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Augustin Cochin, né le 22 décembre 1876 à Paris et tué au combat le 8 juillet 1916 près de Maricourt (Somme), est un historien chartiste, fils du ministre Denys Cochin. Ses travaux sur les « sociétés de pensée », académies, sociétés littéraires et loges maçonniques, et sur la « machine » qui aurait produit la démocratie révolutionnaire, ont été largement publiés après sa mort. Redécouvert en 1978 par François Furet, il a aussi été invoqué par des auteurs antimaçonniques, alors qu’il récusait expressément la thèse du complot.
Un chartiste de la grande bourgeoisie catholique

Augustin Cochin appartient à une dynastie catholique parisienne. Son père, Denys Cochin, est une figure de la droite catholique parlementaire ; sa mère, qui publiera ses inédits, se tient à distance de l’Action française. Lauréat du Concours général, il entre à l’École des chartes et devient archiviste paléographe en 1902 avec une thèse consacrée au Conseil du roi et aux protestants entre 1652 et 1658.
Il se tourne ensuite vers la Révolution, en partant d’un terrain précis : la campagne électorale de 1789 en Bourgogne, puis la Bretagne. Avec son collaborateur Charles Charpentier, il entreprend aussi l’édition des actes du gouvernement révolutionnaire. Ce travail d’archives, minutieux et local, distingue d’emblée sa démarche des grandes fresques idéologiques.
Les sociétés de pensée et la « machine »
Le cœur de l’œuvre est une sociologie du pouvoir démocratique. Pour Cochin, la société d’Ancien Régime voit se multiplier, à partir du milieu du XVIIIe siècle, des cercles où l’on délibère sans responsabilité réelle : académies de province, sociétés littéraires, loges. Ces « sociétés de pensée » fabriquent une opinion commune par un mécanisme de sélection interne, qui fait émerger des meneurs interchangeables et une orthodoxie collective.
Il distingue trois moments : la socialisation de la pensée avant 1789, celle de la volonté entre 1789 et 1793, celle des biens sous la Terreur, jusqu’au 9 Thermidor. La « machine » désigne cet appareil impersonnel, et non une conjuration. Les loges, que le Grand Orient de France fédère à partir de 1773, y figurent comme un exemple parmi d’autres de cette sociabilité nouvelle.
Un refus explicite du complot
Cochin écrit contre Barruel autant que contre Aulard. Dans La Crise de l’histoire révolutionnaire. Taine et M. Aulard (1909), il critique à la fois l’histoire républicaine officielle et l’explication psychologique de Taine. Il écarte aussi la thèse de l’abbé Barruel, qui voyait dans la Révolution l’exécution d’un plan ourdi par les philosophes, les illuminés et les loges.
Pour lui, les meneurs ne savent pas où va la machine qu’ils servent ; il n’y a ni chef caché ni mot d’ordre secret. C’est précisément ce point qui le sépare de l’antimaçonnisme : là où le complotiste cherche des volontés dissimulées, Cochin décrit une mécanique sociale sans auteur.
Une œuvre posthume et disputée
Cochin n’a guère publié de son vivant ; l’essentiel paraît après sa mort au front. Officier au 146e régiment d’infanterie, plusieurs fois blessé, il tombe en juillet 1916 pendant la bataille de la Somme. Sa mère publie Les Sociétés de pensée et la démocratie (1921) et La Révolution et la libre pensée (1924) ; Charles Charpentier achève Les Sociétés de pensée et la Révolution en Bretagne (1925), son seul livre abouti. Suivent les Actes du gouvernement révolutionnaire (1920-1935) et Abstraction révolutionnaire et réalisme catholique (1936).
Dans les années 1930, Charles Maurras tente de l’annexer à l’Action française, à laquelle il n’avait pas appartenu. Dans certains milieux contre-révolutionnaires, la « machine » est relue comme une confirmation savante du rôle des loges, au prix d’un contresens : on transforme une analyse des formes de sociabilité en preuve d’une intention cachée. L’historien Charles Porset a consacré une étude critique à ces lectures de la « machine » appliquées aux francs-maçons.
La redécouverte par François Furet
En 1978, Penser la Révolution française lui rend une place majeure. François Furet lui consacre un long chapitre et le présente comme l’un des historiens les plus méconnus de la Révolution, en retenant sa sociologie de la production idéologique et des machines politiques. L’année suivante, Jean Baechler réédite Les Sociétés de pensée et la démocratie moderne ; en 2018, une édition presque complète paraît sous le titre La Machine révolutionnaire.
Cette réhabilitation savante a déplacé le débat : on discute désormais Cochin comme sociologue du jacobinisme, non comme témoin à charge contre les loges. Les recherches ultérieures sur la sociabilité maçonnique du XVIIIe siècle ont d’ailleurs souligné la diversité politique des frères et nuancé l’idée d’un creuset uniforme de l’esprit révolutionnaire.
Augustin Cochin occupe une place singulière dans ce glossaire : il n’est pas un antimaçon, mais un historien dont les antimaçons ont voulu faire un allié. Sa « machine » sans maître est l’exact contraire du complot. Lire Cochin contre ses récupérateurs, c’est rappeler qu’une sociabilité n’est pas une conspiration.
Voir aussi : Maçonnerie et Révolution française, Abbé Augustin Barruel, Jacobinisme, Action française, Maurras, Charles, Lumières, Complot, Statuts du Grand Orient de France approuvés par le duc de Chartres, 22 octobre 1773 (date historique), Faÿ, Bernard.

