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« J. Tourmentin », que l’on désigne souvent comme l’abbé Joseph Tourmentin, est le principal pseudonyme d’Henry Stanislas Athanase Joseph, prêtre du diocèse de Poitiers né le 5 novembre 1850 à Champdeniers (Deux-Sèvres) et mort le 27 novembre 1931 à Sainte-Pezenne, aujourd’hui rattachée à Niort. Cofondateur en 1897 du Comité antimaçonnique de Paris, devenu Association antimaçonnique de France, directeur de la revue La Franc-maçonnerie démasquée de 1905 à 1922, il fut l’un des organisateurs les plus actifs de l’antimaçonnerie catholique de la Belle Époque.
Un prêtre poitevin devenu publiciste

Rien ne prédestinait ce prêtre de province à devenir une figure du combat contre les loges. Ordonné en 1883 pour le diocèse de Poitiers, il enseigne d’abord à Arcachon avant de gagner Paris, où il se fait journaliste. Il signe de plusieurs noms, J. Tourmentin, H. Josepff, Misaine ou Joseph de Villemont, selon les supports et les registres. Sur sa tombe, à Sainte-Pezenne, son patronyme et son nom de plume sont réunis, signe que le pseudonyme était devenu son identité publique.
Son itinéraire est représentatif d’une génération de clercs que la politique de laïcisation de la Troisième République pousse vers le journalisme de combat. L’école laïque, l’expulsion des congrégations puis la Séparation de 1905 sont lues, dans ces milieux, comme les étapes d’un même plan, dont la franc-maçonnerie serait l’état-major.
L’Association antimaçonnique de France
Tourmentin est d’abord un homme d’organisation. En 1897, il participe à la fondation du Comité antimaçonnique de Paris, qui prend en 1904 le nom d’Association antimaçonnique de France ; il en devient le secrétaire général et dirige son Bulletin. À partir de 1905, l’Association prend en charge La Franc-maçonnerie démasquée, revue fondée en 1884 par Alfred Rastoul, qui absorbe alors le Bulletin. Tourmentin la dirige jusqu’en 1922 ; elle cesse de paraître en 1924.
L’Association n’est qu’une structure parmi d’autres dans une nébuleuse foisonnante, où se croisent la Ligue française antimaçonnique issue en 1906 de la fusion des ligues d’Émile Driant avec celle de Paul Copin-Albancelli, ou encore la future Revue internationale des sociétés secrètes de Mgr Jouin. Les travaux d’historiens comme Michel Jarrige ou Emmanuel Kreis ont montré que ces groupements, bruyants dans la presse, restaient modestes en effectifs et souvent rivaux entre eux.
Ficher l’adversaire
Comme toute la presse antimaçonnique de son temps, la revue de Tourmentin pratique une méthode documentaire avant d’être doctrinale. Dépouiller les bulletins des obédiences, les comptes rendus de convents, les annuaires et la presse républicaine, relever des noms, des fonctions, des appartenances : ce travail, commun aux publications de la mouvance, consiste à transformer les traces publiques de la sociabilité maçonnique en preuves d’une emprise. Le Manuel antimaçonnique à l’usage des citoyens qui veulent s’éclairer, que Tourmentin publie en 1902, s’adresse explicitement à des lecteurs que l’on veut armer d’arguments et de repères.
L’affaire des fiches, révélée à la Chambre en octobre 1904, donne à ce militantisme un argument décisif : des renseignements sur les opinions religieuses d’officiers avaient bien été collectés par le secrétariat du Grand Orient pour le ministère de la Guerre. Le scandale, réel, légitime aux yeux des antimaçons leurs propres pratiques de recensement. La logique du fichier se retourne ainsi contre les loges, en attendant que Vichy en fasse, quarante ans plus tard, une politique d’État.
Une œuvre de combat
Les titres de Tourmentin disent la permanence d’une même obsession sur trois décennies. Les Enfants de la veuve (1900), La Girouette maçonnique (1901), qui reproche aux loges leur inconstance et leur servilité, le Manuel antimaçonnique (1902), puis, après la guerre, La Ligue de l’enseignement, une mise au point (1919) et Qu’est-ce donc que la franc-maçonnerie ? (1923). La Ligue de l’enseignement, pilier de l’école laïque, y est traitée comme une succursale des loges.
Il attribue aussi à une machination maçonnique l’assassinat du roi Charles Ier de Portugal et de son fils aîné, le 1er février 1908 à Lisbonne. Le régicide, commis par des militants républicains, devient sous sa plume la démonstration d’un plan international, selon le procédé classique qui transforme la présence de francs-maçons dans un camp politique en preuve de commandement occulte.
Retraite et postérité
Après 1924, l’abbé se retire dans ses Deux-Sèvres natales, où il meurt en 1931. Son nom s’efface vite derrière ceux de Copin-Albancelli ou de Mgr Jouin, plus doctrinaires. Il reste pourtant une figure clé pour comprendre comment l’antimaçonnisme catholique s’est doté d’institutions, de revues et de méthodes de collecte durables.
L’historiographie récente, en particulier l’étude de Michel Jarrige sur l’antimaçonnerie de la Belle Époque, a sorti Tourmentin de l’oubli en le replaçant dans ce réseau de comités, de bulletins et de rivalités. Elle permet de distinguer le fait avéré, l’existence d’un fichage au ministère de la Guerre en 1904, de la généralisation complotiste qui en fut tirée.
L’abbé Tourmentin n’a pas inventé la théorie du complot maçonnique : il l’a administrée. Comités, bulletins, manuels et relevés de noms ont fait de la dénonciation une routine militante. Le soupçon devient redoutable quand il se dote d’un secrétariat.
Voir aussi : Associations antimaçonniques françaises (1895-1939), Fichage antimaçonnique, Presse antimaçonnique, Louis André (Personnalité), Émile Combes (Personnalité), Antimaçonnisme religieux, Éducation laïque, Dénonciation, Vichy et héritages antijudéo-maçonniques.

