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Faisant suite à l’article publié la semaine dernière, Cérémonie de la Mémoire et de la Sagesse, voici ma réflexion qui ne nécessite aucun rituel pour l’exprimer !
Dans le Livre des Juges nous lisons une page que la tradition n’a jamais cessé de méditer avec effroi. Jephté le Galaadite, fils d’une prostituée, chassé par ses frères légitimes, vit en exilé au pays de Tob, à la tête d’une bande d’hommes sans aveu. Lorsque les Ammonites font la guerre à Israël, les anciens de Galaad, ceux-là mêmes qui l’avaient banni, viennent le chercher pour qu’il devienne leur chef. L’homme rejeté devient recours.
Avant le combat, « l’Esprit de l’Éternel fut sur Jephté », et c’est alors, au moment même où il est investi, qu’il prononce un vœu : « Si tu livres entre mes mains les fils d’Ammon, quiconque sortira des portes de ma maison à ma rencontre, à mon retour, sera à l’Éternel, et je l’offrirai en holocauste. » La victoire est écrasante. Mais lorsqu’il rentre à Mispa, c’est sa fille, son unique enfant, qui vient à sa rencontre en dansant au son des tambourins. À cette vue, Jephté déchire ses vêtements : « Hélas, ma fille ! tu me jettes dans l’abattement, tu es au nombre de ceux qui me troublent ! J’ai ouvert la bouche devant l’Éternel, et je ne puis revenir en arrière. »
La réponse de la jeune fille est, elle, d’une grandeur bouleversante : « Mon père, tu as ouvert la bouche devant l’Éternel ; fais de moi selon ce qui est sorti de ta bouche. » Elle demande seulement deux mois pour pleurer, avec ses compagnes, sur les montagnes. Puis le vœu s’accomplit. Et la tradition d’Israël garde mémoire d’elle : chaque année, les filles d’Israël vont célébrer sa mort, quatre jours durant.
Le texte biblique est sobre, presque muet sur ce que fit exactement Jephté : sacrifice effectif, ou consécration à une vie de virginité perpétuelle ? Les exégètes se divisent depuis l’Antiquité. Les rabbins du Talmud sont sévères, et reprochent à Jephté d’avoir fait ce vœu sans consulter personne, alors que le grand prêtre aurait pu l’en délier. Certains commentateurs ajoutent que ni Jephté ni le grand prêtre n’ont voulu s’abaisser devant l’autre, l’orgueil de chacun scellant le sort de l’innocente. Les Pères de l’Église, pour leur part, hésitent entre admiration de la fidélité et condamnation de l’imprudence ; Augustin, comme plus tard Abélard dans son célèbre planctus sur la fille de Jephté, voit dans ce récit l’exemple d’un vœu qu’il eût mieux valu ne jamais prononcer.
Quelle que soit la lecture retenue, le drame se noue en trois temps qui éclairent notre sujet.
Premier temps : l’engagement irréfléchi. Jephté promet sans savoir ce qu’il promet. La formule « quiconque sortira de ma maison » est une promesse en blanc, un chèque signé dont le montant est laissé au hasard. Il y a là une faute première, qui n’est pas de manquer à sa parole, mais de la donner sans en avoir pesé l’étendue. Jephté, homme de guerre, parle comme on marchande : il propose à Dieu un échange, une transaction, comme si la victoire pouvait s’acheter. L’inquiétude, l’ambition, la peur de perdre l’ont poussé à surenchérir par la parole, et c’est dans cette surenchère que gît l’abîme.
Deuxième temps : la fidélité mortifère. Lorsque la conséquence apparaît, Jephté se croit prisonnier : « Je ne puis revenir en arrière. » Il confond fidélité à la lettre et fidélité à la justice. Il tient à sa parole comme à un absolu qui dispenserait de penser. Or une parole tenue au prix de l’innocent n’est plus une vertu, c’est un fanatisme de la cohérence. Le texte ne dit pas que Dieu exigeait ce sacrifice ; il dit que Jephté l’a proféré. Et la Torah elle-même, ailleurs, abomine le sacrifice des enfants. La parole donnée n’a donc pas le pouvoir de rendre juste ce qui est monstrueux.
Troisième temps : l’autre qui paie. C’est le cœur du récit pour notre propos. Celui qui s’est engagé, c’est Jephté. Celui qui en subit les conséquences, c’est sa fille. Elle n’a rien promis, rien demandé, rien négocié, et pourtant c’est elle qui porte le poids de la parole d’un autre. Voilà, dans sa nudité tragique, la structure de toute responsabilité de la parole : nous engageons toujours plus que nous-mêmes. Notre parole déborde notre personne et va frapper ceux qui se trouvent, par hasard ou par amour, sur son passage.
Et la fille accepte. Sa grandeur est de comprendre que la parole du père a créé un fait irréversible. Mais cette grandeur ne disculpe pas le père : elle l’accuse d’autant plus. Elle montre que les plus innocents sont souvent ceux qui acceptent de payer les dettes des puissants.
On a beaucoup lu Jephté comme un avertissement contre les vœux téméraires, et le Qohélet le dit en toutes lettres : « Mieux vaut ne pas faire de vœu que d’en faire un et de ne pas l’accomplir. » Mais l’enseignement est plus profond qu’une simple prudence. Jephté nous apprend que :
la solennité de la parole ne suffit pas à en garantir la rectitude ;
la sincérité de l’intention n’excuse pas l’aveuglement sur les conséquences ;
la fidélité à une parole n’est une vertu que si la parole était juste ;
et surtout, celui qui engage sa parole engage ceux qu’il aime sans leur consentement.
C’est pourquoi la véritable maturité morale ne consiste pas seulement à tenir ses promesses, mais à ne promettre qu’en connaissance de cause.
Le cas échéant, à avoir le courage de reconnaître qu’une promesse mal conçue doit être corrigée plutôt que perpétuée dans le sang.

Le serment est une promesse élevée à la puissance supérieure : il prend à témoin ce qui nous dépasse (les dieux, Dieu, la conscience, la communauté). Les Anciens y voyaient un acte sacré.
Chez les Romains, la fides, la bonne foi, était une divinité, et celui qui trahissait sa parole était voué à l’exécration.
Les Grecs avaient Horkos, personnification du serment, fils d’Éris, la Discorde, qui châtie les parjures.
Le serment dit à sa manière ce que toute promesse sous-entend : je me constitue otage de ma propre parole. Il instaure une réciprocité implicite : si je parle faux, que tout ce que j’ai invoqué se retourne contre moi. C’est la logique des vieilles formules d’obligation, où l’on s’engage sur ce que l’on a de plus précieux.
Dans la tradition maçonnique, l’obligation prononcée par le récipiendaire n’est pas un simple formalisme. Elle est le moment où l’homme libre accepte de se lier librement. Paradoxe fécond : c’est parce qu’il est libre qu’il peut s’engager, et c’est en s’engageant qu’il accomplit sa liberté. Celui qui ne peut rien promettre n’est pas plus libre, il est simplement inengageable, flottant, sans prise sur son propre avenir.
Mais l’obligation maçonnique a ceci de remarquable qu’elle ne porte pas sur un acte précis, mais sur une manière d’être : discrétion, loyauté, fraternité, quête de la lumière. Elle n’engage pas à un geste, mais à une fidélité de tous les instants. Et surtout, elle engage envers les autres : envers les frères présents, envers les frères à venir, envers la chaîne d’union qui traverse le temps. Le maçon ne se lie pas à une abstraction, mais à des visages. Il sait que sa parole, désormais, engage le renom de tous, et qu’une trahison de sa part rejaillirait sur une communauté entière.
On voit ici la différence avec Jephté : l’engagement maçonnique est, ou devrait être, un engagement éclairé. Le candidat est averti, éprouvé, invité à réfléchir ; on ne lui demande pas de promesse en blanc. Le temps de la préparation, le cabinet de réflexion, les épreuves symboliques : tout cela vise précisément à ce que la parole ne soit pas jetée, mais portée, comme on porte une pierre dont on connaît le poids.
De ce parcours se dégage une première exigence : la délibération préalable. Avant de promettre, il faut se demander non seulement « puis-je le faire ? » mais « qu’est-ce que cela engagera pour l’autre ? », « que devra-t-il en supporter si je faillis ? », « que deviendra ma promesse si les circonstances changent ? ». Cette prudence n’est pas frilosité : elle est le respect dû à celui qui va croire.
Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre, distingue deux formes d’identité : la mêmeté (le caractère, ce qui en moi persiste par habitude) et l’ipséité (le maintien de soi par fidélité à la parole donnée). Tenir sa promesse, c’est rester le même quelqu’un, non pas parce que rien n’a changé, mais parce qu’on choisit de répondre de soi malgré le changement. La promesse est ainsi ce qui fait de nous des sujets capables de durée. Mais Ricœur ajoute que cette constance est toujours en tension avec la sollicitude : on ne tient pas sa parole contre l’autre, mais pour lui. Quand la lettre de la promesse se retourne contre celui à qui elle était destinée, c’est l’esprit qu’il faut sauver.
Kant, rigoriste, affirme que la promesse mensongère est condamnable en tout état de cause, car elle ne saurait être universalisée sans ruiner la possibilité même de promettre : C’est donc un ordre sacré de la raison, un ordre qui n’admet pas de condition, et qu’aucun inconvénient ne saurait restreindre, que celui qui nous prescrit d’être véridiques (loyaux) dans toutes nos déclarations. Mais il n’en conclut pas que toute promesse doive être tenue quelles qu’en soient les suites : une promesse dont l’objet serait contraire au devoir est nulle d’elle-même. Jephté aurait dû le comprendre : on ne peut s’obliger à ce qu’on n’a pas le droit de faire. Nul ne peut disposer de la vie d’autrui comme d’une monnaie d’échange.
Il y a donc une hiérarchie des obligations : la parole donnée est sacrée, mais elle ne l’est pas plus que la dignité de la personne. Un engagement qui exigerait l’injustice envers un tiers doit être dénoncé comme tel, et non exécuté par orgueil de cohérence. Le courage de se dédire, quand la parole donnée est devenue criminelle, est parfois le plus haut degré de la fidélité : fidélité non à ce que j’ai dit, mais à ce que je dois.
Cette nuance est capitale, car elle évite deux écueils symétriques : la légèreté de celui qui promet sans y penser et se dédit au gré de ses humeurs, et la rigidité de celui qui s’enferme dans la lettre, quitte à sacrifier l’humain. Entre les deux, la voie droite est celle de la responsabilité lucide.
Qu’en est-il lorsque, pour des raisons légitimes, la promesse ne peut être tenue ? Ici encore, la responsabilité envers l’autre demeure. Celui qui ne peut tenir doit avertir à temps, expliquer sans se justifier à l’excès, réparer autant qu’il le peut. Le manquement qui ne s’avoue pas aggrave l’offense : l’autre, laissé dans l’attente, continue de bâtir sur le sable. Le manquement qui s’assume, au contraire, permet à la confiance de survivre à la déception, parfois même de s’en trouver approfondie.
Le maçon opératif ne posait pas une pierre sans l’avoir mesurée. L’équerre vérifie la rectitude, le niveau l’horizontalité, le fil à plomb la verticalité. Ces outils, que le maçon spéculatif a transposés dans l’ordre moral, valent aussi pour la parole. Une parole d’équerre est une parole juste, qui ne biaise pas ; une parole de niveau est une parole qui ne se fait pas valoir au-dessus des autres, qui traite chacun avec égalité ; une parole à plomb est une parole droite, qui ne penche ni vers la flatterie ni vers la menace.

Dans cette perspective, la discrétion maçonnique elle-même n’est pas une simple règle de secret : elle est une éthique de la parole. Savoir se taire est aussi important que savoir parler, car tout ce qui est dit n’est pas à dire, et tout ce qui est promis n’est pas à promettre. Le silence de l’apprenti n’est pas un vide : c’est l’apprentissage du poids des mots.
Quand une promesse est rompue, ce n’est pas seulement un événement futur qui ne se produit pas. C’est une relation qui est atteinte. L’autre n’a pas seulement perdu ce qui lui était promis : il a perdu la possibilité de croire. Chaque promesse trahie rend plus difficile la suivante, et pas seulement entre les deux personnes concernées : elle abaisse le niveau de confiance de tout le corps social.
C’est pourquoi les sociétés humaines ont toujours entouré la parole donnée de sanctions, juridiques ou morales, mais aussi de rites, d’honneurs, de dignités. Dans les sociétés d’honneur, l’homme sans parole est un homme sans visage. Dans les sociétés modernes, le contrat, la loi, l’institution viennent suppléer les défaillances de la confiance, mais ils la présupposent toujours : aucun contrat ne tiendrait si la plupart des gens ne tenaient pas leur parole indépendamment de toute contrainte.
À l’inverse, la parole tenue construit. Elle fonde la fiabilité, qui est la forme concrète de l’amour du prochain dans l’ordre pratique. Être quelqu’un sur qui l’on peut compter est l’un des plus beaux dons qu’on puisse faire. Chaque promesse accomplie est une brique dans l’édifice commun, et c’est ainsi que se bâtit, jour après jour, ce « temple à la vertu » dont parle le symbolisme maçonnique : non par de grands élans, mais par la patiente accumulation de petites fidélités.
La fraternité elle-même n’est rien d’autre qu’un tissu de promesses tenues. On ne naît pas frère comme on naît fils ; on le devient, par des engagements réitérés, par la présence quand on l’a dite, par le secret gardé, par l’aide donnée quand elle avait été offerte. La chaîne d’union est faite de ces maillons invisibles.
La parole donnée est un des lieux où se joue l’essentiel de la condition humaine : notre liberté et notre dépendance, notre pouvoir et notre vulnérabilité, notre solitude et notre appartenance à une communauté. Elle nous rend capables de durer, de bâtir, d’aimer sur le long terme ; mais elle fait de nous aussi des débiteurs, et ce que nous devons, c’est d’abord à l’autre que nous le devons.
Jephté demeure, au seuil de cette réflexion, comme une figure d’avertissement et de compassion tout ensemble. D’avertissement, parce qu’il montre ce que peut devenir une parole proférée dans l’inquiétude et l’orgueil, sans égard pour ceux qu’elle atteindra. De compassion, parce qu’il est aussi cet homme broyé par sa propre parole, qui déchire ses vêtements trop tard, et dont la fille, par sa dignité, nous enseigne ce que vaut un être humain face à l’irréparable. Que chaque frère, avant d’ouvrir la bouche pour s’engager, se souvienne des tambourins de Mispa.
Il nous revient donc de mesurer avant de promettre, de tenir ce qui est juste de tenir, de courageusement nous dédire de ce qui serait injuste, et de réparer ce qui ne peut être accompli.
Et il nous revient surtout de nous rappeler que toute parole que nous donnons est une main tendue vers quelqu’un, qui s’y accrochera de tout son poids. Ne la tendons pas à la légère ; mais, l’ayant tendue, ne la retirons pas sans raison grave.
La légende maçonnique parle d’une « parole perdue » que le Maître doit retrouver. On peut y lire bien des choses, mais on peut aussi y entendre ceci : nous avons perdu le sens de la parole pleinement engageante, celle qui crée le lien et le soutient. Dans un monde saturé de discours, où les promesses se multiplient et se périment aussi vite qu’elles sont énoncées, la tâche du chercheur de lumière est peut-être de retrouver la parole qui engage vraiment, c’est-à-dire la parole qui sait ce qu’elle dit, à qui elle le dit, et ce qu’elle fera advenir.
C’est à cette vigilance que l’Art Royal nous convie : faire de chaque mot une pierre taillée, de chaque promesse un jalon sûr, de chaque engagement un pas vers la lumière, pour que la parole, enfin retrouvée, serve à bâtir et non à détruire.
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