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À peine le voyage de Léon XIV en France achevé, l’association EGALE invite à en interroger la portée lors de son prochain Café laïque, lundi 12 octobre 2026, de 19 h à 21 h, au Patronage laïque Jules-Vallès à Paris. Car derrière les images de ferveur populaire, les cérémonies, les rencontres institutionnelles et les discours sur la « juste laïcité », une question demeure : quelle place la République doit-elle accorder au religieux sans brouiller cette frontière patiemment construite depuis plus d’un siècle entre la liberté de croire et l’indépendance de la puissance publique ? Pour le franc-maçon, l’interrogation prend un relief particulier, tant elle renvoie aux différentes conceptions du spirituel, de la liberté de conscience et du rapport au politique qui traversent encore aujourd’hui les familles maçonniques.

Quand le religieux revient au cœur de la Cité
La France entretient avec le religieux une relation singulière, faite de ruptures, de blessures, de réconciliations inachevées et d’une certaine fascination qui ne disparaît jamais tout à fait. Elle a connu le gallicanisme, la Révolution, le Concordat, les combats scolaires du XIXe siècle, les affrontements qui précédèrent la loi de Séparation de 1905 et a vu des générations de républicains et de francs-maçons batailler pour que la conscience humaine puisse enfin se déterminer sans recevoir d’une Église la définition du vrai, du juste ou du licite. Pourtant, plus de cent vingt ans après cette loi fondatrice, la venue d’un pape continue de raviver avec une étonnante vigueur les interrogations anciennes.
Le voyage de Léon XIV, commencé le 25 septembre, a précisément fait apparaître cette ambiguïté constitutive de la fonction pontificale.
Le pape est tout à la fois le chef spirituel de l’Église catholique et le souverain de l’État de la Cité du Vatican.

L’Élysée lui-même a présenté la séquence du 25 septembre comme s’inscrivant dans le cadre du « voyage apostolique » du souverain pontife, tandis que celui-ci expliquait aux journalistes, avant son arrivée, venir d’abord en France « en tant que disciple de Jésus-Christ ».
Cette double qualité autorise évidemment la rencontre diplomatique. Elle ne résout cependant pas toutes les questions symboliques. Lorsque le Président de la République accueille le souverain du Vatican, le protocole international trouve naturellement à s’appliquer ; lorsque le chef religieux célèbre, enseigne et expose la doctrine de son Église, nous entrons dans un autre ordre. Or c’est précisément entre ces deux espaces, celui de César et celui de Dieu pourrait-on dire, que se joue depuis toujours la délicate question de la laïcité.

Léon XIV n’a d’ailleurs nullement dissimulé sa conception de celle-ci
À l’Élysée, il a défendu une « juste laïcité » qui ne consisterait pas à repousser la religion hors de l’espace public ou de l’éducation, mais qui permettrait aux institutions religieuses et à l’État de dialoguer et de conjuguer leurs efforts au service du bien commun. Le propos est cohérent avec la doctrine catholique ; il est aussi particulièrement intéressant lorsqu’il est prononcé en France, terre où la laïcité s’est historiquement construite pour garantir la liberté religieuse tout en empêchant qu’une religion puisse redevenir une autorité politique ou institutionnelle supérieure aux autres convictions.
Il n’y a là aucune nécessité de dresser artificiellement le croyant contre le laïque.

La loi du 9 décembre 1905 n’a jamais eu pour objet d’interdire la religion ni de la confiner dans quelque clandestinité de la conscience. Elle protège au contraire la liberté de croire comme celle de ne pas croire. Mais elle pose une ligne de partage, et c’est cette ligne qui mérite aujourd’hui d’être interrogée : le dialogue entre l’État et les cultes est une chose ; leur association symbolique ou politique en est une autre.

Une visite pastorale peut-elle devenir un événement politique ?
C’est là que le voyage pontifical intéresse directement le citoyen et, peut-être plus encore, le franc-maçon. Car la succession des images est en elle-même porteuse de sens : réception à l’Élysée, rencontre avec le corps diplomatique, intervention à l’UNESCO, célébrations religieuses, rassemblements de jeunesse, Lourdes, puis Metz. Le programme officiel du Vatican ne laisse d’ailleurs aucun doute sur la nature première du déplacement : il s’agit bien d’un voyage apostolique, rythmé par des célébrations, des rencontres avec les évêques et les fidèles et des prises de parole explicitement chrétiennes.
À partir de là s’ouvre une interrogation politique légitime, qui gagnerait à être posée sans procès d’intention : lorsqu’un chef d’État français accompagne certaines séquences d’un tel déplacement, où se situe exactement la frontière entre l’accueil diplomatique du souverain du Vatican et la présence institutionnelle auprès du chef de l’Église catholique ?

La question prend une acuité particulière à Metz. Emmanuel Macron, qui n’avait pas assisté aux cérémonies religieuses de Paris et de Lourdes, a finalement annoncé sa présence à la messe célébrée par Léon XIV à la cathédrale Saint-Étienne ce lundi 28 septembre. Selon les informations publiées dans la matinée, cette participation ne figurait pas initialement dans son programme. Dès lors, l’interrogation ne porte pas tant sur la légalité – la laïcité n’interdit évidemment pas à un Président de la République de franchir le seuil d’une église – que sur la signification attachée à sa fonction lorsqu’il le fait dans le cadre d’un événement de cette importance.
Est-il alors le citoyen Emmanuel Macron, libre comme chacun de ses convictions et de ses pratiques ? Est-il le chef de l’État venu saluer un autre chef d’État ? Ou sa présence prend-elle nécessairement, par la fonction qu’il incarne, une dimension publique qui excède sa personne ? La question mérite mieux que les anathèmes, car elle touche au cœur de cette grammaire républicaine faite autant de droit que de symboles.
On peut de même s’interroger sur l’usage politique qui peut être fait d’un tel événement sans affirmer pour autant qu’une récupération aurait nécessairement eu lieu. Une visite pontificale de cette ampleur, largement médiatisée et portée par une réelle ferveur populaire, offre naturellement des images puissantes. Or chacun sait, en politique comme en symbolisme, que l’image n’est jamais absolument neutre. Le franc-maçon, plus que d’autres peut-être, sait qu’un lieu, une présence, un geste ou une place occupée parlent parfois davantage qu’un long discours.
Lorsque Rome parle à la conscience républicaine


La question devient plus sensible encore lorsque le pape aborde les grands débats de société. Léon XIV n’est pas venu en France seulement pour célébrer et bénir ; il a aussi exposé la doctrine de l’Église sur plusieurs sujets qui traversent aujourd’hui le débat français, notamment la fin de vie, la bioéthique et la conception de la dignité humaine. Là encore, rien de plus légitime : dans une démocratie libérale, l’Église catholique doit pouvoir défendre publiquement ses convictions comme toute autre organisation religieuse, philosophique ou associative.
Mais précisément parce que la République garantit cette liberté, elle doit en même temps maintenir une stricte égalité entre toutes les consciences. La parole du pape peut éclairer les catholiques, nourrir le débat public, convaincre ou heurter ; elle ne saurait pour autant recevoir de la puissance publique une autorité particulière au motif qu’elle émane d’une tradition plusieurs fois millénaire. C’est probablement dans cette articulation que se trouve aujourd’hui l’une des plus belles définitions possibles de la laïcité : non pas faire taire les religions, mais empêcher que l’une d’entre elles puisse parler plus haut que la conscience du citoyen.

La controverse née dans l’enseignement catholique autour de la journée du 25 septembre donne à cette interrogation une traduction concrète. La proposition faite aux établissements privés sous contrat de consacrer cette journée à la visite pontificale a suscité des réserves, précisément parce que ces établissements, tout en conservant leur « caractère propre », participent au service public de l’éducation et accueillent des élèves dont les convictions peuvent être multiples. Plusieurs analyses publiées pendant la visite ont rappelé cette tension entre liberté confessionnelle et obligations résultant du contrat avec l’État.
Nous retrouvons ici cette frontière invisible qui traverse tout le débat : reconnaître le fait religieux sans lui abandonner l’espace commun, protéger les croyances sans établir de croyance privilégiée, respecter les institutions confessionnelles sans oublier qu’une République laïque ne saurait se déterminer selon un dogme.
Le franc-maçon devant l’Autel
Pour la Franc-Maçonnerie française, ce débat possède une dimension supplémentaire, car elle ne parle pas d’une seule voix lorsqu’il est question de Dieu, de révélation ou de laïcité. Ce serait même méconnaître son histoire que d’imaginer une pensée maçonnique uniforme.

Certaines traditions maçonniques régulières, minoritaires en France, font de la croyance en Dieu ou en un Être suprême une condition de l’engagement initiatique et travaillent à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers. La référence au Volume de la Loi sacrée, à la transcendance et, selon les courants, à une volonté divine révélée y occupe une place essentielle. Cette Maçonnerie peut donc entendre sans hostilité l’affirmation d’une dimension spirituelle de l’existence humaine et regarder le dialogue avec les religions comme une rencontre possible entre traditions différentes, pourvu que chacune conserve son identité.

Cette rencontre demeure pourtant profondément paradoxale lorsqu’elle concerne l’Église catholique, dont la position officielle sur l’appartenance maçonnique reste négative. Il existe ainsi depuis quelques années des initiatives de dialogue entre catholiques et francs-maçons réguliers, sans que les divergences doctrinales aient pour autant disparu. L’intérêt de ces échanges tient peut-être précisément à cette tension : peut-on se rencontrer sans se confondre, reconnaître la quête de l’autre sans abandonner ce qui fonde la sienne ?

À l’autre extrémité du paysage maçonnique, les obédiences adogmatiques ont inscrit dans leur histoire la liberté absolue de conscience et accompagné les grandes batailles républicaines pour l’école, les droits civiques et la séparation des Églises et de l’État. Elles ne demandent pas au franc-maçon ce qu’il croit avant de lui ouvrir la porte du Temple ; elles lui demandent plutôt ce qu’il entend faire de sa liberté. Dans cette tradition, la laïcité n’est pas une hostilité au sacré mais une méthode politique de coexistence, permettant que croyants, athées, agnostiques et libres penseurs puissent construire ensemble la Cité sans qu’aucun ne dispose d’un privilège métaphysique sur l’autre.

Et peut-être est-ce ici que le voyage de Léon XIV prend, pour le franc-maçon, sa signification la plus profonde.
Il l’oblige à regarder non seulement la société, mais aussi sa propre tradition. Celui qui invoque le Grand Architecte peut-il défendre la transcendance tout en refusant qu’elle devienne norme publique ? Celui qui se réclame de l’adogmatisme peut-il combattre l’emprise religieuse sans transformer à son tour la laïcité en dogme ? Le croyant et le libre penseur peuvent-ils reconnaître qu’ils habitent la même République et travaillent, chacun depuis son Orient intérieur, à une construction commune ?
Ce sont peut-être là les questions les plus fécondes, car elles interdisent les réponses trop commodes.
EGALE remet la laïcité sur l’établi

C’est dans ce contexte que l’association EGALE organise, lundi 12 octobre 2026, de 19 h à 21 h, son prochain Café laïque, au Patronage laïque Jules-Vallès, 72 avenue Félix-Faure, 75015 Paris. Animée par Jean-Claude Boual, la rencontre aura pour thème : « Quelle signification donner du point de vue de la laïcité à la venue du pape Léon XIV en France ? »
Le sujet dépasse donc largement la personnalité du nouveau souverain pontife. Ce qui se trouve placé sur l’établi, c’est notre rapport collectif au religieux, mais aussi cette conception française d’une République qui ne demande pas au citoyen de déposer ses convictions au vestiaire avant d’entrer dans la Cité, seulement de reconnaître qu’aucune d’entre elles ne peut prétendre en posséder les clefs.
Et c’est sans doute pourquoi cette rencontre devrait retenir l’attention des francs-maçons.
Depuis trois siècles, le Temple apprend à celui qui en franchit le seuil que des hommes et des femmes séparés par leurs croyances, leurs philosophies ou leurs histoires peuvent néanmoins se retrouver autour d’un même travail, pourvu qu’ils acceptent de ne pas imposer à l’autre leur propre lumière.
La République sous la Voûte étoilée

Au fond, la venue de Léon XIV nous ramène à une question beaucoup plus ancienne que les controverses protocolaires du moment : comment faire société lorsque nous ne partageons plus nécessairement le même ciel ?
La réponse maçonnique pourrait rejoindre ici, sans se confondre avec elle, l’ambition laïque. Il n’est pas nécessaire que tous regardent dans la même direction pour construire ensemble ; encore faut-il que nul ne prétende transformer son étoile en soleil obligatoire pour tous. La laïcité n’efface ni Dieu ni le sacré. Elle leur retire simplement le pouvoir de commander à celui qui ne croit pas, comme elle protège le croyant contre celui qui voudrait lui interdire de croire.
Entre l’Autel, le Temple et la République demeure ainsi un espace fragile qu’aucune génération ne reçoit définitivement achevé. Il faut sans cesse le reprendre, le mesurer, en vérifier l’aplomb et parfois en restaurer les pierres.

C’est probablement à ce travail que nous convie ce Café laïque : non pas décider si le pape avait ou non sa place en France – la question serait absurde –, mais nous demander quelle place une démocratie laïque entend réserver à la parole religieuse, jusqu’où peut aller le dialogue institutionnel et à quel moment la proximité devient confusion.

Autant de questions que le franc-maçon devrait savoir accueillir sans crainte. Car lorsqu’une société recommence à s’interroger sur la frontière entre le temporel et le spirituel, il n’est jamais inutile de ressortir l’équerre, le compas… et surtout cette liberté de conscience sans laquelle le Temple lui-même perdrait sa raison d’être.
Café laïque EGALE – lundi 12 octobre 2026, de 19 h à 21 h – Patronage laïque Jules-Vallès, 72 avenue Félix-Faure, 75015 Paris. Animation : Jean-Claude Boual. Inscription obligatoire.

