Fantômes en loge ! Ces temples maçonniques que les morts refusent de quitter

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En ces jours de Toussaint où les vivants vont fleurir les tombes, certains morts, à en croire les récits d’outre-Atlantique, préfèrent rester au temple. Des pas qui gravissent un escalier désert, une porte de toit retrouvée ouverte au petit matin, une bougie qui s’éteint deux fois au même endroit du pavé mosaïque… De Détroit à Terre-Neuve, plusieurs temples maçonniques centenaires traînent une réputation de maison hantée que ni les historiens ni les frères ne parviennent à dissiper. Enquête chez ceux qui n’ont jamais rendu leur tablier.

Le paradoxe a de quoi faire sourire. L’Ordre qui a fait du libre examen une règle de vie abrite, dans certaines de ses plus belles maisons, des légendes fort peu rationnelles. Le journal de voyage maçonnique américain Square & Travel en a dressé l’inventaire. Nous avons repris le chemin de ces quatre adresses, archives et presse locale à l’appui, pour faire la part de l’histoire et celle de la veillée.

L’architecte qui ne s’est jamais jeté du toit

Portrait photographique en noir et blanc de l’architecte George DeWitt Mason
George DeWitt Mason (1856-1948), architecte du temple de Détroit, portrait publié en 1915 dans History of Michigan. Domaine public.

Avec ses 1 037 pièces et sa grande salle de plus de 4 000 places, le Detroit Masonic Temple passe pour le plus vaste édifice maçonnique du monde. La première pierre y est posée en 1922 avec la truelle de George Washington, celle-là même qui avait servi au Capitole, et le temple est consacré en 1926. Son architecte, George D. Mason, y aurait englouti sa fortune puis perdu son épouse, avant de se jeter du toit. Depuis, des gardiens de nuit disent entendre des pas monter vers la terrasse, et la porte d’accès se retrouverait déverrouillée alors qu’elle avait été fermée la veille.

L’histoire souffre d’un défaut. George DeWitt Mason est mort paisiblement le 3 juin 1948, à quatre-vingt-onze ans, dans son appartement du Wilshire, sur Grand Boulevard, et repose au cimetière Evergreen. La Detroit Historical Society a beau démonter la légende, rien n’y fait. Le fantôme le plus tenace de Détroit est donc celui d’un homme mort dans son lit, vingt-deux ans après l’achèvement de son chef-d’œuvre.

Le deuil de North Adams

La Houghton Mansion, grande maison blanche à véranda, et l’aile de brique de l’ancienne loge
La Houghton Mansion, 172 Church Street, à North Adams (Massachusetts), en 2017. Photo Josh Karpf, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons.

Dans le Massachusetts, la Houghton Mansion porte une histoire autrement lourde. Industriel du textile et premier maire de North Adams, Albert Charles Houghton fait bâtir en 1897 cette demeure du 172 Church Street. Le 1er août 1914, sa Pierce-Arrow toute neuve, conduite par John Widders, chauffeur de la famille, quitte la route dans le Vermont voisin pour éviter des cantonniers et dévale un talus. Sybil Hutton, amie de la famille, meurt sur le coup, Mary Houghton, la fille du maire, quelques heures plus tard. Rongé de remords, le chauffeur met fin à ses jours dès le lendemain. Le père s’éteint le 11 août, dix jours après sa fille, de chagrin selon la chronique locale.

En 1926, les héritiers vendent la maison aux francs-maçons, qui remplacent le jardin par une aile de brique abritant la loge. Pendant des décennies, des frères y évoquent des coups frappés aux murs et des pas dans les couloirs vides. En 2017, faute de pouvoir financer la mise aux normes, la loge Lafayette-Greylock cède le bâtiment à un promoteur pour 160 000 dollars. Les maçons sont partis. Les Houghton, à en croire la légende, sont restés.

La bougie du pavé mosaïque

Le temple maçonnique de brique rouge du 6 Cathedral Street à Saint-Jean de Terre-Neuve
Le temple maçonnique du 6 Cathedral Street, à Saint-Jean de Terre-Neuve. Photo Jajoma001, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.

À Saint-Jean de Terre-Neuve, tout commence par le feu. Après le grand incendie de 1892, qui ravage la ville, les frères élèvent de 1894 à 1896, au 6 Cathedral Street, un temple de brique rouge d’inspiration néoclassique. Le folkloriste Dale Jarvis, qui recueille depuis la fin des années 1990 les histoires de revenants de la ville, lui reconnaît son propre fantôme. En 2008, la compagnie Spirit of Newfoundland rachète l’édifice pour en faire un théâtre, et son gardien a confié au réseau public CBC avoir senti une présence dans les salles vides.

Le récit le plus colporté, invérifiable comme il se doit, se déroule lors d’un mariage célébré dans la salle de loge, en mémoire d’un dignitaire disparu, grand-père du marié. Le célébrant s’avance, une bougie à la main, et la flamme meurt au milieu du pavé. Il retourne la rallumer près de la porte. Au même endroit, elle s’éteint encore. Les mariés y ont vu une bénédiction. Les maçons, eux, savent que le pavé mosaïque sépare depuis toujours la lumière de l’ombre.

Charlie, le fantôme qui paie la toiture

Façade de brique rouge du temple maçonnique historique de Bay City
Le temple maçonnique historique de Bay City (Michigan) en 2014. Photo Chad Johnson, CC BY 2.0, Wikimedia Commons.

À Bay City, dans le Michigan, le vieux temple maçonnique de North Madison Avenue, élevé dans les années 1890, a même donné un prénom à son revenant. Il s’appelle Charlie. En octobre 2024, l’enquêtrice du paranormal Nicole Beauchamp, auteure de Haunted Bay City, y a conduit les premières visites fantômes ouvertes au public, enregistreurs et détecteurs en main, au profit de la restauration du bâtiment.

Le fantôme sauve la pierre. À Détroit aussi, le temple propose ses visites hantées, et c’est un enfant de la ville, le musicien Jack White, dont la mère y était ouvreuse, qui a réglé en 2013 les 142 000 dollars d’arriérés d’impôts qui menaçaient l’édifice de saisie. Une légende bien entretenue attire le public, le public finance les toitures, et les toitures abritent encore des tenues.

Ce que la loge appelle l’Orient éternel

Les sceptiques ont leurs réponses, et elles tiennent. Les vieux bâtiments craquent, les tuyauteries cognent, et l’esprit prévenu trouve toujours de quoi nourrir sa crainte. Reste une question. Pourquoi tant de temples maçonniques ? Peut-être parce qu’aucun autre lieu ne rejoue la mort avec une telle régularité. Depuis le XVIIIe siècle, la réception au grade de Maître étend le récipiendaire sur un cercueil tracé au sol de la loge, comme le montre la gravure de Jacques-Philippe Le Bas conservée à la Bibliothèque nationale de France, avant de le relever. Et aucun autre lieu ne nomme ses morts avec autant de constance, lors des tenues funèbres ou de la chaîne d’union, où les frères passés à l’Orient éternel gardent leur place.

Les spectres de Détroit ou de North Adams ne prouvent rien, sinon ceci. Un temple n’est jamais tout à fait vide. Il garde les pas de ceux qui l’ont bâti et la voix de ceux qui s’y sont engagés. Le profane appelle cela des fantômes. Le franc-maçon parle de mémoire et de transmission. Quant aux pas dans l’escalier désert, mieux vaut sans doute accuser la tuyauterie. Mais à minuit, seul dans un temple vide, quel frère oserait en prêter serment ?

Gravure du XVIIIe siècle montrant le récipiendaire étendu sur le cercueil tracé au sol de la loge, entouré des frères
« Assemblée de Francs-Maçons pour la réception des Maîtres », gravure de Jacques-Philippe Le Bas, années 1740. Bibliothèque nationale de France, domaine public.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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