« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

Recevez gratuitement la Lettre de 450.fm chaque soir. Je m’inscris →

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Tintin appartient depuis près d’un siècle à notre imaginaire commun. Sa houppette, Milou, le capitaine Haddock et Moulinsart ont quitté depuis longtemps la seule histoire de la bande dessinée pour rejoindre une mythologie européenne où l’enfance, l’aventure et une certaine idée de la droiture se confondent.

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

C’est cette familiarité que Sébastien Bourdon vient troubler. Non pour décréter Tintin fasciste, encore moins pour transformer Hergé en nazi, deux simplifications qu’il récuse explicitement, mais pour examiner les milieux politiques, religieux et journalistiques dont l’œuvre est issue, les choix de son créateur durant l’Occupation et les appropriations dont le personnage demeure l’objet. La question devient alors plus exigeante que celle du procès rétrospectif. Que reste-t-il d’une œuvre lorsque la lumière de l’enfance rencontre les ombres de l’histoire ?

La ligne claire ne protège pas des zones d’ombre

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

Journaliste indépendant ayant travaillé notamment pour Le Monde et Mediapart, Sébastien Bourdon s’est spécialisé dans l’étude des extrêmes droites. Après Une vie de lutte plutôt qu’une minute de silence. Enquête sur les antifas puis Drapeau noir, jeunesses blanches. Enquête sur le renouveau de l’extrême droite radicale, il déplace ici son regard vers un monument de la culture populaire. Son point de départ paraît presque grotesque. Léon Degrelle, chef de Rex et collaborateur du IIIe Reich, revendiqua après-guerre une forme de paternité sur Tintin. Son livre posthume Tintin mon copain présente le reporter comme un quasi-double du chef rexiste. Bourdon ne prend pas cette fanfaronnade pour argent comptant. Il vérifie les chronologies, relève les impossibilités et distingue l’influence plausible de la reconstruction narcissique. Léon Degrelle n’est pas secrètement Tintin. Sa vantardise devient plutôt une mauvaise clé qui ouvre pourtant une pièce bien réelle.

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

Derrière Léon Degrelle apparaît Norbert Wallez, directeur du Vingtième Siècle, mentor d’Hergé et figure décisive dans la naissance éditoriale de Tintin. Bourdon décrit autour de lui la rencontre du catholicisme autoritaire, de l’admiration pour Mussolini, de l’anticommunisme, de l’antisémitisme et de l’antimaçonnisme. Le rapprochement intéresse directement le lecteur maçonnique. Norbert Wallez reprend l’univers maurrassien des ennemis de l’intérieur et évoque les Juifs, les protestants, les francs-maçons et les « métèques ». Durant l’Occupation, il dénonce encore le « joug maçonnique » aux côtés du « joug juif ». Léon Degrelle, dans Le Pays réel, désigne de même le marxisme, la maçonnerie et la « juiverie » comme forces corruptrices. L’enquête rappelle ainsi combien l’antimaçonnisme du premier XXe siècle s’inscrit dans une constellation de haines où le complot transforme la complexité historique en ennemi commode.

Degrelle n’est pas Tintin, mais sa vantardise ouvre une porte

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

L’architecture du livre est efficace. Sébastien Bourdon commence par Léon Degrelle, remonte vers Hergé puis revient à Tintin. Ce mouvement en trois temps déplace progressivement la question. À mesure que la filiation Degrelle-Tintin perd de sa solidité, une autre interrogation gagne en densité. Quels imaginaires sociaux, raciaux, religieux et politiques ont rendu Tintin possible ? L’auteur revient aux versions anciennes, aux collaborations, aux correspondances et à l’environnement professionnel d’Hergé. L’Étoile mystérieuse occupe une place importante dans la démonstration, avec ses caricatures antisémites originelles, le financier Blumenstein et une géographie politique que les éditions ultérieures ont partiellement modifiée.

C’est ici que le livre dérange le plus. Il ne se contente pas de rappeler Tintin au Congo ou Tintin au pays des Soviets, devenus les pièces les plus évidentes du dossier. Il suit les continuités, les retouches et les silences. Le procédé critique est mordant, volontiers ironique, et cette ironie donne à l’enquête son énergie. Elle constitue aussi sa première fragilité. L’accumulation des pièces peut donner le sentiment d’un réquisitoire dont la conclusion précéderait presque l’instruction. Bourdon ménage pourtant des contrepoints. Il rappelle Le Sceptre d’Ottokar, souvent lu comme un album antifasciste, ainsi que les prises de position de Tintin en faveur de Chinois, de Tziganes ou d’esclaves menacés. Son interrogation porte moins sur l’existence de ces gestes de justice que sur le monde moral d’où ils procèdent.

L’Occupation fut moins une parenthèse qu’une épreuve de vérité

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

La partie consacrée aux années 1940 est la plus lourde historiquement. Hergé travaille pour Le Soir durant l’Occupation, bénéficie d’une diffusion sans commune mesure avec celle du Petit Vingtième et poursuit avec une remarquable fécondité la création des aventures de Tintin. La BnF confirme notamment la publication du Secret de la Licorne dans Le Soir entre juin 1942 et janvier 1943. Stéphane Bourdon refuse de réduire ce choix à la seule nécessité de gagner sa vie ou à une naïveté sans conséquence. Il confronte les justifications tardives d’Hergé à ses propres déclarations, à son environnement et à ses fidélités. Il insiste également sur les continuités de relations après la Libération, lorsque d’anciens collaborateurs trouvent autour du journal Tintin ou des Studios Hergé des emplois, des protections ou des appuis.

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

Il faut ici conserver la mesure que l’auteur affirme dans ses dernières pages. L’auteur écrit que ni Tintin ni ses aventures ne sont « à proprement parler fascistes » et qu’Hergé n’est pas nazi. Sa thèse est plus subtile. Il soutient que l’œuvre véhicule une vision du monde qu’il qualifie de « fascisto-compatible », nourrie notamment d’anticommunisme, de colonialisme, d’un certain anticapitalisme, d’une valorisation de l’aventurier blanc et d’une masculinité presque sans femmes. La formule est forte. Elle doit être reçue comme la conclusion argumentée de Sébastien Bourdon, non comme une étiquette définitive collée à l’ensemble de l’œuvre d’Hergé. Toute lecture critique gagne à maintenir cette distinction entre document, interprétation et jugement.

Cette réserve précise la portée du livre. La question essentielle ne consiste pas à savoir si le lecteur doit désormais aimer ou détester Tintin. Sébastien Bourdon ne réclame pas sa disparition. Il oblige plutôt à renoncer à l’innocence confortable qui voudrait qu’une œuvre immensément populaire puisse être séparée sans reste des conditions historiques de sa naissance. Une mythologie culturelle transporte des valeurs, des stéréotypes, des silences et des contradictions que les générations successives relisent autrement.

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

Le héros peut défendre l’opprimé sans quitter entièrement son monde

La troisième partie est la plus stimulante intellectuellement, parce qu’elle porte moins sur les intentions d’Hergé que sur la plasticité de Tintin. L’auteur examine ce que le héros représente et ce que d’autres lui font représenter. L’extrême droite contemporaine détourne ses images, le transforme en militant nationaliste, en combattant allemand, en emblème royaliste ou en support de propagandes racistes et antisémites. Cela ne prouve évidemment pas que Tintin appartiendrait politiquement à ceux qui le récupèrent. Cela montre plutôt que certaines images héritées et certains rapports entre le héros blanc et les populations rencontrées offrent une matière aisément réutilisable par des imaginaires identitaires.

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre
Drapeau de Rex

La démonstration atteint toutefois sa limite lorsqu’elle mobilise des catégories contemporaines, notamment celle du « sauveur blanc », pour relire des œuvres produites entre les années 1930 et 1960. L’outil éclaire réellement le paternalisme de plusieurs scènes et permet de voir ce que la lecture nostalgique ne percevait plus. Mais aucun concept ne devrait prétendre épuiser une œuvre. Hergé évolue, Tintin évolue, le monde éditorial évolue. Parce que Bourdon rassemble un dossier très nourri, le lecteur peut parfois souhaiter davantage d’espace laissé aux transformations, aux repentirs imparfaits et aux contradictions intérieures du dessinateur. Cette réserve empêche utilement de remplacer une légende dorée par une légende noire.

Le Franc-Maçon sait que toute Lumière exige un travail sur l’ombre

C’est ici que Tintin au pays des fascistes prend, pour une lectrice ou un lecteur maçonnique, une profondeur inattendue. Non parce que Tintin cacherait quelque secret initiatique, ni parce qu’Hergé devrait être enrôlé dans une généalogie ésotérique de circonstance. Le livre parle plus radicalement de notre manière de recevoir les mythes. L’initiation apprend à distinguer le symbole de l’idole. Le symbole ouvre la pensée, tandis que l’idole exige l’adhésion. Tintin est devenu si familier que la tentation existe de protéger sa figure comme un objet d’enfance soustrait à toute épreuve critique. Bourdon rappelle qu’aimer une œuvre ne dispense jamais de la regarder en face.

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

Le rapprochement avec l’antimaçonnisme rend cette exigence plus nette encore. Les discours rapportés de Wallez et de Degrelle montrent un imaginaire où francs-maçons, Juifs, marxistes et étrangers sont réunis dans une même dramaturgie de la menace. La démarche initiatique se situe à l’exact opposé de cette paresse mentale. Elle demande de travailler la pierre de nos préjugés, de soumettre nos certitudes à l’équerre de la raison et d’accepter que la Lumière ne soit pas une récompense mais une discipline. Chercher la vérité suppose parfois de défaire les récits qui nous rassurent. Ce geste relève pleinement de la liberté de conscience.

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre
Sébastien Bourdon

La question de la transmission devient alors décisive. Que transmettre de Tintin aux générations futures ? L’invention graphique, l’humour, l’aventure, la langue et la puissance narrative, assurément. Mais transmettre n’est pas conserver sous verre. Une tradition vivante explique ses ombres avec autant de soin que ses beautés. La Franc-Maçonnerie connaît cette obligation. Elle sait que la mémoire n’a de sens que si elle se travaille et qu’aucune fidélité véritable ne se confond avec l’amnésie.

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

Sébastien Bourdon ne détruit donc pas Tintin. Il retire à son image une part de son vernis protecteur. Le lecteur peut discuter certains rapprochements, contester l’accent placé sur telle continuité ou regretter que l’ironie l’emporte parfois sur la distance historienne. Il reste difficile, après cette enquête, de revenir à l’idée d’un héros flottant dans une pure enfance sans histoire. La ligne claire possède elle aussi ses ombres, et c’est peut-être en les regardant sans complaisance que l’œuvre retrouve une forme adulte de vérité.

La véritable question demeure moins de savoir ce que nous devons penser de Tintin que ce que notre manière de le lire révèle de nous-mêmes. Sommes-nous capables de garder l’attachement sans refuser le savoir, de préserver la mémoire sans fabriquer l’innocence, d’accueillir la complexité sans chercher aussitôt un acquittement ou une condamnation ? Entre la nostalgie et le procès existe un chemin plus étroit, celui de la conscience éclairée. C’est sur ce chemin que Sébastien Bourdon place son lecteur, avec cette exigence très initiatique de ne jamais confondre la Lumière avec l’absence d’ombre.

Tintin au pays des fascistes, Sébastien Bourdon, Éditions Divergences, 2026, 144 pages, 16 € / L’éditeur, le SITE

« Tintin au pays des fascistes » de Sébastien Bourdon – La ligne claire à l’épreuve des zones d’ombre

À lire aussi sur 450.fm

Cet article vous fait réagir ? Vous avez une information ou un témoignage à nous transmettre ?
Écrire à la rédaction
Cet article vous a plu ? 450.fm est libre et gratuit grâce à ses lecteurs. Un don, même modeste, nous aide à continuer. Soutenir 450.fm →

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Une info, un témoignage, une réaction ?

Écrivez à la rédaction de 450.fm, en toute confidentialité.

Contacter la rédaction

DERNIERS ARTICLES