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Septième chronique d’une série sur la soustraction, tirée de « Dans la paume du monde » (Éditions L.O.L., 2026). Chaque pièce se lit seule. Celle-ci regarde le seul objet de l’atelier que personne ne regarde, puis une légende de chantier que l’on se raconte depuis trois siècles sans toujours mesurer ce qu’elle dit.

« La pierre montre ce qu’elle est devenue ; le sol montre comment. Jean Fouquet, Construction du Temple de Jérusalem, vers 1470, Bibliothèque nationale de France. »
À la fin de la journée, on tend un balai au garçon. Il a seize ans, c’est sa première année dans un atelier de taille de pierre, et il n’a pas encore le droit de tailler. Il passe entre les établis, rassemble ce qui est tombé, en fait un tas près de la porte, et le lendemain matin la benne l’aura emporté. Il y a la poudre fine, presque blanche, celle du ciseau qui ne fait qu’effleurer ; le gravier anguleux, qui crisse sous la semelle ; et les grands éclats en coin, avec leur face fraîche, partis d’un seul coup, qu’on a entendus tomber d’un bout à l’autre de la salle. La poussière est encore tiède quand il y met la main.
Un soir, le chef d’atelier s’accroupit devant le tas. Il ramasse un éclat, le retourne, le pose dans la paume du garçon et lui dit qui l’a fait sauter. Puis il en prend un autre et lui dit que celui-là, son auteur s’y est repris trois fois. Le garçon regarde la pierre posée sur l’établi, parfaitement dressée, et n’y voit rien de tout cela. Il vient d’apprendre la chose la plus importante de son année, et personne ne la lui a expliquée : la pierre montre ce qu’elle est devenue, elle ne montre pas comment.
Un éclat porte trois choses. L’endroit d’où il vient, donc ce que l’ouvrier a jugé de trop ; l’angle du coup, donc la façon dont il l’a jugé ; sa propre taille, donc ce qu’il a osé. Cent éclats fins, c’est un homme prudent. Un éclat large, c’est quelqu’un qui a vu la forme et qui y est allé. Ramassez le tas de la journée et vous saurez de la taille tout ce qu’il y a à en savoir, y compris ce que l’ouvrier ne vous dirait pas, parce qu’il ne s’en souvient pas et qu’il n’était pas en train de se regarder faire. La pierre achevée n’est donc pas le vrai document de l’atelier ; elle en est le résultat. Le document, c’est ce qui est par terre. Un homme qui vous montre sa pierre vous demande de la juger. Un homme qui vous laisse voir ses éclats vous permet de le contredire.
Ce n’est pas une affaire de tailleurs. Toute cette série tourne autour d’une seule opération, que j’appelle soustraction : une forme paraît non parce qu’on y ajoute, mais parce que ce qui était de trop est tombé. Une phrase devient juste quand on en a rayé ce qui l’encombrait ; une idée progresse quand on lâche ce qu’on tenait pour vrai ; un enfant devient quelqu’un en perdant, entre la petite enfance et l’âge adulte, près de la moitié des connexions de son cerveau. Et chaque fois que l’on retranche, quelque chose tombe quelque part, qui garde la trace du geste. Pendant des générations, un professeur de français a pu demander à un élève son brouillon. Il y lisait les mots rayés, les phrases déplacées, la conclusion réécrite quatre fois ; il y voyait l’élève penser. La copie au propre montrait ce que le devoir était devenu. Le brouillon montrait comment.
L’histoire fournit ici un cas dont l’ironie mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il vient du camp qu’on attendrait le moins. En 1559, Rome publie le premier catalogue officiel des livres interdits aux catholiques, l’Index. Une congrégation sera créée pour le tenir à jour ; la dernière inscription date de 1961, et l’Index est aboli en 1966. Quatre siècles d’une machine à retrancher. Or cette machine faisait une chose que les nôtres ne font pas : elle publiait ce qu’elle écartait. Titres, auteurs, dates des décrets, consultables par ceux-là mêmes qu’elle privait. On savait, à chaque génération, quels livres n’étaient pas lus ; on pouvait les faire venir de Genève ou d’Amsterdam, les cacher, les rééditer, et figurer sur cette liste est devenu pour certains une recommandation. Ce n’est pas un éloge de la censure : c’est le constat qu’un catalogue d’interdits est un tas près de la porte, et que la forme la plus autoritaire de sélection que l’Occident ait connue laissait aux exclus plus de prise que n’en laisse aujourd’hui le service le plus courtois.

« Une machine à retrancher qui publiait ses éclats. Index librorum prohibitorum. »
Il existe une manière plus efficace de retrancher, et c’est un romancier qui l’a décrite. En 1949, dans 1984, George Orwell fait parler Syme, un philologue qui travaille à la onzième édition du dictionnaire de la novlangue. Son métier, explique-t-il avec enthousiasme à la cantine, consiste à détruire des mots, par dizaines, par centaines, chaque jour, pour rétrécir le champ de la pensée jusqu’à rendre certaines idées impossibles, faute des mots pour les formuler. Rome interdisait des livres et publiait la liste ; le régime d’Orwell supprime les mots et publie un dictionnaire, ce qui est le même geste porté un cran plus bas. Un livre interdit peut être cherché. Un mot supprimé ne peut pas l’être, parce qu’il n’en reste rien pour le nommer. Mais l’écart avec notre situation est décisif. Syme a une intention, un ministère, un budget. Il n’y a chez nous ni Syme ni ministère : le rétrécissement dont je parle ne procède d’aucune volonté, il est le sous-produit d’un service rendu. C’est ce qui le rend plus difficile à combattre qu’une censure. On ne fait pas le procès d’une commodité.
Une bibliothèque montre ses éclats : ce qu’elle n’a pas acheté existe ailleurs, et l’on peut aller le chercher. Le programme d’une école montre ses éclats : les auteurs laissés dehors ont des noms, et chaque génération réhabilite ce que la précédente avait balayé. Un maître qui enseigne montre ses éclats, qu’il le veuille ou non : ce qu’il a choisi de taire, un élève finira par le trouver, et par le lui reprocher. C’est cela, et cela seul, qui nous a permis de corriger nos ancêtres.
Or il existe maintenant un atelier qui balaie avant que vous entriez. Les systèmes d’intelligence artificielle qui écrivent, résument et conseillent à la demande vous rendent une pierre. Elle est bien taillée, mieux souvent que celle que vous auriez faite, et plus vite. Le sol est propre. Il n’y a pas de tas près de la porte, aucune trace de ce qui est tombé pour que cette forme paraisse. Non parce qu’on vous le cache : parce que l’opération ne laisse pas d’éclats. Pour produire une réponse, un tel système a écarté des milliers de réponses possibles, et ce qu’il a rendu improbable ne tombe nulle part, ne fait aucun bruit, ne forme aucun tas.

L’élève qui fait écrire sa dissertation par la machine rend une copie au propre, et il n’y a pas de brouillon, ni pour son professeur, ni pour lui. Ce n’est pas que la machine choisisse à notre place ; le bibliothécaire choisissait à notre place, et le maître, et l’auteur du programme. C’est qu’elle choisit sans laisser de trace, de sorte que personne ne pourra jamais réhabiliter ce qu’elle a écarté, faute de savoir que quelque chose l’a été. Une civilisation dont les ateliers balaient avant l’arrivée du visiteur ne s’apercevra de rien, puisqu’un sol propre a exactement l’apparence d’un sol où rien n’est tombé.
Et l’ouvrier aussi lit son tas. Il y voit le soir s’il a frappé trop court, s’il s’est repris quatre fois là où un coup suffisait. Cette lecture est le seul examen qu’un homme puisse faire de lui-même sans témoin. Un atelier où le sol est balayé pendant qu’on travaille retire aux hommes cet examen avant de le retirer aux visiteurs. Ils ne sauront plus comment ils taillent ; ils sauront seulement que la pierre est bonne.
Il faudrait donc demander peu de chose, et le demander clairement. Non pas que ces machines cessent de tailler ; il serait sot de refuser une pierre juste au motif qu’on n’a pas sué pour l’obtenir. Qu’elles laissent le tas près de la porte. Qu’on puisse, au moins, y passer la main.
Les francs-maçons, qui se disent depuis le XVIIIe siècle les héritiers lointains de ces ateliers, se transmettent une légende de chantier qui dit la même chose par son revers. Elle a été imprimée à Londres dès 1730 ; n’importe qui peut la lire depuis près de trois siècles, et je la résume. Le Temple de Salomon est en construction. Son maître d’œuvre, Hiram, détient un mot qui atteste qu’on a fait tout le chemin du métier ; celui qui le prononce à la porte est payé en maître. Trois compagnons, c’est-à-dire trois ouvriers confirmés qui n’ont pas encore atteint la maîtrise, l’attendent un soir aux portes du chantier et exigent ce mot sans avoir fait le chemin. On les représente d’ordinaire comme des jaloux ou des paresseux, et c’est passer à côté. Ce sont des ouvriers. Ils connaissent la valeur de ce qu’ils demandent, et c’est parce qu’ils la connaissent qu’ils la veulent. Leur faute est une erreur sur la nature de ce qu’ils convoitent : ils prennent pour un objet qu’on se passe de main en main ce qui n’est que le reste d’un travail.
Les versions varient sur le détail des coups ; dans la plus courante, le premier frappe à la gorge, au lieu même de la parole : il veut le mot comme une chose qu’on arrache, et c’est l’erreur la plus répandue de notre époque, croire qu’un savoir se prend, alors qu’il ne peut que se faire. Le deuxième frappe au cœur : il veut la place, le rang sans l’ouvrage. Le troisième frappe à la tête, et c’est le coup dont on meurt, parce qu’il s’attaque à ce qui produit le mot et le rang : le discernement, l’œil qui voit ce qui doit tomber. On survit à qui vole sa parole, à qui usurpe son rang. On ne survit pas à la destruction de ce par quoi on jugeait. Et rien de neuf n’a été apporté sur le chantier pour tuer le maître : la règle, l’équerre, le maillet. On s’est servi de ce qui était là.
Hiram meurt sans avoir livré le mot. La parole est donc perdue, non cachée, non enfouie en attendant qu’on la déterre. Perdue. La légende aurait pu se terminer autrement ; le genre s’y prêtait, et cent récits rendent au dernier acte le trésor, la clé, le nom oublié. Celle-ci choisit l’inverse : on cherche, on ne trouve pas, et l’on convient d’un mot de remplacement en sachant qu’il n’est pas l’ancien. Ce n’est pas un pis-aller honteux. C’est la vérité de tout perfectionnement, et elle est amère : on ne retrouve jamais ce qu’on était, ce qui a été retranché ne revient pas à l’identique, et l’homme qui sort d’une épreuve n’est pas l’homme d’avant réparé. Toute nostalgie s’éteint là. Et une communauté qui convient d’un mot en sachant qu’il est faux, au lieu de laisser deux générations l’oublier, choisit de conserver la mémoire du défaut, et de la répéter chaque fois qu’elle reçoit un nouveau maître. C’est une manière de tenir le tas près de la porte.

Sur la terre remuée où l’on a enterré Hiram pousse une branche d’acacia. Elle ne ressuscite personne ; elle signale un lieu, et elle est verte. Là où quelque chose a été retranché, quelque chose de vivant peut croître, sans promesse sur ce qui croîtra. La falaise que la mer ronge perd depuis des millénaires, et rien n’y pousse jamais. Reste le geste par lequel s’achève la cérémonie où l’on rejoue cette légende, et je le tiens pour le plus profond de toute cette tradition. Celui qu’on reçoit ce soir-là tient le rôle d’Hiram, et il ne se relève pas seul ; il est relevé par les autres, par une prise qui exige plusieurs mains. Non seulement le signal qu’on s’est trompé vient du dehors, mais la reconstruction elle-même peut être l’ouvrage d’autrui, et la tradition n’en fait pas une faiblesse à excuser : elle en fait ce qu’elle a de plus grave.
Nous construisons aujourd’hui des machines qui rendent le mot sans le chemin. Les trois compagnons voulaient exactement cela, assez fort pour tuer, et ce que la légende leur oppose n’est pas une morale mais une impossibilité : ce qui ne s’obtient que par le travail se détruit quand on l’arrache. Nous avons enfin construit la machine qui donne le mot. Il n’est pas dit que ce soit le bon. Le garçon de seize ans, lui, balaiera encore longtemps. Un soir viendra où le tas qu’il poussera vers la porte sera fait de ses propres éclats, et il saura les lire avant que quiconque ait regardé sa pierre. Il aura appris à lire le sol avant d’apprendre à tailler, et c’est peut-être dans cet ordre qu’il fallait apprendre.
Ceux qui veulent vérifier plutôt que me croire iront à J. M. De Bujanda, Index librorum prohibitorum 1600-1966, Droz, 2002, pour l’histoire de l’Index ; à George Orwell, 1984, première partie, chapitre V, pour Syme et le dictionnaire ; et à Samuel Prichard, Masonry Dissected, Londres, 1730, la première version imprimée de la légende d’Hiram.
Ce qui prolongerait cette chronique : un système d’intelligence artificielle capable de produire, réponse par réponse, la liste de ce qu’il a écarté et pourquoi, consultable par son usager comme l’était le catalogue romain. Le jour où ce tas existera, la moitié de ce que j’écris deviendra un cahier des charges rempli, et je m’en réjouirai. La semaine prochaine, un homme de quarante ans qui apprend à lire, et ce que l’écriture a pris, dans son cerveau, à sa façon de reconnaître les visages.
Julien Cartier
Les épisodes précédents de « Dans la paume du monde » sur 450.fm
