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Pour la Maçonnerie traditionnelle et spiritualiste, toute la démarche se veut une quête vers la Lumière, se veut recherche de la Vérité. Il est donc intéressant d’envisager la croyance en tant que rapport à la vérité. Il y a dans la croyance un assentiment à l’égard d’une perception, ou plutôt d’une représentation. La croyance est une intime persuasion. C’est donc une vision personnelle, un avis, qui garde par nature un caractère hypothétique. Mais cela ne veut pas dire qu’une croyance ne puisse être fondée, assortie de solides justifications.
Lorsque je tiens pour vrais les fondements de ma conviction, je suis dans le champ de la croyance/opinion.
Cette croyance peut être éclairée en prenant conscience d’elle-même, de son objet.
Examinons la notion de croyance entre raison et déraison, en faisant bien distinction entre deux sens de cette notion, le sens psychologique et le sens logique. Au sens psychologique, la croyance est un état du mental. Au sens logique, une croyance sous-entend un signifié ; elle peut donc être vraie ou fausse selon qu’elle décrit correctement ou non un état de fait.
Ici, la croyance doit être distinguée de la connaissance, puisque, comme Platon par exemple nous l’enseigne avec le fameux mythe de la caverne, la croyance est une opinion tandis que la connaissance est une représentation du réel.
Lorsque nous sommes en présence du réel, nous quittons le domaine de la croyance et de la supputation pour entrer, comme l’a expliqué Husserl, dans le domaine de la certitude.
La question serait alors, mais nous n’en débattrons pas ici, : « ce que je juge comme réel l’est-il…réellement ? Telle fait énoncé par la science ne sera-t-il pas démenti par de futures découvertes ? ». Il faut convenir avec humilité qu’aucune vérité n’est définitive dans le champ du savoir objectif.
Faisons ici une parenthèse importante concernant les questions essentielles de la tolérance et de la liberté de conscience et de pensée, auxquelles nous sommes particulièrement attachés, pour souligner que c’est en cela que la démarche maçonnique s’oppose radicalement à celle des mouvements sectaires.
Spinoza, dans son Traité Philosophico-politique explique ceci : « Le phénomène sectaire est lié à la nature même des passions humaines : les sectaires ne veulent pas appliquer la liberté à autrui et, jugeant leurs adhérents élus de Dieu, considèrent comme «ennemis de Dieu» ceux dont les opinions diffèrent des leurs. »
Mais sans aller jusqu’à de tels excès, cette foi, ce « credo », est-elle de la même nature que la croyance/opinion ?
Non, car ici, la source de la croyance ne vient pas de l’objet mais du sujet qui a la foi.
C’est en fait ce qu’exprime la différence entre « croire que »: ce qui me paraît la vérité ne vient que de moi, c’est une opinion (croire que la Terre est ronde ou que les Martiens existent) et « croire en » qui exprime la foi, l’espoir ou une confiance profonde en une personne ou une valeur (croire en la virginité de Marie, la proche venue du Messie, la résurrection des Morts annoncée par l’Apocalypse…).
Le Credo entonné dans les églises catholiques lors des célébrations religieuses dominicales ou lors des jours de solennité est une profession de foi, par laquelle le fidèle professe ouvertement et publiquement sa croyance en les grands mystères de sa foi avant que ne commence leur célébration dans l’Eucharistie. Il s’agit donc pour chaque fidèle d’affirmer qu’il croit en : « Credo in unum Deum », je crois en un seul Dieu.
Pourtant, « croyance/opinion » et « croyance/ foi » ont au moins deux points communs. Elles sont toutes deux conscientes, gouvernant la pensée et l’action de celui qui les porte, et parfois à son insu. Et elles sont toutes les deux irrationnelles, risquant d’osciller entre, au mieux, le préjugé, et au pire, la superstition voire le fanatisme.
Une autre modalité de la croyance est représentée par la foi, prise au sens de vérité révélée par les textes religieux. Le croyant adhère à un ordre supérieur de vérité supporté par une Écriture sainte, qui, dépassant la certitude sensible, témoigne d’une révélation de la divinité à l’égard de ses créatures.
Il n’est pas inutile de rappeler ici l’étymologie du mot « foi », ce mot latin « fides » qui signifie confiance, crédit, loyauté, mais aussi engagement.
Au-delà du sens commun d’adhésion à une idée ou à un individu, la religion donne au mot « foi » un sens plus large que celui d’une simple croyance, en tous cas plus large que celui de ce qu’Alain appelait la « croyance crédule, cette pensée agenouillée et bientôt couchée ».
On a souvent opposé, de manière absolue, la Foi et la Raison.
L’encyclique « Foi et raison », publiée par le Pape Jean-Paul II en 1998, développe le fondement de la crise qui caractérise la modernité, qui paraît tirer son origine du divorce entre la raison et la foi.
La raison a voulu se libérer de toute influence de la lumière venue pour les croyants de la révélation. Le résultat a été un conflit entre foi et raison – ce qui fonde l’athéisme – ou plus banalement la séparation entre les deux éléments qui pour cette raison se sont affaiblies. La foi a perdu sa force, la raison a perdu sa rigueur. Elle s’est étiolée et s’est refermée.

Pour cette raison, l’encyclique est un plaidoyer qui invite à valoriser et la foi et la raison, l’une et l’autre ensemble. comme il était écrit à la fin du chapitre IV : On ne doit donc pas considérer comme hors de propos que je lance un appel fort et pressant pour que la foi et la philosophie retrouvent l’unité profonde qui les rend capables d’être en harmonie avec leur nature dans le respect de leur autonomie réciproque. A la « parrhèsia » [le courage de dire la vérité] de la foi doit correspondre l’audace de la raison.
Selon le 264ème successeur de saint Pierre, il ne saurait y avoir de compétition entre la foi, qui affine le regard intérieur dans un respect de la transcendance divine, et la raison qui lui permet de rentrer dans la connaissance. Chacune a son rôle à jouer. Chacune est gravement handicapée sans l’autre.
Le grand défi, c’est de concilier le caractère radical de l’ Évangile avec le caractère séculier du monde, échappant ainsi aux deux tentations : s’échapper du monde (c’est ce que l’on appelle le fidéisme) et tout subordonner au monde (c’est ce que l’on appelle le rationalisme).
Jean-Paul II énonce des positions qui ne peuvent laisser le Maçon en quête de Lumière indifférent : S’il y a un droit à chercher la vérité, dit l’Encyclique pontificale, c’est aussi une obligation morale. La soif de vérité est en l’homme et il ne peut la nier sans se mettre en danger.
On ne peut qu’être d’accord, même si c’est le Pape qui le rappelle : croire en la possibilité d’une vérité universellement valable n’est pas une source d’intolérance mais la condition même d’un dialogue authentique entre les personnes.
Cela étant dit, la foi religieuse reste l’adhésion à un corpus révélé. Elle suppose une adhésion sans faille à une doctrine. En même temps, pour certains théologiens, la foi est un acte de conscience, de courage, d’engagement lucide.
Pour Saint Thomas d’Aquin, par exemple, la foi est l’assentiment à des vérités attestées et garanties par Dieu même, une adhésion à la vérité de Dieu ; elle est dans l’intelligence comme la perfection de l’intelligence. Le croyant sait ce que l’incroyant ne sait pas ; le contenu de la foi porte sur Dieu et sur l’histoire et le monde vus à la lumière de Dieu. La foi répond au questionnement de l’homme qui veut savoir le pourquoi des choses, en lui proposant de voir dans l’unité ce qui est donné par Dieu.
Adhésion à Dieu et à la vérité de Dieu, la foi pour Saint Thomas est un acte de liberté, en ce qu’il résulte de la libre volonté de celui qui choisit d’assurer son salut en adhérant à la doctrine.
Puisque cette doctrine est réputée provenir de Dieu lui-même, toute transgression est interdite. À la limite, hélas, le croyant va considérer que ceux qui ne professent pas la même croyance se tiennent en dehors du projet divin. Ainsi peut naître l’intégrisme et de là viennent ses excès. La dérive potentielle de cette foi est l’idolâtrie, lorsque le culte extatique du personnage sacré prend le pas sur la reconnaissance des valeurs qu’il incarne.
Par-delà la croyance en un corpus dogmatique, la foi est souvent charismatique, ce qui signifie qu’elle révère également un être, une personnalité exceptionnelle, mythique ou historique, ayant incarné le Divin et en ayant porté le Verbe. Je n’ai naturellement pas besoin de citer ici le Christ, ni le Bouddha, Krishna, voire Moïse ou Mahomet.
Il n’y aura plus lieu de croire en Dieu dès lors que nous le verrons en pleine face, et il n’y aura par là même plus rien à espérer. Saint Thomas souligne d’ailleurs, avec une certaine malice, qu’« il y eut dans le Christ une charité parfaite, mais il n’y eut cependant ni la foi ni l’espérance ». Parce que pour saint Thomas comme pour tous les Chrétiens, le Christ était Dieu et que Dieu n’a pas à croire non plus qu’à espérer quoi que ce soit puisqu’il est à la fois omniscient et omnipotent. Celui qui sait, celui qui a la connaissance, n’a plus à croire. De là l’idée que seul l’Amour peut sauver, ce que ne peuvent ni la foi, ni l’espérance.
On voit donc que la croyance/opinion et la croyance/foi, qui sont parfaitement respectables et puissamment inspiratrices de la pensée et de l’action des croyants, appartiennent à un même univers irrationnel.
Qu’en est-il de la Foi telle que la conçoit le Franc-Maçon ?
D’emblée, précisons que Maître Hiram, l’architecte du Temple, assassiné par trois mauvais Compagnons ne fait l’objet d’aucun culte même s’il est clairement le héros du 3ème degré, et au-delà d’une large séquence du Rite en 33 degrés. Ce sont bien les valeurs qu’il incarnait que nous révérons lorsque nous évoquons son sens du devoir et son sacrifice.
Le franc-maçon de Rite Écossais Ancien et Accepté adhère au concept de Grand Architecte de l’Univers.
Mais la foi en ce concept, que chacun peut interpréter à sa guise, est d’un autre degré, voire d’une autre nature que la foi d’un adepte d’une des religions révélées.
En quoi cette foi est-elle différente ? Qu’on veuille nommer le concepteur et le régulateur du monde « Dieu » ou « Grand Architecte », ce n’est ni un catalogue d’articles de foi, ni un texte, fût-il sacré, ni une personnalité historique ou mythique.
La foi qui anime le franc-maçon et le franc-maçonne est bien davantage de l’ordre d’une conscience, d’une connaissance ou plutôt d’une re-connaissance de l’absolu qui est en nous, une vision holistique, qui conduit à une appréhension universelle et à la véritable tolérance.
C’est en cela que nous pouvons dire que la spiritualité qui sous-tend et qui anime notre démarche est véritablement laïque. Elle ne rejette aucune des religions, aucun des enseignements de ces religions, dès lors qu’ils ne prétendent pas à l’exclusivité de la connaissance et du chemin vers le divin.
Nos rituels se veulent source de liberté de pensée, d’autant qu’ils ne véhiculent aucune vérité dogmatique à laquelle chacun devrait se soumettre.
Affirmer que l’univers est organisé, cohérent, ordonné selon des règles que l’on peut décrire par les outils des sciences, ne suppose ni n’interdit aucune croyance, ne requiert ni ne fait obstacle à aucune foi particulière, ni aucune pratique religieuse quelle qu’elle soit.
Au contraire, la Franc-Maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, en travaillant à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, respecte et encourage la liberté de chacun de ses membres à donner à ce principe la dimension qui correspond à ses propres convictions métaphysiques ou spirituelles.
C’est donc bien le contraire d’un enfermement dogmatique, une démarche de liberté de conscience, de liberté de croyance et de pensée, une voie spirituelle, un chemin de vie qui forme, en fait qui transforme, l’homme ou la femme qui s’y engage par la spiritualité. Une spiritualité laïque au sens où elle est indépendante des religions et des confessions religieuses, sans les rejeter ni les condamner en aucune façon, mais peut être en s’inscrivant au-delà, dans ce qu’elles ont en commun, dans l’essence même de leur message et de leur enseignement.
Il n’est pas nécessaire de souligner ici que les Francs-maçons ne se considèrent pas comme les élus du GADLU, ni ceux dont les opinions diffèrent des leurs comme leurs ennemis, dès lors en tous cas qu’ils respectent eux aussi le droit d’autrui à penser et à s’exprimer librement.
La foi se nourrit, en quelque sorte, de la non connaissance de son objet. L’espérance, dans une forme d’utopie métaphysique, s’invente un objet, afin de se transformer en vérité. Dans la Critique de la raison pure, Kant confesse qu’il a dû « mettre de côté le savoir pour obtenir une place pour la foi ». Telle est la réponse du philosophe au dilemme croyance – connaissance.
Celle du scientifique, au moins schématiquement, est rigoureusement l’inverse, même si certaines découvertes parmi les plus récentes interrogent au sens où elles semblent au-delà de la raison, proprement incroyables, comme cette description du concept de superposition quantique selon lequel un objet peut se trouver en plusieurs endroits à un moment donné. Admettons cependant qu’il n’existe aucun exemple de cet état dans la vie « macroscopique » et qu’il n’y a donc guère de place pour la foi dans la connaissance telle que décrite par les scientifiques.
La connaissance du Maçon se doit d’être quant à elle justement médiane entre ces deux options. Elle doit être équilibrée et équitable, ce qui suppose d’être convenablement éclairée. En effet, il est surtout essentiel d’être conscients de la croyance en nous.
Dès lors que chacune de nos croyances influence notre pensée et notre conduite, même à notre insu et quoi que nous en pensions, nous nous devons de nous efforcer d’être aussi lucides que possible par rapport à elles, savoir reconnaître celles qui pourraient se révéler injustes, dangereuses, aliénantes…
Cette lucidité sur soi-même, c’est le sens que nous pouvons donner à la formule socratique « connais-toi toi-même », c’est aussi le sens profond de la scène du miroir au cours de la cérémonie d’initiation, non pas comme la vit le néophyte, mais comme doit la vivre chaque Maître présent dans la chaîne d’union à cet instant marquant.
Cette lucidité, c’est l’expression même de notre faculté d’intelligence, prise au sens de compréhension. C’est la capacité d’observer et de discriminer. Aucune croyance n’est absolue ni absolument certaine. En réalité, nos croyances sont et doivent demeurer révisables. Malgré le confort que procure le sentiment de certitude définitive, il nous appartient de douter, de rechercher plus avant la vérité, la nôtre et celle du monde qui nous entoure, de cultiver l’esprit critique, le goût du questionnement, l’ouverture.
Seule cette lumière, la Lumière que nous Maçons devons nous efforcer de rechercher inlassablement, peut éclairer notre Foi et nous préserver du fanatisme et de la superstition.
