées par Paul, est caractérisée par sa diversité : elle inclut des Juifs d’origine, des prosélytes et des « craignants-Dieu » (païens attirés par le judaïsme). Cette mixité reflète la spécificité de la mission paulinienne, qui s’adresse à un public varié dans les synagogues de la diaspora. Cependant, la composition exacte de la communauté reste difficile à reconstituer, faute de sources détaillées.

L’authenticité des épîtres de Paul : un débat fondamental

Sur les 14 lettres attribuées à Paul dans les Bibles catholiques, certaines soulèvent des questions d’authenticité et d’intégrité. Le texte distingue plusieurs catégories :

  1. Lettres unanimement authentiques (7) : Romains, 1 et 2 Corinthiens, Galates, Philippiens, 1 Thessaloniciens et Philémon. Ces lettres, dictées par Paul, sont reconnues comme des témoignages directs de sa pensée.
  2. Lettres contestées (3) : 2 Thessaloniciens, Colossiens et Éphésiens, dont l’authenticité est débattue en raison de différences stylistiques ou théologiques.
  3. Lettres non pauliniennes (3) : Les épîtres pastorales (1 et 2 Timothée, Tite), presque universellement considérées comme rédigées par un disciple postérieur.
  4. L’Épître aux Hébreux : Non incluse dans le corpus paulinien dans les Bibles protestantes, elle est attribuée à un autre auteur.

Un problème central est l’intégrité des lettres : certaines, comme 1 Thessaloniciens, pourraient être des compilations de plusieurs écrits de Paul ou contenir des interpolations (ajouts postérieurs). Cette question est cruciale, car elle affecte l’interprétation des textes et leur valeur historique.

La polémique de 1 Thessaloniciens 2:14-16 : une diatribe controversée

Dans 1 Thessaloniciens 2:14-16, Paul écrit : « En effet, frères, vous avez imité les Églises de Dieu qui sont en Judée dans le Christ Jésus, puisque vous aussi avez souffert de vos propres compatriotes, ce qu’elles ont souffert de la part des Juifs, eux qui ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, ils nous ont aussi persécutés, ils ne plaisent pas à Dieu et sont ennemis de tous les hommes, ils nous empêchent de prêcher aux païens pour les sauver, et mettent ainsi en tout temps le comble à leurs péchés. Mais la colère est tombée sur eux à la fin. » Ce passage, d’une virulence inhabituelle, accuse les Juifs d’avoir tué Jésus et les prophètes, d’être ennemis de l’humanité et d’avoir attiré la colère divine.

Le texte souligne que ce passage s’inscrit dans un contexte intra-juif. Paul, lui-même juif, s’exprime dans une logique prophétique, reprenant la tradition deutéronomiste selon laquelle le peuple d’Israël rejette souvent les envoyés de Dieu. L’accusation selon laquelle les Juifs ont « tué les prophètes » est un cliché issu du judaïsme post-exilique, retrouvé dans des textes comme Matthieu 23:37 ou les Actes 7:52. De même, l’idée que les Juifs sont « ennemis de tous les hommes » reprend des stéréotypes de la propagande païenne anti-juive, que Paul réinterprète théologiquement : pour lui, les Juifs s’opposent à la mission chrétienne en empêchant l’annonce de l’Évangile aux païens, ce qui entrave leur salut.

L’expression finale, « la colère est tombée sur eux à la fin » (1 Thessaloniciens 2:16), pose un problème particulier. En grec, le verbe à l’aoriste (ephthasen) suggère une action accomplie, ce qui pourrait évoquer un événement historique précis, comme la destruction du Temple de Jérusalem en 70. Cependant, cette épître, datée de 50-51, est antérieure à cet événement. Cette anomalie conduit certains exégètes à suspecter une interpolation postérieure, rédigée après 70 pour refléter la séparation croissante entre judaïsme et christianisme.

Débat sur l’authenticité des versets 2:14-16

Plusieurs indices suggèrent que 1 Thessaloniciens 2:14-16 pourrait être une addition postérieure :

  1. Contexte historique : La référence à la « colère » divine semble renvoyer à la destruction du Temple (70), un événement postérieur à la rédaction de l’épître. Certains proposent que le texte évoque plutôt la crise de Caligula (vers 40), mais cette interprétation est moins convaincante.
  2. Tonalité inhabituelle : La virulence du passage contraste avec le ton généralement mesuré de Paul envers les Juifs, notamment dans Romains 9-11, où il exprime un amour profond pour son peuple.
  3. Cohérence textuelle : En supprimant les versets 14-16, le texte passe fluidement du verset 13 au verset 17, suggérant que ces versets pourraient être une « rustine » ajoutée ultérieurement. Le mot « en effet » (gar) au début du passage semble artificiel, comme une transition forcée.
  4. Contexte de relecture : Après 70, avec la séparation entre le judaïsme rabbinique et le christianisme, un scribe aurait pu insérer ce passage pour refléter les tensions croissantes entre les deux communautés.

D’autres exégètes défendent l’authenticité du passage :

  1. Vocabulaire paulinien : Les termes comme « Christ Jésus », « plaire à Dieu » ou le thème de l’imitation sont typiques des épîtres authentiques de Paul.
  2. Présence dans les manuscrits : Le passage figure dans tous les manuscrits connus, y compris les plus anciens (comme le Codex Claromontanus du VIe siècle). L’absence de variantes textuelles affaiblit l’hypothèse d’une interpolation.
  3. Contexte communautaire : Le passage s’inscrit dans la situation de Thessalonique, où la communauté mixte subit des persécutions, peut-être de la part de Juifs ou de païens. Paul, exaspéré par l’opposition à sa mission, pourrait avoir utilisé un langage prophétique pour exprimer sa frustration.

Le débat reste ouvert, sans certitude définitive. Les défenseurs de l’interpolation soulignent la rupture stylistique et historique, tandis que ceux de l’authenticité insistent sur la cohérence avec le contexte paulinien. Le texte invite à une approche critique : même si le passage est authentique, il reflète un moment de tension intra-juive, et non une condamnation universelle des Juifs.

Cependant, son interprétation ultérieure, notamment dans le christianisme postérieur, a contribué à l’antisémitisme, en faisant des Juifs les « ennemis de l’humanité ».

Les persécutions et l’identité des « compatriotes »

Dans 1 Thessaloniciens 2:14, Paul compare les souffrances des Thessaloniciens à celles des Églises de Judée, persécutées par leurs « compatriotes » (en grec, sumphuletēs, litt. « de la même tribu » ou « groupe »). Le texte explore deux interprétations possibles :

  1. Païens persécutant les chrétiens : Les « compatriotes » pourraient être des Thessaloniciens païens, hostiles aux convertis chrétiens, perçus comme un mouvement révolutionnaire perturbant l’ordre social.
  2. Juifs persécutant les judéo-chrétiens : Plus probablement, Paul fait référence aux Juifs de Thessalonique qui s’opposent à sa prédication dans les synagogues, un schéma récurrent dans les Actes (ex. Actes 17:5-9). Cette opposition crée des divisions au sein des communautés juives, les chrétiens étant vus comme une secte dissidente.

Paul, ancien persécuteur des chrétiens (Galates 1:13), s’exprime en tant que Juif dans un débat interne au judaïsme. Sa diatribe reflète sa déception face à l’opposition des Juifs de Thessalonique, qui ne suivent pas son propre chemin de conversion au christianisme. Cependant, en reprenant des clichés anti-juifs de la propagande païenne (comme la « misanthropie »), Paul donne à ces accusations une portée théologique : les Juifs, en s’opposant à la mission chrétienne, entravent le salut des païens.

Impact historique : un texte au service de l’antisémitisme

Les versets 2:14-16, qu’ils soient authentiques ou interpolés, ont eu un impact désastreux dans l’histoire chrétienne. Interprétés hors de leur contexte intra-juif, ils ont servi de fondement théologique à l’antisémitisme chrétien, en présentant les Juifs comme responsables de la mort de Jésus et comme « ennemis de l’humanité ». Cette lecture, amplifiée après la séparation entre judaïsme et christianisme (après 70), a alimenté des siècles de persécutions.

Le texte insiste sur la nécessité de contextualiser ces versets. Paul, en tant que Juif, ne rejette pas son peuple – comme en témoigne Romains 9:1-5, où il exprime sa douleur pour Israël. Sa colère dans 1 Thessaloniciens reflète un conflit spécifique, lié à l’opposition rencontrée dans sa mission. Cependant, l’absence de nuance dans le texte, combinée à son interprétation ultérieure, en fait un « chapitre triste » de l’histoire de l’Église.

De Jérusalem à la révolte juive

Paul, Pierre et Jacques meurent avant la fin des années 60, probablement entre 62 et 64 pour Paul et Pierre, et vers 62 pour Jacques. En 66, une révolte juive éclate en Judée contre les Romains, culminant en 70 avec la destruction de Jérusalem et du Temple. Cet événement, catastrophe majeure pour le judaïsme, marque un tournant dans la séparation entre judaïsme rabbinique et christianisme naissant.

Rédigés vers 80-90, les Actes des Apôtres racontent la naissance héroïque du christianisme, minimisant les conflits internes pour présenter une continuité entre Jésus, Pierre et Paul. Écrits après la destruction du Temple, ils reflètent un contexte où le christianisme s’affirme comme un mouvement distinct, s’adressant de plus en plus aux païens.

Le concile de Jérusalem (48-49) pose les bases de l’ouverture du christianisme aux païens, une décision portée par Paul, mais dans un cadre encore juif.
La Première Épître aux Thessaloniciens (50-51), texte clé du Nouveau Testament, reflète les tensions de cette période, notamment dans le passage controversé de 2:14-16. Ces versets, qu’ils soient de Paul ou interpolés, expriment une frustration intra-juive, mais leur réinterprétation postérieure a alimenté l’antisémitisme chrétien. Le débat sur leur authenticité – soutenu par des indices comme la référence à la « colère » divine ou la fluidité du texte sans ces versets – reste irrésolu, mais il souligne la complexité de l’histoire du christianisme primitif.

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Lumières, Franc-maçonnerie, Laïcité – 120 ans d’engagement – 1905-2025

Lorsque Nicolas Penin, Grand Maître du Grand Orient de France, ouvre ce livre, il place la laïcité au centre du chantier maçonnique. Non pas comme une doctrine figée, mais comme un projet de construction permanente.

Nicolas Penin, Passé Grand Maître du GODF

Il rappelle qu’elle est la pierre d’angle de son Obédience, inscrite en article premier de la Constitution, et qu’elle engage les Frères et les Sœurs à bâtir ensemble le Temple de l’Humanité. La laïcité n’est pas seulement une loi, elle est une voie, un travail d’unification de ce qui est épars.

LUMIÈRES, FRANC-MAÇONNERIE, LAÏCITÉ 120 ANS D’ENGAGEMENT

C’est sous ce signe que Charles Coutel nous entraîne dans un parcours qui ressemble à une initiation en trois étapes. Trois moments de l’histoire républicaine, trois tentatives de séparation du religieux et du politique, trois degrés de la conscience collective.

Le premier moment, celui des Lumières et de la Révolution, correspond à l’Apprentissage. Tout commence par le combat contre l’ombre, la lutte contre le fanatisme religieux et l’obscurantisme. Comme l’Apprenti apprend à dégrossir sa pierre brute, Voltaire, Montesquieu, Condorcet et les Encyclopédistes taillent les premiers éclats, dévoilant que la liberté ne peut grandir qu’en dissipant la superstition. C’est le moment de l’éveil, fragile encore, où la vérité se cherche et se purifie par l’autocritique.

Le deuxième moment, celui de la Commune de 1871 et de la Troisième République naissante, correspond au Compagnonnage. Ici, le travail se fait collectif, la parole circule, l’énergie s’amplifie dans les réseaux, dans les loges, dans les associations et les sociétés savantes. Gambetta, Clemenceau, Péguy portent le flambeau. La lutte contre le cléricalisme devient l’équivalent du tracé sur la planche à tracer, où se dessine la perspective d’une République nouvelle. Comme les Compagnons, ces hommes mesurent les échecs des tentatives passées, voyagent dans l’histoire, échangent les savoirs et posent les conditions pour que la Séparation devienne enfin possible.

Marianne-GODF

Le troisième moment, celui de 1905, correspond à la Maîtrise. Le temps de la synthèse est arrivé. La loi de Séparation est promulguée, comme l’accomplissement d’un rituel où l’ombre a été traversée et où la lumière peut se dire. Mais cette lumière n’est pas un achèvement, elle est un appel à poursuivre, car le Maître sait que chaque mort symbolique n’est que le seuil d’une résurrection. La loi de 1905 est elle aussi un passage, un relèvement, une renaissance de la République dans une fidélité plus haute : celle de la liberté absolue de conscience.

Charles Coutel nous accompagne dans ce voyage avec la rigueur d’un philosophe et la sensibilité d’un frère en quête. Son livre n’est pas un traité académique, il est une planche qui rappelle que la laïcité est une initiation collective. Comme le Temple qui s’élève pierre après pierre, la République se construit génération après génération, par les efforts conjoints de ceux qui refusent l’idolâtrie des certitudes et qui reconnaissent en chaque homme et chaque femme un être libre.

Ainsi comprise, la laïcité ne se réduit pas à un arsenal défensif contre les dogmes. Elle est une école de modération, une pédagogie de la vigilance, une matrice de fraternité. Elle est la lumière qui permet à chacun de se tenir debout, croyant ou non, et de reconnaître l’autre comme son frère.

Charles Coutel – Sénat GODF, photo coll. particulière

Charles Coutel, professeur émérite de l’Université d’Artois, est l’un de ces passeurs. Ses recherches sur Condorcet, ses ouvrages sur la République des Lumières et sur la laïcité en font un guide sûr. Mais c’est surtout sa capacité à relier l’histoire, la philosophie et l’initiation qui confère à ce livre une dimension unique. À travers lui, nous comprenons que célébrer les 120 ans de la loi de 1905 n’est pas un rituel commémoratif, mais une obligation fraternelle : reprendre le flambeau, poursuivre le chantier, faire vivre la lumière.

La lecture de ce livre devient alors elle-même une initiation. Nous marchons avec Voltaire comme Apprentis, avec Gambetta comme Compagnons, avec Briand et Jaurès comme Maîtres. Nous passons des ténèbres à la lumière, de l’échec à l’accomplissement, du doute à la fraternité. Et nous découvrons qu’au cœur de la République, comme au cœur de la Franc-maçonnerie, brûle la même flamme, celle de la liberté absolue de conscience, qui éclaire sans jamais consumer.

Lumières, Franc-maçonnerie, Laïcité – 120 ans d’engagement – 1905-2025

Charles CoutelÉditions Numérilivre, 2025, 220 pages, 22 €

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