« L’Étoile d’Orient » : le réveil de 1843 et la montée des républicains, jusqu’au Second Empire

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Après le silence de la Restauration, la petite loge de Martigues et de Port-de-Bouc rallume ses feux en 1843. Ouvriers et artisans frappent à la porte du Temple, les idées républicaines gagnent les colonnes, et le Grand Orient de France s’inquiète. Dans ce deuxième volet, Jean-Luc Elissalde fait revivre une tenue de 1844, puis suit l’Étoile d’Orient jusqu’à sa disparition, emportée par la reprise en main des loges au début du Second Empire.

Ce texte fait suite au premier volet, « Aux origines de “L’Étoile d’Orient” : une loge maçonnique entre Martigues et Port-de-Bouc, des Lumières à la Restauration », qui retraçait la naissance de la loge en 1812, l’allumage de ses feux en 1814 et son effacement sous la Restauration.

« Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. »

Bernard de Chartres

1843 : une petite lumière se rallume en Provence

En avril 1843, après des années de silence officiel, une petite lumière brille à nouveau dans le ciel bleu de Provence. La loge L’Étoile d’Orient réapparaît, sous la forme d’une demande de continuation des travaux adressée au Grand Orient de France.

Entrons une fois encore à pas feutrés, après avoir été introduits par les signes, mots et attouchements, dans cette tenue de réouverture des travaux.

Martigues, extra-muros, le 27 février 1844

Le Vénérable Maître Santon : « En cette année 5844, par les pouvoirs qui m’ont été conférés, je vais procéder à la réouverture de la loge L’Étoile d’Orient. Je salue la présence fraternelle de nos vieux frères de 1812 : Duquesnay, Bourdin, Reybaud et Geoffroy. Mon vieux frère Duquesnay, pourriez-vous nous faire un rappel historique des événements survenus depuis notre dernière tenue, à la fin de 1814 ? »

Le frère Duquesnay : « En 1815, à la suite de la chute de l’Empire, la France fut profondément bouleversée, et de nombreux revirements eurent lieu dans les loges de notre région. Ainsi, la respectable loge “Amitiés” de Marseille, ainsi que trois loges d’Aix, cessèrent leurs travaux en 1816.

Vers les années 1820 se développa le carbonarisme, venu d’Italie (1). L’Ordre de Misraïm, qui s’était bien implanté dans notre région provençale (2), fut interdit par la police de la Restauration en 1822, à la suite de l’affaire des Quatre Sergents de La Rochelle et de diverses dénonciations, avant d’être officiellement dissous et condamné le 8 janvier 1823.

Malgré la surveillance exercée par la police sous Louis XVIII et Charles X, ceux d’entre nous qui étaient restés dans la région ont réussi à se rencontrer de façon informelle, sans lien avec le Grand Orient, qui n’avait d’ailleurs plus de Grand Maître. Après les Trois Glorieuses de 1830, l’arrivée du roi Louis-Philippe fut accueillie avec soulagement.

Mais le monde évoluait : la libre pensée gagnait du terrain, de nouvelles forces poussaient de tous côtés et la maçonnerie était traversée par de multiples courants. Ainsi, la respectable loge “Les Arts et l’Amitié”, à Aix, dut interrompre ses travaux en mars 1834, face à des problèmes politiques insolubles (3).

Sous Louis-Philippe, je l’ai dit, les choses s’apaisèrent cependant progressivement. Dans notre région de l’étang de Berre, la demande de nombreux profanes et l’absence de toute loge du Grand Orient nous amenèrent à solliciter la réouverture de la loge L’Étoile d’Orient en 1843. Vénérable Maître, j’ai dit. »

Ouvrir les portes du Temple au peuple ?

Le Vénérable Maître : « De nombreux profanes demandent en effet l’entrée du Temple. À ce sujet, frère Orateur, veuillez nous lire la circulaire de prudence que nous a adressée le Grand Orient de France. »

Le frère Orateur : « Le Grand Orient de France, pour combattre le malaise profond qui ruine notre institution, prescrit aux ateliers d’entrer dans la franche et stricte exécution des prescriptions concernant les conditions d’admission aux mystères de la franc-maçonnerie. »

Le Vénérable Maître : « La parole est sur les colonnes. »

Un frère : « Malgré les circulaires venues de Paris, le peuple ne peut plus accepter d’être à la merci de ceux qui dominent le monde et en dirigent la pensée. Dois-je rappeler ce que dit notre frère Crémieux : “La franc-maçonnerie deviendra le gage éclatant de l’union des peuples sur tous les points du globe, sur tous les côtés du triangle, et le Grand Architecte de l’Univers, du haut du ciel, sourira à cette noble pensée de la République.” Aussi, je vous exhorte à ouvrir les portes du Temple à tous ces ouvriers, artisans, commerçants et paysans, à tout ce peuple qui demande la justice, l’égalité et la liberté. »

Un autre frère : « Mes frères, j’en appelle à la sagesse. Les passions ont déjà emporté de nombreuses loges depuis 1814. De nombreux ouvriers et artisans frappent à la porte du Temple : accueillons-les fraternellement, en nous efforçant de préserver l’idéal de notre Ordre et la sérénité. »

Une loge populaire sous l’œil du Grand Orient

De nombreux frères seront initiés et deviendront Maîtres en moins d’un an, non sans provoquer des remarques du Grand Orient de France. La loge continue néanmoins à travailler, du moins si l’on en croit les tableaux de loge officiels reçus par l’obédience jusqu’en 1847-1848.

On retrouve cependant des traces historiques de L’Étoile d’Orient jusqu’en 1852, à travers une enquête demandée par le Grand Orient de France à l’avènement de Napoléon III.

1848-1852 : de la République à l’Empire

Napoléon III
Napoléon III

Rappelons la séquence historique. Élu président de la Deuxième République en décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte s’empare de tout le pouvoir par le coup d’État du 2 décembre 1851, avant de proclamer le Second Empire un an plus tard. Le Grand Orient de France, qui avait salué l’avènement de la République en 1848, se donne alors un nouveau Grand Maître : fait remarquable, la place était restée vacante depuis 1814.

La reprise en main des loges est féroce. Les loges à tendance républicaine sont fermées ; pour les autres, des enquêteurs sont dépêchés en 1852 à la demande du Grand Maître, le prince Lucien Murat, élu le 9 janvier 1852. L’Étoile d’Orient n’échappera pas à ces enquêtes.

L’Étoile d’Orient était-elle républicaine et subversive ?

La loge était-elle républicaine, voire subversive, sous le règne de Louis-Philippe ? Plusieurs indices le suggèrent.

La pyramide de Giza et son Sphinx
La pyramide de Giza et son Sphinx
  • Le Vénérable Santon est le même homme qui deviendra, bien plus tard, en 1861, Vénérable d’une loge travaillant au Rite de Misraïm, « L’Étoile du Sud ». Or, nous l’avons dit, ce rite avait été interdit et dissous en 1823 pour activité subversive et républicaine.
  • De nombreux frères d’origine ouvrière furent admis, ce qui valut à la loge, en 1845, les récriminations du Grand Orient sur la procédure suivie.
  • L’enquête du Grand Orient révèle que la loge a cessé toute activité officielle depuis 1848. Rappelons qu’en 1847, l’obédience avait condamné la tenue de congrès maçonniques régionaux.
  • Elle révèle aussi que L’Étoile d’Orient avait « vendu » son mobilier à la loge « Les Amis de la Bienfaisance », à Aix. Or cette loge avait été dissoute le 10 décembre 1851 pour activité républicaine.

Une vente par simple proximité ? Sûrement pas : il existait des loges bien plus proches à qui vendre ce mobilier. Une relation fondée sur des affinités politiques ? Probablement.

Les conclusions des enquêteurs seront pourtant curieusement clémentes. Elles révèlent, entre les lignes, une prise de distance à l’égard des événements locaux et sans doute une volonté d’apaisement. Ainsi, les frères enquêteurs citent bien la loge suspendue « Les Amis de la Bienfaisance », mais ajoutent qu’elle a été « fermée sur des dénonciations injustes et passionnées ».

1852 : « frapper sévèrement »

Mais le mal est profond dans la maçonnerie. Le 25 mai 1852, le frère Jean-Gilbert-Victor Fialin de Persigny, nouveau ministre de l’Intérieur et futur duc de Persigny, invite par circulaire les autorités maçonniques à ramener à la raison les loges contestataires. Le 31 mai, une circulaire du Grand Maître lui fait écho :

« Notre sort est donc entre nos propres mains. Quant à moi, je comprends que mon devoir est de frapper sévèrement tous ceux qui mettraient en danger, par une conduite contraire à nos règlements, l’existence de notre Ordre tout entier… »

La respectable loge L’Étoile d’Orient cesse définitivement et officiellement ses travaux aux alentours de 1850. Des frères quittent la maçonnerie, d’autres rejoignent d’autres obédiences. Une dernière rencontre a sans doute lieu en 1851 entre les frères restants.

La dernière parole du frère Castel

Le frère Castel : « J’aurai donc été le dernier Vénérable d’honneur. J’ai été initié à L’Étoile d’Orient en 1844, comme la plupart d’entre vous. Pour ma part, je ne sais si je vais m’affilier, comme toi, mon frère Santon, ou comme notre frère Gouin, à cette nouvelle loge dont on parle, “L’Étoile du Sud”, qui va s’implanter à Martigues sous les auspices de l’Ordre de Misraïm. Je vous souhaite bien du courage, mes frères, et je me demande avec angoisse combien de temps il faudra encore pour relever notre loge L’Étoile d’Orient. »

Épilogue : la lumière transmise

Une fois de plus, notre loge n’aura existé que quelques années. Les événements politiques de la France ont eu raison de L’Étoile d’Orient. Cette petite loge a épousé les méandres de la grande Histoire, mais la petite histoire frappe toujours à la porte de la grande.

Mon vieux frère Castel, je peux aujourd’hui te répondre. Il aura fallu plus de cent vingt ans pour que la lumière se rallume, mais vous pouvez reposer en paix à l’Orient éternel, mes vieux frères de L’Étoile d’Orient : votre histoire n’aura pas été vaine. D’autres frères en ont repris le flambeau en 1974, et ils continuent de faire rayonner votre lumière.

Notes

« Les carbonari ? Franc-maçonnerie pour les pauvres »

(1) Le carbonarisme, ou Charbonnerie en France, est un mouvement initiatique et secret à forte connotation politique, développé en Italie au début du XIXᵉ siècle. Si des traditions de compagnonnage charbonnier existent depuis le Moyen Âge, le phénomène politique moderne naît vers 1809-1810 dans le royaume de Naples, sous l’influence du révolutionnaire français Pierre-Joseph Briot et de Philippe Buonarroti. Les carbonari luttèrent d’abord contre la domination napoléonienne, puis contre les souverains restaurés après 1815 et la politique de la Sainte-Alliance ; nombre d’entre eux aspiraient à une Italie libre, unifiée et constitutionnelle, en opposition à l’absolutisme et à l’influence autrichienne. Le mouvement joua un rôle central dans les débuts du Risorgimento, l’unification italienne, en organisant des soulèvements majeurs, notamment à Naples et dans le Piémont en 1820-1821. Pour en savoir plus : Société secrète : le carbonarisme.

(2) L’ancrage comtadin et avignonnais de la famille Bédarride explique en partie l’implantation précoce du Rite de Misraïm en Provence. Cette famille juive séfarade était issue des « Juifs du pape » du Comtat Venaissin ; conformément à la tradition des Juifs comtadins, elle avait emprunté son nom à la petite ville de Bédarrides, dans le Vaucluse, dont elle était originaire. Mardochée, dit Marc, Bédarride (1776-1846), cofondateur du Rite de Misraïm, naquit à Cavaillon, alors rattaché aux États pontificaux. Son père, Gad Bédarride (1740-1800), y était établi et devint franc-maçon à Avignon en 1771.

(3) Note de l’auteur : nous partageons toujours aujourd’hui les mêmes locaux que cette vieille loge aixoise.

Pour relire le début de cette histoire : volet 1 – Aux origines de « L’Étoile d’Orient », des Lumières à la Restauration.

Relire le premier épisode

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Jean-Luc Elissalde
Jean-Luc Elissalde
Psychiatre libéral durant 40 ans, Franc-maçon au GODF depuis 38 ans, enseigne à la faculté de médecine de Marseille notamment la psychiatrie adulte et enfants et actuellement l'hypnose médicale. Les centres d'intêret sont multiples : l'étude du mentalisme de spectacle, l'IA, la chanson, l'écologie avec des projets de replantation forestière à Barbentane...

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