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Jacques Crétineau-Joly, né le 23 septembre 1803 à Fontenay-le-Comte (Vendée) et mort le 1er janvier 1875 à Vincennes, est un historien et publiciste légitimiste et ultramontain, chantre de la Vendée et défenseur des jésuites. Sa place dans l’histoire de l’antimaçonnisme tient à un livre : L’Église romaine en face de la Révolution (1859), où il livre au public des documents attribués à la « Haute Vente », direction supposée des carbonari italiens. Jamais authentifiés, ces textes deviendront l’une des pièces les plus recyclées de la littérature du complot contre l’Église.
Un séminariste devenu publiciste du trône et de l’autel

Crétineau-Joly arrive au combat politique par la porte de l’Église. Élève pendant trois ans au séminaire de Saint-Sulpice, il reçoit la tonsure puis renonce à la prêtrise, doutant de sa vocation, alors qu’il n’a guère plus de vingt ans. Il enseigne quelque temps la philosophie au collège de sa ville natale avant que sa santé ne l’en éloigne. En 1823, il part pour Rome comme secrétaire du duc de Laval-Montmorency, nouvel ambassadeur de France auprès du Saint-Siège : un séjour qui fixe pour la vie son attachement à la papauté.
La révolution de Juillet fait de lui un journaliste d’opposition. Fidèle aux Bourbons de la branche aînée, il fonde Le Vendéen, rédige L’Hermine à Nantes de 1834 à 1837, collabore à la Gazette du Dauphiné et dirige L’Europe monarchique. Il écrit aussi des vers religieux et vendéens, mais c’est l’histoire, pratiquée comme une arme, qui fera sa réputation.
La Vendée, les jésuites et une méthode contestée
Son œuvre historique est celle d’un avocat plus que d’un juge. Les quatre volumes de l’Histoire de la Vendée militaire (1840-1842) reçoivent l’éloge de Chateaubriand et des milieux royalistes, et nourrissent durablement l’historiographie contre-révolutionnaire. Suivent une Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus en six volumes (1845-1846), des écrits sur Clément XIV et les jésuites qui provoquent les répliques d’Augustin Theiner et de Vincenzo Gioberti, puis une Histoire du Sonderbund (1850) consacrée à la guerre civile suisse de 1847.
Les historiens ultérieurs ont reconnu son talent de narrateur et son goût du document, mais ils ont aussi pointé ses libertés. Alain Gérard lui reproche de ne pas toujours indiquer ses sources, voire d’en arranger ; Jacques Hussenet souligne son rejet en bloc de la Révolution ; ses volumes sur les jésuites sont jugés franchement apologétiques. Ce rapport élastique à la preuve n’est pas un détail : il éclaire la manière dont il présentera, plus tard, les papiers de la Haute Vente.
Une commande pontificale contre les sociétés secrètes
En mai 1846, Pie IX reçoit Crétineau-Joly au Quirinal et lui demande d’écrire l’histoire des sociétés secrètes. Le contexte compte. La papauté vit dans la hantise des conspirations libérales et nationales qui agitent la péninsule depuis les années 1820, et les révolutions de 1848, la République romaine de 1849 puis la guerre d’Italie de 1859 vont donner à cette crainte un tour existentiel pour le pouvoir temporel du pape.
L’Église romaine en face de la Révolution paraît en deux volumes en 1859, au moment même où l’unification italienne menace les États pontificaux. Le livre se présente comme une enquête appuyée sur des pièces confidentielles mises à la disposition de l’auteur par Rome. Il s’inscrit dans la lignée ouverte par l’abbé Barruel à la fin du XVIIIe siècle : les révolutions ne naîtraient pas de causes sociales et politiques, mais de la volonté coordonnée de sociétés clandestines.
La Haute Vente, un récit sans archives vérifiables
Le cœur du dossier est une correspondance dont personne n’a jamais pu examiner les originaux. Selon Crétineau-Joly, des papiers saisis seraient parvenus au pape Grégoire XVI. Signés de pseudonymes, dont celui de « Nubius », ils exposeraient un plan de longue haleine attribué à une instance suprême des carbonari : non pas abattre l’Église de front, mais corrompre la jeunesse et le clergé pour qu’un jour un pape acquis aux idées nouvelles monte sur le trône de Pierre. Le bref d’approbation de Pie IX passe pour garantir l’authenticité de l’ensemble, mais l’auteur se refuse à révéler l’identité réelle des correspondants.
C’est là que le bât blesse. Le carbonarisme a bel et bien existé, avec ses « ventes » locales, ses serments et ses insurrections ; en revanche, l’existence d’une direction occulte unique, programmant la subversion de l’Église sur plusieurs générations, ne repose que sur des textes non produits, non datés avec certitude et invérifiables. Aucune édition critique, aucun dépôt d’archives identifié ne permet de les contrôler. Pour l’historien, ces lettres relèvent au mieux du document douteux, au pire de la fabrication, et elles fonctionnent surtout comme un récit : celui d’un ennemi patient, invisible, déjà infiltré.
Une postérité transnationale et durable
Le texte de la Haute Vente a connu une carrière bien plus longue que son éditeur. En 1885, l’Irlandais George F. Dillon le reprend pour démontrer une guerre de l’« Antéchrist » contre la civilisation chrétienne ; Léo Taxil l’intègre dès 1886 à ses fausses révélations ; Mgr Henri Delassus le republie en 1904 dans Le Problème de l’heure présente. Paul Copin-Albancelli y voit une société supérieure manipulant les carbonari à leur insu, sur le modèle des Illuminés de Bavière.
Au XXe siècle, Nesta Webster, Edith Starr Miller et William Guy Carr le font passer dans le monde anglophone ; Denis Fahey le réédite en 1950, et des milieux catholiques traditionalistes américains en diffusent encore une version en brochure à la fin des années 1990. Umberto Eco, dans Le Cimetière de Prague (2010), en fait l’un des rouages de sa satire de la fabrique des faux complots : juste retour d’un document dont la force tient précisément à ce qu’on ne peut ni le prouver ni le réfuter.
Crétineau-Joly n’a pas inventé la peur des sociétés secrètes, mais il lui a donné un dossier, une caution pontificale et un nom de code. Historien de talent et polémiste sans scrupules excessifs sur la preuve, il a légué à l’antimaçonnisme catholique un texte qui circule depuis plus d’un siècle et demi. La Haute Vente illustre une règle durable du complotisme : un document invérifiable est souvent plus utile qu’un document authentique.
Voir aussi : Carbonarisme, Abbé Augustin Barruel, Ultramontanisme, Pape et franc-maçonnerie, Faux documents, Infiltration, Dillon, George F., Carr, William Guy, Affaire Léo Taxil.

