Batson, Berlock et l’affaire Jules Verne

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Les carnets du docteur Batson

Note de l’auteur. Les événements historiques relatés ici sont authentiques. L’auteur en est presque désolé… la réalité ayant souvent un sens du ridicule ou du tragique que la fiction n’ose même plus imiter, de peur de manquer de crédibilité. Mes personnages ont existé, eux aussi, pour la plupart. La plupart sont morts, ce qui évite les lettres recommandées… et les procès. Quant aux frères Berlock et au docteur Batson : purs produits de l’imagination, cela va sans dire… et mieux, c’est même écrit noir sur blanc. Si le lecteur croit y reconnaître certaines personnalités bien vivantes, actuellement en pleine possession de leur pouvoir, de leur fortune et de leurs avocats, qu’il se rassure : il se trompe. Il ne peut s’agir que d’une coïncidence. Une coïncidence remarquablement précise, mais une coïncidence tout de même. Tout le reste, en revanche, est vrai… Malheureusement.

Préfecture de police, Paris, 10 mars 1886, au soir

Berlock, Batson et Patrick Berlock à la préfecture de police, mars 1886
Quai des Orfèvres, 10 mars 1886.

La pluie bat les hautes fenêtres du quai des Orfèvres. Dans le bureau, les lampes à gaz sifflent doucement ; une odeur de cire, de tabac froid et d’encre sèche flotte dans l’air. Sur la table de chêne, un télégramme chiffonné, que quelqu’un a lissé du plat de la main, puis froissé de nouveau.

Patrick Berlock, chef de la Sûreté, se tient au centre. Son frère, le célèbre détective parisien, est assis dans un fauteuil, les yeux mi-clos. Le docteur Batson, médecin provençal au teint hâlé et à l’accent qui chante encore, relit la dépêche pour la troisième fois.

Batson : « Incroyable… (Il lève les yeux.) Gaston Verne a tiré deux coups de revolver sur Jules Verne, devant son propre domicile, à Amiens. Sur son oncle ! Sur le plus lu des écrivains de France ! »

Berlock (sans ouvrir les yeux) : « Sur le plus attendu, sûrement. Il y a dans ce télégramme trois mots que je n’aime pas, Batson : « à bout portant ». »

Patrick (il se retourne, grave) : « Jules Verne, que je connais personnellement, ne souhaite aucune publicité sur cette affaire. Il me l’a fait savoir par son éditeur, puis par le préfet. Le scandale tuerait sa famille bien plus sûrement qu’une balle. »

Il marche jusqu’à la fenêtre. Dehors, un fiacre passe dans un éclaboussement de lumière jaune.

Patrick : « Vous partez tous les deux immédiatement pour Amiens. Le train de nuit quitte la gare du Nord dans une heure. Batson, prenez votre trousse. Et toi, Clodimir… »

Berlock (courroucé par l’usage de ce prénom qu’il déteste depuis l’enfance, il se lève déjà en attrapant sa canne) : « Je prends mes yeux, Patrick. Ils sont plus efficaces que n’importe quel revolver. »

Gare d’Amiens, à l’aube du 11 mars

Arrivée de Berlock et Batson en gare d’Amiens
Gare d’Amiens, à l’aube du 11 mars.

Le train entre en gare dans un grand soupir de vapeur. Le brouillard de la Somme s’accroche aux verrières ; quelque part, une cloche de la cathédrale sonne l’heure, lente, mouillée. Sur le quai désert, un groupe d’hommes en manteau noir attend, le col relevé. Le préfet en personne s’avance, chapeau à la main, le visage gris de fatigue.

Le préfet : « Monsieur Berlock, je présume. Merci d’être venus si vite. Je n’ai pas dormi. (Il baisse la voix.) Toute la ville dort encore, et c’est très bien ainsi. Plus tard, les gens parleront d’un accident, d’une mauvaise rencontre… tout ce que l’on voudra. »

Berlock (jetant un regard au quai) : « Vous avez fait éloigner les gendarmes, monsieur le préfet. C’est prudent. Un uniforme sur un quai de gare, c’est déjà une manchette de journal. »

Le préfet (un peu surpris) : « Vous êtes aussi perspicace qu’on le dit. »

Batson (tout bas) : « Il ne l’est jamais autant qu’il le prétend, monsieur le préfet. Mais il a de la chance. »

Amiens la nuit, ses canaux et la cathédrale
Amiens, au petit matin.

Une voiture fermée les emmène à travers les rues pavées, sous les lanternes qui pâlissent. Au loin, on devine la silhouette massive de la cathédrale et, plus bas, l’eau sombre des canaux.1

La Maison à la Tour

La demeure se dresse au bout de la rue, avec sa tour ronde coiffée d’ardoises et ses fenêtres aux volets à demi clos. Un domestique aux yeux rougis ouvre avant même qu’on sonne. Dans le vestibule, il règne cette odeur particulière des maisons où l’on a veillé : cire, éther, café refroidi.

Jules Verne blessé au pied dans son cabinet de travail
Jules Verne, le pied bandé, dans son cabinet de la Maison à la Tour.

On les conduit au cabinet de travail. Les murs disparaissent sous les livres. Au centre, un immense globe de cuivre, des cartes marines épinglées, une maquette de navire sur la cheminée. Par la fenêtre, le jour gris d’Amiens tombe sur un fauteuil.

Jules Verne y est assis, la jambe surélevée sur un tabouret, le pied bandé d’un linge où transparaît une tache brune. Il est pâle, mais sa barbe blanche est soignée et ses yeux, bleus et vifs, dévisagent les visiteurs avec une curiosité presque enfantine. Le docteur Noël, son médecin, se tient à ses côtés, une main sur le dossier du fauteuil.

Verne (un sourire fatigué) : « Je vous remercie, messieurs, d’avoir fait tout ce chemin pour un vieil homme qui a eu la maladresse de se mettre devant une balle. (Il marque un silence.) Je ne comprends vraiment pas le geste de mon neveu Gaston. »

Berlock s’approche du globe, le fait tourner d’un doigt, puis se retourne brusquement.

Berlock : « Racontez-nous tout, monsieur Verne. Dans l’ordre. Les détails les plus insignifiants sont toujours ceux qui parlent. »

Verne ferme les yeux un instant. Sa voix devient plus basse, presque monocorde, comme s’il récitait un chapitre.

Verne : « C’était avant-hier soir. La nuit tombait, il faisait froid. Je rentrais chez moi à pied, comme toujours. Je marche lentement car j’aime regarder les façades… Près de la porte, une ombre s’est détachée du mur. C’était mon neveu Gaston, fils de mon frère Paul. Il a vingt-cinq ans. »

Batson (doucement) : « Il vous attendait ? »

Verne : « Depuis longtemps, je crois. Il avait les mains nues, bleuies par le froid. Il tenait un revolver. Je lui ai dit : « Gaston ? » Il m’a regardé sans me voir. Et il a tiré. À bout portant. Deux fois. »

Un silence. Dans la cheminée, une bûche s’effondre en étincelles.

Verne : « L’une des balles m’a atteint au pied gauche. L’autre s’est perdue dans le mur. Je n’ai pas eu peur et, étrangement, j’ai seulement pensé : « Il ne sait pas ce qu’il fait. » »

Docteur Noël : « Gaston souffrait déjà de graves troubles mentaux, messieurs. Nous parlons de « manie de la persécution ». Il se croyait victime d’un complot familial, sans qu’aucun fait ne l’étayât. Des mois d’inquiétude, et puis cela…2 »

Batson s’agenouille près du fauteuil et défait le pansement avec des gestes précis. Le pied est gonflé, violacé. Il palpe, fronce les sourcils, relève les yeux vers Noël, qui hoche la tête.

Batson : « La balle est logée profondément. Trop profondément pour qu’on l’extraie entièrement sans risquer de tout aggraver. »

Docteur Noël : « C’est aussi mon avis. Mais un chirurgien l’a tenté, cette nuit. En vain. »

Batson (il se relève, le visage sombre) : « Monsieur Verne, je dois être franc. Vous risquez de conserver une boiterie définitive et des souffrances chroniques. Votre quotidien en sera profondément modifié. Vous ne retrouverez certainement pas la mobilité qui était la vôtre. »

Verne (avec un petit rire sans joie) : « L’homme qui a fait voyager la terre entière dans son fauteuil est enfin condamné à y rester. Il y a de l’ironie là-dedans, docteur. Mes lecteurs apprécieraient. »

Il redevient grave.

Verne : « Monsieur Berlock, toute cette affaire doit rester confidentielle. Pour épargner le déshonneur à ma famille, pour protéger mon neveu, qui est malade et non coupable. Que les autorités locales disent ce qu’elles veulent. Que l’on parle d’un accident. Mais pas de lui. »

Berlock : « Nous ferons notre possible pour museler les journaux. »

Le docteur Batson rédigeant un certificat
Le docteur Batson.

Batson : « Et moi, monsieur Verne, je vais rédiger un certificat d’internement dès que j’aurai vu votre neveu. Il ne s’agit pas de le punir. Il s’agit de le soigner… et de vous protéger de lui. »

Verne incline la tête, les lèvres serrées. On entend, dans l’escalier, le pas lent d’une femme qui s’éloigne.

Le bilan du docteur Batson

Batson est resté près du fauteuil. Berlock, lui, s’est installé près de la fenêtre ; la lumière pâle lui dessine un profil d’oiseau de proie. Le médecin provençal reprend d’une voix plus douce.

Batson : « Avez-vous d’autres pathologies, monsieur Verne ? Puisque nous sommes là, autant faire un bilan complet. »

Verne : « Entre mes vingt-quatre et trente ans, j’ai été victime de trois crises de paralysie faciale, unilatérales, assez mystérieuses pour l’époque. Une partie de mon visage se figeait subitement. Parfois s’y ajoutaient des troubles visuels, des douleurs. J’avais l’impression qu’un masque de plâtre me tombait sur la moitié du visage. »

Il passe machinalement la main sur sa joue gauche.

Verne : « La dernière crise, surtout, je l’ai toujours regardée comme un tournant. Elle a coïncidé, à peu près, avec le début de la période la plus sombre de ma vie. Les médecins parlaient de rhumatismes, de fatigue nerveuse… »

Batson (dubitatif) : « Peu probable, en effet. Peut-être une paralysie de Bell… Elle porte le nom de l’anatomiste et chirurgien écossais Charles Bell, qui en a donné la première description précise en 1821, en établissant le rôle du nerf facial. »

Berlock (sans se retourner) : « La condition était connue depuis l’Antiquité ; Hippocrate l’évoquait déjà. Mais c’est la publication de Bell qui a fait le lien avec le septième nerf crânien. »

Batson (il lui jette un regard amusé) : « Toujours à compléter mes remarques, mon cher ami… Mais je pencherais plutôt pour une origine infectieuse ou inflammatoire, ou des complications d’infections auriculaires ou dentaires mal soignées. Le docteur Noël me dit que vous en souffriez fréquemment. »

Gravure d’une transfusion sanguine de bras à bras au XIXe siècle
Transfusion de bras à bras au XIXe siècle.

Verne : « J’ai confiance en la médecine, docteur. Je lui dois beaucoup… À la fin d’avril 1877, Honorine, ma femme, qui organisait chaque mercredi soir ses réunions de jeux et de salon, a été frappée d’abondantes métrorragies. Elle a failli mourir sous mes yeux. On l’a sauvée par une transfusion de sang, cas rarissime à l’époque. Cette transfusion a été refaite en décembre 1879.3 »

Les confidences de Jules Verne

Sa voix tremble, à peine. Dans le silence, le tic-tac de la pendule sonne comme un petit tambour.

Verne (il regarde Berlock) : « Je dois vous faire une confidence. Mes derniers manuscrits, ceux que j’écris depuis 1880 et que je publierai pour la plupart beaucoup plus tard… ou à titre posthume, diffèrent profondément de mes premiers romans des Voyages extraordinaires, de Cinq semaines en ballon, du Voyage au centre de la Terre ou du Tour du monde en quatre-vingts jours. »

Berlock : « Un passage radical de l’optimisme triomphant au désenchantement, serait-ce cela ? »

Verne (avec une lueur dans le regard) : « Oui, monsieur Berlock. J’ai cru que la science et la technique pouvaient être des outils d’émancipation, d’éducation, de conquête positive du monde. Mes savants, souvent excentriques mais bienveillants, réussissaient leurs exploits. L’humanité progressait de concert avec l’industrie. »

Batson (tristement) : « Et vous avez été déçu. »

Verne (il se penche en avant) : « La science est devenue anxiogène. Dévoyée. Menaçante. Je compte, dans mes prochains romans, décrire comment les inventions les plus géniales, explosifs surpuissants, engins multifonctions, tombent entre les mains de mégalomanes ou de criminels. Elles annonceront les destructions futures de la modernité, les dérives belliqueuses qui surviendront tôt ou tard.4 »

Batson : « Mais jusqu’ici, l’intrigue s’achevait presque toujours sur une conclusion harmonieuse. Le savoir triomphait, les explorateurs rentraient couverts de gloire, l’ordre bourgeois et humaniste était restauré. »

Verne (il secoue la tête) : « Plus maintenant… Mes récits vont devenir crépusculaires, teintés de pessimisme et de mélancolie. Les fins seront amères, ironiques, souvent tragiques. Les héros mourront, échoueront ou sombreront dans la folie.5 Le monde ne se laissera plus si facilement maîtriser. »

Berlock : « Pourtant, jusque-là, les rôles étaient clairement définis. D’un côté, des héros courageux, intègres, guidés par un idéal ; de l’autre, des faire-valoir comiques ou des méchants manichéens. Même les figures solitaires et ambiguës, comme le capitaine Nemo, gardaient une grandeur romantique. »

Verne : « Désormais tout sera plus complexe, plus tourmenté. Les inventeurs, les capitaines oscilleront entre le génie et la pure folie destructrice. La figure du monstre humain, du nihiliste, s’imposera.6 »

Berlock et Batson échangent un regard. Ils reconnaissent ces travers de l’humanité dans certaines de leurs aventures, et la pièce semble s’être refroidie d’un coup.

Batson (toujours enthousiaste, pour dissiper le malaise) : « Dans vos aventures, pourtant, la géographie et l’exploration priment. L’exploration de la planète est une fête de l’intelligence ! »

Verne (avec un demi-sourire) : « C’était vrai… avant. Maintenant, je doute de l’avenir de l’humanité, docteur. Ce scepticisme, je l’avais déjà exprimé dans un manuscrit de jeunesse refusé à l’époque : Paris au XXe siècle, écrit vers 1863, que mon éditeur Pierre-Jules Hetzel avait refusé.7 »

Verne regarde maintenant ses mains. Sa voix prend une douceur lointaine, une tendresse rancunière.

Verne : « Au fond, j’ai gardé une rancune à l’encontre de ma ville natale et de la société nantaise. Je l’ai pourfendue dans certaines poésies, notamment La Sixième Ville de France et Madame C…, une violente diatribe visant l’une des commères de la ville. »

Il hésite un peu.

Verne : « Et puis il y a mon premier amour, Rose Herminie Arnault de La Grossetière.8 Ses parents voyaient d’un mauvais œil leur fille épouser un jeune étudiant comme moi, dont l’avenir n’était pas assuré. Ils l’ont destinée à Armand Terrien de la Haye, riche propriétaire de dix ans son aîné. Le mariage a eu lieu en juillet 1848. »

Le silence s’allonge démesurément.

Verne : « Cet amour avorté m’a marqué à jamais. On trouvera, dans mon œuvre, un nombre important de jeunes filles mariées contre leur gré. »

Berlock (doucement, avec un demi-sourire) : « Puisque nous en sommes aux confidences, et aux troubles de 1848… ? »

Le général Cavaignac
Le général Louis-Eugène Cavaignac.

Verne (surpris) : « J’arrive à Paris en ce temps-là. Cavaignac vient de former un gouvernement qui durera jusqu’à la fin de l’année. J’écris à mes parents : « J’ai vu les maisons criblées de balles et trouées de boulets. Dans la longueur de ces rues, on peut suivre la trace des boulets qui brisaient et écornifiaient balcons, enseignes, corniches sur leur passage ; c’est un spectacle affreux, et qui néanmoins rend encore plus incompréhensibles ces assauts dans les rues ! » »

Batson : « Vous n’étiez donc pas pour la révolution et la Deuxième République ? »

Silence gêné de Verne. Il détourne les yeux vers la fenêtre, où la pluie a repris. Puis, comme pour changer de chapitre :

Verne : « J’étais, à cette époque, au plus haut point sous l’influence de Victor Hugo. Je lisais et relisais ses œuvres avec passion. Je pouvais réciter par cœur des pages entières de Notre-Dame de Paris. Mais ce sont ses pièces de théâtre qui m’ont le plus influencé. Et c’est sous cette influence qu’à dix-sept ans j’ai écrit un certain nombre de tragédies et de comédies, sans compter les romans. »

Il s’interrompt, puis reprend, plus vite, comme pour fuir un souvenir.

Le Choléra, une du Petit Journal
« Le Choléra », Le Petit Journal.

Verne : « Cependant, au mois de mars 1849, un autre événement m’inquiète : le choléra est définitivement à Paris. Je ne sais quelles terreurs de malade imaginaire me poursuivent continuellement. Ce monstre s’est grossi pour moi de toutes les inventions les plus chimériques d’une imagination fort étendue à cet endroit-là. »

Berlock (avec un sourire) : « Bonne nouvelle cependant, car au même moment vous devez vous soumettre à la conscription, mais vous êtes épargné par le tirage au sort. »

Verne (son visage se ferme) : « L’armée. La guerre. (Il parle plus durement.) Il n’y a ni courage ni bravoure à se battre quand on ne peut pas faire autrement. Et qu’on me cite un haut fait d’armes accompli dans de telles circonstances, car chacun sait qu’il y en a dix-neuf sur vingt à mettre sur le compte de l’emportement, de la folie, de l’ivresse du moment. Ce ne sont plus des hommes qui agissent, ce sont des bêtes furieuses, excitées par la fougue de leurs instincts. Je suis persuadé qu’on n’est pas sur terre pour risquer sa vie à la guerre ou arracher celle des autres. »

Berlock laisse passer un temps, puis, sans élever la voix :

Berlock : « Mais cet antimilitarisme sera entaché d’idées ambiguës après la guerre de 1870 et les événements de la Commune… Et bon nombre de vos héros seront pourtant des militaires. »

Pierre-Jules Hetzel, éditeur de Jules Verne
Pierre-Jules Hetzel, éditeur.

Verne (lentement) : « J’ai vécu la guerre de 1870 et le siège de Paris en spectateur désabusé. J’ai exprimé une hostilité marquée envers la Commune. Je la considérais cependant comme un mal nécessaire pour la stabilité future de la France. J’ai même écrit à mon éditeur Pierre-Jules Hetzel qu’il fallait une répression terrible pour assurer cinquante ans de tranquillité à la nation. »

Il s’interrompt. Sa main se crispe sur l’accoudoir.

Paschal Grousset
Paschal Grousset, ancien communard.

Verne : « Mais tout n’est pas manichéen. Paschal Grousset, ancien délégué aux Affaires étrangères de la Commune, condamné à la déportation puis exilé à Londres, avait soumis des manuscrits à Hetzel. J’ai accepté de réécrire ces textes pour le compte de l’éditeur : Les Cinq Cents Millions de la Bégum, tiré de L’Héritage de Langévol, et L’Étoile du Sud. Cette collaboration m’a fait apparaître comme le mentor littéraire d’un communard, alors même que la mémoire de la Commune hante encore l’imaginaire de certains de mes romans. »

Berlock (un léger sourire) : « Les ironies de l’histoire font souvent les meilleures intrigues, monsieur Verne. »

Mariage, ballons et Académie

Batson (voulant changer de sujet) : « D’autres maux à signaler ? »

Verne : « Je souffre aussi de maux de ventre et d’estomac. Les médecins ont estimé que mon entéralgie provient peut-être de troubles gastriques héréditaires, mais surtout d’une boulimie précoce, sans doute pathologique. »

Batson (un demi-sourire) : « L’appétit des grands voyageurs, sans doute. »

Berlock quitte la fenêtre et vient s’asseoir en face de l’écrivain.

Berlock : « Et finalement, votre mariage ? »

Verne (il rit, vraiment, pour la première fois) : « J’en parlais dans presque toutes mes lettres à ma mère. Je lui écrivais : « J’épouse la femme que tu me trouveras ; j’épouse les yeux fermés et la bourse ouverte… choisis, ma très chère mère, c’est sérieux ! », ou encore : « Trouve-moi une femme bossue et qui ait des rentes, et tu verras… » »

Verne (avec une ironie tendre) : « Toutes les jeunes filles que j’honorais de mes bontés se mariaient invariablement dans un temps rapproché ! Voyez… Mme Dezaunay, Mme Papin, Mme Terrien de la Haye, Mme Duverger, et enfin Mlle Louise François. »

Il laisse passer un silence.

Verne : « En mars 1856, mon ami Auguste Lelarge allait se marier avec Aimée de Viane. Il me demanda d’être son témoin. Le mariage devait se dérouler le 20 mai, à Amiens, ville de la fiancée. À cette occasion, je fis la connaissance de la sœur de la mariée : Honorine, veuve à vingt-six ans d’Auguste Morel, mère de deux filles. »

Son regard s’adoucit, se perd dans le passé.

Verne : « Je crois bien que je suis tombé amoureux de la jeune veuve ! Tout en me disant : « Ah ! pourquoi a-t-elle deux enfants ! Je n’ai pas de chance ! » »

Batson (ému) : « Et pour gagner votre vie, à cette époque ? »

Honorine et Jules Verne
Honorine et Jules Verne, trente ans après leur mariage de janvier 1857.

Verne : « Je me retrouvais remisier chez l’agent de change Fernand Eggly, originaire de Genève, au 72 rue de Provence, à Paris. Et le 8 janvier, on pouvait signer le contrat de mariage… Je me souviens encore du déjeuner, après la cérémonie religieuse : treize couverts. »

Il ferme les yeux, comme pour retrouver un ancien tableau.

Verne : « J’étais le marié. J’avais un habit blanc, des gants noirs. Je n’y comprenais rien ; je payais tout le monde : employés de la mairie, bedeaux, sacristain, marmiton. On appelait : « Monsieur le marié ! » C’était moi ! Dieu merci, il n’y avait que douze invités ! »

Berlock sourit, puis se penche en avant, l’œil brillant.

Berlock (bien informé) : « On vous prête des maîtresses, monsieur Verne. Des noms circulent, comme celui d’Estelle Hénin, ou d’une comédienne roumaine… »

Verne le regarde longuement, droit dans les yeux, et le coin de sa bouche se relève à peine.

Verne : « L’histoire tranchera. »

Batson (éclatant d’un rire discret, pour détendre l’atmosphère) : « Votre plus grand souvenir, alors ? »

Le Géant de Nadar au Champ-de-Mars en 1863
Le Géant de Nadar au Champ-de-Mars, 1863.

Verne (le visage s’illumine) : « Le vol du Géant de Nadar, le 4 octobre 1863. Quelques mois après l’achèvement de mon roman Cinq semaines en ballon, paru en janvier de la même année… Imaginez, docteur : avoir écrit le ciel avant de le voir en vrai ! Malheureusement, quelques jours plus tard, ce fut l’accident dramatique.9 »

L’accident du Géant de Nadar près de Hanovre, octobre 1863
Gravure d’époque : la nacelle du Géant traînée au sol près de Hanovre, octobre 1863.

Batson : « Et vos échecs à l’Académie française ? »

Verne (la lumière s’éteint aussitôt) : « Je pensais que celui qui n’a pas une grande fortune ou une grande situation politique n’a point de chance d’y arriver. J’avais fait plusieurs essais. En vain. En 1883, j’ai de nouveau tenté ma chance par l’intermédiaire d’Alexandre Dumas fils, espérant ainsi les voix de Victorien Sardou, d’Eugène Labiche et de Maxime Du Camp. Mais je savais qu’il y avait deux redoutables concurrents : Alphonse Daudet et Edmond About. C’est ce dernier qui a été élu. Nouvel échec, en 1884. »

Il hausse une épaule, avec une amertume polie.

Verne : « Les académiciens préfèrent, je crois, les auteurs qu’on ne lit pas avec plaisir. »

Berlock se lève enfin et remet son chapeau.

Berlock : « Nous allons essayer de museler les journaux, monsieur Verne. Vous avez ma parole.10 »

Le train du retour

Berlock et Batson dans le train du retour vers Paris
Le train du retour.

Le soir tombe sur la Picardie. Dans le compartiment de première classe, la lampe à huile se balance doucement au rythme des rails. Les champs défilent, noirs et mouillés, et de temps à autre un clocher se découpe sur un ciel couleur d’ardoise. Batson, les yeux fatigués, a posé sa trousse sur ses genoux. Berlock allume sa pipe ; la fumée monte, bleue, vers le plafond.

Batson (après un long silence) : « Il ne s’en remettra jamais tout à fait, Berlock. Pas de la balle, je veux dire… Mais de ce qu’elle signifie. »

Berlock : « Non… Mais méfions-nous des explications trop simples. Regardez ce qu’il nous a confié : les deuils qui s’accumulent, la maladie qui s’installe, le monde qui change sous ses pieds. Il serait excessif d’attribuer tout cela à une seule balle.11 »

Dessin du Saint-Michel I par Jules Verne
Le Saint-Michel I, dessin de Jules Verne vers 1873, seule représentation connue de son premier bateau.

Batson (il sourit tristement) : « Il m’a donné l’impression d’un homme qui a déjà écrit sa dernière page, et qui continue à noircir du papier par politesse envers ses lecteurs. »

Berlock : « Ou par défi. (Il tire sur sa pipe.) Vous avez entendu, Batson… ses plus beaux manuscrits, il ne les publiera pas. Il les laissera à ceux qui viendront. Il écrit pour le siècle suivant. »

Batson : « Croyez-vous qu’on le lira encore, dans cent ans ? »

Berlock regarde par la vitre. Dehors, une dernière lueur s’éteint sur l’horizon.

Berlock : « On le lira, Batson. Comme on lit les prophètes… en se demandant ce qu’on a bien pu comprendre de travers. »

Le train s’enfonce dans la nuit, vers Paris, sa fumée blanche étirée derrière lui comme une phrase inachevée.

Épilogue

La question de la paralysie prendra un tour dramatique à la fin de la vie de l’écrivain, terrassé par un diabète sévère. En mars 1905, sa santé décline rapidement à Amiens et, dans la nuit du dimanche 19 au lundi 20 mars, une paralysie progressive s’attaque à tout le côté droit de son corps. En quelques jours, elle gagne l’ensemble de son organisme, lui ôte la parole, et l’emporte le 24 mars 1905.

La suite dans les carnets du docteur Élie, arrière-petit-fils du docteur Élie, grand ami de Batson… (à paraître le 5 novembre)

Notes

1 En 1886, Jules Verne habite Amiens, 2 rue Charles-Dubois, dans l’hôtel particulier dit « Maison à la Tour », qu’il loue depuis 1882. Il y composera une grande partie de son œuvre, dont Le Château des Carpathes, et y exercera ses fonctions de conseiller municipal. Il réintégrera en 1900 la maison qu’il avait achetée en 1873, au 44 boulevard Longueville, où il avait déjà vécu de 1873 à 1882. La raison principale en est sa santé dégradée (diabète, cataracte, surdité partielle depuis 1897) et les séquelles de l’attentat de 1886, qui lui rendaient la grande demeure trop difficile à habiter.

2 « Manie de la persécution », ou peut-être une forme de schizophrénie. Le concept émerge sous le nom de démence précoce avec Emil Kraepelin vers 1896-1899, qui regroupe hébéphrénie, catatonie et formes paranoïdes. La rupture décisive survient en 1911, quand Eugen Bleuler propose le néologisme de schizophrénie (du grec « division de l’esprit »), conteste le pronostic fatal de l’école allemande et introduit la notion de dissociation des fonctions psychiques. S’y ajouteront plus tard l’interprétation psychanalytique et la description par Kurt Schneider des « symptômes de premier rang ».

3 L’histoire de la transfusion sanguine débute au XVIIe siècle avec la découverte de la circulation sanguine par William Harvey en 1628, suivie en 1667 par la première transfusion humaine réalisée par le médecin Jean-Baptiste Denis, avec du sang d’agneau. Ces expériences, souvent fatales en raison de l’incompatibilité immunologique, conduisent à l’interdiction de la pratique en France, avant qu’elle ne soit relancée au XIXe siècle par l’obstétricien anglais James Blundell, en 1818, avec des transfusions d’homme à homme.

4 Dans des romans comme Face au drapeau (1896) ou Maître du monde (1904).

5 À l’image des Naufragés du Jonathan (1909), où l’utopie sociale tourne court face à la nature humaine.

6 Par exemple dans Le Secret de Wilhelm Storitz ou Le Pilote du Danube.

7 Il ne sera publié qu’en 1994. Verne y imagine des métros à air comprimé, des voitures à hydrogène, des machines à calculer et des télécopieurs, préfigurant des technologies du XXe siècle. Mais contrairement à l’optimisme scientifique des Voyages extraordinaires, ce roman offre une critique sombre de la modernité et de l’aliénation humaine.

8 Cette jeune femme, née en 1827, a inspiré au futur écrivain de nombreux poèmes, dont La Fille de l’air et Acrostiche, célébrant leur amour, dans des textes comme Tempête et calme.

9 Le 18 octobre 1863, un nouveau décollage eut lieu au Champ-de-Mars avec neuf passagers. Les frères Godard étaient toujours à la manœuvre, et Napoléon III assista au départ du Géant. L’aventure dura dix-huit heures et, comme lors du premier vol, les passagers ignoraient quelle direction le ballon prendrait au gré du vent. Vers minuit, ayant perdu de l’altitude, ils aperçurent une gare : l’aiguilleur les informa qu’ils se trouvaient à Erquelinnes, en Belgique. Le lendemain, vers midi, près de Hanovre, le ballon fit une chute brutale en raison de la force du vent. Malgré le largage des ancres et les tentatives de Louis Godard pour évacuer le gaz par la soupape, la nacelle rebondit plusieurs heures sur le sol, arrachant arbres et obstacles. Comble de malchance, la soupape se referma ; Louis Godard, au péril de sa vie, fendit à la hache la toile de l’aérostat, qui se dégonfla rapidement. Tous les passagers furent blessés, trois plus gravement, dont Nadar et son épouse.

10 L’attentat fut mentionné dans certains journaux, notamment Le Petit Républicain de Toulouse et du Midi du 12 mars 1886, mais sans plus. Ce qui a été « étouffé », c’est surtout la dimension familiale et la gravité des troubles de Gaston, non l’existence même des coups de feu.

11 Après l’attentat, Jules Verne vendit son bateau, le Saint-Michel III, et ne put plus voyager aussi librement qu’auparavant. Il se consacra davantage à son travail d’écrivain, à ses activités municipales à Amiens et à la documentation accumulée dans sa bibliothèque. La mort de son éditeur Pierre-Jules Hetzel, quelques jours après l’attentat, puis celle de sa mère l’année suivante, ont constitué des ruptures majeures. Mais ce changement correspond aussi à l’évolution générale de Jules Verne : son vieillissement, la dégradation de sa santé, les deuils familiaux et les transformations politiques et sociales de la fin du XIXe siècle.

Retrouvez les précédentes enquêtes de Berlock et du docteur Batson : B et B enquêtent à Salon chez Nostradamus, Le Compagnon Agricol Perdiguier, le Docteur et le Détective, Batson et le dernier des Carbonari et Batson, Berlock et la mémoire de Pierre Leroux. Sur Jules Verne, lire aussi Le Grand Secret maçonnique de Jules Verne et La Loge Bartholdi convoque Jules Verne !

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Jean-Luc Elissalde
Jean-Luc Elissalde
Psychiatre libéral durant 40 ans, Franc-maçon au GODF depuis 38 ans, enseigne à la faculté de médecine de Marseille notamment la psychiatrie adulte et enfants et actuellement l'hypnose médicale. Les centres d'intêret sont multiples : l'étude du mentalisme de spectacle, l'IA, la chanson, l'écologie avec des projets de replantation forestière à Barbentane...

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