TÉMOIGNAGE : Hubert Quentin, de la prison à la loge maçonnique… pendant 30 ans

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Une histoire de dépassement

Il y a des vies qui semblent écrites d’avance. Et puis il y a celles qui refusent obstinément de suivre le chemin qu’on leur avait tracé. L’histoire d’Hubert Quentin appartient à cette seconde catégorie. Né un 18 septembre 1966 dans le Calvados, il grandit dans une famille simple, auprès de parents qui lui transmettent avant tout le goût du travail, de la dignité et de la persévérance. Son père exerce un métier consacré à l’entretien et à la propreté des espaces publics ; sa mère est couturière. Hubert grandit avec deux sœurs, dans un environnement modeste mais solide, où l’on apprend moins à parler de réussite qu’à la construire patiemment.

Rien, dans son enfance, ne semble pourtant le destiner aux études longues, aux travaux philosophiques ou aux degrés de perfectionnement maçonnique. Son parcours scolaire est difficile. Il triple son CE2 et souffre d’une dyslexie et d’une dysorthographie importantes, des troubles du langage écrit qui peuvent rendre la lecture et l’expression écrite particulièrement éprouvantes. À treize ans, il quitte le système scolaire.

À cet âge, beaucoup auraient pu se résigner à cette première étiquette : enfant en difficulté, élève incapable, parcours limité. Hubert, lui, va simplement emprunter une autre route.

Du billot aux portes de la prison

Hubert Quentin

On lui laisse alors le choix entre deux métiers : couvreur ou boucher. Il choisit la boucherie.

De treize à vingt-trois ans, il se forme et travaille dans ce métier, notamment à la Porte de Paris et dans plusieurs établissements de la région parisienne. C’est un univers concret, exigeant, où l’on apprend la précision du geste, la résistance physique, le rapport aux autres et le sens du travail bien fait.

Puis, à vingt-trois ans, il réussit le concours de surveillant pénitentiaire. Le jeune homme qui avait quitté l’école à treize ans entre alors dans un univers professionnel que beaucoup imaginent fermé, dur et strictement hiérarchisé. Hubert y découvre surtout un monde profondément humain.

Il exercera dans plusieurs établissements, notamment à la maison d’arrêt de Fresnes, à la maison d’arrêt de Nanterre et au centre de détention de Liancourt. Pendant ses dernières années de carrière, il travaille dans les ateliers de production et de formation, et enfin dans le renseignement pénitentiaire.

Il résume cette période avec une simplicité qui lui ressemble : il a aimé y rencontrer des hommes, traiter avec eux, écouter des parcours et découvrir des personnalités. Derrière les murs, il n’a pas seulement vu des détenus ; il a rencontré des êtres humains, avec leurs failles, leurs contradictions et leurs possibilités de changement.

C’est peut-être là que se trouve l’un des fils conducteurs de sa vie : ne jamais réduire une personne à son apparence, à son passé ou à l’étiquette que les autres lui ont collée.

Une famille comme première colonne

Hubert est marié depuis trente-deux ans et père de trois grandes filles. Elles sont aujourd’hui ingénieures pour deux d’entre elles, et vétérinaire pour la troisième. Il en parle avec une fierté discrète, sans emphase, comme si leur réussite était avant tout le prolongement naturel d’un accompagnement familial. Comme il le dit lui-même, j’ai toujours été là pour faire le papa taxi quand il le fallait. J’étais un père très présent et aimant.

Pour lui, cette famille constitue une source constante de motivation. Elle représente aussi une forme de transmission inversée : l’homme qui avait connu l’échec scolaire a accompagné ses enfants vers des études exigeantes, avec la conviction qu’aucune trajectoire ne devait être enfermée dans les premières difficultés de la vie. Comme il le rappelle, tout cela fut rendu possible grâce à son épouse, car ils forment un tandem très solide ou la confiance et l’amour règnent.

Hubert n’a pas cessé d’apprendre. Il a beaucoup lu, notamment sur la Seconde Guerre mondiale, mais aussi des romans policiers, parmi lesquels les aventures de San-Antonio. Plus tard, il découvre Alexandre Jollien et d’autres auteurs qui l’accompagnent dans une réflexion sur la fragilité, le handicap, la liberté et la dignité.

Sa plus grande fierté tient dans un diplôme unique : un Diplôme interuniversitaire d’éthique, obtenu à la faculté de médecine de l’Université Paris-Descartes. Un seul diplôme, peut-être, mais un diplôme qui dit beaucoup de sa volonté de reprendre, à l’âge adulte, le chemin intellectuel interrompu dans l’enfance.

Une rencontre à l’origine de l’initiation

La Grande Loge de France, rue Puteaux Paris XVIIe.
La Grande Loge de France, rue Puteaux Paris XVIIe.

L’entrée d’Hubert en Franc-maçonnerie ne résulte ni d’une tradition familiale, ni d’une fréquentation des cercles mondains, ni d’une image préconçue de l’initié. Elle naît d’une rencontre indirecte, presque inattendue. C’est un patient de son épouse, médecin, qui lui ouvre cette porte. Une relation humaine, un échange, une confiance : parfois, les grandes bifurcations d’une vie commencent par une conversation ordinaire. Il y a bientôt vingt-cinq ans, Hubert est reçu au sein de la Grande Loge de France, dans la loge « L’Esprit Cosmique », à l’Orient de Chantilly. Il y devient compagnon, puis maître, avant de poursuivre son parcours dans d’autres ateliers, notamment « L’Éclat de Saint-Germain » et « Le Grain de Sénevé ».

Son entrée en Franc-maçonnerie n’a rien d’un changement de décor. Elle est plutôt la continuité d’une recherche déjà présente : comprendre l’être humain, donner du sens aux expériences, progresser malgré les limites, et trouver dans la fraternité un espace où l’on n’est pas réduit à son histoire.

L’apparence contre la réalité

Hubert ne correspond pas nécessairement à l’image fantasmée que certains profanes se font du franc-maçon.

Avec plus de cent kilos, une carrure qui évoque davantage l’ancien métier de boucher que l’iconographie élégante et policée des salons, il pourrait sembler appartenir à un autre univers. On l’imaginerait volontiers derrière un étal de marché, au milieu des couteaux et des quartiers de viande, plutôt que sous les colonnes d’un temple maçonnique.

Et pourtant, dès qu’il parle de la loge, son visage change. Il s’y sent « comme un poisson dans l’eau ». La formule est simple, mais elle dit l’essentiel : Hubert n’a pas eu besoin de se fabriquer un personnage pour entrer en Maçonnerie. Il y est venu avec son histoire, son accent de vie, ses expériences, sa force physique, ses fragilités et son immense capacité de relation.

La Franc-maçonnerie ne lui a pas demandé de devenir quelqu’un d’autre. Elle lui a offert un cadre dans lequel il pouvait devenir davantage lui-même.

Bijou de l’hospitalier

De l’apprenti au frère responsable

Au fil des années, Hubert franchit les degrés de la Maçonnerie symbolique et assume de nombreuses responsabilités. Il exerce notamment les fonctions de maître des cérémonies, d’expert, de surveillant, de maître des banquets, de député et de délégué à l’entraide fraternelle.

Mais une fonction semble lui correspondre plus particulièrement : celle d’hospitalier.

L’Hospitalier est celui qui prend soin des absents, des malades, des Frères confrontés aux difficultés, à l’isolement ou à la précarité. Il veille à ce que la fraternité ne reste pas un mot prononcé dans le rituel. Il la traduit en visites, en appels, en attention et parfois en aide concrète. Pour Hubert, cette fonction apparaît comme une évidence. Après avoir travaillé dans l’univers pénitentiaire, où il a appris à regarder les hommes au-delà de leur statut, il se trouve à présent chargé de veiller sur ceux que la vie fragilise.

Il ne s’agit plus de surveiller des portes, mais de maintenir un lien. Plus de garder un établissement, mais de garder une présence. L’ancien surveillant pénitentiaire est devenu gardien d’une autre forme de solidarité.

Une pensée en construction

Les sujets sur lesquels Hubert travaille en loge dessinent un portrait intellectuel très éloigné des caricatures. Il réfléchit à Boaz, à l’épée flamboyante, aux métaux, à l’arbre, à la porte basse, aux gants, au tableau de loge, à la lune, à la perpendiculaire, au sablier, à la liberté et au temps sacré.

Il s’interroge aussi sur des questions qui le touchent directement :

  • Que signifie être libre ?
  • Que peut transmettre une initiation ?
  • La parole permet-elle réellement d’évoluer sur soi ?
  • Quelles vérités acquises à l’intérieur peut-on porter à l’extérieur ?
  • Pourquoi l’assiduité et la répétition du rituel sont-elles importantes ?
  • Peut-on recevoir sans chercher, ou trouver sans frapper ?

Parmi les titres de ses travaux, l’un frappe particulièrement :

« Je ne sais ni lire ni écrire, je suis dyslexique ».

Ce sujet n’est pas une confession de faiblesse. C’est une manière de transformer une difficulté intime en question universelle. Que signifie apprendre lorsque l’école vous a désigné comme incapable ? Que signifie prendre la parole lorsque l’écriture a longtemps été un obstacle ? Que vaut une pensée lorsqu’elle ne se présente pas dans les formes scolaires attendues ?

Hubert apporte à la loge ce que les livres ne peuvent pas toujours transmettre : l’expérience d’un homme qui a dû conquérir chaque marche au lieu de les trouver naturellement devant lui.

Du travail symbolique aux degrés de perfectionnement

Depuis quelques années, Hubert a également rejoint les degrés de perfectionnement du Suprême Conseil de France, au sein du « Parvis philosophique », à l’Orient de Paris. Son parcours l’a conduit à approfondir plusieurs degrés et à travailler sur des thèmes comme le juste équilibre, la justice sans préjugé ni partialité, la beauté, la lumière et la loi universelle.

Il participe également à la vie de la loge de perfection de Chantilly, dont il est membre fondateur, « La Vraie Concorde ». Ces étapes ne constituent pas, pour lui, une course aux titres. Elles prolongent une démarche déjà ancienne : avancer, comprendre, transmettre et chercher l’unité derrière la diversité des expériences.

L’homme qui n’avait pas été autorisé à poursuivre longtemps sa scolarité est devenu un lecteur assidu, un auteur de planches, un responsable d’atelier et un chercheur de sens. Celui qui avait été confronté très tôt aux limites du système éducatif s’est engagé dans une véritable formation permanente. Il ne s’agit pas de nier les difficultés de départ. Il s’agit de montrer qu’elles ne disent jamais toute une personne.

Une maçonnerie de cœur

L’histoire d’Hubert Quentin rappelle une évidence parfois oubliée : la Franc-maçonnerie ne se reconnaît pas à une silhouette, à un costume, à un niveau d’études ou à une profession. On peut venir d’une famille populaire, avoir travaillé dans une boucherie, avoir gardé des détenus, avoir connu l’échec scolaire et porter les traces d’un handicap. On peut avoir un parcours qui ne ressemble à aucune biographie officielle et devenir pourtant un homme profondément attaché à la fraternité. Le véritable Maçon ne se mesure pas seulement à la manière dont il connaît les symboles, mais à la façon dont il les fait vivre.

La règle n’est pas uniquement un objet rituel : elle devient exigence de droiture.
La perpendiculaire n’est pas seulement un outil : elle devient recherche d’équilibre.
La chaîne d’union n’est pas un geste : elle devient attention aux absents.
La lumière n’est pas un mot : elle devient la volonté de ne pas laisser quelqu’un seul dans l’obscurité.

Chez Hubert, les symboles rencontrent la vie réelle. La fraternité n’est pas une posture ; elle est une manière d’être avec les autres.

Une bonne fée, peut-être ; surtout une volonté

Hubert doit être protégé par une bonne fée. La formule possède une grâce particulière. Elle exprime la reconnaissance envers les rencontres, les soutiens, les hasards heureux et les personnes qui ont ouvert une porte au bon moment. Mais une fée, même bienveillante, ne suffit pas à expliquer une telle trajectoire. Il a fallu travailler, recommencer, supporter le regard des autres, apprendre autrement, se former, réussir un concours, exercer un métier difficile, élever une famille, reprendre des études et entrer en loge avec l’humilité de celui qui sait ce qu’il a dû surmonter. La bonne fée a peut-être montré le chemin. Hubert, lui, a continué à marcher.

Une leçon pour la Franc-maçonnerie

Dans une époque qui aime classer les individus selon leurs diplômes, leurs réseaux, leur apparence ou leur capital social, le parcours d’Hubert Quentin constitue une salutaire leçon.

Il rappelle que la Franc-maçonnerie peut encore être un lieu d’accueil pour les parcours singuliers. Une loge véritablement fraternelle ne demande pas d’où vient un homme pour décider de ce qu’il vaut. Elle regarde ce qu’il cherche, ce qu’il apporte et ce qu’il est prêt à construire avec les autres.

Hubert n’est pas devenu franc-maçon malgré son histoire. Il l’est devenu avec son histoire.

Avec ses difficultés scolaires.
Avec son expérience de boucher.
Avec ses années dans les établissements pénitentiaires.
Avec son amour de la lecture.
Avec son diplôme d’éthique.
Avec sa famille.
Avec sa carrure.
Avec ses doutes.
Avec sa fidélité aux autres.

Et peut-être est-ce cela, au fond, être un Maçon de cœur : ne pas prétendre être né dans la lumière, mais accepter de la chercher, patiemment, même lorsque le chemin commence dans l’obscurité.

« N’importe qui peut devenir un vrai Maçon »

Le parcours d’Hubert Quentin ne raconte pas seulement la réussite d’un homme. Il défend une certaine idée de la Franc-maçonnerie : une fraternité capable d’accueillir des individus qui ne se ressemblent pas, de réunir des existences improbables et de transformer la différence en richesse commune.

On peut ne pas avoir fait de longues études et devenir un homme de réflexion.
On peut avoir connu l’échec et devenir un guide pour les autres.
On peut avoir franchi les portes d’une prison pour son métier et franchir ensuite celles d’un temple pour y chercher la liberté.
On peut sembler appartenir au monde du billot et trouver sa place parmi les Frères.

La vraie initiation ne consiste peut-être pas à devenir conforme à l’image que l’on se fait du Maçon. Elle consiste à découvrir que l’on peut, malgré tout ce que l’on croyait impossible, devenir soi-même un homme de fraternité.

Et dans ce domaine, Hubert Quentin n’a rien d’un personnage ordinaire. Une fois n’est pas coutume, la rédaction souhaitait vous présenter Hubert Quentin, qui n’est certes pas un cas unique, mais comme nous sommes à l’ère des surhommes et des héros marveliens…

il nous semblait important de rappeler que ce ne sont pas les pierres les plus brillantes qui ont le plus de valeur.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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