Comment travailler efficacement avec l’IA en Franc-maçonnerie pour faire des progrès ?
La majorité des articles qui pullulent sur Internet sont pour les uns destinés à nous promettre un futur radieux grâce à des technologies à venir, soit à nous effrayer, car rien ne vaut le bon vieux papier et le crayon pour plancher. Mais combien de ces articles abordent concrètement l’utilisation intelligente et « constructive » de ces IA pour travailler au progrès du maçon… donc de l’humanité ?
Disons le ouvertement, si vous utilisez l’IA pour plancher à votre place, vous êtes soit un imbécile qui perd son temps en Loge, soit vous avez un poil dans la main. Dans les deux cas, arrêtez tout de suite car la Franc-maçonnerie n’est pas faite pour vous. En revanche, si vous l’utilisez comme une adversaire, ce que les boxeurs nomment une « sparring Partner », qui vous sert à progresser, alors oui, elle devient un outil indispensable.
Comme nous allons le voir dans les paragraphes qui suivent, dès maintenant, sans aucune formation ni connaissances particulières, chacun peut utiliser l’IA pour améliorer son instruction au degré qui est le sien.
1°) Choisissez d’abord une IA. Pour commencez, nous sélectionnons GROK et nous lui proposons le prompt suivant :
« Saurais-tu me guider dans une instruction maçonnique de premier degré comme le ferait un second surveillant ? »
Réponse de l’IA :
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En tant que second surveillant d’une loge maçonnique, mon rôle est d’instruire les apprentis au premier degré, celui d’Apprenti Franc-Maçon. L’instruction se fait traditionnellement par un catéchisme, une série de questions et réponses qui visent à éclairer les symboles, les principes et les devoirs maçonniques. Cela permet à l’apprenti de méditer sur les enseignements et de progresser dans la voie de la vertu. Je vais vous guider à travers cette instruction comme je le ferais en loge. Je poserai chaque question, et je vous indiquerai la réponse attendue (telle qu’elle est transmise dans les rituels traditionnels du Rite Écossais Ancien et Accepté, par exemple). Réfléchissez à chaque réponse, car elle est symbolique et invite à une introspection personnelle. Si vous étiez en loge, vous répondriez oralement ; ici, vous pouvez les répéter mentalement ou à voix haute pour vous imprégner.
Commençons l’instruction. Soyez attentif, mon Frère, et répondez avec sincérité.
Question 1 : Mon Frère, d’où venez-vous ? Réponse attendue : De la loge de Saint-Jean, Vénérable Maître.
Question 2 : Qu’y fait-on ? Réponse attendue : On y élève des temples à la vertu et l’on y creuse des cachots pour le vice.
Question 3 : Que venez-vous faire ici ? Réponse attendue : Vaincre mes passions, soumettre ma volonté et faire de nouveaux progrès dans la maçonnerie.
Question 4 : Je présume donc que vous êtes Franc-Maçon ? Réponse attendue : Mes Frères me reconnaissent pour tel.
etc. jusqu’à la Question 55 : Que signifie l’Occident par rapport à l’Orient ? Réponse attendue : L’Orient marque la direction d’où provient la lumière et l’Occident la région sur laquelle elle s’arrête. L’Occident figure par suite le monde visible qui tombe sous le sens, et, de manière générale, tout ce qui est matériel et perceptible.
Cette instruction catéchistique est complète pour le premier degré. En loge, elle peut être répétée partiellement ou en entier lors des tenues, et le second surveillant encourage l’apprenti à méditer sur chaque point pour en tirer des leçons personnelles. Si vous souhaitez approfondir un aspect spécifique, répéter une partie, ou explorer le rôle des symboles (comme l’équerre, le niveau, ou les piliers), demandez-le-moi. Continuez votre chemin vers la lumière, mon Frère.
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Voilà pour l’échauffement, passons maintenant au travail sur les symboles.
Nous allons changer d’IA et utiliser cette fois ChatGPT, en lui demandant de nous instruire sur un programme de 10 symboles.
Comme vous allez le constater, la machine n’est pas habituée à interagir avec l’Apprenti ; elle est plutôt conçue pour fournir des réponses directes. Or, ici, il va falloir lui demander de pratiquer un exercice de maïeutique : elle devra poser des questions et aider l’Apprenti à découvrir, à accoucher du symbole pour en comprendre l’essence. Il suffit alors de la recadrer pour qu’elle comprenne que c’est l’Apprenti (vous) qui doit trouver ces réponses.
Voyez un exemple d’échanges :
Arrêtons-là les échanges, vous avez compris le principe. Ce qui est important de comprendre, c’est que votre intérêt dans ce travail avec l’IA consiste à utiliser la machine comme un instructeur et non une encyclopédie.
Le but n’est pas d’apprendre des réponses de catéchisme, mais bien de sentir le message caché de chacun des symboles sur lequel vous allez travailler. Si vous souhaitez être accompagné dans vos questions à ce degré, nous vous conseillons de lire « Manuel de sauvetage pour Apprenti sans instructeur », vous y trouverez le détail des symboles, la méthodologie dont il est question et cela vous guidera dans votre façon de travailler si vous êtes privé de surveillant.
Il est utile de rappeler qu’il n’existe aucune formation maçonnique, cela est du domaine de l’entreprise et du commerce. En Franc-maçonnerie, nous travaillons à l’instruction qui se rapporte étymologiquement à une élévation vers la recherche de lumière et non au formatage.
Donc si vous sortez de l’école, oubliez totalement la méthode habituelle. Vous devez utiliser l’IA pour « comprendre » et non pour « apprendre ».
Byron Katie
Nous avons pris pour exemple l’instruction au premier degré, mais le principe évoqué s’applique évidement à tous les degrés et tous les enseignements.
En matière de développement personnel, il existe de nombreuses méthodes et pour les besoins de cet article nous avons testé avec l’IA Copilot de Microsoft, la méthode Byron Katie et utilisant le système vocal (vous pouvez l’utiliser pour les instructions de la même manière, cela ne sera que plus crédible qu’avec le clavier).
Nous avons demandé à Copilot avec le casque sur la tête s’il pouvait nous aider à travailler avec la méthode de Byron Katie. Nous avons posé la question suivante : « En utilisant la méthode de Byron Katie, peux tu me dire pourquoi la Franc-maçonnerie est-elle aussi mal aimée d’un certain public ? »
Autre application, mais même méthode au final !
Pour résumer notre démonstration, comprenez bien que l’IA est certes pourvue d’une intelligence informatique, mais elle n’est certainement pas médium. Il vous appartient donc de formuler vos demandes de manière claire si vous voulez obtenir un usage précis. Vous savez maintenant ce qui vous reste à faire pour faire connaissance avec votre nouvel instructeur.
Dans son cycle annuel 2025-2026 ayant pour thème général : « Paroles de vie maçonnique(s) », l’Académie maçonnique Paris recevra la T⸫ C⸫ S⸫ Solange Sudarskis.
C’est ainsi, qu’au cours d’un entretien avec Christian Roblin, suivi des habituels échanges avec le public en ligne, elle répondra aux questions que suscite l’itinéraire :
« [d’]un cherchant en franc-maçonnerie ».
Solange Sudarskis
Auteur d’une somme aussi sensible que méticuleuse consacrée aux savoirs que la franc-maçonnerie a embrassés pour enrichir le chemin de ses adeptes, son fameux Dictionnaire vagabond en Franc-maçonnerie, précité, Solange Sudarskis est la chroniqueuse prolifique de ce site où elle a cumulé aujourd’hui plus d’un million de vues ! Elle donne aussi des conférences sur les sujets maçonniques qui ont mobilisé sa recherche, depuis de nombreuses années.
C’est précisément son parcours de cherchant qui fera l’objet de l’entretien que conduira avec elle Christian Roblin, pour le compte de l’Académie maçonnique Paris, discussion que viendront compléter les réponses aux questions du public de ce webinaire qui se tiendra, en ligne, ce samedi 17 janvier, à partir de 10h30. C’est une occasion unique de connaître un peu mieux ce qui fait l’originalité du parcours de Solange Sudarskis, à la pointe culturelle d’une recherche orientée vers la sagesse, activité qu’elle distingue, toutefois, de l’initiation proprement dite, n’en soulignant pas moins les convergences.
En visioconférence avec l’outil Zoom en vous inscrivant grâce au lien suivant :
Et si l’Apocalypse cessait d’être un réflexe de peur pour redevenir une science du discernement. Jean-François Deschamps la lit comme un texte qui dévoile les mécanismes du pouvoir, les ruses de l’idole et la responsabilité des œuvres, puis la rend à sa fonction la plus exigeante, non celle d’annoncer une date, mais celle de redresser le regard.
Il existe des livres qui n’expliquent pas un texte, mais qui le désenvoûtent. Jean-François Deschamps prend l’Apocalypse au sérieux, ce qui signifie qu’il la retire des mains tremblantes qui l’ont longtemps brandie comme une torche de panique, et qu’il la rend à sa nature première, celle d’une révélation qui travaille l’âme, l’histoire et le langage à la fois. Nous avons appris à entendre dans ce mot une menace, comme si la fin du monde était le seul alphabet possible, et Jean-François Deschamps renverse patiemment cette habitude en rappelant que l’Apocalypse ne décrit pas la fin du monde, mais la fin d’un monde, et l’avènement d’un autre monde. Nous sentons, à chaque page, une volonté de remettre la peur à sa juste place, non pour la nier, mais pour la transmuter, comme si le texte biblique devait cesser d’être une arme de sidération et redevenir une école de discernement.
Ce choix n’a rien d’une posture érudite
Il engage une éthique de lecture. Jean-François Deschamps s’en prend sans détour aux charlatans et aux prédications d’effroi, à cette économie du frisson qui prospère sur l’ignorance, et qui confond la symbolique avec le sensationnel. Son geste est plus profond qu’une mise au point. Il nous propose une conversion intérieure de l’œil, c’est une pédagogie du signe, et, à travers elle, une réconciliation avec ce que l’Apocalypse a d’intraitable, non parce qu’elle serait cruelle, mais parce qu’elle refuse les arrangements avec la vérité. C’est là que la lecture de Jean-François Deschamps rejoint, par affinité, une discipline maçonnique. Le symbole n’est pas un décor. Le symbole est une opération. Il coupe, il mesure, il met à nu, il contraint l’être à passer du commentaire au travail.
Cette méthode s’enracine dans un rapport très concret au monde
Jean-François Deschamps
La biographie de Jean-François Deschamps éclaire discrètement sa manière d’habiter le texte. Né à Saint-Raphaël en 1946, titulaire d’une maîtrise ès sciences, il s’est d’abord dirigé vers l’enseignement, avant qu’un accident ne l’oriente vers l’animation socio-culturelle, au plus près de vies fragilisées, quartiers défavorisés, personnes en situation de handicap, immigrés, sans-abri. Nous comprenons alors que sa lecture de l’Apocalypse n’a rien d’une spéculation hors-sol. Elle provient d’un regard exercé à la vulnérabilité humaine, à l’injustice nue, à la mécanique sociale qui écrase, et à la nécessité de sauver ce qui peut l’être, même quand l’époque se complaît à désespérer. Son apport à la pensée initiatique ne se présente donc pas sous forme de système, mais sous forme de trajectoire.
La rigueur intellectuelle chez Jean-François Deschamps n’est jamais une armure, elle ressemble plutôt à une main qui tient une lampe et qui avance sans tricher. Sa bibliographie, telle que nous pouvons l’établir à partir des éléments fournis ici, se concentre sur cet essai, qui s’impose comme une œuvre de maturité, rassemblant une vie de questionnement et une expérience du réel en une lecture où la spiritualité n’évacue jamais la condition humaine.
Jean de Patmos, parfois Jean le visionnaire
Le cœur de son livre bat sur une idée à la fois simple et vertigineuse. La révélation apocalyptique n’est pas un film catastrophe sacralisé, mais une grammaire du symbole, une langue qui dit l’histoire sous forme de visions, parce que certaines vérités ne se laissent approcher que par images, nombres, correspondances, et parce que le message doit franchir des siècles, des persécutions, des censures, des oublis. Jean-François Deschamps insiste sur la structure de ce genre littéraire, où une révélation est transmise par un messager céleste à un élu, non pour flatter l’élu, mais pour que l’élu devienne dépositaire d’une parole qui le dépasse. Nous retrouvons là un mécanisme initiatique familier. Être élu ne signifie pas être supérieur. Être élu signifie être chargé. Nous savons, nous aussi, que la connaissance pèse, qu’elle brûle, qu’elle exige une mise en cohérence de la vie.
Cette mise en cohérence se manifeste dans la manière dont Jean-François Deschamps traite les images les plus célèbres, celles que la culture populaire a figées en emblèmes d’angoisse. Les cavaliers, les sceaux, les trompettes, les bêtes, les fléaux, tout ce cortège qui, depuis des siècles, sert de théâtre aux peurs collectives, redevient chez lui une dramaturgie intérieure. Il ne s’agit plus de guetter la date de la fin, mais de comprendre les forces à l’œuvre, dans la cité comme dans l’âme, et de reconnaître comment les pouvoirs séduisent, corrompent, hypnotisent. Jean-François Deschamps revient à cette phrase qui a la netteté d’un avertissement initiatique, celle qui invite à calculer le chiffre de la Bête, en précisant que c’est un chiffre d’homme. Cette précision change tout. Le mal n’est pas une entité lointaine tombée du ciel. Le mal est un usage humain du pouvoir, une torsion de la liberté, une idolâtrie du politique, du religieux ou de l’ego.
The Number of the Beast is 666 par W. Blake, Philadelphie – musée Rosenbach
Son traitement du nombre 666 est à cet égard l’un des moments les plus éclairants, parce qu’il montre comment la symbolique peut rétablir la profondeur là où la superstition ne produit que des grimaces. Jean-François Deschamps refuse les simplifications. Il explore la décomposition du nombre, il observe la fascination ancienne pour certains agencements numériques, et il va jusqu’à convoquer le carré magique dit Carré du Soleil, dont les lignes, colonnes et diagonales conduisent à des sommes remarquables, avant de noter l’attribution traditionnelle de ces carrés planétaires à Henri Corneille Agrippa de Nettesheim.
Ce détour n’est pas une coquetterie. Il nous rappelle que les nombres sont des portes, et que l’histoire du sacré a toujours mêlé, parfois dangereusement, mathématique, magie, théologie, et politique. Mais Jean-François Deschamps ne s’arrête pas à l’ornement du calcul. Il retourne au cœur juif du texte, à la gématrie, à cette logique où la lettre et le nombre s’appellent, où le déchiffrement est un acte spirituel autant qu’un exercice intellectuel. Il met en correspondance les composantes de 666 avec des valeurs et des sens symboliques, et cette colonne de significations, troublante, le conduit vers une méditation sur la crucifixion, comme si le chiffre de la Bête, loin d’être un gadget d’épouvante, devenait un miroir noir tendu à la violence humaine, à la mécanique qui cloue, qui écrase, qui renverse l’innocence en culpabilité.
Cette capacité à faire parler les symboles sans les désincarner s’exprime aussi dans les figures d’ombre
Abaddon, par exemple, n’est pas traité comme un monstre folklorique. Jean-François Deschamps le restitue comme ange des abîmes, roi des sauterelles, nommé en hébreu Abaddon, en grec Apollyon, en latin Exterminateur. Le texte décrit la fumée, l’obscurcissement, la torture, cette étrange précision selon laquelle les forces destructrices n’ont pas le droit de toucher la verdure, et doivent épargner ceux qui portent le sceau de Dieu sur le front. Nous voyons alors se dessiner une loi du mal, et cette loi n’est pas toute-puissante. Le mal agit, mais il agit dans une limite. Il y a une borne, une mesure, comme si l’Apocalypse affirmait que le chaos lui-même ne peut régner sans contrôle, et que l’Ineffable demeure maître de la situation. D’un point de vue maçonnique, cette limite est une leçon. Le monde profane nous persuade volontiers que la corruption est invincible, que l’injustice est structurelle, que la violence est la vérité du réel. Jean-François Deschamps rappelle que les ténèbres ont une juridiction, qu’elles ne possèdent pas la souveraineté. Le symbole du sceau sur le front nous parle d’une fidélité qui protège, non par privilège, mais par accord profond avec la Loi.
Ce motif de la Loi traverse le livre
Jean-François Deschamps insiste sur la trompette comme instrument de proclamation, souffle qui porte la parole du Tout-Puissant jusqu’aux confins, avec cette formule presque juridique, nul n’est censé ignorer la Loi, et plus encore la Loi universelle. Nous retrouvons ici une intuition initiatique essentielle. La Loi n’est pas d’abord une série d’interdits. La Loi est une architecture du monde. Elle relie le visible et l’invisible, l’acte et sa conséquence, le désir et sa responsabilité. Lorsque l’Apocalypse évoque des fléaux, elle ne nous invite pas à compter les coups, mais à reconnaître les enchaînements. Jean-François Deschamps va jusqu’à relier certains cataclysmes décrits à la conscience contemporaine du dérèglement climatique, en rappelant que les textes anciens peuvent résonner dans le présent, non parce qu’ils auraient prévu nos dates, mais parce qu’ils nomment des mécanismes. Nous lisons alors l’Apocalypse comme un miroir, non comme un calendrier. Nous lisons la violence des hommes, la rapacité, la destruction, la guerre, et nous n’avons plus le droit de prétendre que cela ne nous concerne pas.
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Ce regard politique ne dissout jamais la dimension intérieure
Jean-François Deschamps tient ensemble ces deux plans, ce qui constitue l’une des forces de son essai. Il montre comment Jean de Patmos parle au nom de communautés persécutées, comment le texte a une portée de résistance, comment il vise les séductions totalitaires, les sectes, les faux prophètes, les pouvoirs qui réclament l’adoration. Mais il affirme aussi, avec une insistance qui nous touche, que le texte s’adresse à chacun, et que toute interprétation symbolique interroge personnellement notre vie. Dans cette perspective, l’Apocalypse devient une épreuve de vérité, non une arme contre les autres. Elle demande à chaque lecteur de se démasquer. Elle oblige à reconnaître nos idoles, nos lâchetés, nos complaisances.
Cette exigence se cristallise dans la question du jugement, thème redouté parce qu’il a été trop souvent confisqué par des morales de contrôle. Jean-François Deschamps le réouvre autrement. Il revient à cette formule, chacun sera jugé selon ses œuvres. Nous entendons là une justice qui ne dépend pas d’un passeport religieux, ni d’un hasard géographique, ni d’une appartenance de façade. Il pose même explicitement la question des êtres humains éloignés de la source historique du christianisme, et il répond en ramenant tout à la rectitude des œuvres, à la vie vertueuse, au respect d’une loi universelle et à l’amour du prochain. Ce point est décisif dans une lecture initiatique. La vérité ne se prouve pas par des slogans. Elle se montre par des actes. La spiritualité ne se mesure pas à la quantité de discours, mais à la qualité de la transformation.
Dans ce cadre, la Géhenne change de nature
Jean-François Deschamps rappelle l’épaisseur traditionnelle des mots, l’Hadès, le Shéol, la Géhenne, et il décrit l’oued Hinnom, hors de la cité sainte, aujourd’hui recouvert par une route, tandis que la tradition persiste. Nous ne lisons plus l’enfer comme une scénographie punitive, mais comme une topographie symbolique de l’exil intérieur, un dehors de la cité, un lieu où l’âme se consume lorsqu’elle consent à la cruauté, à l’idolâtrie, au mensonge. Cette géographie rejoint la nôtre. Nous avons tous des oueds Hinnom en nous, des zones que nous pavons pour ne plus les voir, des routes qui passent au-dessus des gouffres afin de continuer notre vie comme si rien n’existait. Jean-François Deschamps nous oblige à soulever l’asphalte.
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Il y a, dans son essai, une manière de réhabiliter l’imaginaire sans tomber dans l’irrationnel. Il prend au sérieux la puissance des contes, des légendes, des mythes, parce qu’ils durent, et parce qu’ils portent ce que la raison seule peine à transporter. Pour nous, lecteurs maçonniques, cette puissance n’a rien de suspect. Elle correspond à l’expérience du symbole, qui ne se contente pas d’expliquer, mais qui transforme. Jean-François Deschamps fait sentir que le texte apocalyptique travaille comme un rite, au sens où il met en scène des passages, impose des étapes, éprouve, révèle, et reconduit sans cesse à un centre. Nous retrouvons cette dynamique dans des motifs récurrents, la mesure du temple, la balance, le sceau, le livre de vie, autant d’images de l’évaluation intérieure.
Dans les pages consacrées aux séductions du pouvoir, nous percevons également une critique implicite de notre temps
Jean-François Deschamps insiste sur l’adoration des idoles fabriquées de main d’homme, idoles d’or, d’argent, d’airain, de pierre, de bois, incapables de voir, d’entendre, de marcher. Nous n’avons pas besoin de forcer l’analogie pour reconnaître nos idoles contemporaines, idoles d’image, de vitesse, de domination, idoles de discours, idoles de chiffre. Le texte biblique, relu ainsi, devient une ascèse de liberté. Il nous apprend à reconnaître les dispositifs de fascination, à nommer les faux pasteurs, à comprendre comment la peur fabrique des foules dociles. Et ce savoir n’est pas seulement politique. Il est initiatique, car il concerne notre souveraineté intérieure.
Ms grec du Nouveau Testament
Ce qui demeure, après cette lecture, c’est une impression de rigueur lumineuse. Jean-François Deschamps ne cherche pas à lisser les aspérités. Il accepte la dureté du texte, mais il la convertit en exigence. Il ne supprime pas les images de feu et de soufre, mais il les replace dans une économie symbolique où la responsabilité humaine, la justice, la vérité, la fidélité deviennent les véritables enjeux. Son essai, profondément spirituel, n’abandonne jamais l’histoire. Il insiste sur l’Empire romain, sur les persécutions, sur l’inscription politique de la vision, et il le fait sans réduire le texte à une chronique. Nous restons dans cette zone rare où l’érudition sert la conscience, où la culture sert la conversion intérieure, où la symbolique n’est pas une fuite, mais une reconquête.
Nous pouvons dire, au terme de cette méditation, que Jean-François Deschamps nous propose une lecture de l’Apocalypse comme une discipline du regard
Elle nous apprend à ne plus confondre l’éclat des images avec la vérité du sens. Elle nous oblige à réhabiter les nombres, non comme des codes de peur, mais comme des structures de pensée. Elle nous ramène à l’essentiel, qui n’est pas de savoir quand le monde finira, mais de comprendre comment un monde se défait lorsque la justice est trahie, lorsque la parole est vendue, lorsque l’idole réclame la prosternation. Elle nous rappelle aussi qu’un monde nouveau ne naît pas d’un spectacle, mais d’une rectification de l’homme, de ses œuvres, de sa fidélité à une Loi qui dépasse ses caprices.
Et c’est ici, précisément, que ce livre mérite d’être lu par des francs-maçons. Non parce qu’il fournirait un réservoir de références, mais parce qu’il réactive une attitude, celle d’un travail sur soi qui ne sépare jamais la verticalité spirituelle de l’horizontalité humaine. Jean-François Deschamps refuse la peur comme régime, et nous conduit vers une Apocalypse rendue à sa vocation, non l’annonce d’un anéantissement, mais la révélation d’une responsabilité, et la promesse exigeante d’une liberté qui se mérite.
Il y a des textes qui sidèrent et il y a des textes qui redressent
Les 3 Colonnes
Ici, la vision apocalyptique cesse d’être un décor de catastrophe et devient un instrument de lucidité, un art de reconnaître ce qui en nous pactise avec l’idole et ce qui, en nous, demeure capable de Loi. La vraie révélation n’écrase pas, elle oblige, et c’est peut-être la plus rare des consolations, celle qui rend l’espérance adulte.
L’Apocalypse de Jean de Patmos au risque du symbolisme Jean-François Deschamps Les 3 Colonnes, 2025, 202 pages, 28,50 € – numérique 11,99 € Pour commander, c’est ICI/Lire l’échantillon
Entre tics d’oralité, phrases qui se reprennent et formules passe-partout, la parole publique s’allège jusqu’à perdre sa charpente. Nous le sentons au quotidien, mais nous le percevons surtout lorsque la langue se donne en spectacle, sur les plateaux, dans les réunions, dans les couloirs du métro, dans les stories, jusque dans ces micro-phrases où l’époque se reconnaît comme dans un miroir pressé. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire de grammaire ou d’orthographe : c’est un rapport au monde qui s’écrit à voix haute, un régime de présence où l’on parle pour tenir debout, non pour tenir vrai.
Je parle la France…
La scène est devenue familière : l’interview, le direct, le commentaire, la conversation qui ne supporte plus l’attente.
Alors surgissent ces béquilles qui aident la phrase à traverser la rivière sans se mouiller les pieds. «euh…» pour gagner une seconde, «voilà» pour fermer ce qui n’a pas été vraiment ouvert, «en fait» pour donner l’illusion d’un recentrage, « du coup» pour faire croire à une causalité, « à la base » pour maquiller un commencement, « au final» pour conclure sans conclusion. On ajoute « genre », « tu vois », « en vrai», «j’avoue», on empile «au niveau de… » comme un échafaudage sans bâtiment, et l’on termine parfois par un « quoi » qui n’interroge plus, qui n’explique plus, mais qui réclame un acquiescement, un signe de tête, un oui automatique. La langue devient un réflexe de contact plutôt qu’un instrument de discernement.
Les plus jeunes n’ont pas inventé ce mouvement : ils l’incarnent parce qu’ils naissent dedans Ils apprennent la parole dans un bain d’images et de flux – merci les parents ! –, dans un monde où la phrase est souvent coupée avant d’avoir trouvé son rythme. La pensée, au lieu de s’installer, rebondit. Le vocabulaire, au lieu de s’élargir, se concentre en une poignée de mots qui servent à tout. Ce n’est pas une condamnation morale, c’est un constat d’écosystème. Quand l’attention est morcelée, la parole se morcelle. Quand l’instant règne, la nuance devient lente. Et la lenteur, aujourd’hui, passe parfois pour une faiblesse.
Villers-Cotterêts Cité internationale de la langue française
Mais ce qui inquiète, c’est que ce relâchement ne se cantonne pas à l’adolescence
Il irrigue les sphères qui, autrefois, faisaient métier de tenir la langue. Chez les journalistes, la contrainte du direct, la chasse au « bon mot», la nécessité de relancer, d’occuper l’espace sonore, fabriquent une parole qui n’a plus le temps de se corriger. On ne cherche pas seulement à dire : on cherche à ne pas perdre. Chez les responsables politiques, s’ajoute une tentation plus stratégique : parler comme tout le monde, s’aligner sur le registre supposé populaire, simplifier jusqu’à l’os, multiplier les formules qui font proximité. Ainsi la langue devient un outil de persuasion plus qu’un outil de vérité. Et l’on confond trop souvent accessibilité et appauvrissement, simplicité et simplisme.
Or la langue, lorsqu’elle se relâche, révèle un phénomène plus large
Une société qui s’habitue au moindre effort. Le laxisme n’est pas seulement éducatif, il est culturel.Nous collons les enfants, dès le plus jeune âge, devant des écrans qui captent l’attention avant d’éduquer la pensée. La tablette ou le téléphone devient une sucette lumineuse : il calme, il occupe, il empêche l’ennui, mais il empêche aussi, parfois, l’apprentissage de cette compétence essentielle : rester avec soi-même assez longtemps pour que quelque chose se forme. Le langage a besoin d’ennui, comme la lecture a besoin de silence. Sans ce temps intérieur, les mots se réduisent à des signaux. Ils ne construisent plus : ils circulent.
Le métro, à cet égard, est une parabole quotidienne, presque une fable sociale en mouvement. Sur dix personnes, six sont sur leur téléphone, deux lisent, deux ne font rien. Cette statistique, même approximative, dit une vérité sensible : l’espace public est devenu un espace d’absorption. Nous ne sommes plus seulement ensemble, nous sommes côte à côte, chacun dans sa bulle. La lecture, qui est un acte de lenteur, devient minoritaire. Le fait de « ne rien faire », qui pourrait être une simple disponibilité intérieure, passe pour une étrangeté. Et cette raréfaction du vide a un effet immédiat sur la parole : une parole qui n’a plus de respiration se remplit de « euh… », de «voilà », de « en fait », comme une mer qu’on empêche de se retirer.
À ce point, il faut être juste : ces tics ne sont pas tous des fautes
Dans l’oral, ils jouent un rôle. Ils marquent le tour de parole, ils signalent l’intention, ils ménagent l’autre. Mais leur prolifération devient un symptôme : la phrase ne sait plus où elle va. On le voit dans la redondance du sujet – « il… il… », « elle… elle… » – comme si la parole devait se relancer elle-même pour ne pas s’effondrer. On le voit dans l’usage inflationniste de « au niveau de… », qui remplace des verbes précis, qui évite de choisir, qui neutralise. On le voit dans «du coup », qui mime la logique sans la produire. On le voit dans « au final», qui fait croire qu’il y a eu une démonstration alors qu’il n’y a eu qu’un glissement. Et l’on entend, derrière ces formules, une peur muette : la peur du silence, la peur de la complexité, la peur de ne pas être immédiatement compris.
C’est ici que la question maçonnique devient plus qu’un jeu de comparaisons
Je parle la France…
Car la franc-maçonnerie, par vocation, est un lieu où la parole n’est pas seulement une expression : elle est une épreuve. Elle est une tenue. Elle est une responsabilité. Quand nous entrons en loge, nous entrons dans un espace où les mots et les gestes ont une épaisseur de temps. Le rituel, notamment lorsqu’il hérite du XVIIIᵉ siècle, n’est pas un décor. C’est une langue structurée, une phrase collective, une architecture de transmission. Il y a des mots qui portent, des silences qui articulent, des déplacements qui signifient. Et, comme toute langue, le rituel peut être appris, respecté, habité – ou bien abîmé.
Les-rituels-maçonniques-bidouillés
La question des rituels « bidouillés » est délicate, parce qu’elle touche à la fois à l’autorité des charges et à la fragilité des usages
Oui, il existe des variantes légitimes, des adaptations encadrées, des ajustements nécessaires lorsque l’on traduit, lorsque l’on clarifie, lorsque l’on corrige une dérive. L’histoire maçonnique elle-même n’est pas un bloc. Elle est stratifiée. Mais il existe aussi des modifications d’humeur : un passage raccourci parce qu’il ennuie, un autre modifié parce qu’il gêne, un symbole adouci parce qu’il paraît trop exigeant, une parole remplacée par une formule plus « moderne », un silence comblé parce qu’il met mal à l’aise. Et là, ce n’est plus la tradition qui vit. C’est l’ego qui s’installe.
Un Vénérable Maître n’est pas le propriétaire du rituel, pas plus qu’un Grand Expert n’est un metteur en scène libre de ses improvisations
Les offices, dans leur noblesse, sont des charges de service. Ils gardent la forme pour permettre au fond de circuler. Mais dès que la fonction devient un pouvoir, le rituel devient un terrain d’expression personnelle. Et c’est précisément là que l’appauvrissement de la langue rejoint le bricolage du rite : quand la parole se relâche, l’exigence symbolique se relâche. Une loge qui ne sait plus tenir une phrase finit parfois par ne plus savoir tenir une forme.
Car le rituel maçonnique est un professeur silencieux
Il enseigne la précision sans pédanterie. Il apprend à parler simplement, mais pas pauvrement. Il apprend que la fraternité n’a rien à voir avec l’approximation. Il rappelle qu’il existe une différence entre l’humain de la parole – hésiter, chercher, reprendre – et son abandon, s’en remettre à des « voilà » et des « euh… » pour masquer le vide. Il enseigne aussi que la proximité véritable ne se fabrique pas avec des tics, mais avec une présence. Et il met chaque frère, chaque sœur devant une question intime. Qu’est-ce que nous voulons transmettre ? (le parler nouveau aurait dit « c’est quoi… » Un patrimoine vivant, ou un folklore adaptable ?
À ceux qui se demandent s’il faut « se mettre à mal parler » pour être accepté, pour être coopté, pour paraître « dans le ton », la réponse peut être ferme sans être hautaine
L’ordonnance de Villers-Cotterêts, signée en août 1539 par François Ier, est le plus ancien texte de loi encore en vigueur en France
Non, il ne faut pas s’abaisser pour entrer. Il faut simplement être vrai, et apprendre à être plus juste. Parler clair, parler sobre, parler tenu : cela suffit. La cooptation, lorsqu’elle est saine, n’est pas une récompense donnée à celui qui imite, mais une confiance accordée à celui qui cherche. Le langage n’a pas besoin d’être précieux ; il a besoin d’être habité. Et c’est là une promesse initiatique : la loge n’est pas l’endroit où l’on renonce à la parole, mais celui où l’on apprend à la gouverner.
Nous pouvons, bien sûr, entendre les voix de l’époque, et ne pas faire la guerre à chaque « du coup ». Nous pouvons accepter l’oralité, le naturel, la chaleur du quotidien. Mais nous avons le devoir de ne pas confondre la chaleur avec la mollesse. La langue est un outil : si nous l’émoussons, nous travaillerons moins bien. Et si nous travaillons moins bien, nous laisserons s’installer une maçonnerie d’automatismes, où les rituels deviennent des routines, et où la pensée se contente d’« au final ».
C’est peut-être cela, le vrai enjeu : tenir la langue, non par nostalgie, mais par fidélité à ce qu’elle rend possible
Car une société qui parle flou pense flou, et une maçonnerie qui pense flou transmet flou. Le XVIIIᵉ siècle ne nous a pas légué des formules pour faire joli. Il nous a légué une discipline de l’esprit, une manière de donner au mot le poids d’une pierre. À nous de choisir si nous voulons encore bâtir – ou seulement commenter, téléphone en main, « en vrai », « j’avoue », « quoi » et le trop fumeux « on va dire ».
François Mitterrand est mort un 8 janvier 1996. Un lundi. Cette date, à elle seule, a la sécheresse d’un couperet et la gravité d’un glas. Avec lui s’éloigne une manière très française d’habiter le pouvoir : l’art des signes, le goût du temps long, la politique comme théâtre sérieux où l’Histoire pèse autant que l’actualité. Et pourtant, dès que son nom surgit, une rumeur revient, tenace, presque mécanique : « Mitterrand franc-maçon. »
Comme si, en France, il fallait toujours un souterrain à la surface, un secret pour expliquer l’autorité, un mot de passe derrière la fonction.
Alors mettons d’emblée la pierre à sa place : non, François Mitterrand n’a jamais été franc-maçon. Ce refus du fantasme n’appauvrit pas le sujet ; il le rend plus juste. Car ce qui nous intéresse ici n’est pas une appartenance, mais une relation : celle d’un Président à une tradition initiatique et à un fait social français, tour à tour allié de valeurs, interlocuteur politique, puissance symbolique, parfois source de tensions.
Autrement dit : Mitterrand n’a pas porté le tablier, mais il a connu le chantier. Et il a su parler, quand il le fallait, à celles et ceux qui en tenaient une part de la mémoire et des outils.
Cette persistance tient aussi à une confusion très française, nourrie par l’homonymie
« La politique des francs-maçons » de Jacques Mitterrand
Beaucoup mêlent encore le Président à Jacques Mitterrand, homme politique et franc-maçon, ancien Grand Maître du Grand Orient de France (1962-1964 puis 1968-1971). Initié en 1933 au sein de la loge parisienne « La Justice », devenu ensuite grand orateur puis grand secrétaire, orateur redoutable et tribun, Jacques Mitterrand marque son obédience par une volonté d’extérioriser l’Ordre (conférences publiques en fin de convents), invitant ainsi, déjà, les profanes à oser pousser les portes, et par des initiatives tournées vers l’Afrique (formation, échos dans Présence africaine).
Et pourtant, même sans tablier, la relation de François Mitterrand au fait maçonnique fut réelle, structurante, parfois heurtée, souvent instrumentalisée
Elle dit surtout quelque chose de décisif sur la France : ici, la franc-maçonnerie n’est ni un folklore ni un simple décor de romans.
Elle est une mémoire militante, une sociabilité structurante, un réseau d’idées, au sens sociologique, qui traverse la laïcité, l’école, la République, la culture politique.
La première clé, c’est l’honnêteté : pas d’appartenance, mais une proximité politique et culturelle. Mitterrand ne porte pas le tablier ; il connaît le chantier. Il sait qu’une part du vocabulaire national – Liberté, Égalité, Fraternité, l’école comme ascenseur civique, la promotion de l’individu, la lutte contre les dominations – a été porté, défendu, parfois durci, dans des ateliers où l’on croyait (et où l’on croit encore) que la République se bâtit à hauteur d’homme. Sa stratégie est nette : reconnaître ce rôle historique sans jamais se laisser enfermer dans une dépendance, ni dans une légende.
La laïcité : l’entrée par la grande porte
Laïcité en France – source vis-publique
Tout commence, et cela n’a rien d’anodin, par la laïcité. En février 1981, à la veille de l’alternance, François Mitterrand intervient aux Assises internationales de la laïcité organisées par le Grand Orient de France. Le geste est politique, mais il est aussi symbolique : il va parler à une maison où la laïcité n’est pas une posture de circonstance, mais une identité, une tradition, un combat.
Et il le fait avec une formule qui résume son art du balancier : la laïcité comme résistance à la soumission intellectuelle, mais aussi comme tolérance et respect de la liberté d’autrui. Deux mots, deux plateaux. Une main qui refuse la tutelle, une main qui refuse l’intolérance. Mitterrand veut la laïcité comme architecture commune, pas comme machine à diviser.
Mais la laïcité, en France, n’est pas seulement un principe : c’est aussi un champ de bataille. Et, très vite, le même dossier devient une zone de fracture. Lorsque l’école s’embrase et que le projet Savary cristallise passions, peurs et mobilisations, le Grand Orient de France, par la voix de son Grand Maître Paul Gourdot, adresse le 22 décembre 1982 une lettre au Président, au ton jugé « vif », pointant des « lacunes ou manquements » à la laïcité de l’État.
Ce moment est précieux, parce qu’il brise une illusion : la « proximité » n’efface pas la logique d’injonction, et la convergence de valeurs ne garantit pas l’obéissance. Certains attendent du pouvoir socialiste une fidélité totale à une ligne ; Mitterrand, lui, gouverne un pays composite, et il refuse que la République se transforme en guerre de religion inversée. Il arbitre, temporise, assume l’usure politique du compromis. C’est là que s’arrête le fantasme d’une « connexion automatique » entre l’Élysée et les Loges.
15 mai 1987 : la scène, la phrase, la portée
Puis vient le moment le plus visible, le plus documenté, le plus photographiable. Le 15 mai 1987, François Mitterrand reçoit à l’Élysée les participants au Rassemblement maçonnique international réuni à Paris et prononce une allocution officielle. Le geste est puissant : la maison de la République ouvre ses portes à une fraternité initiatique – non pour s’y soumettre, mais pour lui reconnaître une place dans la longue histoire civique du pays.
Rassemblement maçonnique international – GODF, Paris
Il choisit ses mots avec cette précision de notaire du symbole : il salue les combats pour l’école, pour la promotion de l’individu, pour Liberté, Égalité, Fraternité ; il parle d’éducation civique, de respect de l’homme, de fidélité aux principes quand les temps se brouillent. Et surtout, il lâche une phrase qui claque comme un sceau : « Vous êtes ici chez vous », en précisant que « c’est la France » qui reçoit.
On ne dira jamais assez ce que cela signifie : l’Élysée, lieu du pouvoir, se met un instant au service d’une reconnaissance mémorielle. La franc-maçonnerie est honorée comme l’une des forces historiques qui ont accompagné l’installation de la République. Et, dans le même mouvement, Mitterrand remet une limite : il accueille, il salue, il reconnaît mais il ne fusionne pas. L’échange est clair : l’État peut entendre une fraternité ; il ne doit jamais devenir l’annexe d’aucune fraternité, d’aucun réseau, d’aucune chapelle.
Les réseaux : ni fantasme, ni angélisme
Reste le sujet qui excite l’antimaçonnisme et embarrasse les naïvetés : la question des réseaux. Même sans être initié, Mitterrand gouverne dans une France où des responsables politiques, administratifs, culturels, syndicaux, associatifs sont francs-maçons. Et cela crée des circulations, des affinités, parfois des malentendus, parfois des zones grises que la presse, à partir des années 1990, a explorées, souvent avec courage, parfois avec confusion.
Le livre Les francs-maçons des années Mitterrand
Cet ouvrage de Patrice Burnat, Christian de Villeneuve, publié par Grasset en 1997, se situe dans cette veine : deux journalistes non initiés tentent d’attraper une réalité fuyante, l’influence comme tissu, plus que comme complot. En 1997, ce mot n’avait pas encore l’usage inflationniste qu’on lui connaît aujourd’hui !
Le mérite du sujet, c’est de rappeler une évidence que la République feint parfois d’oublier : les idées vivent aussi dans des sociabilités, et certaines sociabilités ont leurs codes, leurs fidélités, leurs réflexes. Son risque, comme souvent, est de prêter à la Maçonnerie une unité qu’elle n’a pas, et de transformer des mécanismes d’entre-soi (qui existent partout) en gouvernement clandestin.
C’est ici que le mitterrandisme redevient un outil de lecture : il n’abolit pas les forces intermédiaires, il les met en scène, il les utilise, il les contient. Il parle à des familles idéologiques sans se laisser annexer ; il reconnaît des héritages sans s’y dissoudre ; il gouverne la pluralité sans céder aux absolutismes. À ceux qui voudraient un secret d’atelier, Mitterrand oppose une réalité plus dérangeante parce que plus banale : la République est un Temple civil, traversé de fraternités, d’intérêts, de fidélités, de mémoires mais où l’unique souverain est le peuple, et l’unique rituel, la loi commune.
Et c’est peut-être, au fond, l’hommage le plus juste en ce 8 janvier : Mitterrand n’était pas maçon… mais il a su, mieux que beaucoup, parler le langage du symbole et tenir la balance entre la mémoire des Loges et l’autorité de l’État.
Le 1er juin 2021, 450.fm publiait un article au titre frontal : Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?, un texte signé par l’un de nos chroniqueurs, adossé à un petit livre qui se voulait outil.
Image inspirée de Jiri Pragman (Philippe Allard), librement produite par une IA de qualité
Paru en 2016, cet ouvrage de 96 pages, intitulé Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?, est signé Jiri Pragman et publié chez Dervy, dans la collection « Les outils maçonniques du XXIᵉ siècle ».
Et c’est là que le dossier prend, dès l’abord, une couleur singulière. Car Jiri Pragmann’est pas un observateur lointain. C’est le nom de plume de Philippe Allard, journaliste et auteur belge, figure connue d’un pan entier de l’écosystème maçonnique en ligne, notamment par l’histoire de son ancien blog.
Franc-maçonnerie et Internet sont-ils compatibles ?
Surtout, l’homme n’a pas seulement parlé du numérique… il l’a pratiqué au contact des institutions, sur des projets publics. Des sources biographiques indiquent qu’il a travaillé à la structuration et à la gestion de contenus du site de la commune d’Ixelles, puis qu’il a été appelé à concevoir le site web de la Ville de Bruxelles, avec un rôle de chef de projet, à une époque où l’open data commençait déjà à devenir un langage de la cité.
Compte tenu de cette spécificité revendiquée, on comprend d’autant mieux l’attente : lorsqu’un spécialiste se présente avec un “outil”, le lecteur espère une véritable boîte à instruments – des méthodes, des cas d’école, des règles simples et opératoires, plutôt qu’une suite de mises en garde. C’est précisément ce que l’article de 2021 pointait, en creux et parfois très explicitement ! L’écart entre la promesse d’un guide et la maigreur d’un livret qui alerte sans toujours outiller.
Or voici 2026
Et une évidence, presque gênante, se tient au milieu du chantier : dix ans après 2016, le monde numérique a changé de vitesse, d’échelle, de mœurs, de risques… et pourtant ce texte n’a pas connu, à ma connaissance, de réédition structurante qui viendrait le remettre d’aplomb, le réétayer, le réarmer au rythme du siècle. C’est aussi pour cela qu’une nouvelle chronique vaut d’être posée ici, non pour rejouer un procès, mais pour donner à notre lectorat quelques éléments de repérage : ce qui a bougé, ce qui demeure, ce qui menace, et ce qui peut être construit.
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Car en 2026, Internet n’est plus un simple outil extérieur
Il est devenu un milieu. Un climat où tout circule : les liens fraternels, les invitations, les rumeurs, les captures, les archives, les réputations. À ce stade, demander si la franc-maçonnerie est “compatible” avec Internet revient presque à demander si l’on peut bâtir un Temple en présence du vent. On le peut, bien sûr. Mais à une condition : ne plus confondre la question avec un oui/non, et la traiter comme ce qu’elle est devenue. Une question d’architecture.
Le vrai nœud : distinguer la discrétion initiatique de l’opacité institutionnelle
Le premier malentendu, dans le débat numérique, tient à un glissement de mots. Beaucoup parlent de secret quand il s’agit de discrétion ; et ils parlent de discrétion quand il s’agit en réalité d’opacité.
La discrétion initiatique protège l’expérience vécue : ce qui transforme, ce qui relève de l’intime, ce qui ne se prouve pas et ne s’exhibe pas. L’opacité institutionnelle, elle, protège souvent autre chose : les habitudes, les angles morts, les décisions sans trace, parfois les conflits, parfois les confusions.
Internet met le doigt sur cette distinction parce qu’il amplifie tout : la parole, la rumeur, l’image, la maladresse, la fuite, la revanche.
Et l’on répond trop souvent à cette amplification par une peur réflexe : cachons tout. Or cacher n’est pas discerner. Un Temple n’est pas une cave : il a des murs, oui, mais il a aussi des passages, des seuils, des règles de circulation.
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2026 : la Loge est déjà numérique, même quand elle prétend ne pas l’être
La mutation n’a pas eu besoin d’une proclamation. Elle s’est faite par mille gestes anodins :
-une convocation envoyée sur une messagerie grand public ; -un fichier de membres stocké quelque part, dans un cloud ? ; -une photo partagée entre nous ; -une discussion fraternelle copiée, transférée, sortie de son contexte ; -un petit service technique rendu par un frère ou une sœur, sans cadre, sans trace, sans responsabilité claire.
Le numérique, en 2026, n’est pas un monde à côté. Il est le sol sous une partie de nos pas. Et ce sol peut se fissurer si l’on n’apprend pas à y poser des règles simples, fraternelles, protectrices.
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Une charpente minimale : l’hygiène du seuil
Je propose une idée très simple, parce qu’elle est maçonnique : travailler le seuil. Non pas la forteresse. Le seuil.
Le parvis : ce qui peut être public, assumé, culturel, patrimonial. Conférences, communiqués, actions civiques, mémoire, présentation des valeurs. Ici, Internet peut être un relais de rayonnement.
Le vestibule : ce qui doit rester fraternel, pratique, limité. Logistique, entraide, organisation, sans contenu initiatique sensible. Ici, Internet doit être encadré, clarifié, discipliné par des usages.
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Le cœur du Temple : ce qui relève de l’expérience rituelle et de l’intime. Ici, le numérique n’est pas un ennemi, mais il est souvent une tentation : celle de “faciliter” ce qui, par nature, demande présence, lenteur, incarnation. Le cœur du Temple n’est pas un fichier. Ce n’est pas un flux. C’est un travail d’être.
Ce triptyque ne résout pas tout, mais il change tout : il remplace la peur par une géométrie. Et la géométrie, chez nous, n’est jamais décorative.
Le point aveugle : la protection des personnes par la protection des données
Un atelier, une obédience, une juridiction ne manipule pas seulement des symboles : elle manipule des vies. Des identités. Des engagements. Des fragilités parfois. Protéger les données n’est pas “faire moderne”. C’est prolonger, autrement, une éthique de la protection.
Cela appelle des règles écrites, compréhensibles, transmissibles. Des responsabilités définies. Des durées de conservation. Des usages autorisés et interdits. Et, surtout, une formation continue : non comme une lubie technophile, mais comme une pédagogie du discernement.
Le signe des temps : même les obédiences forment désormais à ces sujets
Voilà une phrase qu’on aurait jugée improbable il y a quelques années : certaines obédiences forment à l’IA – ou, à tout le moins, organisent des conférences et des cycles publics sur ces transformations. La question numérique, désormais, n’est plus seulement technique : elle devient intellectuelle, politique, anthropologique.
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Je le dis avec prudence. Il prouve que le sujet (Franc-maçonnerie et Internet ) est sorti du bricolage individuel et entre dans le champ de la culture maçonnique, donc dans le champ de la méthode.
Alors, compatibles ?
En 2026, la réponse la plus honnête est paradoxale : oui, mais pas au sens où on l’entendait.
Oui, parce qu’Internet peut servir le parvis : diffusion culturelle, actions solidaires, mémoire, rayonnement, pédagogie civique. Oui, parce qu’il peut servir le vestibule : organisation, entraide, mutualisation, sobriété des déplacements, lien maintenu. Mais non, si l’on confond Internet avec une “solution” au cœur du Temple. Non, si l’on remplace la présence par le flux. Non, si l’on sacrifie le discernement à la facilité.
Et surtout non, si l’on appelle “discrétion” ce qui n’est que l’opacité. Car l’opacité attire le soupçon, le soupçon fabrique les clans, et les clans fissurent le chantier.
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Après l’IA… quoi d’autre ?
Si l’on veut conclure sans fermer, il faut ouvrir plus large. L’IA n’est qu’un seuil parmi d’autres. Après l’IA, il y aura, et il y a déjà, la question des identités numériques, des réputations automatisées, des espaces immersifs, des outils de surveillance diffus, des manipulations par l’image, des archives impossibles à effacer, et peut-être demain des ruptures techniques qui rendront obsolètes des protections actuelles.
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La Franc-maçonnerie a toujours vécu avec des révolutions de langage : imprimerie, presse, radio, télévision, réseaux. Chaque fois, le même défi : rester soi-même sans être immobile.
Internet, en 2026, n’est pas une menace en soi. C’est un matériau. La question n’est plus « compatible ? ». La question est : qu’allons-nous y construire – et avec quelsgarde-fous ?
Et, après l’IA, quoi d’autre ? Peut-être ceci, plus essentiel encore :
Comment préserver, dans un monde de simulacres, une expérience qui ne se télécharge pas, une expérience qui se vit, se taille, se polit, se transmet ?
« Dès l’instant où l’homme soumet Dieu au jugement moral, il le tue lui-même. Mais quel est alors le fondement de la morale ? On nie Dieu au nom de la justice, mais l’idée de justice se comprend-elle sans l’idée de Dieu ? Ne sommes-nous pas alors dans l’absurdité ? C’est l’absurdité que Nietzsche aborde de front. Pour mieux la dépasser, il la pousse à bout : La morale est le dernier visage de Dieu qu’il faut détruire, avant de reconstruire. Dieu alors n’est plus et ne garantit plus notre être : l’homme doit se déterminer à faire, pour être » Albert Camus (L’homme révolté. 1951)
Albert-Camus
Face à l’abstraction sartrienne, Camus demeure toujours une source de jouvence pour nous : l’homme n’est pas un « cerveau sur pattes » mais un être de désirs soumis à la problématique de la différence fondamentale avec l’autre. Camus pointe là, de façon décisive, ce qui est incompatible entre un désir d’unification sous la même idéologie et la culture du développement de la personnalité unique. Camus nous met devant la perspective philosophique d’un choix essentiel qui se pose depuis l’Antiquité : l’homme est-il objet et sujet d’un Principe créateur qui décide de son destin, de toute éternité (le « Serf Arbitre » de Luther), ou a-t-il « voix au chapitre » en mettant son droit au « Libre Arbitre » face au Principe et même à la limite contre lui, s’il juge que son comportement est ambivalent : le « Livre de Job », l’homme révolté de la Bible, en est un exemple typique. Comme s’il existait une règle de conduite, une morale issue de la « monarchie absolue » d’un Principe opposée à une démocratie porteuse d’une éthique, où le sujet existe puisque selon la théologie chrétienne « Dieu s’est fait homme, pour que l’homme devienne Dieu » ! Le judaïsme lui-même sera traversé par des courants importants, où le libre-arbitre prime sur la morale. Ainsi, Maïmonide, le grand penseur théologien et philosophe du 12em siècle écrit (1) :
« Tout homme a la possibilité d’être un juste ou un méchant, un sage ou un sot. Il n’est personne qui le contraigne ou prédétermine sa conduite, personne qui l’entraîne dans la voie du bien ou du mal. C’est lui qui, de lui-même, et en pleine conscience, s’engage dans celle qu’il désire ».
Un homme ne peut-être plus homme que les autres, parce que la liberté est semblablement infinie en chacun. Ainsi, il est l’être par qui la vérité apparaît dans le monde, sa tâche étant de s’engager totalement pour que l’ordre naturel des existants devienne un ordre des vérités : il doit penser le monde et vouloir sa pensée, puis transformer l’ordre de l’être en système des idées, devenir « ontico-ontologique » selon la formule de Heidegger. En fait, se reconnaître dans un courant humaniste, là où l’homme redevient, se ré-empare, comme sujet central de la création, en tenant le divin à distance. Les discussions autour de la question du libre arbitre verront bien entendu le jour dans un contexte religieux, mais se poursuivront à-travers les Libertins du 17em siècle, les Lumières, et la Libre Pensée des 19 et 20em siècle et, naturellement dans la Franc-Maçonnerie !
ERASME (1466-1536), CE LAÏC AVANT L’HEURE !
Érasme, par Quentin Metsys, 1517.
Nous assistons depuis quelques années maintenant, avec surprise et curiosité, à une véritable « démytologisation » des Lumières, y compris dans la Maçonnerie. Cette réflexion venant, en priorité, de philosophes et d’historiens (« de gauche » majoritairement !) qui, replaçant les Lumières dans une visée historique globale, en voient les limites et la gestion d’un patrimoine qui n’est qu’un héritage d’hommes et d’évènements qui étaient plus dangereusement impliqués qu’en cette fin du 18em siècle, dans le contexte d’une monarchie affaiblie et d’une pratique religieuse en voie de régression. L’historien Antoine Lilti, professeur au Collège de France, soulève par exemple le questionnement vis-à-vis de Voltaire (2) : « Alors qui est Voltaire ? l’adversaire résolu de tous les obscurantismes ou l’auteur de propos racistes, insensible aux drames de l’esclavage et hostile aux juifs ? Faut-il glorifier Voltaire ou déboulonner sa statue ? ». A cela s’ajoute l’ironie d’un discours hélas dépassé par l’échec de son application. Il n’échappe à personne désormais que les idées annoncées, aboutissant à 1789, n’étaient que la prise de pouvoir de la bourgeoisie sur la noblesse, avec une indifférence totale du paysannat, des artisans ou des gens de service. N’évoquons même pas l’hostilité envers les colonisés, les esclaves, ou les communautés minoritaires du pays ! Comme le bon vieux Karl Marx l’avançait, le célèbre « Liberté-Egalité-Fraternité » n’était que la demande d’ennoblissement de la bourgeoisie, d’être égale, reconnue, et acceptée fraternellement par elle. Ce que le génial Molière et son « Bourgeois Gentilhomme » avait déjà parfaitement perçu depuis longtemps. La Maçonnerie elle-même ne manquera pas de tomber dans le panneau : se voulant prendre racines dans l’idéal compagnonnique de la construction, elle instituera rapidement le grade de Maître (ce qui faisait plus entrepreneur qu’ouvrier de chantier !) et enfin, débouchera sur les titres de noblesse dans les « Hauts Grades ». La boucle de l’idéal de la bourgeoisie des Lumières, à laquelle appartenait la Franc-Maçonnerie, était bouclée !
Portrait d’Érasme par Hans Holbein d. J.-Kunstmuseum Basel
Mais, les thèmes qui vont réellement changer la société dans sa profondeur étaient, depuis longtemps développés, de façon directe ou plus discrète, en fonction d’une époque dangereuse et intolérante. Par exemple, dans le combat pour que l’homme puisse exercer son libre-arbitre et accéder ainsi, à terme, à la naissance de la laïcité, nous ferons allusion à Erasme, le prodigieux auteur de « L’éloge de la Folie » et de son combat. Cet humaniste conquérant, figure de proue de la révolution intellectuelle qui bouscule l’Europe de cette époque et qui va tenter de faire naître une troisième voie où l’homme est le centre de l’univers, face à deux courants théologiques qui s’affrontent avec violence : l’Eglise catholique à laquelle Erasme appartient de façon de plus en plus distante et le lutherianisme qui le sollicite avant l’affrontement sur le problème de la prédestination, sujet qu’il rejette au plus haut point, lui qui est influencé par le stoïcisme et le pélagianisme. Parcourant l’Europe qu’il rêve de voir unie dans la tolérance humaniste, le fragile enfant naturel d’un prêtre de Rotterdam, risquant sa vie parfois, va proposer de veiller à ce que le fanatisme soit maintenu aux lisières de la vie en commun.
Luther
La « Diatribe sive Collatio de Libero arbitrio », le libre arbitre, paraîtra en 1524, comme contestation à l’écrit de Luther sur le « Serf arbitre », où ce dernier défend la prédestination. Il marque la rupture entre le mouvement évangélique luthérien en plein essor et les divers courants de l’humanisme dont Erasme était alors le représentant le plus célèbre et le plus influent. Pour lui, l’homme n’est nullement impuissant dans l’oeuvre de sa destinée et ce, à titre personnel, grâce à sa propre réflexion. Sinon, à quoi servirait l’homme s’il n’était qu’un jouet dans les mains de Dieu ? Avec une prudence de bon aloi, il va même prendre distance vis-à-vis des « Ecritures saintes » : « S’il est patent que, dans la plupart des passages cités, la Sainte Ecriture est obscurcie par les tropes ou même se contredit, du moins à première vue, et que pour ce motif il faut bien çà et là s’écarter bon gré mal gré du sens littéral et interpréter le texte de façon mesurée, si enfin l’on a bien montré combien d’inconvénients, pour ne pas dire d’absurdités, découlent de la suppression radicale et définitive du libre arbitre » (Oeuvres Complètes d’Erasme. Texte sur le libre arbitre. Page 771). Mine de rien, Erasme nous dit qu’il ne peut y avoir ni lecture ni pensée en dehors du sujet lui-même, ni clergé qui en enseignerait l’interprétation obligatoire !
Avec un peu d’ironie de type erasmien, nous ne ferons qu’une allusion discrète, sur nos FF. et SS. qui, s’attribuant le rôle de « Grands Prêtres », deviennent les défenseurs fanatiques de l’interprétation du rituel. Le leur, naturellement !
LA FRANC-MACONNERIE : LE CHOIX DU LIBRE-ARBITRE COMME ETHIQUE FONDAMENTALE.
Durant une très longue période, l’Église catholique enseigna que morale et éthique étaient similaires. Ceci pour avancer l’idée que l’Église et sa morale était l’héritière et la prolongation du monde antique (l’éthique philosophique). D’où la nécessité pour la théologie d’inclure dans son cursus la philosophie, en faisant un tri des textes ! Ce n’est qu’à partir de la Renaissance et de l’Humanisme qu’il va y avoir un vrai retour vers la philosophie, incluant les textes censurés par l’Église et le recentrage sur l’homme.
André Comte-Sponville
Bien entendu, l’éthique suppose, comme le laisse entendre les philosophes de l’Antiquité, à la fois un savoir théorique (« Sophia ») et une pratique (« Phronesis »). L’un ne va pas sans l’autre, comme le suggère André Comte-Sponville : « Le sage pense sa vie et vie sa pensée ». L’homme qui tente de cheminer dans l’éthique prend le monde comme il est et qui aime et désire le monde tel qu’il est, même s’il est engagé dans la défense de l’altérité d’autrui et de son propre libre-arbitre. L’un des grands adversaires auquel le « cheminant » va avoir à s’affronter dans notre époque chaotique est le développement de l’allergie aux autres avec, précisément, le renforcement d’une morale servant de rempart vis-à-vis des autres, comme s’ils devenaient un facteur d’infection, une sorte de Covid-19. A ce propos, Emmanuel Lévinas écrit (3) écrit : « la philosophie occidentale coïncide avec le dévoilement de l’Autre, où l’Autre, en se manifestant comme être, perd son altérité. La philosophie est atteinte, depuis son enfance, d’une horreur de l’Autre qui demeure Autre, d’une insurmontable allergie ». Levinas nous suggère de revenir à ce que les grands théoriciens russes appelaient la « désomatisation du réel », pour que tout redevienne étonnant !
Le piège est naturellement l’inflation du « Moi », alors que l’identité est toujours une fiction ; nous sommes tous une succession de personnages que nous incarnons avec plus ou moins de bonheur. Le narcissisme est nécessaire à la survie du sujet s’il ne devient pas envahissant. Un humoriste raconte : « C’est tardivement qu’elle me fit prendre conscience de mes dons incontestables de thaumaturge : un grand nombre de sujets, victimes de l’insomnie, se mettaient à dormir profondément en m’écoutant parler. Peu importe les thèmes d’ailleurs. Deux marchent particulièrement bien et j’hésite toujours entre le Concile de Nicée de 325, ou la musicalité dans les écrits de Pascal Quignard ! En fait, mes conférences devraient être remboursées par l’assurance maladie… ». Belle, sainte et saine auto-dérision !
Un autre danger menace la Maçonnerie actuelle : une volonté d’imposer une morale de type religieux et son catéchisme au détriment d’une éthique philosophique soucieuse de l’ouverture à l’autre dans son altérité et sa pratique de la libre interprétation. Il faut avouer que la visite de certains lieux maçonniques font penser quelquefois avec effroi à des pratiques sectaires ! Etrange confrontation entre la chapelle et le jardin d’Epicure !
Quelle serait la bonne pratique vers laquelle tendre pour tenter d’avoir une attitude éthique ? Sans doute celle du partage de notre même nature et l’abandon de la ridicule soif de pouvoir au profit du service de mon « Nebenmensch », mon prochain, quand l’urgence s’en présente. Dans « La pratique du Bodhisattva », Shantideva, un mystique indien bouddhiste du VIIIe siècle, déclare au troisième chapitre de son livre :
« Puis-je être un gardien pour ceux qui n’en ont pas, Un guide pour tous ceux qui voyagent sur la route, Puis-je devenir un bateau, un radeau ou un pont Pour tous ceux qui désirent traverser l’eau. Puis-je être une île pour ceux qui désirent accoster, Et une lampe pour ceux qui souhaitent la lumière, Puis-je être un lit pour ceux qui ont besoin de repos, Et un serviteur pour tous ceux qui vivent dans le besoin »
Pas mal comme programme éthique non ?!
EN TOUT CAS BONNE ANNEE 2026 !
NOTES
(1) Lukusa Martin : La recherche de la Sagesse façonne notre avenir. Revue théosophique Le Lotus Bleu. Paris. 2025. N° 10 (Page 193)
(2) Lilti Antoine : Voltaire est le nom propre de notre rapport ambivalent aux Lumières. Paris. Journal « Le Monde » du 31 décembre 2025 (Page 21).
(3) Lévinas Emmanuel : En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger. Paris. Ed. Vrin. 1949. (Page 263).
Aux agapes, un Frère provoque : « Tout n’est pas important dans le Rituel… – Donne un exemple…. – Euh !!! Prenez place, mes Frères. On aurait aussi bien pu dire : asseyez-vous. » Ce qui suit devrait donner à réfléchir à notre Frère par trop impertinent.
« Prenez place, mes Frères » est une toute petite phrase qui n’est prononcée que par le Vénérable Maitre. Elle s’adresse à tous, sans exception. Et le Vénérable Maitre, me direz-vous ? Pourquoi ne dirait-il pas plutôt « prenons place, mes Frères », afin d’être lui aussi concerné ? En fait, c’est le Rituel qui s’exprime en empruntant sa voix, et le message s’adresse à tous les francs-maçons, Vénérable Maître compris.
Prendre place dans la Tenue qui s’ouvre, comme sur le chemin initiatique :
C’est la tête pleine des tumultes de la société, des paillettes scintillantes de multiples tentations, des souffrances infligées par des humains à d’autres humains, que je me dirige vers le Temple. Déjà, la bonne chaleur des Frères retrouvés atténue la fureur de la vie. Très vite, le silence se fait. Je me mets à l’ordre. Et dans ce silence, un coup de maillet retentit, me tirant de ma torpeur, agissant comme un réveil, mon réveil dans un autre monde fait de travail introspectif et de recentrage. J’ai juste le temps de penser « Ordo ab Chao », et une parole forte, courte, courte comme notre Rituel les aime, s’élève : Prenez place, mes Frères.
Je suis à l’ordre. Extérieurement, c’est une attitude quasi-militaire que les Surveillants vont contrôler. Intérieurement, et c’est en fait ce qui est important, ma mise à l’ordre relève d’une démarche intime, exigeante et que je suis le seul à pouvoir contrôler. Si je suis en « des-ordre », mes Frères pourront m’aider mais je suis seul, face à moi-même (le miroir) pour agir. Pour prendre ma juste place, il me faut me connaitre, connaitre qui je suis et pour prendre ma bonne place, il me faut me corriger, me bonifier, me rectifier. Une place juste et bonne, comme dans la philosophie des grecs anciens. Immense chantier !
C’est pour cet immense chantier que je suis devenu Franc-maçon. Et, d’entrée de jeu, j’ai eu à ma disposition des outils rationnels. Par exemple, le fil à plomb : avec un vil métal, je peux tout de suite connaitre la verticale. Avec ce qui est en moi, peu importe qu’il n’y ait pas (ou pas encore) de parties nobles et précieuses, je peux construire ma verticalité. La franc-maçonnerie, avec la mise à disposition d’outils rationnels m’enseigne que je dois ouvrir le chantier sans attendre, que je peux commencer à construire mon Temple intérieur, sans attendre. Attendre quoi, d’ailleurs !
Très vite, je construis, je bâtis, je maçonne, et des murs commencent à s’élever, structurant mon Temple. Mais je fais face à des contradictions : par exemple, je dois laisser pénétrer la Lumière. Il faudrait déplacer des murs. Dans un monde rationnel, déplacer des murs n’est pas simple du tout. Mais dans un monde symbolique, c’est immédiat. Je décide, et le mur est … déplacé.
Il me faut donc lâcher prise avec le rationnel, la raison raisonnante et emprunter la voie du symbolisme, de l’analogique, cette pensée qui chemine parallèlement à la logique mais avec une dose de transcendance et d’immanence, avec une élévation qui échappe aux lois purement terrestres.
C’est ainsi que je vais commencer à me connaitre, commencer à me rectifier, pour occuper une place juste et bonne. Mais les outils rationnels vont bientôt limiter ma progression, voire me trahir et bloquer ma construction. C’est pourquoi, sans m’interdire ce chemin, je dois également emprunter d’autres chemins. Au soir de mon initiation, accomplissant différents voyages et avec l’aide de mes nouveaux Frères, j’ai pu constater que je pouvais cheminer dans le noir, et que les obstacles et les tumultes pouvaient s’estomper progressivement. Ce n’était pas la raison raisonnante qui me guidait, mais mes ressentis, mes impressions et la chaleur communicative des Frères. Je voyageais le cœur léger, et plus je voyageais et plus mon cœur s’allégeait. C’est donc avec tout ce que je ressens comme avec l’émoi de mon cœur que je dois me connaitre, que je dois me construire et me rectifier. Et ainsi, j’irai beaucoup plus loin et beaucoup plus profondément que la simple raison.
Bijou du 2e Surveillant
Toujours au soir de mon initiation, j’ai été nommé Apprenti et rattaché au Second Surveillant et à l’un des piliers de soutènement du Temple qui se nomme Beauté. Que pouvais-je bien faire avec la Beauté ? En quoi était-elle sur le chemin de ma construction ?
Rechercher la Beauté, c’est solliciter mon aptitude à l’émerveillement, au dépassement. Faire Beauté dans mes sentiments résulte de ma capacité à les revisiter, de mon aptitude à les remettre en cause pour qu’ils renaissent plus nobles encore, de ma volonté de tuer mes mauvaises passions.
Enfin, mon sens du sacré, voire du divin, a bien peu à voir avec les faits et la raison, mais relève essentiellement du Beau, c’est-à-dire de « quelque chose qui frappe par son énigmatique splendeur, qui éblouit et subjugue » (1). Ma spiritualité est inhérente à la place que j’occupe, elle est un élan qui transcende ma condition, un élan plus grand que moi, la recherche d’un absolu qui s’échappe à moi : « pourquoi y-a-t ’il quelque chose plutôt que rien » (2). Quant à mon âme, elle ne se définit pas : elle se ressent. A un moment particulier ou pas, en un lieu symbolique ou pas, fermons les yeux et pensons à un être disparu que nous avons beaucoup aimé, que nous aimons. Bientôt, nous ressentons sa présence, sa douce chaleur. Nos âmes sont en harmonie …..
Prendre ma juste place est l’œuvre de ma vie maçonnique. En fait, cette juste place se dérobe souvent à moi. Mais m’en rapprocher nécessite pour moi de me mobiliser à la fois sur le plan personnel (Temple intérieur), sur le plan collectif (Loge) et sur le plan universel (Temple cosmique). Mon esprit, mon cœur et mon âme sont mobilisés définitivement pour cette juste place.
A chaque formule : Prenez place, je prends une place légèrement différente du fait de ce que je viens d’apprendre, de comprendre, de partager, et à chaque formule : Prends place, cette fois-ci au singulier, je prends une place nouvelle car j’ai pu progresser aux yeux de mes Frères comme à mes propres yeux. Ces changements infinitésimaux se marquent souvent par un regard, un sourire…
Prendre place dans la Loge
Il y a bien sur les Offices qui ont des places prédéfinies. L’ensemble du dispositif est important pour la circulation de la parole et bien plus encore pour la circulation des énergies (ce sujet, à lui seul, mérite une planche). Mais la place de chaque Office n’a de sens que dans la mesure où chaque Officier connait réellement le poste. Plus, la personnalité de chaque Officier doit apporter uneforce, une amplitude à l’Office qu’il occupe. Là encore, l’Expert peut exercer un contrôle externe. Mais, en profondeur, l’Officier reste seul face à lui-même (encore le miroir).
L’unité de la Loge relève à la fois d’un ordre, c’est le Rituel, et d’un liant, c’est la Fraternité. Et c’est avec le Rituel et la Fraternité que je dois trouver ma place, prendre place dans ma Loge. A ma place, je vais ouvrir mon esprit, m’ouvrir au souffle de l’esprit, qui ne s’exprime pas tant par la parole de chacun, que par le silence qui précède et qui suit toute parole.
A ma place, dans ma Loge, je vais parfois remarquer la faiblesse, l’errement, le dés-ordre de tel ou tel Frère. Je ne peux le juger, encore moins le condamner, car je dois regarder cette faiblesse à l’aune de ma propre part d’ombre, sans concession. Il me faut surtout apprendre à aimer, et plus difficile encore, apprendre à me faire aimer.
Le mythe du voyageur, du pèlerin, du passeur se retrouve à tous les degrés de la maçonnerie. Il est consubstantiel du Franc-maçon. Mais alors, est-il en opposition avec le fait de prendre sa place ? Non, car prendre sa place ne signifie surtout pas creuser son trou, s’enraciner. Je ne veux pas prendre racine (ce qui est statique) mais je veux promener mes racines avec moi (ce qui est dynamique).
Prendre place dans le monde profane
L’un de nos Devoirs est de porter au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple ….. Ma place profane va progressivement, et de plus en plus, dépendre de mon chemin initiatique : non pas en affichant mon appartenance (le secret reste ma meilleure protection contre l’égotisme et les sollicitations grisantes), mais parce que je vais savoir dans la discrétion prendre ma juste place.
N’ais-je pas, en revisitant ma carrière professionnelle, ma vie personnelle et familiale, noté un infléchissement dans la façon de me placer, de me comporter ? et mes proches n’ont-ils pas, au fil du temps, remarqué un rapport différent à l’autre, aux autres ? Et pourquoi ces évolutions ? Parce que je suis devenu Franc-maçon, et ma transformation progressive a changé la place que j’occupe.
Je ne dois pas m’arrêter devant l’insondabilité de mes turpitudes,devant l’immensité de ce qui est à rectifier. J’ai attaqué mon MOI pour en réduire les aspects les plus égotiques et le faire, un peu, glisser vers un Soi universel et spirituel. J’entends ne pas être dupe de ma situation, de mon « être », et c’est dans cet état d’esprit que je prends place, pas trop loin de ma juste place.
Prendre place, prendre ma place, est l’œuvre de toute ma vie, maçonnique et donc profane. Et comme ma place évolue sans cesse, c’est un ajustement permanent. Et
« seule la place qui dissout les conflits profanes, délivre des pulsions vulgaires, seule la place où nous avons conscience de l’harmonie universelle, de la beauté des lois de l’ordre cosmique est une place juste ».
(3)
– François Cheng « Cinq méditations sur la Beauté ».
Dans le même ordre d’idée, Oscar Wilde écrit : La Beauté est le symbole des symboles. Elle révèle tout car elle n’exprime rien.
– La formule est de Leibniz.
Dans un premier temps, la formule était : « Pourquoi y-a-t ’il plutôt quelque chose que rien ? », ce qui relativisait le côté factuel du « quelque chose ».
Par la suite, les traducteurs de Leibniz ont déplacé le terme « plutôt ».
– Alain Pozarnik.
Dans « Mystères et actions du Rituel d’ouverture en loge maçonnique », il consacre quatre belles pages (p.19 à 23) à la formule : Prenez place, mes Frères.
De notre confrère radiofrance.fr – avec Isy Morgensztern, enseignant, auteur et réalisateur
La création du monde est relatée dans des récits bibliques et coraniques pour ce qui est du monothéisme abrahamique. Simplement, la cosmogonie religieuse défendue par les créationnistes demeure bien naïve au regard de l’astrophysique moderne.
Judaïsme, christianisme et islam affirment tous l’existence d’un Dieu unique, transcendant et créateur. La création volontaire du monde par Dieu n’a donc pas été le fruit du hasard ou d’un combat entre divinités et ce qui relie les récits de la création dans la Bible et le Coran, c’est donc une vision commune du monde : un univers créé par un Dieu unique, ordonné, porteur de sens, et dans lequel l’être humain a une place centrale. Toutefois, la cosmogonie religieuse défendue par les créationnistes demeure bien naïve au regard de l’astrophysique moderne – non parce qu’elle est religieuse, mais parce qu’elle ignore les méthodes, les preuves et les échelles sur lesquelles repose la science contemporaine. Science et religion peuvent coexister, mais seulement si chacune reste dans son domaine : l’une explique le comment, l’autre s’interroge sur le sens en recourant à un langage imagé pour exprimer des vérités théologiques.
Le philosophe Isy Morgensztern viendra expliquer ce qui serait une exégèse allusive, métaphorique, symbolique et allégorique.
Notre invité, enseignant, auteur et réalisateur, a été membre des équipes fondatrices de Libération et d’Arte. Il est notamment l’auteur des documentaires La Bible dévoilée (avec Thierry Ragobert, France 5 et Arte, 2005) et L’Aventure monothéiste (France 2, 2009). Il a également enseigné la philosophie et l’histoire des religions dans le cadre du CIREJ, centre de recherche auprès de l’université de Toulouse-Le-Mirail. Son livre, L’Aventure monothéiste – judaïsme, christianisme, islam : ce qui les rapproche, ce qui les distingue, est toujours disponible en poche aux Editions La Découverte.
Au Grand Orient de France, là où près de 85 % des Loges bleues travaillent le Rite Français, le Grand Chapitre Général du Rite Français ne se contente pas de prolonger un parcours : il l’actualise, l’organise, le met en mouvement. Entre tradition initiatique et exigence civique, la dynamique portée par Philippe Guglielmi et Jean-Francis Dauriac dessine une juridiction qui n’administre pas seulement des Ordres de Sagesse. Elle fabrique du commun, par la méthode, la recherche, la transmission, et par une défense active et assumée de la laïcité.
Il y a des juridictions qui travaillent dans le silence, mais un silence habité ! Celui des ateliers où l’on n’empile pas des « titres » mais où l’on cherche à donner de la profondeur à ce qui, en loge bleue, a déjà posé la charpente.
Le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France appartient à cette famille-là.
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Quand le Rite Français prend de la hauteur : des Ordres de Sagesse à l’outil républicain
Une juridiction dont l’activité, depuis plusieurs années, manifeste une double ambition rarement tenue ensemble avec autant de constance : préserver une tradition initiatique et outiller la conscience civique quand l’époque tend à dissoudre, caricaturer ou instrumentaliser ce qui fait République. Et c’est précisément parce que l’on parle ici du Rite Français que la question n’est pas marginale. Dans les Loges bleues du GODF, le Rite Français est, de loin, la pratique la plus largement partagée : les sources disponibles situent cette prédominance autour de 85 % des loges. Autrement dit : quand le Grand Chapitre Général du Rite Français bouge, c’est une part massive du paysage initiatique du GODF qui se met en mouvement par prolongement, par résonance, par appel d’air.
Une juridiction : non pas « au-dessus », mais « au-dedans » de la méthodeLes hauts grades du Rite Français sont aujourd’hui couramment désignés comme Ordres de Sagesse : ils prolongent et approfondissent le parcours symbolique au-delà des trois grades, dans une continuité historique liée au Grand Orient et à ses tentatives d’unification et de clarification des systèmes au XVIIIe siècle. Le point n’est pas d’entrer ici dans une érudition sèche, mais de rappeler une idée simple : le Rite Français n’ajoute pas un monde, il densifie le même monde. Il propose un autre angle, une autre chambre d’écho, une autre façon d’éprouver les mêmes exigences : discernement, mesure, responsabilité. C’est là que le Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF assume sa vocation propre : tenir ensemble l’initiatique et le politique au sens noble, sans les confondre. Tenir ensemble l’intériorité, ce que le symbole travaille en nous, et l’architecture du commun, ce que la laïcité protège pour tous. Ce n’est pas un slogan : c’est une ligne de crête. Et c’est précisément cette ligne que l’on voit se dessiner, année après année, dans les travaux et les initiatives qui nous sont parvenus.
Philippe Guglielmi : une dynamique de consolidation, de rayonnement, de cohérence
La dynamique actuelle porte un nom, une signature, une manière : Philippe Guglielmi, Très Sage & Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France. Ce qui frappe, dans cette orientation, c’est le refus de la posture. On ne « célèbre » pas le Rite Français comme un monument : on le met au travail, et l’on s’oblige à en tirer des effets concrets. Dans une époque où les institutions se fragilisent par manque de lisibilité, la juridiction donne au contraire à voir une gouvernance qui s’organise, se raconte, se déploie, sans trahir l’esprit. Le Rite Français, ici, devient une discipline du réel : non pas une adaptation opportuniste, mais une fidélité active. Une fidélité qui n’a de sens que si elle se prouve par l’acte : soutenir les chapitres, transmettre, publier, ouvrir des espaces d’étude, et relier l’initiation aux fractures contemporaines sans céder aux simplifications.
Jean-Francis Dauriac : la recherche comme chantier et non comme vitrine
Jean-Francis Dauriac
Cette volonté de travail se cristallise dans un organe essentiel : le Chapitre National de Recherche (C.N.R.). Et c’est ici qu’entre pleinement en scène Jean-Francis Dauriac, Président du Chapitre Nationale de Recherche (C.N.R.) et Grand Secrétaire aux Affaires Intérieures (développement et communication) du Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF, par ailleurs Préfet du Vᵉ Ordre du Rite Français.
Dans son texte de vœux 2026, il décrit une méthode : avancer par publications, maintenir un fil de cohérence, croiser des regards, et surtout éviter deux pièges symétriques : figer les valeurs comme des dogmes de musée, ou les diluer au nom d’un modernisme sans ossature. Il dit même l’ambition avec une précision philosophique rare dans nos échanges institutionnels : dégager des « lignes de crête » pour que la tradition reste une force d’orientation plutôt qu’une nostalgie. Cette phrase, à elle seule, dit l’esprit du CNR : une fidélité qui n’est pas répétition, mais ré-engendrement. Les Lumières ne sont pas un dépôt transmis par héritage : elles sont une puissance de produire du neuf, si l’on sait en retrouver la matrice. Et le Rite Français redevient alors ce qu’il fut à son origine : un laboratoire de raison, de tolérance et de liberté de pensée.
2026 : « Transmission, évolutions, actualisations »– un programme qui dit une stratégie
Le C.N.R. inscrit son année 2026 sous un triptyque net :
« Transmission, évolutions, actualisations ». Tel un cap et surtout un calendrier.
Et ce triptyque prend corps dans une série de visio-conférences thématiques qui, chacune, met à l’épreuve une question brûlante du temps présent, sans jamais quitter l’axe initiatique. Samedi 10 janvier 2026 (09h30–12h30) : La place de la femme dans les découvertes scientifiques avec Katel Grabowska, puis La Science : entre transmission et découvertes avec le Pr Jean-Paul Escande. Samedi 14 février (10h–12h30) :
Gérard Contremoulin – Source Groupe Guy Trédaniel
L’interprétation des symboles et rituels avec Gérard Contremoulin, puis L’évolution de l’école face aux contradictions de la société avec Jean-Paul Delahaye. Ce choix de séquences n’a rien d’anecdotique : il tisse une ligne continue entre science, symbolique, éducation et société. En termes initiatiques, on pourrait dire : le C.N.R. ne quitte pas le Temple, il s’assure que le Temple n’oublie pas la cité.
Lisbonne : la laïcité comme pilier républicain, et comme exercice de méthode
Le dossier « Lisbonne » est, à cet égard, un jalon majeur. Il ne s’agit pas seulement d’un événement : c’est un signal international. La 3ᵉ édition de l’Université du Rite Français (Grand Chapitre Général du Portugal – Rite Français) s’est tenue le 15 novembre 2025 sur le thème : « La laïcité, pilier de la République ». On y lit une matière dense : analyses comparées, scénarios européens, tensions contemporaines, et surtout une proposition très forte : la laïcité ne renvoie pas à un modèle unique, mais à un horizon de régulation qu’il faut sans cesse traduire selon les histoires nationales.
Armes de la ville de Lisbonne
La contribution d’Aline Kotlyar (GCGRF-GODF / C.N.R.) va plus loin : elle rappelle que la méthode maçonnique, au Rite Français, construit le commun non par vérité révélée, mais par une circulation réglée de la parole, qui empêche qu’une voix se fasse Loi. Et elle ajoute une idée décisive pour notre époque saturée d’images : la liberté de conscience doit aussi protéger contre les récits hégémoniques qui imposent une manière unique de voir le monde, jusqu’à rendre le réel « préfabriqué ». Ici, la laïcité n’est pas seulement un principe juridique : elle devient un exercice de lucidité. Et l’initiation, une école du déconditionnement.
Le monde de l’image : François Belley, ou la pédagogie de la lucidité
François-Belley-Babelio
La même veine traverse la communication de François Belley, présentée en séance plénière du CNR. Il commence par une exigence : la transparence sur « d’où l’on parle ». Publicitaire, donc fabricant de narratifs, il décrit un monde où chacun cadre, recadre, oriente, donne de l’effet au réel. Le maçon reconnaît immédiatement le danger : non pas l’image en elle-même, mais l’image quand elle se prend pour le réel, quand elle anesthésie l’esprit critique. Belley pointe ensuite les défis : reconquérir vérité, raison, humanité, dépasser la polarisation, lutter contre l’auto-censure, et réveiller un élan vital irréductiblement humain. On comprend alors pourquoi le CNR travaille la question : parce que l’initiation, au fond, n’est pas un refuge contre l’époque, mais un outil pour y demeurer libre.
Renaud Dély : journalisme, liberté de la presse, et défense de l’idéal démocratique
Renaud-Dély
Ce qui fait la cohérence de l’ensemble, c’est que la réflexion n’est pas déconnectée de la cité. La contribution de Renaud Dély, donnée elle aussi en séance plénière du CNR, pose un lien direct entre liberté de la presse et idéal démocratique. Son portrait du journaliste, prospecteur, défricheur, pédagogue, transmetteur, « historien de l’instant », résonne particulièrement avec la logique initiatique : chercher, vérifier, extraire du sens du chaos, donner perspective et hauteur. Dans une époque où l’information devient un champ dérégulé, où l’émotion concurrence le fait, où la narration prime sur la vérification, ce rappel est plus qu’un discours : c’est une hygiène du jugement. Et l’on voit se dessiner une triangulation féconde : laïcité, presse libre, méthode initiatique.
Le Prix National de la Laïcité : la « Marianne des actes », ou la République du courage
14ᵉ Prix National de la Laïcité du Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF, les-récipiendaires
C’est dans cette perspective qu’il faut relire la dernière grande manifestation portée par le Grand Chapitre Général du Rite Français : le 14ᵉ Prix National de la Laïcité, sous le signe de « la Marianne des actes » et de « la République du courage ». L’événement dit exactement ce que la juridiction cherche à tenir : honorer des actions, distinguer des engagements, rappeler que la laïcité n’est pas un marqueur identitaire mais une protection active de la pluralité des consciences. Le fait que le jury soit présidé par un journaliste comme Renaud Dély, dans ce contexte, prend valeur de symbole : la laïcité, pour rester vivante, a besoin de contre-pouvoirs, de vigilance, d’intelligence du réel. Et la présence constante de Philippe Guglielmi dans cette architecture confirme la cohérence d’ensemble : une juridiction initiatique qui refuse l’entre-soi et assume une responsabilité républicaine, sans jamais renoncer à sa méthode.
Temple-ArtHur-Groussier,-fresque
Ce que révèle, au fond, cette séquence : une juridiction « opérative » au sens initiatique
Pris ensemble, programme 2026, travaux sur l’image, réflexion sur la presse, séminaire de Lisbonne, Prix de la Laïcité, ces documents dessinent quelque chose d’assez rare : une juridiction qui ne se contente pas d’« exister », mais qui agit. Au sens initiatique, on pourrait dire : le Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF travaille à ce que la Franc-Maçonnerie ne soit pas seulement un discours sur la lumière, mais une discipline de la lumière : lumière comme lucidité face aux récits, lumière comme méthode de parole qui empêche la captation du sens, lumière comme engagement laïque qui garantit à chacun la liberté de conscience, lumière comme transmission, sans fixisme ni dilution.
Et c’est peut-être cela, la singularité du moment : dans un monde qui pousse à choisir entre tradition figée et adaptation sans colonne vertébrale, le Rite Français, par sa structure a-dogmatique, offre une troisième voie : l’actualisation fidèle.
Le lecteur profane y verra des conférences et des prix. Le maçon y reconnaîtra autre chose : une manière d’empêcher que le monde extérieur n’envahisse le Temple sous forme de slogans, et une manière d’empêcher que le Temple se retire du monde en se réfugiant dans l’abstraction.
C’est, au fond, une politique du symbolique : non pas la politique partisane, mais la politique du commun, celle qui veut encore rendre possible, entre nous, la construction d’un espace où nul ne règne sur la conscience d’autrui.
Dans le tumulte des images, des opinions et des crispations, le Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF rappelle une évidence que l’initiation n’abandonne jamais : la République ne tient pas par incantation, mais par méthode.
Et quand une juridiction de hauts grades assume, sans posture, la transmission, la recherche et la laïcité comme des actes, elle ne commente pas le monde : elle contribue à le rendre habitable.