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Entre la fin du XIXe siècle et la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’hostilité à la franc-maçonnerie ne se limite pas à des livres ou à des sermons. Elle s’organise. Comités, associations, ligues et revues spécialisées tentent de structurer un mouvement capable de peser sur l’opinion et sur les élections. Ce milieu reste numériquement modeste, souvent divisé, mais il produit une masse considérable de publications, de listes nominatives et de campagnes de presse. Il prépare aussi, par ses fichiers et ses obsessions, une partie de l’outillage que Vichy mettra en œuvre à partir de 1940.
Un terreau catholique et contre-révolutionnaire

L’antimaçonnerie organisée naît dans un climat d’affrontement entre l’Église et la République laïque. L’encyclique Humanum genus de Léon XIII, en 1884, désigne la franc-maçonnerie comme l’ennemie principale de la société chrétienne. La même année paraît la revue La Franc-maçonnerie démasquée, qui deviendra l’un des titres de référence du milieu et durera jusqu’en 1924. Les lois scolaires, puis la marche vers la séparation des Églises et de l’État, donnent à ces publications un ennemi concret : le personnel républicain, dont une partie fréquente effectivement les loges.
Les années 1890 sont aussi celles de la mystification de Léo Taxil. Dans son sillage apparaissent en 1895 l’Union antimaçonnique de France et la Ligue du Labarum antimaçonnique. L’aveu de Taxil, le 19 avril 1897, discrédite brutalement une partie du milieu et oblige les survivants à se présenter comme plus sérieux, plus documentaires, moins sensationnels.
Du Comité antimaçonnique de Paris à l’Association antimaçonnique de France
À la fin des années 1890 se constitue un Comité antimaçonnique de Paris, autour de l’abbé Tourmentin. Ce comité est remplacé en 1904, selon la chronologie la plus couramment retenue, par l’Association antimaçonnique de France, dont La Franc-maçonnerie démasquée devient l’organe : la revue absorbe le bulletin de l’association en 1905 et passe alors à une parution bimensuelle. Les sources ne s’accordent pas toutes sur ces dates, signe d’un milieu mouvant où les structures se succèdent et fusionnent.
L’association compte parmi ses figures des notables catholiques et conservateurs, comme l’amiral de Cuverville, et publie des répertoires nominatifs de francs-maçons, dont un consacré à l’enseignement. Ces listes sont l’une des signatures du mouvement : il ne s’agit plus seulement de dénoncer une doctrine, mais de désigner des personnes, avec leur profession et parfois leur adresse.
L’affaire des fiches, aubaine pour les antimaçons
L’affaire des fiches donne en 1904 au milieu antimaçonnique son plus grand succès politique. Sous le ministère du général André, des renseignements sur les opinions politiques et religieuses d’officiers, collectés en partie par des francs-maçons du Grand Orient de France, servaient à orienter les promotions. Des copies de ces fiches sont vendues par Jean-Baptiste Bidegain, adjoint du secrétaire général de l’obédience, à l’abbé Gabriel de Bessonies, figure du milieu antimaçonnique. Le député Jean Guyot de Villeneuve les révèle à la Chambre le 28 octobre 1904.
Le scandale est réel et documenté : il provoque la démission du général André le 15 novembre 1904, puis contribue à la chute du cabinet Combes en janvier 1905. Pour les antimaçons, il fonctionne comme une validation rétrospective de toutes leurs thèses. L’historien doit pourtant distinguer : l’affaire prouve une pratique de surveillance politique condamnable, pas l’existence d’un complot maçonnique universel.
Copin-Albancelli et la Ligue française antimaçonnique
Ancien franc-maçon devenu adversaire résolu, Paul Copin-Albancelli incarne la tendance nationaliste du mouvement. Il anime le journal À bas les tyrans !, devenu La Bastille en 1902, et une Ligue française antimaçonnique constituée au milieu des années 1900, dont la date exacte de fondation varie selon les sources. Des rivalités internes l’en écartent vers 1910. Sa théorie d’un pouvoir occulte dissimulé derrière les loges glisse vers un antisémitisme assumé.
Ces ligues restent de petite taille, de l’ordre de quelques centaines de membres actifs selon les travaux d’Emmanuel Kreis. Leur influence passe moins par le nombre que par la presse, les conférences et les relais dans la droite catholique et nationaliste, notamment l’Action française.
Mgr Jouin, la RISS et la radicalisation des années 1930
En 1912, Mgr Ernest Jouin, curé de Saint-Augustin à Paris, fonde la Revue internationale des sociétés secrètes. La RISS ambitionne de fédérer les énergies antimaçonniques et d’ajouter à la dénonciation des loges celle de l’occultisme. Interrompue pendant la guerre, elle reprend en 1920 ; Jouin publie la même année une traduction des Protocoles des sages de Sion, faux antisémite dont il se fait l’un des propagateurs en France. La revue est liée à la Ligue franc-catholique.
Après la mort de Jouin en 1932, une nouvelle équipe radicalise encore la ligne, notamment après l’affaire Stavisky en 1934 et contre le Front populaire. La revue cesse de paraître en 1939. Plusieurs de ses anciens collaborateurs rejoindront, sous l’Occupation, les services antimaçonniques de Vichy.
Entre 1895 et 1939, l’antimaçonnerie française reste une minorité bruyante, divisée et souvent discréditée. Mais elle accumule des listes, des fichiers, des réseaux et un vocabulaire. En août 1940, quand l’État décide de dissoudre les loges, l’outillage était déjà prêt.
Voir aussi : Ligues antisémites et antimaçonniques, Presse antimaçonnique, Affaire Léo Taxil, Louis André (Personnalité), Émile Combes (Personnalité), Grand Occident de France, Action française, Antimaçonnisme religieux, Vichy et héritages antijudéo-maçonniques.

