Sacres frangins !

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« Nous devons lutter contre l’injustice, contre la servitude et la terreur, parce que ces trois fléaux sont ceux qui font régner le silence entre les hommes, qui élèvent des barrières entre eux, qui les obscurcissent l’un à l’autre et qui les empêchent de se retrouver dans la seule valeur qui puisse les sauver de ce monde désespérant : la longue fraternité des hommes en lutte contre leur destin »
Albert Camus (1949. « Le temps des meurtriers »)

Finalement, nous pouvons nous dire que dans la fameuse devise républicaine « Liberté-Egalité-Fraternité », le plus ambivalent reste le dernier, car le plus emprunté au vocabulaire religieux et donc le plus laïcisé en théorie. Les deux autres nous font sourire ou franchement rigoler : qui ose, politiquement, sérieusement s’en réclamer quand on connaît le fonctionnement du pouvoir de l’État et de l’Economie ou d’une égalité mise en cause journellement.

Jiddu Krishnamurti
Jiddu Krishnamurti, spiritualité, penseur, philosophe,

Il faudrait une certaine innocence pour en être dupes. Le philosophe indien, Krisnamurti nous dit d’ailleurs, à propos de l’innocence (1) : « L’innocence ne peut être que dans la mort du passé. Mais nous ne mourrons jamais à hier. Nous avons toujours un résidu, un lambeau d’hier qui nous reste accroché et c’est cela qui rive l’esprit au temps. Le temps est donc l’ennemi de l’innocence. On doit mourir tous les jours à tout ce que l’esprit a capturé et à quoi il s’accroche, sans quoi il n’y a pas de liberté. C’est dans la liberté qu’on est vulnérable. Il ne s’agit pas de deux choses qui se produisent l’une après l’autre c’est un seul mouvement, qui à la fois vient et va. C’est en vérité la plénitude du coeur qui est innocente ».

L’homme d’affaire, le politicien, et presque chaque être humain poursuit, sous le couvert de la respectabilité ses désirs secrets et ses appétits et cela donne naturellement naissance à un chaos permanent, où l’innocence de la formule côtoie l’aveuglement : à travers le monde, les gens lisent des livres sacrés ou des textes philosophiques, en répètent des passages, les mettent dans des chants (Ah ! La Marseillaise !), mais en réalité, ils sont violents, avides et cherchent à exercer leur pouvoir. Les textes soi-disant sacrés, religieux ou laïcs, n’ont en fait aucun sens si ce n’est celui d’un idéal réparateur, face à l’égoïsme de l’homme, sa violence perpétuelle, sa haine et son inimitié. Seul existe ce qui est, non ce qui devrait être, lequel n’est qu’une division opérée par la pensée dans son rejet de la réalité (le « ce qui est ») ou dans son désir de la dominer. D’où une lutte permanente entre l’actuel et l’abstraction, cette dernière relevant du fantasme, d’un idéal romantique, ou d’une visée symbolico-religieuse. Le concept laïcisé de fraternité attire notre attention dans la trilogie, comme une espèce d’ovni dans ce monde qui flirt constamment avec l’Apocalypse…

I-LE CONCEPT DE FRATERNITE TIENT-T-IL ENCORE LE COUP EN 2026 ?

La question fondamentale est de savoir si nous pouvons encore mobiliser aujourd’hui sur l’idéal de fraternité ? Cela doit d’abord passer par une analyse sémantique, où la fraternité doit-être distinguée de la fratrie, parallélisme largement utilisé jusqu’à nos jours et source de confusion. Contrairement au monde révolutionnaire de 1789, le monde biblique fera une nette différence entre les deux concepts : dans les textes, souvent les frères et les sœurs sont porteurs d’une violence redoutable, allant allégrement, jusqu’au fratricide (Abel, tentative de meurtre de Joseph par ses frères, etc.). Ce sont les écrits juifs et ensuite chrétiens qui inventeront le terme grec « Adelphôtès » pour désigner la fraternité, non pas en tant que sentiment, « Philadelphia », mais comme communauté, précisément constituée autour d’un lien fraternel qui n’est pas, ou pas seulement, familial. Ce qui amènera d’ailleurs Jésus à prendre distance vis-à-vis de ses propres frères et sœurs pour étendre la fraternité à ses propres apôtres en premier.

La laïcisation de la fraternité, va, étrangement, avoir des conséquences pour les Eglises. Être frères et sœurs signifie avoir un géniteur commun et la Révolution avait opté pour une référence maternelle : nous serions frères car issue d’une même mère étant la République. Ce qui va amener l’Église catholique à une réaffirmation de la paternité biblique. Le pape François, dans « Fratelli tutti » (2020) écrivait : « Nous, croyants, nous pensons que, sans une ouverture au Père de tous, il n’y aura pas de raisons solides et stables à l’appel à la fraternité. Nous sommes convaincus que c’est seulement avec cette conscience d’être des enfants qui ne sont pas des orphelins que nous pouvons vivre en paix avec les autres ». Etrange survivance théologique qui vient de l’appartenance au judaïsme par la mère, et du christianisme par la reconnaissance papale phallique. Au point de se demander de qui les Maçons dépendent pour se réclamer de la fraternité : d’être des « enfants de la Veuve » ou de ceux du GADLU ?!

Le christianisme, historiquement, va être l’artisan du passage entre la fratrie et la fraternité, comme nous le rappelle l’historien Michel Dujarier (2) : « Pour comprendre cette façon de parler, il faut savoir que, à l’époque de l’Église primitive, à Rome comme en Grèce, existait une loi qui permettait d’adopter un ami ou une amie en frère ou sœur. Il s’agissait là d’une adoption non pas verticale, comme celle d’un enfant par un adulte, mais horizontale ; non d’une filiation, mais d’une adoption en fraternité. Et l’adopté devenait ainsi « cohéritier » de son adoptant, c’est-à-dire apte à hériter avec lui de son père ». Si la fraternité suppose une référence à la paternité, cette dernière ne relève pas forcément du préalable : elle peut advenir au bout d’un cheminement commun, à-travers le mystère d’une reconnaissance fraternelle qui dépasse le strict jeu des devoirs et des rétributions. Un autre problème de taille se pose également : la fraternité se pratique-t-elle essentiellement avec mon groupe de référence (familial ou idéologique) ou est destinée à ceux qui sont « tout autre » et nous renverrait au mystère que constitue notre existence personnelle ou commune ? Cette dernière vision étant, bien entendu, chrétienne. Au IVem siècle, Jean Chrysostome écrit : « en revêtant la chair, le Christ a revêtu aussi la fraternité et, en même temps, la fraternité aussi s’est introduite dans la chair ». Ce qui suppose une vision globale de la fraternité et pose la détermination de mon choix personnel vers une globalité de l’exercice fraternel universel, ou juste en direction d’un milieu particulier. Et vient la question : la Franc-Maçonnerie est-elle dans une visée totalisante de la fraternité ou seulement dirigée vers ses initiés ? Vaste question, au-delà des discours…

II- L’ILLUSION GROUPALE OU LA FRATERNITE TRANSFERENTIELLE UN PEU ENVAHISSANTE DE LA FRANC-MACONNERIE !

Lors d’une randonnée dans les Hauts de France, nous fîmes halte devant une belle église romane, sur laquelle des traces de la Révolution de 1789 étaient encore visibles et nous pouvions encore lire sur le fronton, un fier slogan qui sous-tendait une nette menace : « Liberté-Egalité-Fraternité…Ou la mort ! ». Devise que j’appris courante durant les événements révolutionnaires par la suite. Ainsi, si nous refusions d’être le frère de l’autre, nous risquions de perdre la tête. Fraternité un peu envahissante ! L’adaptation laïque d’un concept typiquement religieux va être largement utilisée par la Franc-Maçonnerie comme idéal impératif de l’institution, qui va se voir comme une communauté qui répare et transcende l’échec d’une pratique de la fraternité familiale. D’où cette copie familiale qui se veut « en voie de transformation » par la pratique d’un égrégore qui dépasserait le manque d’origine. Mais très vite, va se vivre dans les Loges, ce qui était refoulé et s’exprimer hors d’une relation symbolique, par de nombreuses explosions et déboires. Je ne résiste pas au plaisir de citer Joseph Conrad, dans « Gaspar Ruis » qui écrit, à propos de la fraternité : « Tous les hommes sont frères et comme tels savent trop de choses sur leur compte réciproque » !

Être le frère ou la sœur de quelqu’un peut nous sembler assez souvent contre nature. L’exemple vient de haut : Saint Augustin, dans ses « Confessions », nous ramène à la haine fratricide qui anime l’homme dès sa plus « tendre » enfance, là où elle apparaît dans sa brutalité la plus crue. Evoquant les rapports à son frère qui profite, à sa place, du sein maternel tellement envié il écrit (3) : « Ainsi la faiblesse du corps est innocente chez l’enfant, mais non pas son âme. J’ai vu et observé un petit enfant jaloux : il ne parlait pas encore et il regardait, tout pâle et l’œil mauvais, son frère de lait » Et de se poser la question fondamentale pour lui : « Que si « j’ai été conçu dans l’iniquité », si « c’est dans le péché que ma mère m’a porté », où donc, je vous prie mon Dieu, où, Seigneur, moi votre Serviteur, où et quand ai-je été innocent ? Mais je laisse ce temps-là : qu’est-il pour moi, puisque je n’en ai gardé aucun vestige ? ». Ce n’est, hélas, qu’une fausse hypothèse : la psychanalyse répond que le refoulement permet d’échapper à cette haine et cette culpabilité, avec des explosions soudaines qui se veulent justifiées par des détestations motivées mais qui ne sont, en fait, que les règlements de compte refoulés de l’enfance ! Avec, cependant, l’imaginaire que l’harmonie pourrait se créer à partir du symbolique et remplacer la haine initiale. Et ce, par l’appartenance à un groupe qui serait porteur de l’unité perdue. Comme si la fraternité groupale n’était pas qu’un idéal, mais une reconstruction réelle de la faille…

L’amour est associé à la haine, à la peur de ne plus être choisi, de ne plus être « l’Unique de l’autre ». Dans la plupart des cas, le sujet en doute, ou estime qu’il est floué, qu’il « n’en a pas assez » ! On entre alors dans le domaine des compromissions et des ruses propres à l’enfance : fausse gentillesse, fausse admiration, fausse séduction, afin de mériter de l’autre une réponse à cette demande insatiable d’attention. Mais la réponse est à chaque fois imparfaite, et le sujet va tenter de réparer le manque toute sa vie : le couple, les relations amoureuses, les engagements religieux ou politiques, l’équipe sportive, la Franc-Maçonnerie. Mais, toutes ces « rustines affectives », peuvent-elles rattraper la fraternité perdue à jamais, évoquée par St. Augustin ? Au-delà de toute idéologie, c’est la reconstitution de relations fraternelles idéales (donc inexistantes !) qui est en jeu, inconsciemment. On peut tenter d’échapper à ce processus par la solitude, mais Sainte-Beuve écrit dans son « Cahier brun » (1848) : « Les grands individus se passent du groupe, mais c’est le groupe qui donne à l’homme de talent toute sa valeur ». Chaque groupe humain met ainsi en place un rituel qui permet de s’octroyer cette petite parenthèse de communion imaginaire où les frères idéaux me reconnaissent comme tel, avant de retomber dans l’ambivalence du rapport à l’autre.

Tout est question de discernement : on ne peut, comme nous le développions dans cette réflexion, confondre la fratrie et la fraternité. La première relève des pulsions, la seconde de l’esprit. Le dysfonctionnement provient de prendre l’un pour l’autre : la fraternité est une tension vers une réalisation. Au bon sens du terme, elle est une utopie qui génère une éthique. La première relève de ce qu’on nomme « la nature humaine » avec sa limitation d’alliance et d’échange avec l’autre. Entrer en Maçonnerie ne signifie pas une seule seconde que la fraternité est réalisée : elle ne fait qu’habiller ce qui est plus brutal dans l’homme. D’où une immense déception quand l’habit ne fait plus le moine ! La fraternité ne peut s’inscrire que contre la fratrie.

Bises fraternelles à toutes et à tous !

 NOTES

(1) Krishnamurti : La révolution du silence. Paris. Ed. Stock. 1999. (Page 111).

(2) Dujarier Michel : Redécouvrons la théologie du Christ-Frère. Zürich. Ed. Le défi de la fraternité. 2018.

(3) Saint Augustin : Les Confessions. Paris. Ed. Flammarion. 1964. (Pages 22-23).

 BIBLIOGRAPHIE

– Baron Michel : Le concept de symbolisme entre psychanalyse et religion catholique. Paris.Ed. De l’Harmattan. 2017.

– Debray Régis : Le moment fraternité. Paris. Ed. Gallimard. 2009.

– Lacan Jacques : Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Paris. Ed. Navarrin. 1984.

– Levi-Strauss : les structures élémentaires de la parenté. Paris. Ed. Mouton. 1967.

– Policar Alain : Laïcité : le grand malentendu. Paris. Ed. Flammarion. 2025.

Ricoeur Paul : Soi-même comme un autre. Paris. Ed. Du Seuil. 1990.

– Wolton Dominique : Y a-t-il- quelque part quelqu’un qui m’aime… De l’incommunication. Paris. Ed. Hermann. 2026.

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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