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Les relations entre communisme et franc-maçonnerie sont marquées par une tension profonde, qui ne relève ni de l’antimaçonnisme catholique, ni de l’antimaçonnisme nationaliste, ni de l’antimaçonnisme d’extrême droite, même si certains mécanismes de soupçon finissent parfois par se rejoindre. Ici, la loge n’est pas d’abord accusée de détruire l’Église, la nation ou l’ordre traditionnel. Elle est soupçonnée d’être une sociabilité bourgeoise, libérale, idéaliste, réformiste, spiritualiste ou concurrente de la discipline révolutionnaire.
La nature de l’émancipation

Le conflit porte donc sur la nature même de l’émancipation. Faut-il transformer l’homme par le travail intérieur, la parole symbolique et la fraternité initiatique, ou transformer d’abord les structures sociales par l’organisation révolutionnaire, la lutte des classes et la discipline du parti. La franc-maçonnerie travaille la conscience, les symboles, la liberté intérieure, la pluralité des parcours. Le communisme marxiste-léniniste, dans sa forme la plus structurée, vise l’organisation collective, la centralisation du combat politique et la subordination des appartenances secondaires à la ligne révolutionnaire.
La 22e condition
Cette tension prend une forme particulièrement nette au moment de la naissance du communisme français. Le congrès de Tours, en décembre 1920, voit la scission de la SFIO et la naissance de la Section française de l’Internationale communiste, future matrice du Parti communiste français. Les vingt et une conditions d’adhésion à l’Internationale communiste entrent alors dans l’histoire du mouvement ouvrier. Mais une rumeur insistante, puis une réalité politique plus précise, font apparaître ce que l’on appellera la 22e condition, c’est-à-dire l’incompatibilité entre l’appartenance communiste et l’appartenance maçonnique.
Cette 22e condition dit quelque chose de profond sur la logique communiste de parti. La franc-maçonnerie y apparaît comme un corps étranger, un lieu de médiation, de discussion, de symbolisme, de fraternité transversale, donc une structure suspecte pour une organisation révolutionnaire qui veut imposer la centralisation, la discipline, l’unité idéologique et la subordination de toutes les fidélités à l’Internationale. La double appartenance devient alors un problème majeur. Le militant peut-il appartenir à une loge et à l’Internationale communiste. Peut-il se lier par un serment initiatique et par une discipline révolutionnaire. Peut-il garder une intériorité symbolique non entièrement disponible pour l’appareil.
En 1920, cette question est d’autant plus sensible que des militants socialistes ou communistes sont aussi francs-maçons, au Grand Orient de France ou à la Grande Loge de France.
Le socialisme français avait longtemps entretenu des relations complexes avec les loges, tantôt méfiantes, tantôt proches, notamment autour de la République, de la laïcité, de l’éducation populaire, de la libre pensée, de la Ligue des droits de l’homme et de la culture réformatrice. Le communisme issu de Moscou ne pouvait durablement accepter cette pluralité de fidélités.
Le IVe congrès de l’Internationale
Le IVe congrès de l’Internationale communiste, réuni à Moscou de novembre à décembre 1922, durcit cette opposition. L’objectif est de remettre au pas la jeune Section française de l’Internationale communiste, jugée trop peu disciplinée, trop héritière des habitudes socialistes françaises, trop perméable aux sociabilités républicaines anciennes. Dans ce contexte, la franc-maçonnerie et la Ligue des droits de l’homme sont dénoncées comme des lieux d’influence petite-bourgeoise. Il faut débarrasser le parti de ces appartenances considérées comme incompatibles avec la révolution. La loge devient l’image d’un monde ancien, républicain, humaniste, libéral, que le parti communiste doit dépasser, voire expulser.
Ce moment est essentiel pour notre abécédaire, car il montre une autre forme d’antimaçonnisme. Ce n’est plus l’antimaçonnisme de l’autel contre le Temple, ni celui de la nation fermée contre l’universalisme maçonnique. C’est l’antimaçonnisme du parti totalisant contre la fraternité autonome. La franc-maçonnerie est accusée non d’être satanique, mais d’être bourgeoise. Non d’être antichrétienne, mais d’être réformiste. Non de trahir la patrie, mais de détourner le militant de la pureté révolutionnaire. Le vocabulaire change, mais la suspicion demeure.
Des francs-maçons déchirés
La réaction des francs-maçons communistes montre la violence de cette épreuve. Certains pensent d’abord que la mesure ne sera pas réellement appliquée. D’autres tentent de résister. Des réunions ont lieu. Des démarches sont entreprises auprès des instances du parti.
Mais le verdict s’impose progressivement. La fidélité à Moscou exige de rompre avec les loges. Pour plusieurs militants, le choix est douloureux. Quitter la franc-maçonnerie peut signifier renoncer à une part de leur histoire républicaine, laïque, fraternelle, parfois intime. Quitter le parti peut signifier renoncer à l’espérance révolutionnaire, à la discipline collective et au combat ouvrier tel qu’ils le comprennent.
Plusieurs trajectoires illustrent cette déchirure. Laurent Rozières, instituteur, franc-maçon, engagé dans les réseaux socialistes et communistes, incarne ces passages difficiles entre loge et parti.
Antoine Ker offre un cas plus tragique encore, celui d’un homme brisé par les tensions de son temps. André Marty, le mutin de la mer Noire, franc-maçon à la Grande Loge de France avant de rejoindre pleinement le Parti communiste, illustre lui aussi cette nécessité imposée de choisir. D’autres itinéraires, comme ceux d’Antonio Coen, de Jean-Maurice Lahy ou de Gaston Delavière, montrent la pluralité des situations. Tous ne quittent pas la même chose pour les mêmes raisons. Tous ne vivent pas la rupture de la même manière.
La double appartenance suspecte

Ce qui frappe, dans cette histoire, c’est la manière dont la double appartenance devient suspecte. La franc-maçonnerie avait pu être, pour certains militants socialistes, un lieu de réflexion, d’anticléricalisme, de formation républicaine, de sociabilité, parfois d’engagement laïque et humaniste. Pour le communisme bolchevisé, elle devient un obstacle. Elle introduit une autre fidélité, un autre langage, une autre fraternité, une autre méthode. Elle n’obéit pas au parti. Elle n’est pas réductible à la lutte des classes. Elle travaille avec des symboles et non avec une ligne. Elle reconnaît une progression intérieure et non seulement une stratégie révolutionnaire.
La rupture est donc philosophique autant que politique. Le communisme marxiste-léniniste se veut matérialiste, centralisé, organisé autour du parti comme avant-garde. La franc-maçonnerie relève d’une tradition initiatique, symbolique, pluraliste, souvent attachée à la liberté de conscience et à la transformation de l’individu par degrés. Pour un système qui veut une totalité idéologique, la loge apparaît comme une zone d’indépendance. Elle n’est pas nécessairement dangereuse par son pouvoir réel. Elle l’est par ce qu’elle rend possible, une conscience qui ne se remet pas entièrement à l’appareil.
Sous les régimes communistes
Dans plusieurs régimes communistes, cette hostilité prendra des formes plus directes. Les loges seront interdites, rendues impossibles ou étroitement surveillées.
Les sociétés initiatiques, les associations autonomes, les fraternités non contrôlées par le parti sont perçues comme des survivances bourgeoises, des réseaux suspects ou des relais d’influence étrangère. Comme les régimes autoritaires d’autres familles idéologiques, les systèmes communistes totalisants supportent mal les lieux où l’individu conserve une appartenance indépendante.
Il faut pourtant se garder de simplifier. L’histoire des rapports entre communisme, socialisme et franc-maçonnerie est plus complexe qu’un simple affrontement. Des francs-maçons ont été socialistes, réformateurs sociaux, militants laïques, défenseurs des droits, proches des combats ouvriers. Des socialistes francs-maçons ont profondément marqué l’histoire politique française. D’autres francs-maçons furent libéraux, spiritualistes, modérés, radicaux, conservateurs ou républicains avancés. La franc-maçonnerie ne se laisse pas réduire à une classe, à une doctrine ou à un parti.
Cette complexité est précisément ce que l’antimaçonnisme communiste tend à effacer lorsqu’il devient système. La loge n’est plus un lieu divers, traversé de débats et de contradictions. Elle devient un signe de classe. La fraternité devient collusion. Le secret initiatique devient clandestinité politique. Le symbolisme devient mystification idéaliste. Les obédiences deviennent réseaux bourgeois. Les frères deviennent agents d’une influence petite-bourgeoise. La méthode est connue. Réduire pour condamner.
Deux formes de fraternité
Le cas de la 22e condition révèle aussi une concurrence entre deux formes de fraternité. La fraternité maçonnique repose sur un engagement symbolique, une parole donnée, une progression intérieure, une appartenance librement choisie et une reconnaissance entre frères. La fraternité communiste se veut politique, militante, orientée vers la lutte collective et l’avènement d’une société sans classes. En théorie, les deux pourraient partager une aspiration à l’émancipation. En pratique, la discipline communiste d’inspiration bolchevique ne peut tolérer durablement une autre fraternité organisée qui ne lui soit pas subordonnée.
Il y a là une leçon importante. L’antimaçonnisme communiste révèle une difficulté propre aux systèmes totalisants. Ils supportent mal les médiations qui ne dépendent pas d’eux. Ils veulent l’homme tout entier. Son temps, sa parole, sa fidélité, ses lectures, ses engagements, ses appartenances. La loge rappelle que l’être humain n’est pas entièrement disponible pour un appareil.
Elle maintient une chambre intérieure, une méthode de discernement, un espace où la parole ne se règle pas sur la ligne du moment. Pour un parti totalisant, cette autonomie est déjà suspecte.
Cela ne signifie pas que la franc-maçonnerie doive être pensée comme extérieure aux conflits sociaux. Elle a parfois porté une culture réformiste, humaniste, républicaine, qui peut paraître insuffisante aux yeux des révolutionnaires. Elle peut être interrogée sur son rapport aux classes populaires, sur ses sociabilités, sur ses limites sociales. Mais l’antimaçonnisme commence lorsque cette critique devient condamnation globale, lorsque l’on affirme que toute loge serait nécessairement bourgeoise, toute fraternité nécessairement collusive, toute liberté de conscience nécessairement diversion face à la lutte politique.
Jeux de miroirs idéologiques
Le XXe siècle est traversé par de puissants jeux de miroirs idéologiques. L’anticommunisme fut pluriel, évolutif, parfois conservateur, parfois libéral, parfois socialiste, parfois religieux. De même, l’hostilité communiste envers la franc-maçonnerie doit être replacée dans un ensemble plus vaste de conflits entre mouvements ouvriers, traditions républicaines, appareils de parti, anticléricalisme, antifascisme, libéralisme, discipline révolutionnaire et culture démocratique. Le réel est plus dense que les cris de ralliement.
La note initiatique est ici essentielle. La franc-maçonnerie ne propose pas une révolution par décret. Elle travaille la lenteur. Elle demande à l’homme de se transformer, de se mesurer, de se rectifier. Le communisme révolutionnaire, dans sa forme léniniste, demande au militant d’entrer dans une organisation centralisée, disciplinée, orientée vers la conquête et l’exercice du pouvoir. L’un travaille la pierre intérieure. L’autre veut transformer l’édifice social. Ces deux projets peuvent parfois dialoguer sur l’émancipation, la justice et la dignité. Ils s’opposent lorsqu’un système prétend absorber toute la conscience.
Cette entrée ne doit donc pas être lue comme une simple notice de conflit idéologique. Elle montre comment l’antimaçonnisme peut surgir non seulement des forces réactionnaires, mais aussi des forces qui prétendent libérer l’homme. Le danger n’est pas attaché à une seule couleur politique. Il apparaît chaque fois qu’un discours refuse la pluralité des appartenances, chaque fois qu’une institution exige une fidélité exclusive, chaque fois qu’un pouvoir soupçonne l’intériorité de l’homme parce qu’elle lui échappe.
Un symbole durable
La 22e condition demeure ainsi un symbole.
Elle dit que, pour une certaine orthodoxie révolutionnaire, le franc-maçon communiste était un homme de trop d’appartenances. Il fallait choisir. Le Temple ou le Parti. Le serment initiatique ou la discipline internationale. La fraternité symbolique ou la fraternité militante. Cette alternative brutale éclaire une difficulté plus générale. Les systèmes qui veulent tout sauver de l’homme commencent parfois par lui retirer ce qui ne leur appartient pas.
La réponse maçonnique ne consiste pas à nier les aspirations de justice sociale portées par des militants communistes sincères. Elle consiste à rappeler que la justice ne peut s’accomplir contre la liberté intérieure. Une société plus égalitaire ne se construit pas en supprimant les espaces autonomes de conscience.
L’émancipation collective ne doit pas exiger la confiscation de l’homme intérieur. La loge inquiète les systèmes totalisants non parce qu’elle dirige l’histoire, mais parce qu’elle rappelle qu’une conscience ne se collectivise pas entièrement.
Voir aussi : Bolchevisme, Extrême gauche, Totalitarismes, Sociabilité bourgeoise, Liberté intérieure, Marxisme et antimaçonnisme, Double appartenance.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
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