Le feu sacré

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 (Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Notre forêt brûle[1] et, dans cette immense tristesse qui nous renvoie plus globalement au dérèglement climatique et à toutes nos formes d’irresponsabilité vis-à-vis de la Nature – d’une nature qui ne nous est pas extérieure, puisque nous en sommes constitués –,  nous ressentons bien que ce sont tous nos déséquilibres qui craquent en permanence comme des allumettes.

D’ailleurs, en quelque sorte, nous sommes aussi des allumettes, de simples petites tiges de bois, dotées de têtes sacrément inflammables, se frottant partout… Pour résister, nous avons besoin de nous enduire d’une bonne couche d’éducation – je ne dis pas seulement de culture car l’effet en reste discuté –  et encore ne devons-nous guère phosphorer beaucoup pour voir rouge, dès que la vie ou l’actualité, toujours passablement rugueuses, viennent plus ou moins nous égratigner ou nous écorcher, comme, d’ailleurs, elles le font indifféremment pour tous.

De toutes façons, la vie est un feu qui nous réchauffe, nous éclaire, nous excite, nous dévore et nous calcine. C’est, à la fois, notre énergie, la force que nous savons plus ou moins bien employer et les passions qui nous emportent, dont nous dirions de certaines que c’est grâce à elles que la vie vaut d’être vécue et d’autres, tout aussi bien, que c’est elles qui nous consument et nous réduisent en cendres, avant l’heure, c.-à-d. qui anéantissent nos projets  et nos espoirs et qui nous pulvérisent – faute de nous avoir permis, grâce au doute, à l’effort et, parfois, simplement au temps qui passe, de redresser la flamme à sa bonne mesure et pour son bon usage.

Dans notre imaginaire, conditionné par toutes sortes de figures mythologiques ou héroïques, nous aimons être tout feu tout flamme car nous avons le sentiment qu’en agissant avec un enthousiasme débordant et une spontanéité totale, nous trouverons une énergie créatrice et un charisme naturel or le soufflé retombe vite sous l’effet de décisions impulsives et notre vision déformée de la réalité nous fait perdre pied, sans compter qu’après une phase de séduction, nous commençons à agacer tout le monde. C’est ainsi qu’à ce spectacle, nous nous sentons désabusés. Méfions-nous qu’il ne nous rende, alors, dépressif.

Vol du feu par Prométhée

En fait, l’initiation consiste à nous réapprendre l’art du feu, à conjuguer trois symboles que la Grèce antique révérait sous les aspects de Prométhée, d’Héphaïstos et d’Hestia.

Prométhée, dont le nom signifie « le prévoyant », littéralement « celui qui réfléchit avant d’agir » (provenant du radical grec μανθάνειν /manthánein: apprendre ou penser, affecté du préfixe πρό/pro- : « en avant »), Prométhée est ce Titan célèbre pour avoir dérobé le feu de l’Olympe, l’avoir offert aux hommes – grâce à quoi ils purent subsister et connaître le progrès –, puis avoir subi le châtiment de Zeus, qui, l’ayant enchaîné à un rocher, lui fit dévorer le foie chaque jour, par un aigle, que le supplicié repoussait chaque nuit. Ainsi, si le feu de la Vérité n’appartient qu’à Dieu – ou à un ineffable Grand Architecte – et nous est donc inaccessible – ce qui doit rendre tout savant modeste –, nous devons faire nos meilleurs efforts pour nous dépasser dans nos connaissances, au service de l’humanité, et ce, en ayant toujours soin de calculer les conséquences de nos découvertes.

Héphaïstos à la forge

Héphaïstos, dont l’origine du nom est obscure, dieu grec du feu et de la forge, fils de Zeus, né boiteux, que sa mère Héra, dégoutée de son apparence, précipita du haut de l’Olympe dans les flots incertains et qui, recueilli par les nymphes, apprit à travailler le métal grâce à la forge et aux volcans (Vulcain est son équivalent dans la Rome antique), Héphaïstos fabriqua la foudre de Zeus, les armes d’Achille et les flèches d’Éros et il façonna dans l’argile la première femme, Pandora  (en grec ancien Πανδώρα : la pourvoyeuse de tous les dons). C’est le dieu de la création matérielle, physique et animée, que l’homme doit apprendre à maîtriser de son mieux (non le dieu, mais bien la matière, le corps et l’esprit !).

Epreuve du feu

Enfin, Hestia (Vesta, chez les Romains), dont le nom grec ancien : Ἑστία/Hestía, signifie « foyer », fille aînée de Chronos, lui-même personnification du Temps, est la déesse vierge du foyer domestique, protectrice de la famille et de la cité dont la flamme ne doit jamais s’éteindre. Elle nous dit combien nous devons être respectueux de nos lignées et de l’œuvre des générations passées comme avoir souci du bien-être de nos proches et de nos sociétés.

Bref, la franc-maçonnerie rencontre ici la mythologie grecque et y mélange sa flamme. À l’instar de ces légendes antiques, elle a, pour l’humanité et la vie, le feu sacré.


[1] Cette formule laconique sonne vaguement mais sciemment comme un rappel de la célèbre citation du discours du Président Jacques Chirac au sommet de la Terre de Johannesburg, le 2 septembre 2002: « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », que j’ai déjà eu l’occasion de commenter dans mon édito du 1er décembre 2025, paru, dans ce Journal, sous le titre : « Un avenir désirable », consultable en cliquant ici. V. al.1er & n. 2. Même source d’inspiration pour « Le Nouvel Obs » № 3230 du 30 juillet 2026, qui titre en couverture : « Climat : Nos maisons brûlent ». Plus globalement, v. l’article comparatif paru le 31 juillet 2026, dans ces colonnes, intitulé : « Quatre hebdomadaires au miroir d’un été sous tension », accessible grâce à ce lien.

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition et l'éditorialiste de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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